Littra à une inconnue. II
la façon la plus incontestable, l'influence française sur la civilisation espagnole. Je ne vois pas un argument i vous opposer. Je vous demande la permission de garder quelques doutes sur la formation de la langue. Il a para dernièrement dans le Journal des Savants une suite d'articles très curieux de M. Littré sur divers patois fran> çais. Je vous les recommande. Je trouve qu'il explique assez bien comment le latin s'est corrompu partout à la fois et de vingt manières différentes. Ainsi les Normands ont dit cbietiy les Picards kien^ les provençaux can et les Languedociens tcinn. Tous ces mots viennent de cams^ mais par la même raison que chaque province a son accent particulier, chacune a corrompu le latin à sa façon. Quant au Valaquc, TinRucncc française a peut-être importé quelques mots, mais le fond est du latin dénaturé scion une forme autre que la nôtre. Dernièrement j'ai eu occasion de lire une grammaire de la langue albanaise et j'y ai trouvé un certain nombre de mots français évidemment importés par nos gens. Mais ces mots sont isolés. Le fond de la langue est resté. Le français y est, dans une moins grande proportion, ce que l'arabe est dans l'espagnol. C'est là, je crois, toute l'influence que peut exercer une colonie dans le voisinage d'une civilisation supérieure.
« Pendant que je suis en train de critiquer, voici un vers looi sur lequel j'appelle votre attention :
£ lias siellas couras e las cincbas anunadas
« Vous traduisez par « des sangles assouplies », et en note vous faites remarquer que le Cid oppose le luxe de l'armée du comte Raymond avec la pauvreté de la sienne.
U BinUOTIlfSQUE DE PROSPBR IIÉRIIIÉE 459
Il me semble qu'on pourrait expliquer sangles lâches^ comme celles de gens qui marchent et qui ne sont pas encore préparés au combat. Observez que le Cid ajoute : ils portent des chausses, nous nous avons des housseaux sur des chausses. En un mot, je crois que le sens est : Tennemi n'est pas en tenue de bataille; ils sont en marche et mal préparés, nous en aurons bon marché.
« Vous voyez Monsieur que je fais la guerre aux mots et que je ne vous épargne pas. Je trouve qu'il est infiniment plus aisé et plus court de vous faire mes critiques que de vous dire le bien que je pense de votre travail. Il faudrait faire un volume pour cela. Cependant je ne puis m'empécher de vous dire que vous m'avez converti sur l'âge du poème. Je le croyais plus moderne, mais il n'y a pas à contester après vos remarques sur l'absence des armoiries, sur la rudesse des mœurs, l'infériorité du rôle de la femme, etc. Tout cela est sans réplique. Au reste, Monsieur, toute votre introduction est un modèle de discussion critique. Il est impossible de raisonner plus juste, et de donner à la raison une forme plus intéressante et plus aimable.
« Veuillez agréer, cher Monsieur, avec tous mes remerciements, l'expression de mes sentiments dévoués.
c P' Mérimée.
« Jeudi, i8 février (1858]. »
.18. DUpulalion de Tasue contre frère Anselme Turmeda^ sur la nature et la noblesse des animaux, faite et ordonnée par ledit frère Anselme en la cité de Thunics, l'an 1417. — A Lyon, chez Jaume Jaqui, en la rue Thoroassin «.
I. Cf. Lettre k Clerc de Ltndresse, dans Lettres iuMitet de P, Mérimée, p. J12, et U notice f>., p. 247-8. Ïjc titre de cet ouvrage a ptm en fac-
46c NOTES SUR PROSPBR MÉRIMÉE