POÉSIES
Les poètes, aussi bien que lès prosateurs, ont jugé M. de La Meonais, et ils étaient dans leur droit; oar le nouveau Père de l'Église, comme on le disait alors, a été plus poète que théologien, que philosophe ; et poète de cette école de poésie que Ludvig Tieck, le chef de l'école romantique allemande^ a si bien caractérisée dans son « Voyage dans le bleu »;de cette poésiOi belle de formes, désespérante et infernale par le fond. A l'occasion de M. de La Mennais, il s'est trouvé des poètes, non des poètes faniasiaquet ou nébuleux , encensant à leur manière toute célébrité quelconque ; mais des poètes ft nobles et vrais sentiments, et qui ont pressenti que le masque d'un écriTain élégant cachait un homme dangereux qui voulait se venger, sur la Société, de son ambition déçue. Honneur à ces poètes courageux, qui ont marqué au front cet homme trois fols apostat.
Le premier est M. Vlennet, de l'Académie française, ce poète si spirituel et si mordant. Il a connu M. de La Menuals dans sa Jeunesse, qui a été fort peu édifiante par parenthèse, et grande a été l'indignation du poète, quand a paru le livre de la doublure du comte de Maistre, Intitulé ; « De la Religion considérée dans ses rapports avec l'ordre politique et civil. » n a stigmatisé notre ultramontain non seulement par de bons et beaux vers, mais encore par des notes historiques qui accompagnent son Éptlre (Voy. le n* 12^8). M. Lucas, exdéputé de la Seine-Inférieure, a composé un écrit à Toccaslon de « l'Essai sur l'indifférence » (Voy. n« 53); M. J. Huber a exprimé, en bons vers, toute son Indignation contre les « Paroles d'un croyant* (Voy. le n* g5); deux écrivains, Tabbé L.-F. £yniln et M. Victor Davin, nous ont communiqué les impressions que la lecture des < Affaires de Rome » a produites sur leur esprit (Voy. les n«« laO et 127); M. le comte A.-H. de Laliaye a combattu le « Livre du peuple » (Voy. le no 138). Enûu, un honorable magistral, poète spirituel et de bon goût, qui s'est caché sous le nom d'un homme -potëhce, nous a donné sous le titre de « Lettre » une véritable satire, très flne,de « le Pays et le Gouvernement > (Voy. le n^ i38} (i). Noua avions eu l'intention de terminer notre notice par trois de ces diverses pièces de poésie; celles de MM. Vlennet, J, Huber et de l'Homme-Potence ; mais M. Vlennet, qui nous avait permis de reproduire sou Épltre, s'est rappelé à temps qu'il avait signé les statuts de la Société des gens de lettres, et que celte société, par suite de son amour pour les lignes', ne
(1) C'est par erreur que nous avons com]»ris eet éerit parmi les réfutalions du * Livre du peuple. »
112 LA MENNÂIS
doonatt poiut, mais vendait très bien l'autorisation de reproduire des fragments de ses affiliés; nous avons dû, à grand regret, renoncer à reproduire la clialeureuse Épitre de M. Vlennet, mais nous donnonsxelles de MM. J« Huber et de i*Homme-Potence, que certainement on lira avec plaisir.
SUR LES PxVROLES DX)N CROYANT.
ËPITRE.
Gloire à toi ! tu Tas dit ; le siècle a son prophète! A la voix d*un croyant j*ai relevé la tête... Un croyant ! dans ces jours incertains, sans ardeur,. En est-il un encor? Oh! qu*il parle ! j'écoute. Que ses doux chants d*amour et de sainte ferveur Chassent loin de mon cœur la tristesse et le doute !
Écoutez !... Vain espoir !... 11 a parlé !... Trompeur Comme son fanatisme, il sème répouvante!
Prêtre, ta sainte foi n*est qu'une torche ardente ; Ta charité nous jette une robe sanglante , Tu n'espères que le malheur!
Tu dis : « Malheur ! malheur! j'entends des bruits étranges ! « C'est le terrible choc des humaines phalanges ;
« Les rois tombent glacés d'effroi; ■ Les monts sont ébranlés, l'eau des mers est rougîe ; « Au baptême de sang la terre est rajeunie;
« C'est l'éternelie et juste loi
« De rUnivers, qui se consomme ; « Et pour vous l'annoncer il ne reste qu'un homme,
< Et cet homme... c'est moi ! »
Ministre du Seigneur, oui, tu l'étais encore Quand, arrachant ton siècle au doute qu'il adore,
Tu réveillais sa piété ; Quand, tes regards frappés d'une grande lumière , Tu voulais attacher à la croix de saint Pierre
Le drapeau de la Liberté.
