LES JEUNES FILLES
i5 juin.
Visite à Ville-d'Avray, chez mon ami S..., chef de division dans un ministère; trente mille francs de dépense par an. Une villa peinte à neuf, avec une prairie suisse de vingt-deux mètres et sept arbres. Deux filles, quinze, seize ans, qui prennent le bon air de la campagne en gants frais, pèlerine de tulle, bottines serrées, corsets irréprochables, dès huit heures du matin. Elles m'aiment beaucoup; j'ai toujours des bonbons et des brimborions dans mes poches.
— «Eh! c'est M.Graindorge, dit Mme S... Bonjour, mon cher monsieur, que vous êtes aimable de venir sitôt ! Nous allons vous montrer notre chaumière. Oh! une vraie chaumière! Mais il y a un peu de verdure. Nous ne pouvions nous passer de verdure.
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Ces pauvres enfants ont si grand besoin de l'air des champs! Aussi elles en profitent! Toujours sur le gazon à remuer les bras, les jambes. Et pas de gêne : des robes simples, de vraies jaquettes, comme à sept ans. Elles sont si enfants, vous n'imaginez pas combien elles sont encore enfants ! Croiriez-vous bien qu'hier Jeanne, en me répétant l'histoire de Louis XIV, m'a dit : « Mais maman, comment pouvait-il « aimer cette La Vallière, puisqu'il était déjà marié? « Il était donc bigame ? » Cela m'a fait venir les larmes aux yeux ; n'est-ce pas que c'est joli ? C'est elle qui me disait à trois ans, quand je lui parlais du bon Dieu qui est dans le ciel : « C'est donc comme les oiseaux; est-ce qu'il a un bec? » Elle avait déjà du raisonnement. Ah ! monsieur Graindorge, c'est un bien grand bonheur que d'être mère ! les hommes qui sont restés garçons comme vous ne savent pas ce qu'ils ont perdu. Mon mari me le disait ce matin encore ; c'est qu'il est galant. Mais vous aussi vous êtes galant, et nous sommes toujours charmés de vous voir. Comme il fait chaud, n'est-ce pas, aujourd'hui ! Prenez donc la peine de vous asseoir. »
J'ai salué. Je suis en France depuis six ans, mais je ne sais pas encore recevoir convenablement ces douches d'amabilité parisienne.
Une fusée de gammes et de trilles est partie du petit salon-boudoir.
— « C'est Jeanne! Elles sont dans leur nid, elles viennent de le faire arranger; entrons, vous nous direz votre goût; elles ont du goûtl »
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Cela est vrai. Il n'y a pas de nid plus coquet, plus élégant. Toute la chambre est tendue de perse blanche et bleue, d'un bleu léger, d'une fraîcheur exquise; un mince filet d'or monte et serpente, encadrant les glaces. De grandes porcelaines blanches évasent leurs calices de neige, pleins de chèvrefeuilles échevelés, de roses moussues, d'azaléas encore humides de rosée. La lumière adoucie entre sous les stores à travers les majoliques des fenêtres , et s'étale sur le tapis comme une nappe de brume soleillée. Sur la table, deux ou trois albums jetés avec une négligence savante; aux deux coins de la cheminée, des esquisses signées de leurs initiales; un seul tableau, un grand portrait de Marie-Antoinette. Et que de jolies bagatelles féminines sur les étagères!
Jeanne est au piano, Marthe debout, à côté d'elle Deux noms modernes; c'est la dernière mode. Marthe mince, le col penché , a l'air d'une fine mésange délicate. L'autre promène languissamment ses doigts le long des touches d'ivoire, avec un demi-sourire sur sa lèvre boudeuse. Toutes deux en robes blanches rayées de rose, d'une fraîcheur immaculée, avec des bouillons ponceau autour du cou et aux manches, à peine décolletées, et pourtant assez décolletées. Il fait chaud, on est à la campagne. Pourtant elles sont modestes, timides encore avec les étrangers; elles s'arrêtent avant de parler; elles rougissent un peu d'un éclat de voix qui leur est échappé; elles hasardent un petit mouvement abandonné, puis tout d'un coup, hésitantes, inquiètes, elles le suspendent. On sent en elles un feu
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intérieur, une sensibilité frémissante, toujours occupée à se contenir, une délicatesse et une vivacité d'oiseau. La jolie créature est si frêle, qu'on craint toujours de l'écraser; si vive, qu'elle semble toujours au moment de prendre son vol. Tout cela tressaille et palpite sous les ondoiements légers de la jupe, avec le balancement des boucles enroulées le long des tempes , avec les mignons tremblements de la voix qui s'essaie,
— (Vous aurez cinquante-trois ans le vingt-et-un juillet prochain, Graindorge, mon bon ami.
