II PREFACE
disparaître le plan de la construction sous l'opulence suspecte de ses feuillages.
L'imagination populaire a la moindre part de responsabilité dans ces ravages de la légende; ce sont les chroniqueurs qui sont les vrais coupables. Ils ont semé à poignées les fables érudites, et il est tel d'entre eux qui n'a pas craint d'y associer les plus audacieuses fictions. Les historiens modernes n'ont remédié au mal que d'une manière bien incomplète. Sans doute, nous possédons un certain nombre de très bons livres sur l'histoire du pays de Liège, mais on remarquera que ce sont toujours des monographies dues à des érudits qui n'avaient pas l'ambition de raconter les annales liégeoises dans leur ensemble (i). Ceux qui l'ont eue, par contre, n'ont guère fait que reproduire leurs sources. Les meilleurs sont encore ceux qui écrivaient dans un temps où la critique ne faisait que de naître, je veux dire Fisen et Foullon, mais déjà Bouille leur est fort inférieur. Les narrateurs du XIX'^ siècle se sont contentés, en ce qui concerne le moyen-âge, de redire ce qu'ils
(I) Je signalerai surtout quehiucs travaux de longue lialeine, comme :
E. Poullet, l-^ssai sur L'Iii.ttoire du droit criminel doux l'ancienne imncipaulé de Liège. (Mémoires de l'Afadémie Royale de Belgique, collection in-i», t. XXXVIIl). Bruxelles I87i.
J. de Cheslret de IhuielVc (le baronj, Nuinismalifiue de la principauté de Liè(/e et de ses dépendances. (Mémoires de l'Académie Royale de Belgique, collection in-4", t. L). Bruxelles 18i)0.
C. de Borman (le chevalier). Les éclierins de la souveraine justice de I.iè(/.e, 2 volumes in-4", Liège i8i)'2-189l). (Publication de la Société des Bibliophiles liégeois).
Th. Gobert, Les rues de Livije, A volumes in-i". Liège 1884-1904.
S. Balau (l'abbé), l-^tude critiijue des sources de l'histoire du pai/s de Liège au vioi/en-df/e, Bruxelles dDO^-inOo. (Mémoires couronnés de lAcadémie Royale de Belgique, t. LXI).
J. Ilelbig. La peinture au paijs de Liège et sur les bords de la Meuse. Nouvelle édition considérablement augmentée. Liège, i'J03.
PRKFACK. II r
lisaient dans leurs devanciers. Ainsi ont procédé Dewez, de Gerlache (i), Polain, Ferdinand Henaux. Leurs livres «nous font relire les chroniqueurs dans une rédaction modernisée, mais ne nous mènent pas plus loin (2). Et quand il s'agit d'une histoire comme celle de Notger, qui est tout entière à constituer fragment par fragment, ils ne servent qu'à rendre plus difficile la tâche de la critique.
Avant de raconter l'histoire de Notger telle qu'on la trouvera dans ce livre, j'ai eu à démolir celle qu'il a plu aux chroniqueurs d'accréditer. Un compilateur sans critique, Gilles d'Orval, avait commencé de la défigurer, en interpolant ses deux principales sources. J'ai dû dégager de ces empâtements l'une de mes sources principales, je veux dire le Vita Notgeri, qu'on trouvera reproduit dans l'appendice de ce livre et qui, combiné avec la chronique d'Anselme, fournira désormais une base solide aux investigations des érudits. Après Gilles d'Orval était venu Jean d'Outremeuse, dont l'immense chronique intitulée Ly Myreur des Histors a brouillé pour des siècles toute l'historiographie liégeoise du moyenâge. La boiteuse justice de la postérité a fini par atteindre ce chroniqueur peu scrupuleux. C'est désormais sa destinée que quiconque veut arriver à la vérité historique doit lui passer sur le corps.
(1) Je tiens d'ailleurs a rendre un liommage mérité à de Gerladie : la partie de son livre qui concerne l'époque moderne contient les meilleures pages qui aient été écrites sur l'histoire du pays de Liège.
(2) Les vastes travaux de M. le chanoine Daris, duquel on peut dire qu'il a lu toutes les sources tant manuscrites qu'imprimées, ont surtout de l'intérêt pour les quatre derniers siècles de l'historiographie liégeoise. Dans ceux qui sont relatifs à l'époque traitée dans ce livre, la critique, par endroits fort clairvoyante, pèche souvent par un conservatisme trop prudent pour n'être pas quelquefois de la timidité.
IV PREFACIÎ.
Ce n'est pas ici le lieu, si séduisante que soit la tâche, de démontrer que Jean d'Outremeuse n'est autre chose qu'un chroniqueur doublé d'un romancier, ou, pour parler plus exactement, un romancier doublé d'un chroniqueur. Obligé de m'enfermer dans les limites de mon sujet, je dois ajourner l'examen critique de cet auteur, qui n'aura rien perdu pour attendre (i), et je me contente de montrer ce qu'il a fait de l'histoire de Notger. Par ce seul exemple, j'espère faire comprendre au lecteur ce qu'est devenue, sous sa plume, l'histoire de Liège.
Et d'abord, Jean d'Outremeuse est tellement ignorant qu'il prétend que lorsque Otton I mourut, en 1006, le chagrin que Notger en ressentit le conduisit lui-même au tombeau : voilà ce qui donne une idée de sa chronologie. J'ai eu l'occasion, dans les notes, de rectifier une multitude de contre-sens et de bévues que commet cet auteur, lorsqu'il parle de faits historiques avérés. Ce que je n'ai pu entreprendre, c'est de perdre mon temps à démontrer le caractère fabuleux de l'histoire telle qu'il la raconte : elle se place tellement en dehors de l'histoire vraie, qu'on peut n'en pas tenir compte et qu'on ne la rencontre jamais. Je me suis borné à résumer ici les principales inventions dont l'histoire de Notger est l'objet chez Jean d'Outremeuse. Sont donc inventées de toutes pièces les parties suivantes du Myreur des Histors ft. IV) :
La généalogie royale de Notger, p. i32.
(\) En attendant, je renvoie à une bonne étude de M. S. Balau, Comment Jeun d'Outremeuse écrit l'histoire, liCliH, t. LXXI, pp. 227-259, et à mes propres indications dans mes articles intitulés : Renier de Ihnj, auteur véritable des fonds baptismaux de Saint-Bnrtliélemtj de Lièf/c et le pri'tendii Lambert Fatras et ^ote sur le nom de Lambert l'atrus [UAliU, 190^).