Ah ! tu l'étais encor quand ta douce parole Donnait, donnait, au nom de celui qui console,
A l'exilé dans ses douleurs , Bien plus que tous les dons qu'une main peut lui tendre, Ia foi pour espérer, un cœur pour le comprendre.
Un sein pour y cacher ses pleurs.
LABffîNNÂlS 118
Maintenant quelle fièvre a saisi ton génie Y De Bnitus, de SaOl, de Marat, dlsaîe, De ces ombres laquelle a tronblé ton sommeil T Voyais-tu sur son front les palmes du prophète? Ou bien un bonnet rouge enfoncé sur ta tête A-t-il fait délirer le prêtre à son réteil?
Plus d*ordre, plus de paix, de raison sur la terre. Pour toi, deux étendards et deux longs cris de guerre. Dieu juste dans son œuvre a fait deux camps, deux parts; D*un côté les vertus et de l'autre les crimes, LÀ des sceptres souillés et là de saints poignards, De sinistres bourreaux et de pâles victimes.
Le vice est le seul roi des immondes cités, Il étreint l'Univers dans ses bras empestés;
Le fer et le feu seuls peuvent guérir nos plaies. Les charités des grands sont de fausses monnaies. Tous les forts sont tyrans, tous les faibles trompés ! Le pauvre seul est juste et la jeanesse sainte ! Au confessional les grands t*ont dit leur plainte ; Ils souffirent tous an cœur; c'est la place, frappes! Tu sais tous les secrets de la prostituée ; Elle est rouge de sang sa pourpre bafouée.
Frappez jeunes soldats! toigours! toujours an cœur! Et les martyrs au ciel chanteront vos louanges , Et vous serez bénis, car vous êtes des anges Armés contre Satan par le bras du Seigneur. •
Ainsi te comprendra le peuple qui t'écoute !
De ton nouvel Éden la Mort garde la route ; Pour soulager nos maux il faut des attentats ,
La foudre pour briser nos chaînes de forçats
Et d*où tiens-tu ce droit d*insulter à la terre? L'Ange n'a pas crié trois fois: Adonaï!
Homme, tu n'es pas Dieu ; ta voix, c'est le tonnerre. Mais ce n*est pas la voix sainte du Sinaî.
Qui t'a dit l'éternel mystère?
As-tu prié... car la prière Est le seul chemin sans détour.
Je te croirai si ta science, Hnmble comme la confiance, Est fervente comme l'amour,
Prêtre, il est dans ton cœur de terribles tempêtes 1 L*eau calme réfléchit seule l'azur du ciel ; La Paix Aiit tes regards, les combats sont tes fètea! Ta chaîne était rivée au marbre de l'autel i
lu LA IffiNNAlS
Mais le siècle paasi^t, roulait ses flots immense ; La Raison, de ton âme allume le volcan»
Tu dis en te dressant : Liberté 1... tu t'élances. Et tu Tas éehouer an pied du Vaticau.
Ta Liberté fut un blasphème,
Et, pour éviter Tanathème»
Il fallut k genoux mettre à terre ton front, A tous, humble pêcheur, te donner en exemple. Mais la force est restée à tes bras de Samson... Et c'est rhomme aujourd'hui qui renversé le temple
Où le prêtre reçut Taffront.
Précipité du haut de Rome catholique, Tu promènes partout ton regard prophétique.
Les martyrs et les saints se détournent de toi. Mais la terre a du fer pour venger une injure, Et chef des révoltés , tu dis : Ange paijure... Peuple! jeunes soldais, à moi!
Courage ! fais rugir tes saintes Euménides !
Frappe ces grands du monde, insolents et perfides, Par les siècles passés gorgés de sang et d'or ; Porte-les palpitants au sommet du Tabor ; Entasse les débris 4es temples^t des trônes ; Brise en mille morceaux tiares et couronnes; Levant les mains au ciel en Invoquant la Mort, Le crucifix dans Tune et le tison dans Tautre, Entonne un chant d*ainour de la voix d'un apôtre i Prosterne saintement ta face devant Dieu ; Fais de ton œuvre immense un bûcher qui vacille ; Et puis sers-toi de TÉvangile Pour allumer le feu.
