HISTOIRE CLINIQUE
R... Hippolyte, 60 ans, berger, né aux Crottes (département des Hautes-Alpes).
Ce malade entre à l’'Hôtel-Dieu dans la clinique de M. le Professeur Tixier, le 21 octobre 1920, porteur d’un cancer étendu de la lèvre inférieure.
Il se présentait, l’aspect misérable, cachant sous un mouchoir de couleur noué à la nuque la moitié infé-
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rieure de sa face. Des deux mains il tentait de retenir dans ce linge souillé une salive qui s’écoulait de façon constante, mêlée d’un suintement ichoreux et fétide, dont l’odeur faisait redouter l’approche du malade.
Lorsqu'il découvrait le voile qui cachait son misérable mal, on apercevait, débordant une barbe inculte, une tumeur énorme, sanieuse, qui couvrait tout le bas du visage au point qu'il était impossible de prime abord de savoir quel en était le point de départ.
Comme on s’étonnait que pareil malade ait pu attendre si longtemps pour réclamer des soins, il raconta l’histoire de son mal, mais il était difficile de le com- | prendre, car il était encore tout hébété de sa vie dans l'isolement forcé.
Et d’ailleurs la parole était gênée et difficile en raïison du mal lui-même.
On ne put donc avoir sur le début de sa maladie que
des renseignements imprécis qu'il fallut compléter dans la suite, et parmi lesquels on constate quelques contradictions.
Cet homme avait jusqu’à la guerre joui d’une santé excellente. Ses parents étaient cultivateurs ; ils moururent âgés d’affections pulmonaires et laissèrent à ce fils resté seul le petit bien qu'ils cultivaient, sur un plateau des Hautes-Alpes, dans l’'Embrunois.
Vint la guerre. On ne peut arriver à savoir à quel moment exact le mal débuta, car tantôt il situe l’apparition de celui-ci au début, tantôt à la fin de la guerre.
Le fait est qu’il resta sans soins plusieurs années.
Un petit bouton apparut d’abord à la lèvre inférieure, sur la ligne médiane ; il grossit peu à peu et progressivement s’étendit à droite et à gauche, vers la commissure.
Le malade s’en inquiéta. Il connaissait un voisin qui s'était guéri lui-même de quelque mal à la pierre infernale ; il alla le trouver.
Le voisin cautérisa donc chaque jour la plaie pendant quelques semaines, mais le mal progressa rapidement, peut-être en raison même de ce traitement, et s’étendit à toute la lèvre inférieure.
Le malade se confina alors dans son coin de terre, qu'il cultivait avec amour, puis devint berger, et en quelque sorte s’isola du reste du monde, sentant bien que sa vue ne pouvait plus être pour les autres hommes qu’un objet de répulsion. |
Quand la guerre fut finie, il songea que peut-être il lui serait possible de trouver une atténuation à son mal, qui devenait intolérable, car il gênait beaucoup l’alimentation et ne permettait plus aux lèvres de rete-
nir la salive.
Il descendit de sa montagne et s’achemina vers la ville la plus proche. A l'hôpital d'Embrun, le médecin ne se chargea pas de l’opérer, il l’adressa à Gap. Là encore le docteur Coronat renonça à tenter une intervention et conseilla au malade de venir jusqu’à Lyon.
Il entra donc à l'Hôtel-Dieu de Lyon, dans la clinique de M. le Professeur Tixier, salle Saint-Philippe.