‹ Notes sur Paris, vie et opinions de M. Frédéric-Thomas GraindorgeChapitre 13 sur 31 · I^BIBLIOTHECA · texte numérisé non relu

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sanglotent la face contre terre, dans les convulsions. D'autre part, les gentlemen de Cincinnati vont euxmêmes faire leur marché, mangent avec leurs couteaux, crachent incessamment, même à table, et sur les robes des dames. Vous verrez ces belles mœurs dans un roman de Cooper : il s'agit de deux amoureux ; la jeune fille n'épouse pas le jeune homme parce qu'il a des doutes théologiques; après beaucoup de discussions, il s'en va pêcher le veau marin dans les mers polaires; il a le nez gelé^ ce qui le convertit. Elle, cependant, continue à faire la cuisine et va au-devant du vaisseau, une casserole à la main. Du plus loin qu'elle l'aperçoit, elle lui crie : « Croyez-vous maintenant à la médiation directe, ou seulement à la médiation symbolique? — A la médiation directe. » Éperdue de joie, elle laisse tomber la casserole, et les voilà mariés. — Naturellement ces cordonniers prédicants ne plaisent guère à des gens du monde. C'est pourquoi notre ami Jonathan Butler, quoique protestant, ne prêchait pas, même d'exemple. Selon la mode, il avait pour maîtresse une jolie quarteronne, et ne lui était pas trop fidèle. Sa voiture était neuve et ses chevaux admirables : ses nègres, un peu trop battus, obéissaient sur un coup d'œil. Sans doute les gens du peuple le trouvaient orgueilleux parce qu'il ne leur parlait jamais, et quand il passait, les épicières dévotes l'appelaient tout bas Moloch et Satan. Mais on ne l'abordait que la tête découverte, et s'il avait besoin d'une vingtaine de carabines, il n'avait pas besoin de frapper à vingt-et-une portes pour les trouver,

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On était en juillet, et la chaleur était si grande, que ce jour-là deux hommes et cinq ou six chevaux étaient morts dans la rue d'apoplexie. Les moustiques s'élevaient de la rivière par nuages. Vers le soir, un vent lourd et malsain qui agaçait les nerfs commença à fouetter la poussière. Butler et moi nous entrâmes dans un de ces cafés américains, où l'on avale, debout, le long d'un comptoir, des sandwiches, des tranches de homard et des verres de vhiskey. Il était morose depuis le matin, et il venait d'être piqué par deux ou trois moustiques. J'essayai de plaisanter, il ne répondit pas; il se fit servir un grand verre de rhum et le but, le sourcil froncé, sans mot dire. Je l'appelai pour sortir, il ne parut pas entendre. Cinq ou six gentlemen du Kentucki, qui tournaient leur chique dans leur bouche et se curaient les dents avec leurs couteaux, le regardaient avec une familiarité égalitaire, et, visiblement, étaient choqués par la coupe trop élégante de son pantalon blanc. Il les regardait aussi, en revanche, et certainement ce n'était pas d'un bon œil. A ce moment, il demanda au garçon une allumette. « Tout de suite, monsieur. » — Une demi-minute après, il demanda une seconde fois l'allumette, et sa voix devint rauque, le garçon servait les Kentuckiens. — Il demanda une troisième fois, et son visage était pourpre : ce garçon avait l'habitude de le servir; il lui semblait qu'on lui volait son domestique. A la quatrième fois, le pauvre diable, harcelé, crut qu'il aurait le temps de pousser aux Kentuckiens leur dernier sandw^iche, et passa courant. Butler, levant le bras de toute sa hau-

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teur, lui planta dans le dos son bowie-knife. Le coup fut si fort, qu'on entendit craquer l'omoplate, ébréchée par la garde du couteau. L'homme tomba le ventre à terre, suffoquant; il fit un effort pour se relever sur les coudes, tendit le gosier en avant pour avaler de l'air, puis, avec un hoquet, lança un flot de sang par la bouche, et mourut, sur-le-champ, sans crier. La plaie avait retenu le couteau, et Butler, qui était resté debout, absorbé comme un somnambule, se laissa prendre et emmener.