— Cela est vrai, monsieur, mais raison de plus pour me rajeunir les yeux en regardant les fleurs de serre.)
Véritablement on se sent ici comme devant deux fleurs de serre. On comprend que le charme est dans Timprévu et dans l'apparence, dans la subite nouveauté, dans l'imagination qui tout de suite bâtit à travers l'inconnu, qu'il faut rester immobile, qu'au moindre contact du bout du doigt, tout s'effeuillerait. Voilà ce que c'est que d'avoir vu en chemin de fer des visages plats, des bourgeois aigres. Cette grâce, cette suavité étrange touchent comme un air de Mozart qu'on entend tout d'un coup au milieu d'une longue rue vulgaire, comme une belle aubépine fleurie, qui apparaît seule dans une haie sèche. Si l'aubépine était dans un pot sur votre fenêtre , si vous aviez entendu les roulades et les vocalises préparatoires de la chanteuse, votre émotion se réduirait à presque rien.
Goethe nous disait : Traitez votre âme comme un insecte; il est amusant de compter ses instincts, de
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prévoir ses soubresauts et ses démarches. — J'aime mieux dire : Traitez votre âme comme un violon, et donnez-lui des motifs sur lesquels elle trouvera des airs.
Peu à peu', je suis devenu an confident, et Marthe m'a dit :
— Voulez- vous venir mercredi au cours? Il y a grande séance. Rue d'Astorg, 27, M. d'Héristal. Oh! c'est un monsieur très-bien, il est décoré; et puis maman dit qu'il est paternel. Tout le monde y va maintenant; j'y ai toutes mes amies. Il fait de petits discours sur le bonheur des mères, cela fait pleurer. Et un homme si convenable , si aimable! Jamais de gronderies ; quand un devoir n'est pas bien , il ne se moque pas, il vous console, il dit que le suivant sera mieux. Toujours bien habillé , n'est-ce pas, Jeanne? Un habit bleu à boutons d'or, et du linge si blanc! Nous rions bien un peu, parce qu'il regarde trop souvent ses ongles, et qu'il tire joliment son mouchoir; Mlle Volant, qui est tout à côtédelui, dit qu'il y met du benjoin. Enfin il est soigné comme une dame. Nous sommes bien contentes d'aller chez lui, notre institutrice nous ennuyait tant! Vous la rappelez-vous, mademoiselle Eudoxie? Elle avait le nez rouge, et des pattes! N'est-ce pas, Jeanne, quel air miel et vinaigre? Mesdemoiselles, vous recommencerez votre analyse. Mesdemoiselles , tenez-vous mieux. Mesdemoiselles, on ne marche pas comme cela quand on est une personne bien élevée. Mesdemoiselles , on ne parle pas à table. Une vraie grille de prison. QuanJ
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on mangeait, défense d'ouvrir la bouche. Et cette manière de nous encourager quand nous devions jouer du piano devant quelqu'un! Et les principes ! Elle en avait plein la bouche. Louise Volant dit que c'est cela qui lui a gâté les dents. Toujours les principes. Elle en vend, c'est son état. Enfin, Mme Volant a dit à maman que le cours était charmant, bien composé, et nous y allons depuis six mois.
— Et qu'est-ce que vous y faites ?
— Toutes sortes de choses. Des compositions. Nous avons eu la mort de Jeanne d'Arc. Conversation de deux anges émus par les misères de la terre. Une mère à genoux devant un lion qui veut dévorer son enfant. Joseph vendu par ses frères. Hymne au soleil. Par exemple, il faut se donner de la peine. Vous comprenez, un hymne au soleil! D'abord je ne trouvais rien à dire, Jeanne non plus. Nous avons pleuré, nous nous croyions stupides. M. d'Héristal nous a dit qu'il fallait s'exalter, exalter son imagination. Alors, nous nous sommes promenées en faisant de grands pas dans la chambre, nous nous sommes embrassées bien fort, nous nous sommes serré les poignets , nous avons fait les yeux blancs comme au théâtre, et tout est venu. Nous ne trouvions qu'une demi-page en commençant; à présent, nous en faisons six. Nous allons composer demain matin notre hymne avant le second déjeuner.
