‹ Notes sur Prosper MériméeChapitre 155 sur 197 · W . II · texte numérisé non relu

W . II

« Ginnes, i6 janvier au soir.

« Mon cher Confrère

« Rien ne pouvait me faire plus de plaisir que la bonne nouvelle arrivée hier soir par le télégraphe, qui, par parenthèse, a pris vraisemblablement le moins court chemin, car je n'ai reçu votre dépèche qu'i 8 heures. Je vous ai répondu sur le champ par la même voie, avec la concision laconique réclamée par ce moyen de correspondance. Permettez-moi de vous répéter plus au long combien je suis heureux de ce succès. Le grand point est d'entrer in docto corpore, mais il est encore plus agréable de trouver les deux battants de la porte ouverts, comme ils ont été pour vous. Je me réjouis pour vous et pour nous de cette victoire. J'espère que nous la célébrerons bientôt rue de Lille où j'apprends qu'il est arrivé du vin de Porto.

« Je ne me porte pas trop mal. Je n'ai pas de rhume, et je vis toujours à l'air. 11 est vrai que l'air est ici très chaud. J'abats des pommes de pin avec un arc chinois qui a appartenu à un chef des Tae-ping, lequel a eu le malheur d'être coupé en lo.ooo morceaux. C'était de son temps un rude homme, je vous assure, et son arc fait sur mes poumons l'effet d'un souffct de forge.

« Arago est à Nice et je ne le verrai que demain. Il passe son temps à consulter tout le monde sur sa maladie. 11 se plaint toujours, excepté aux heures des repas où il travaille comme une personne en bonne santé; il est d'ailleurs sombre et taciturne, très différent de l'Arago d'autrefois.

« J'ai fait, je fais et je ferai des efforts pour vous appor-

Chambon. — p. hiirimh, 37

ter un pregadiou. Jusqu'à présent je n'ai pu attraper qu'une Mantis religiosa, qui pendant quelques jours m'a fort amusé par son appétit. Rien de plus terrible que ses mftchoires en mouvement. Elle mangeait une mouche en moins de rien, mais elle a jugé à propos de mourir tout d'un coup. Le vrai pregadiou ne parait pas encore, bien que nous ayons du soleil et de la chaleur. Je tiens à vous le montrer, car je ne l'ai vu décrit dans aucun livre d'histoire naturelle. Il a cela de commun avec l'homme qu'il marche debout et regarde les cicux.

« Adieu, mon cher Confrère, etc.

« Pr Mérimée. »

En février, Mérimée se sent bien mieux que l'année précédente ; mais en mars, avec le mauvais temps revient la rechute.

« Cannes, 31 mars 1866.

« Mon cher Confrère,

« Merci de votre aimable lettre. Je suis toujours souffreteux. Ce n'est ni la faute de l'arsenic, ni la mienne, mais nous avons des temps dignes de Paris. Si notre soleil coutumier brillait sur cette plage, je pense que je serais bientôt meilleur que neuf. Mais il nous tient rigueur. Je n'ai pu sortir qu'une fois encore. J'attends toujours la fin de ce vilain temps. Aujourd'hui j'ai vu quatre hirondelles. Cela me parait un bon signe.

« Je suis fâché que vous ne soyez pas venu faire vos Pâques avec nous; le D' Gimbert m'avait donné quelque espérance de vous voir. Vous allez au contraire braver les froids du Nord.

« Je ne connais plus personne à Amsterdam depuis que M. Van Lenep, le grand helléniste, est mort. Je vous envoie deux lettres pour Londres qui peut-être vous seront agréables. Une, pour le directeur du Musée Britannique, qui vous mettra en rapport avec M' Owen, le conservateur des collections de bétes fossiles et autres ; la seconde pour un grand médecin que vous connaissez peut-être de nom sir Henry Holland, qui est un très aimable homme et qui vous ouvrira je pense tous les hôpitaux que vous voudrez. Je suppose que vous avez des intentions scientifiques, comme vous voyez. Si vous n'allez que pour passer le temps, n'oubliez pas d'aller voir les musicos d'Amsterdam. Adieu, mon cher G>nfrère, veuillez agréer l'expression de tous mes sentiments

dévoués.

« P. Mérimée.

Il respire si mal, écrit-il à ce moment à une de ses correspondantes, qu'il a bien peur de ne plus respirer du tout ».

11 consulte aussi le D' Robin pour ses amis * :

« Mon ami M. Tourguenef, le romancier russe est i Bade. Il m'écrit qu'il a été pris d'un engourdissement du bras gauche qui a duré cinq minutes et qu'un médecin allemand l'a ausculté et lui a dit qu'il avait une maladie du cœur. Il n'en a nullement l'apparence. C'est une espèce de géant. Comme il est bon de savoir à quoi s'en

I. A M"* Lite Pnetdiieckfl, ao min 1866, dans Râvm iê FAgmêis, ioc. dt., p. 189.

a. Lettre inédite da )o jain [1867?]. En 1868, il le contnlte ponr Pftnizs. Lrtira à Ptmixj(if 11, 140.

4^ NOTES SDR ntOSPEl MÉtlMÉB

tenir/ il m'écrit pour me demander quel est le spécialiste i Paris pour les maladies du cœur? Soyez assez bon pour me dire cela. Il s'agit de la vie d'un des plus aimables hommes de ce temps où il y en a si peu. »

: La fin de l'année est mauvaise ', et cet état précaire persiste plusieurs mois. « ...Je suis devenu i peu prés un invalide, écrit-il en mars 1867. J'ai un asthme nerveux qui vient par accès, s'en va quand il lui plaît et revient sans que la médecine m'apporte aucun soulagement... • * Il n'y a plus d'amélioration. 11 écrit en août 1867 à la princesse Julie : « Je suis trop malade pour pouvoir sortir le soir. Je passe ma vie dans ma robe de chambre de la façon la plus triste et je n'ose me montrer. » — Et le 6 : « Pour moi, je suis bien malade et maussade i tel point que je cherché un trou pour me cacher au monde. Ce temps pluvieux... ni'ôte tout espoir de guérison. L'Impératrice a eu la bonté de m'inviter à Biarritz, mais je n'ose accepter. Il serait indiscret de ma part d'y aller pour étrç malade ou pour y crever, ce qui serait très possible i. »

On lui ordonne des capsules d'essence de térébenthine qui lui réussissent d'abord 4 : les suffocations semblent disparaître. — Il y a cependant des complication^ du côté de la vue qui l'inquiètent, et il manifeste l'intention de

I, LtUrftà uHtûHir$iHcmHiÊ€, p. 6a; à Panini, H, a6), etc.

a. A M» Senior, «Itm «l'HaussonviUc, p. 129.

), KiHM ifo NrU, 1$ Ittilkt 1894, p. a6i.

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