Belle gloire k glaner sur un champ de ravage Où le bourreau même a fauché,
Champ que le sceptici;sme impie a desséché»
Champ de gloire et champ de carnage Où tous les vainqueurs ont couché.
Elle est d'orgueil et non d'épines ta couronne, Non, tu n'es pas celui qui prie et qui pardonne Écrasé sous la croix, frappé par les soldats. Ton Dieu n'est pas le Dieu de saint François de Paule ;
Pour appuyer leurs faibles pas Aux pauvres chancelants il prêtait son épaule. Belzunceà des mourants parlait de guétison, Leur montrait dans le ciel l-espérance pour guide, Gomme toi^ da«s ta plaie empestée et livide,
Il ne Ter^t pas du poison.
LÀ MENNÂIS lis
Oh ! tes iarmes d*amoar, tes pleurs pour la misère, Ne sont que des concerts de rage et de colère ; Et ta haine, do pauvre irritant la douleur, Embrase sans pitié la paille de sa couche. L^^yangile est une hymne adressée au malheur...
Son harmonie est sur ta bouche,
Son esprit n'est pas dans ton cœur !
Poète, dans tes chants il en est de sublimes ; C'est le torrent qui tombe en ébranlant les cimes ,
Le cri de Taigle épouvanté.
Mais il est des vertus que tu ne peux comprendre, Des bruits sourds d*aven1r que tu ne peux entendre»
Un chant que tu n*as pas chanté.
Le torrent, en brisant ses digues et ses chaînes , Bondissant trop fougueux, ne sait rien de ces plaines
Oii brillent et meurent ses flots ; Tandis que le ruisseau de nos vertes prairies Apprend par ses bienfaits des rives relleurles
Les doux mystères de ses eaux.
Cet aigle qui du ciel s*en va frapper la voûte De l'orage au soleil élancé sur la route
De ces magnifiques splendeurs, ^
Ne sait pas les secrets révélés sur la terre, A Toiseau de Tamour plaintif et solitaire
Qui fait son nid parmi les fleurs.
Oif! juste et noble ardeur, fier et pieux courage, De soutenir les droits des faibles désarmés ! Mais il est des tyrans partout ; les opprimés
Sont encor tous ceux qu*on outrage.
Oui, tu peux étonner les hommes; leurs regards Suivent tes pas ; déjà la sottise t*af!ruble De noms et de lauriers ! Un forban en chasuble , ,
Intrépide soldat jeté dans les hasards
De nos mers sombres et ridées,
Gourant ses houleuses bordées,
Du m61e de TAutorité
Au gouffre bouillant du Schisme,
Du rocher dé la Trinité
Au grand phare du Journalisme ,
Et du vieux golfe du Papisme
Jusqu'au port de la Liberté ; Un Luther jacobin lançant son Évangile
A la tête des rois surpris ;
Et ce Robespierre en surplis
Sur le trépied de la SyMlle :
lis LÀ MENNÂIS
Tout cela doU frapper les yeux.
Mais, tu le sais, il est deux gloires :
La gloire des vertus et celle des victoires ;
L*uiie éclate en bruits fastueux, 8e répand sur la terre en superbes louanges ;
L'autre est le doux secret des anges
Dont ils parlent tout bas entre eux.
Oh ! s*ll te faut un rôle au théÀtre du monde... J*en sais un digne en tout de ta verve féconde ; Bien plus grand que celui des tribuns aux grands noms, Que celui de chercheur de puissance suprême.
Que celui de martyr et de prophète même, Au temps oU nous vivons.
Entre un monde qui tombe et celui qui s*élëve. Au milieu des débris d*un siècle qui s*açbève Et des socles nouveaux des âges renaissants, Monte sur le rocher aux bases étemelles, Où les flots mugissants des tempêtes mortelles Viennent se briser impuissants.
Et, comme le guerrier pensif sur la colline^ Les bras croisés sur sa poitrine,
Médite la bataille et compte ses soldats.
De même sur la terre où nos destins s*agitent, .
Regarde tous ces camps que les haines excitent... Regarde... et tu verras.
Tu verras au néant rentrer plus d*un fantôme, La vertu sous la pourpre et sous le toit de chaume. Et le vice, comme elle, égal dans nos penchants ; Tu verras, non deux camps tracés par nos colères, Mais parmi les erreurs de ces hommes, tes frères, Seulement deux partis, les bons et les méchants. Dieu ne te dira point r A ceux-ci la conquête, A ceux-là le servage, à ceux-ci la défaite.