— Et qu'est-ce que vous direz ?
— Oh ! nous ne savons pas encore ; il faut que nous soyons seules, et alors nous faisons la grosse voix,
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n'est-ce pas, Jeanne? — Et puis, cela dépend : Jeanne parle toujours des petits agneaux, des prairies émaillées de fleurs, des enfants qui se mettent à genoux le soir sur leur lit rose pour demander la bénédiction du bon Dieu; moi, je parle du char du tonnerre, de l'éclair qui est un messager ailé, de la foudre qui est la voix du Tout-Puissant. Cela fait très-bien. M. d'Héristal est toujours content, il dit que nous avons du style, il va nous mettre sur le tableau d'honneur.
— Est-ce que vous lisez cela tout haut et vousmêmes?
— Ah! vous avez raison, c-est 'oien difficile. Figurez-vous que, la première fois, Jeanne n'a pas pu, et s'est mise à pleurer. Moi, j'ai cru que la voix me resterait dans le gosier, j'étais rouge, rouge ! mais maman m'a fait des yeux, et alors j'ai lu sans savoir ce que je disais; j'étais comme dans un rêve. M. d'Héristal m'a fait un compliment ; alors, il m'est revenu un peu de courage, j'ai bu une gorgée d'eau sucrée et je me suis senti une voix, une force! C'est tout à fait comme au bal, quand les lumières vous rentrent dans les yeux, et la musique dans la tête, et qu'on tourne sans savoir comment; mais on tournerait toujours, jusqu'à cinq heures du matin. La dernière fois, il a dit à une nouvelle que ses phrases étaient lourdes ; là-dessus, elle a sangloté, sa mère l'a prise à bras le corps, on lui a fait respirer des sels, elle avait des attaques de nerfs; il a lu le reste du devoir lui-même; heureusement c'était très-bien, et alors elle s'est remise. C'est qu'aussi, c'est terrible : tous les yeux sont braqués sur vous, les
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mères, les tantes sont là, quelquefois les papas avec leurs lorgnons à l'œil et leurs breloques. On se mettrait dans un trou de souris. Par exemple, il y a des choses bien amusantes, des figures comiques ; l'avantdernière fois, il nous est venu une Anglaise, miss Flamborough, rouge comme un coquelicot, avec un' châle rouge à effaroucher les bœufs, une espèce de casaquin et pas de taille; elle n'a pas osé lever les yeux, elle n'a rien regardé, excepté ses pieds et son cahier, ce sera une piocheuse. Ce jour-là, maman a été scandalisée : croiriez-vous que Mlle d'Estang avait un cachemire? On n'a jamais rien vu de pareil, on ne porte de cachemire que lorsqu'on est dame ; mais elle est créole et ne sait pas encore les choses. Je vous assure que c'est un joli coup d'œil, presque comme dans une soirée; il y a des fleurs dans les jardinières, des domestiques en livrée pour ouvrir les portes ; des robes fraîches, et quelles coiffures! On en apprend plus là que dans les journaux de mode. Mlle d'Estang avait des boucles d'oreilles comme celles du musée Campana, avec des émeraudes. M1Ie Hériéa un frère artiste qui lui a dessiné ses toilettes d'hiver, tout en velours noir, avec une bordure de cygne. MUe d'Argelès a le visage et le cou trop longs, mais elle natte ses cheveux en diadème pour élargir sa tête, et, comme elle a un teint brun d'Espagnole, elle se met tout en bleu sombre avec des passementeries hérissées, avec des broderies qui font repoussoir et des franges sur tout son corsage. Oh ! c'est bientôt mercredi! Encore cinq jours : vendredi, samedi, dimanche, lundi, mardi,
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douze heures tous les jours; non, vingt-quatre heures, car j'en rêve. Jeanne, ma chérie, tu vas m'embrasser. »
Là dessus, elles se sont jetées dans les bras l'une de l'autre, et ont sauté comme des chèvres sur le gazon; expansion nerveuse. Dans deux ans, elles s'embrasseront par contenance; cela sied bien, et cela est piquant; elles entreverront qu'il y a là une coquetterie; ce sera comme un bouquet de cerises, bon à passer sous le nez des hommes, pour leur faire imaginer combien il serait délicieux d'y goûter. Dans quatre ans, si elles ne sont pas mariées, elles prendront les petits enfants sur leurs genoux en plein salon, les baiseront, les pomponneront, avec toutes sortes de petits noms caressants et mignons, pour montrer qu'elles seront bonnes mères. — Les nerfs, la coquetterie, la maternité; rien d'autre dans la femme.