Le lendemain, dans la ville, tous, jusqu'aux nègres, raisonnaient sur cet événement. Les nègres trouvaient bien le jeune massa un peu vif : « Mais, disaient-ils, puisqu'il a appelé le garçon quatre fois, c'est la faute du garçon. » Cependant leur imagination trottait, et ils se demandaient si M. Butler serait pendu avec son pantalon blanc et en cravate rose ; là- dessus, ils secouaient la tête mystérieusement, et montraient leurs dents. Les jeunes gens du monde regrettaient que Butler se fût servi d'un couteau et non d'une canne. <c Avec une canne, ce n'est pas un coup qu'il fallait donner, mais une douzaine. A cause du couteau, il sera forcé d'aller passer quatre ou cinq ans en Europe. » Mais les boutiquiers et tous les gens qui travaillent de leurs mains étaient furieux. Ils firent des meetings où l'on parla plusieurs heures durant contre les aristocrates engraissés de la substance du peuple, où l'on cita Jefferson, et où l'on déclara que si les libres enfants de l'Amérique n'obtenaient pas de leurs magistrats protection et justice, ils rentreraient dans la possession

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de leurs droits naturels (allusion à la loi de Lynch). L'affaire prit mauvaise tournure, surtout quand on vit de quelle façon le juge la conduisait. C'était un Français, ancien armateur, brave et d'honneur rigide, qui n'aimait pas le peuple, mais qui avait été élevé dans les principes absolus, dans la logique serrée des philosophes du dernier siècle. Il déclara tout haut qu'il ne ferait point acception de personnes, et que la potence était faite pour tous les assassins. On s'alarma, et on lui fit parler. Il répondit que le verdict appartenait aux jurés, mais que, le verdict prononcé, il appliquerait la loi. Comme il était assez pauvre, un ami de la famille monta chez lui un matin avec cent mille dollars en banks-notes; il prit la liasse et la jeta avec l'homme en bas de son escalier. On s'adressa au geôlier, personnage moins sévère; le juge le renvoya et mit à sa place un grand gaillard osseux, flegmatique, sorte de puritain, chanteur de psaumes, qui ne bougea ni jour ni nuit de sa loge, et sur qui les menaces et les promesses glissaient comme l'eau sur une tôle vernie. On se retourna vers le juge, et comme l'exaspération croissait, on lui fit entendre qu'il jouait sa propre vie; il ne sortit plus qu'armé, et avec cinq ou six noirs d'aussi bonne volonté que lui. Un soir on lui tira deux coups de pistolet, et il fut légèrement atteint à l'épaule. Dès lors il eut dans toute boutique deux bras et une carabine chargée, à son service. Quand il passait, on le suivait des yeux pour surveiller sa vie et le défendre; tout homme du peuple était son garde du corps. La colère publique devint si arande qu'on n'osa plus s'en

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prendre à lui. Le procès se fit à l'ordinaire; il y avait vingt témoins et l'accusé ne niait pas. On essaya de prouver qu'il était ivre; mais il n'avait bu qu'un verre de rhum. Lui-mémeempira son affaire par son silence farouche et la hauteur de ses réponses. « C'est un mauvais dogue enragé, disait-on dans l'auditoire, il faut l'abattre. » Le jury, composé de commerçants et d'industriels, se souvint qu'il y avait eu plusieurs meurtres le mois précédent, et que cela nuisait aux affaires; et le juge prononçant seul, après s'être couvert la tête selon l'usage, condamna Jonathan Butler à être pendu. Tous les jeunes gens bien élevés s'agitèrent; on fit des conciliabules; ils étaient persuadés que l'arrêt ne serait pas exécuté sur un tel homme; la pendaison surtout leur semblait infâme, bonne pour un Yankee ou un nègre; leur honneur était en jeu s'ils ne l'empêchaient. M™* Butler, la mère du condamné, vit les principaux, et le premier lundi d'août, on offrit au geôlier deux cent mille dollars ; c'était toute la fortune de la famille; de plus, on se chargeait de l'embarquer, lui, les siens et Butler sur un navire dont on était sûr, et qui, le soir même, partait pour l'Europe. Il feraia les yeux et pâlit, ébloui par le chiffre, puis il alla dans son buffet chercher sa grande Bible, montra un texte qu'il avait souligné, et que tous les matins il regardait depuis un mois : « Tu ne prévariqueras pas. » Après quoi il sortit et refusa de parler à personne. — Deux jours après, les amis de Butler surent qu'on faisait le trou pour planter la potence. Le lendemain, bien armés, au nombre de cent cinquante environ, à quatre

