CREER AE
Nous avons dit qu’il était à ce moment pâle, cachectique, d’aspect lamentable. Il fallut d’abord mettre au propre ce visage inculte avant d'examiner la tumeur.
Celle-ci se présentait alors avec l’aspect que nous représentons dans cette photographie en couleurs, que nous devons à l’obligeance de M. Auguste Lumière, un peu trop embellie cependant par le silhouettage pour donner une idée absolument exacte de l’aspect du malade à ce moment, et dont la reproduction si artistique et si fidèle qui figure ici a été faite par la Maison lyonnaise Giraud et Grange, que nous remercions de son obligeant concours.
La tumeur offrait l’aspect d’un énorme chou-fleur rouge bourgeonnant, granuleux, couvert d’exsudats hémorragiques noirâtres ; par place des bourgeons plus œdémateux blanchâtres sont séparés par des interstices remplis d’une sanie grisâtre ou verdâtre.
Il s’agit d’une tumeur de la lèvre inférieure ayant envahi les téguments du menton.
Dans l’ensemble, la tumeur a la forme d’un énorme croissant ; elle proémine en avant, s’éverse sur les téguments du cou, débordant largement le menton vers le bas ; sur les côtés, elle déborde les contours du maxillaire et s’éverse en champignon. Deux cornes latérales débordent de chaque côté la commissure, vers le haut, et s'étendent sur la joue. Cependant, l’envahissement de la joue à ce niveau n’est qu’apparent, car la tumeur s’éverse, et si l’on n’envisage que sa base, qui seule compte, au point de vue chirurgical, la tumeur semble s’arrêter d’une façon nette à la commissure.
Par contre, elle a envahi déjà la cavité buccale, la muqueuse des gencives et du rebord alvéolaire, au point que l’on voit sortir de la tumeur même deux ou trois chicots branlants qui jalonnent encore la place où se trouvait le bord alvéolaire.
L’os maxillaire inférieur est largement envahi ; la tumeur fait corps avec lui ; sur lui, elle n’est plus mobilisable. Il n’est pas question naturellement d’explorer le nerf mentonnier, puisque le menton n’existe plus.
Cette tumeur ne va pas sans entraîner avec elle des troubles fonctionnels.
Le malade souffre peu ou pas.
: Nous avons déjà dit plus haut que la parole est for-. tement troublée par la présence de cette énorme masse et l’absence, au point de vue fonctionnel, de la lèvre inférieure.
Le malade, cependant, peut encore manger quelques: aliments solides, qu’il mâche à l’aide des chicots et de l'unique dent, qui sortent de la tumeur. En ce point, la tumeur elle-même forme comme un plan résistant sur lequel la mâchoire supérieure peut encore trouver quelque appui pour presser les aliments, car on découvre à la surface de la tumeur les traces d’implantations profondément creusées par les dents de la mâchoire supérieure, ce qui lui donne à ce niveau un aspect déchiqueté.
Il n’y a pour ainsi dire pas d’envahissement ganglionnaire. On peut même s'étonner, eu égard à la tumeur actuelle, de ne pas trouver d'énormes masses
de ganglions inflammatoires, contrairement à ce qui se rencontre habituellement.
L'état de cachexie dont nous avons parlé semble être dû surtout à la déglutition continuelle de pro-
duits néoplasiques.
Bien que la tumeur semble avoir, depuis longtemps, dépassé les limites d’une chirurgie raisonnable, il est cependant indiqué de tenter une opération de pro- .….preté, car il faut débarrasser le malade qui le réclame avec insistance de cette tumeur abominable, dont le développement l’inquiète et dont les troubles fonctionnels qu’elle entraîne sont devenus intolérables, On peut ainsi espérer faire disparaître l’état de cachexie qui peut-être n’est dû qu'à la déglutition d’un horrible suintement.
C’est avec joie que le malade accepte l'opération.