La manivelle tournait, il fallait profiter du mouvement; et j'ai hasardé cette remarque fort simple que le cours Héristal est plus amusant que le catéchisme.
— « A cause des robes grises ou noires, qui étaient d'uniforme au catéchisme? non, le catéchisme était gentil ; Jeanne avec ses yeux baissés avait l'air d'une madone. Mais nous avons bien travaillé, n'est-ce pas, ma petite Jeanne? Figurez-vous qu'elle y a été sept lois de suite première. Elle a eu la grande médaille au bout de l'année. Papa l'appelait sa petite théologienne. Moi, j'étaistout au plus dans les dix premières. Tout le monde y allait, MUa Eudoxie, maman ; même quelqueibis nous demandions conseil à papa, qui nous indiquait les livres. Il le fallait bien, il n'y aurait pas eu
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moyen de s'en tirer. Madame Volant et les autres mamans étaient là à côté de leurs filles, avec un crayon et des cahiers pour prendre des notes ; et vite, vite, vite, les doigts trottaient comme des chevaux de course. Elles écrivaient tout. Louise Volant a apporté une fois une rédaction de dix-sept pages sur l'amour de Dieu; une autre fois une rédaction de vingt-quatre pages sur la dignité de l'Eglise, avec des citations de saint Augustin. Chez nous, maman notait la lin, M1Ie Eudoxie le commencement, moi et Jeanne le milieu, et nous avons fait une fois une rédaction de trente-deux pages ; le soir, papa nous lisait du Bossuet; Jeanne a une si bonne mémoire, qu'elle disait de suite toutes les hérésies, tous les conciles. Là-dessus on nous a dénoncées. Ces demoiselles sont si jalouses ! mais M. l'abbé a répondu qu'il était édifiant de voir les parents s'instruire ainsi dans la religion. Et, le jour où Jeanne est allée recevoir sa médaille, les mamans enrageaient, je ne tenais pas de joie dans ma robe; je pétillais, je répétais tout bas vingt fois par minute : « La médaille n'est pas pour vous, Mesdemoiselles, la médaille n'est pas pour vos filles, Mesdames, c'est pour ma Jeanne. » Jeanne, tu étais belle comme un ange. »
Un déluge de baisers. Il y a du trop plein dans cette jeune fille; elle devrait monter à cheval, faire dz grandes promenades à pied, aller au gymnase, appren dre la géographie. Mais ce n'est pas mon affaire. Encore un petit coup de fouet, pour achever.
— a Et ce cher piano ? »
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Elles éclatent de rire.
— « Ceci est très-mal, vous êtes sceptiques. Vous savez bien que j'ai été élevé en Allemagne. J'adore la musique.
— L'ophicléide ou le trombone?
— Abominable. Vous ne respectez rien. Le piano, le piano.
— Voilà, Monsieur.» — Et de courir comme une biche; elle ouvre la porte, elle ouvre le piano, et, des deux mains, commence un roulement de gammes : quel roulement! Elle y va de toute sa force, en faisant frou-frou de tout son gosier. — « Jeanne, fais donc frou-frou; en avant les gammes; il faut contenter Monsieur. »
Le vent a tourné, plus de confidences; je n'obtiendrai qu'un charivari.
— « Mesdemoiselles, rien d'affreux comme la calomnie pour un cœur sensible. Je me noierai ce soir en rentrant, s'il y a de l'eau dans la Seine. J'étais de bonne foi pourtant ; je vous avais apporté un petit cahier de Schumann. Que vais-je devenir? mon Dieu, mon Dieu !
— Un cahier, un cahier, où est le cahier? un cahier gris-saumon; quel est ce baragouin qu'ils ont mis dessus? de l'allemand? Qu'est-ce qu'il a imprimélà, votre Allemand?
— Des préceptes, une sorte de catéchisme à l'usage du musicien qui commence.
— Un catéchisme? cela doit être charmant. Ahl
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M. Graindorge, M. Graindorge, vous serez gentil, vous allez nous traduire cela. »
Voici ces préceptes. Pendant que je les lisais, leur mine était à peindre : elles ouvraient de grands yeux ; c'est qu'on sent dans ces vingt phrases la gravité, toute la conviction profonde, toute l'émotion intime qui en Allemagne gouvernent l'éducation musicale. Imaginez deux jeunes chattes de salon en présence d'un crabe.