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heures du matin, ils attaquèrent la prison. Il n'y avait qu'une vingtaine de soldats, qui ne firent pas grande résistance, et rentrèrent volontiers dans leur logis. Un autre poste plus nombreux était à la pointe du port; mais le colonel et les principaux officiers, gens du monde, avaient eu soin de partir une heure auparavant, l'un pour inspecter le bas du lac, les autres pour une chasse dans la forêt; ils avaient consigné les soldats dans la caserne. Les amis de Butler s'étaient munis de leviers, de tarières et de limes, et commencèrent à travailler dans la grosse porte; puis, comme elle était très-épaisse, solidement verrouillée, ils l'attaquèrent avec une poutre, à coups de bélier. Elle résista. Alors ils empilèrent des bûches contre elle, et y mirent le feu; cela réussit; les madriers encastrés dans le fer s'émiettaient en charbon, et toute la lourde machine se disjoignait. Mais ils avaient employé plus d'une demiheure, et le retentissement des coups de bélier, joint à la lumière de la flamme, avait jeté l'alarme. Cependant les boutiquiers n'osaient bouger. On en voyait bien quelques-uns sur le pas de leur porte, la carabine à la main ; mais ils ne faisaient point corps et trouvaient la mine des assaillants trop déterminée. Tout d'un coup, par une rue qui mène au port, on vit arriver une marée d'hommes débraillés, déguenillés, qui hurlaient comme des sauvages, munis de barres de fer, de pioches et de couteaux : c'étaient les paveurs irlandais employés sur le port, et qui voulaient avoir la satisfaction de voir pendre un Anglais riche. Les jeunes gens firent une décharge, et bon nombre de blouses sales tombé-

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rent; mais Paddy est le premier homme du monde, quand il s'agit de se faire casser les os et de casser les osd'autrui. D'ailleurs ils avaient bu leur vhiskey du matin; ils travaillèrent si bien de leurs barres de fer et de leurs bovie-knifes, qu'en un quart d'heure l'affaire était finie. Les amis de Butler, dispersés, se retirèrent em.portant leurs blessés, et les paveurs, pleins d'enthousiasme, se répandirent dans les tavernes, laissant une centaine d'entre eux autour de la prison ; des boutiquiers vinrent les y rejoindre, et désormais, nuit et jour, la prison fut gardée par des volontaires*, de telle sorte qu'il aurait fallu combattre la moitié de la ville pour la forcer.

La nécessité était venue et l'homme était acculé dans ce dernier coin sans issue où il faut mourir. Un curieux, qui, du haut d'une fenêtre bien placée, observait Butler avec une longue-vue, le vit, ce soir-là, regarder le soleil couchant, la bouche béante et les yeux tout grands ouverts, fixe et raide comme devant quelque spectacle horrible ou sublime; puis s'abattre à genoux et serrer son crâne avec ses deux mains. La nuit, au lieu de dormir tranquillement comme il en avait l'habitude, il tourna en rond dans sa chambre, et le geôlier, qui écoutait ses pas, entendit vers minuit un orage de sanglots ; il était robuste, n'avait jamais pleuré, et cet ébranlement de sa poitrine ressemblait à l'agonie d'un taureau. Vers le matin, on le trouva dormant, très-pâle, et comme épuisé par un grand excès. Il avait écrit beaucoup, puis froissé et jeté les papiers dans tous les coins de la chambre. Un d'entre eux pa-

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rut singulier et renfermait les paroles suivantes : « Le « soleil couchant était le cœur du Christ, et ses rayons « entraient dans mes yeux. — Je me suis jeté vers lui, '( j'ai serré ses pieds avec mes bras, puis je me suis re- « levé et j'ai voulu, à genoux, embrasser son corps, « comme je faisais à ma mère. — Alors, j'ai regardé « sa face, elle était pâle comme les feuilles grises d'hi- « ver, lavées par les pluies, lorsqu'elles meurent aux « branches des arbres. — J'ai défailli, et rouvrant les « yeux, j'ai revu le soleil éternel au-dessus de ces mul- <c titudes de têtes rondes toutes compatissantes, heu- « reuses, et dans une gloire de pourpre. — Il me « semble que j'ai un coup de couteau dans l'estomac. » Là-dessus, le geôlier prit confiance et espéra qu'il ferait une bonne fin.

