Dernières questions
Après avoir étudié les principaux personnages de second plan, nous pouvons aborder la question du rattachement d’Ibert et de Bernier au lignage d’Herbert. J’accepte sans discussion la version de la chanson, pour laquelle Ibert est fils et non frère d’Herbert (2), car elle est plus difficile à expliquer que la version du chroniqueur, où Herbert, ses quatre fils et ses cinq frères sont de simples comparses, rattachés tout à fait superficiellement à Ibert et Bernier. Si nous ne possédions que le récit de YHistoria Uualciodorensis monasterii , nous pourrions nous borner à affirmer que l’introduction d’Ibert dans la famille d’Herbert
(1) Ann. Flod. 930 (p. 46), 941 (p. 81). Il est certain qu’Ernaut, frère de Land’ri, est le même personnage qu’Ernaut de Douai. Si M. Longnon (Rom. 38, p. 247) s’était rappelé la note de M. Lauer, Louis d’ Outremer , p. 69, n. 2, il n’aurait eu aucun doute à ce sujet.
(2) On pourrait être tenté de l’appuyer par le témoignage d’Aubri de Trois-Fontaines : Sepultus est cornes Heribertus in abbatia Uuolciodorensi iuxta Dinantum quam ipse fundauit (Pertz, Script. XXIII, p. 763), puisque YHistoria Uualciodorensis monasterii nous dit qu’ Ibert avait enseveli dans le tombeau son père, sa mère, son frère Boson et Bernier, mais non ses autres frères. Mais les mots quam ipse fundauit font difficulté ; Aubri a pu confondre tout simplement Ibert et Herbert.
n’a pas d’autre but que de rehausser la noblesse du fondateur de Waulsort; personne ne contredirait cette déclaration. La question est de savoir si nous sommes autorisés à admettre une explication analogue en présence de la version de la chanson.
Il est indispensable de supposer que le poème primitif connaissait le personnage de Bernier. On pourrait certes imaginer un poème où Raoul de Goui lutterait contre les quatre ou cinq fils authentiques d’Herbert et contre eux seulement, et un autre où seraient racontées les aventures du fils d’Ibert, le rôle des fils Herbert et celui de Raoul étant tenus par d’autres personnages. On pourrait ensuite concevoir, en faisant un effort, que ces deux légendes, complètement étrangères l’une à l’autre, se fussent fondues en un poème unique. Mais ce serait se rendre la besogne trop facile. Car si l’on admet, par hypothèse, que la légende d’Ibert et de son fils a pu être rattachée sans motif au récit de la guerre de Raoul II de Goui contre les fils d’Herbert, autant prendre d’emblée ce récit dans Flodoard sans recourir à l’hypothèse inutile d’une source épique.
Nous devons aussi supposer que dès l’origine Bernier était fils d’un des frères combattus par Raoul. Car c’est la seule hypothèse que les partisans d’une tradition épique ininterrompue puissent nous opposer sans heurter de front les vraisemblances. Il s’agit uniquement de déterminer si le père de Bernier s’appelait, dès l’origine, Ibert, ou bien s’il portait primitivement le nom d’un des fils authentiques d’Herbert le Grand,, celui d’Albert de Vermandois pour préciser. Considérons d’abord cette dernière hypothèse.
Le fait de la substitution, à Waulsort, du nom d’Ibert à celui d’Albert pourrait être admis sans grande difficulté. Il serait moins aisé de comprendre comment un témoin oculaire des événements de 943 aurait pu avoir l’idée de composer une chanson dont le rôle principal serait joué par un fils fictif d’Albert (1) Car Bernier n’a jamais existé : aucune source ne le mentionne. Ce silence n’est
(3) Voy. supra , chap. 12, sur le rôle de Bernier dans le poème.
pas décisif, dit M. Longnon : il n’est pas invraisemblable qu’ Albert ait eu un bâtard appelé Bernier (1). Assurément, c’est possible ; ce qui l’est moins, c’est que ce personnage ait eu des aventures analogues à celles qui sont racontées dans le poème : vassal de Raoul II de Goui, il aurait vu périr sa mère dans un incendie et ne se serait décidé à quitter son seigneur que lorsqu’une sortie violente de celui-ci aurait mis sa patience à bout. Dira-t-on que le poète de la cour de Vermandois ou les remanieurs successifs avaient enjolivé les aventures de Bernier ? Mais alors qu’est-ce qu’aurait chanté au juste Bertolai ?
Les mêmes difficultés surgissent, si nous remplaçons le chant lyrico-épique de Bertolai par une tradition épique (au sens de M. Suchier). Car cette théorie aussi aboutirait dans l’espèce à la conjecture en l’air de l’existence réelle de Bernier, et elle aurait en outre à expliquer comment ce personnage si peu remarqué des écrivains contemporains a pu capter l’attention populaire au point de devenir le héros d’une légende. Et quand on se rappelle que les deux théories sont déjà impuissantes à rendre compte de la transformation du Raoul de Goui en un Raoul de Cambrai, on n’hésitera pas à rejeter la substitution d’Ibert à Albert de Vermandois.
Si nous admettons, au contraire, qu’Ibert était, dès l’origine, le père de Bernier, tout s’explique. Dès la fin du XIe siècle, les moines de Waulsort prétendent conserver son tombeau. Authentique ou non, ce monument était vaste : la Chronique de Waulsort y loge la famille entière de son fondateur. L’idée de rattacher Ibert à une lignée illustre devait venir naturellement aux artisans de la gloire de l’époux d’Hersent. A deux siècles de distance l’odieux du caractère d’Herbert ne pesait peut-être plus lourd. En eût-il été autrement que le contraste entre le père félon, d’une part, et, de l’autre, le fils vertueux et le petit-fils mettant les devoirs de la fidélité au-dessus de ses affections naturelles, ne. devait pas déplaire aux moines. Herbert le Grand fait pendant à Guerri à la Barbe, le père de Thierri
(1) Raoul de Cambrai , Introd., p. xxix.
d’Avesnes, le réformateur de Liessies. La légende se développant, Ibert devient un pieux repentant ayant à racheter par de bonnes œuvres les fautes de sa jeunesse : ainsi sont créées l’aventure du béryl et celle de Marsent séduite. Bernier est né et on lui trouve une petite place dans le tombeau de la famille. Un jour, un clerc, lisant les Annales de Flodoard, remarque la mention de l’invasion de Raoul II de Goui. Soit qu’il identifie le Goui de l’annaliste avec le Goui cambrésien, situé sur la grande route de S. -Quentin à Cambrai, soil plutôt qu’il se rappelle avoir lu ailleurs qu’un authentique comte Raoul, qu’on croyait, à tort ou à raison, ai XIIe siècle, avoir administré le pagus Cameracensis , avait envahi le Vermandois et avait été tué sous St-Quentin par Herbert (1), il fait de Raoul de Goui un comte de Cambrai. La « matière », sinon le « san » de la chanson se trouve ainsi fournie; le jongleur y met « sa painne et s’antancion », mais comme il est doué d’une nature poétique autrement puissante que celui qui s’avoue lige de Marie de Champagne, il transforme les ridicules histoires des moines en la poignante geste du bâtard Bernier.
Jean Acher.
(2) Voy. les témoignages, assez nombreux, colligés par Longnon, Raoul de Cambrai , Intr. p. xix. Adde Reginon ao. 818.
Pages
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Philologische und Volkskundliche Arbeiten K. Vollmôller
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