« L'éducation de l'oreille est le principal. Efforcetoi de bonne heure de reconnaître le majeur, le mineur, les différents tons. La cloche, la vitre des fenêtres heurtées, le coucou, tâche de noter quels sons ils rendent.
« Il y a des gens qui s'imaginent qu'on arrive à tout par l'agilité des doigts, et qui, jusqu'à un âge avancé,emploient plusieurs heures par jour aux exercices mécaniques. C'est comme si un homme s'appliquait chaque jour à prononcer A B G le plus vite possible, et toujours plus vite. Emploie mieux ton temps.
« Pour la mesure, le jeu de beaucoup de virtuoses est comme la marche d'un homme ivre. Ne prends point de telles gens pour modèles.
« Quand tu joues, ne t'inquiète point de savoir qui t'entend.
« Joue toujours comme si un maître t'entendait.
« Tu ne dois pas seulement savoir tes morceaux avec les doigts ; il faut encore que tu puisses les fredonner sans clavier. Aiguise ton imagination de telle
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sorte que. dans un morceau, tu puisses retenir, nonseulement la mélodie, mais encore l'harmonie.
« Tu dois arriver à comprendre la musique à la lecture.
« Ne joue jamais un morceau sans l'avoir lu d'avance.
« Quand tu seras plus âgé, ne joue aucun morceau de mode. Le temps est précieux; il faudrait cent vies d'hommes, à qui voudrait connaître seulement ce qui est bon.
a Ne répands pas la mauvaise musique; au contraire, aide de toute ta force à l'écraser.
« Tu ne dois point jouer de mauvaise musique. Tu ne dois point même en entendre, à moins d'y être forcé.
« Regarde comme une chose horrible de changer, d'omettre quelque chose dans la musique des bons compositeurs, ou d'y introduire des ornements nouveaux et à la mode. C'est le plus grand outrage que tu puisses faire à l'art.
« Cherche parmi tes camarades ceux qui en savent plus que toi.
« Les règles de la morale sont aussi les règles de l'art.
« Maintiens-toi, enquiers-toi sérieusement dans la vie, comme aussi dans les autres arts et dans les sciences.
« On peut apprendre toujours. »
Ici elles ont bâillé de tout leur cœur. « Mais, mon bon monsieur Graindorge, ceci est gai comme un
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enterrement. C'est un trappiste, n'est-ce pas, qui a écrit cela? Il aurait dû ajouter à ses règles : « Frère, il faut mourir! » On voit bien que les Allemands mangent de la choucroute. Nous n'y faisons pas tant de façons, nous autres. Nous apprenons à lever et à baisser tour à tour les cinq doigts, ut, ré, mi, fa, sol; après cela, des gammes ; après, les exercices : Cramer, Czerny, Doelher, et le reste. J'en suis à Czerny, Louise Volant n'en est qu'à Cramer. Alors les doigts roulent, tenez, comme ceci. (Et les doigts blancs commencèrent à galoper avec les plus jolies roulades.) On s'assied bien, on prend un air grave, tenez, comme ceci. (Et elle fit la mine la plus moqueusement sentimentale du monde.) On relève la tête un petit instant, vers le plafond, tenez, comme ceci. (Elle arrangea gracieusement une boucle qui n'avait pas besoin d'être arrangée.) Puis, pouf, une grosse note, et ron, rons ron; écoutez bien, c'est le Mouvement perpétuel. »
En effet, c'est le titre du morceau, un vrai train express. La galopade a duré dix minutes; ses joues s'empourpraient, son œil brillait; un vrai cheval de course. Sa sœur a battu des mains, j'ai battu des mains, le père et la mère qui sont arrivés ont battu des mains. Nous lui avons juré qu'elle serait la première à la prochaine réunion musicale, chez Mme d'Héristal, et, ma foi, elle le mérite. A dîner, nous avons délibéré sur la robe, nous nous sommes décidés pour les cheveux crêpés, bouffants, avec une torsade; nous sommes sûrs d'un grand succès. Elle était en verve, et, en me reconduisant jusqu'au perron, comme je baisais (à l'ancienne
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mode) la main de sa mère, elle m'a dit, avec une révérence : « Frère, il faut mourir! n
Je pensais à son futur mari, en rêvassant au retour dans ma voiture. Heureux homme! S'il y a une éducation capable d'exciter les nerfs et la vanité, c'est celle-là.