Il ne restait plus qu'un jour et sa mère obtint la permission de lui dire adieu. Elle arriva vêtue de noir ; quand on la vit descendre de voiture, les yeux secs et ardents, le visage calme, tous les assistants, jusqu'aux Irlandais, ôtèrent leurs chapeaux. On ne la fouilla pas à l'entrée ; en Amérique on respecte les femmes plus qu'en France ; d'ailleurs, quand elle aurait apporté une lime, le prisonnier n'aurait pu s'en servir ; il y avait six gardes auprès de sa porte et cinquante sous sa fenêtre : mais ce n'était pas une lime qu'elle apportait. Ils restèrent ensemble environ une heure, sans qu'on entendît de sanglots ni d'éclats; après quoi elle sortit aussi froide qu'auparavant ; elle ne s'évanouit que dans sa voiture. La nuit, le geôlier entendit un cri étouffé, puis un quart d'heure après.

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un ou deux gémissements ; il pensa que la conversion s'achevait et prépara, pour le lendemain matin, ses consolations spirituelles. Au matin, entrant dans la chambre, il trouva Butler la face contre terre, mort, avec trois coups de couteau dans la poitrine. Il y avait une éclaboussure de sang contre le mur, puis une mare de sang auprès de la chaise; le couteau était resté dans la troisième plaie. Il s'était frappé trois fois, et dans les intervalles, il avait eu l'idée d'écrire. — La première fois il n'avait fait que déboutonner son habit ; la lame avait glissé sur une côte, et fendu seulement la chair en travers. Alors, il avait ôté sa chemise, et tâtant avec ses doigts la bonne place, il s'était donné un quart d'heure pour recommencer. — La seconde fois, le couteau avait bien pénétré, quoique trop bas et un peu trop à droite ; le sang avait largement coulé, et il s'était assis, ouvrant les lèvres de la plaie, persuadé que tout allait finir. Après un autre quart d'heure d'attente, il s'était trouvé très-faible et fiévreux, mais l'esprit assez lucide pour comprendre qu'il s'était manqué. A ce moment, et pendant cinq minutes, il ne s'était plus trouvé de courage. Ses deux blessures le brûlaient ; il s'excitait inutilement. Làdessus, il avait bu une demi-carafe d'eau, lavé ses mains et sa tête ; cela fait, il était redevenu tout à fait maître de sa pensée, et s'était décidé à ne pas mourir par la corde, comme un nègre. Il était resté tranquille une demi-heure, évitant tout mouvement, et tamponnant la plaie avec un mouchoir : « car, écrivait-il, si le sang recommence à couler largement, je m'évanoui-

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rai ou je n'aurai plus la force ae me frapper juste, et, demain, je serai pendu. » Il annonçait que, cette fois, il poserait la pointe du couteau à l'endroit où l'on sent le cœur battre, et qu'il enfoncerait en appuyant par degrés et des deux mains, mais en s'agenouillant contre son lit, de façon à ne pas faire de bruit et à n'éveiller personne par sa chute. La dernière ligne indiquait l'heure : onze heures vingt-trois minutes, et il avait eu la précaution de remonter sa montre.

Ce jeune homme manquait de réflexion et n*avait pas profité de son expérience; le cœur est malaisé à atteindre; il vaut mieux se frapper au cou. Deux pouces au-dessous de l'angle du menton passe la carotide, qui n'est recouverte, à cet endroit, que par la peau et un muscle assez mince. En enfonçant et en appuyant vers le dedans, on peut la trancher aisément du premier coup ; le cerveau est paralysé à l'instant, et l'on meurt sans avoir rien senti. Le tout est d'exécuter les deux mouvements de suite, en poussant, puis en obliquant, à peu près comme lorsqu'on coupe une tranche de pain dans une miche.

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