Les uns seront vainqueurs , les autres abattus. Enfant, te dira-t il, à ceux-là la victoire.
Qui sauront apporter dans la future histoire Et le plus de sagesse et le plus de vertus.
Alors tu comprendras le rôle du Génie !
Sous les coups du bélier do la Philosophie
Tous les vieux murs sont renversés.
Debout sur cette brèche immense.
Le Christ, la Liberté, qui veillent en silence,
Ne disent pas à tous : « Passez I < Passez si vos cœurs purs adorent la patrie ; « A la terre promise allez chercher la vie ;
« Piuei sur le Yftisseau des révolutions, « Si, pilotes hardis au milieu des orages, « Vous savei appeler ii vous tous les courages, « Et non toutes les passions ;
« Passez pour défricher cette terre nouvelle, « Citoyens et soldats, si tous vos bras unis « Croisent le même fer devant ses ennemis^ « Et savent tous prier et travailler pour elle. »
Et toi, vers Thorizon regarde devant nous!
Toi qui vois l'avenir dans cette nuit profonde» Ne vois-tu pas aussi que le salut du monde Est dans la Justice pour tous ?
N'as-tu jamais été conduit par ton vieux père Dans le champ paternel, ou béni par ta mère
Au nom du Dieu de paix?
N*as-tu Jamais appris Thistoirede la vie Dans le soupir d*amour de la vierge qui prie? Et n*as-tu Jamais vu le repentir?... Jamais La Jeune mère craindre et bannir ses alarmes? Un vieillard pardonner? Un enfant dans ses larmes
Sourire sans vouloir.
Gomme un trait du soleil perce dans un nuage... Pleura et regard d*azur, triste et charmante image
De souffrance et d'espoir?
Espère donc aussi ! Sur tes lèvres brûlantes Retiens ces flots amers de haines dévorantes Qui voilent ta Justice et te cachent le jour ; Le génie est encor moins divin que Tamour !
A tous la vérité! Les flatteura sont impies;
Et les flatteurs des rois, aux lèvres avilies,
Et les flatteurs du peuple, au cœur gonflé d'orguelL
Plus grand que le naufrage et debout sur recueil.
Lance de tous côtés les éclats de ta foudre ;
Brise le cèdre altier, qu'il tombe dans la poudre
S'il lève sur l'abîme un front d*iniquité.
Brave la popularité ;
Cette fragile et fausse idole.
Qui mène sous le joug tant d'esclaves soumis A l'autel chancelant sur lequel on immole
Sa conscience et son pays.
Seul, méconnu, peut-être oublié par l'Histoire , Il est vrai, désormais plus d'hymnes ii ta gloire. Donne force k ton &me en regardant le Ciel !
Puis reviens au combat pour n'épargner personne.
lia, U MfiNMAlS
Frappe, frappe la haine écumante de fiel.
Et Torgueil de pygmée où chacun s*abandonne.
Et cette fièvre lente et d*envie et d'erreur. Et le front paresseux de la molle langueur»
Le sophisme géant dont la terre est étreinte , Et les folles ardeurs, et nos vœux pervertis ; Lève un drapeau ! celui de Thumanité sainte.
Frappe, flrappe tous ces partis Étroitement parqués ^ ta gauche, à ta droite, Gomme leur seule idée en leur cervelle étroite ; Et dé face et de flanc combais, combats-les tous
Dans le monstre de VÉgoïsmey Déchire sur son dos le manteau de eivisme Qu'ils traînent, insensés, aux fanges deségouts. Calme par la Raison leur impuissant délire , Et par la Charité ce qui les fait souffrir :
Tonne sur eux pour les instruire.
Ouvre tes bras pour les unir.
Partout contre le Mal tourne ton fanatisme ^ Le Mal ! premier tyran quMl faut anéantir, De tous les partis Hoi couronné de cynisme ; Ecrasé sous la pourpre et dans sa nudité, Qu'il retombe à l'enfer où Dieu l'avait jeté !
Car le Mal c'est le Despotisme,
Et le Bien c'est la Liberté!
Courage! c'est le but. En avant! c'est la route ; Du vieux pont, sous lequel les siècles sont liés, Par de nobles e^orts élargissons la voûte
Ne la brisons pas sous nos pieds !
Que fais-tu parmi nous, si l'amour qui t'enflamme, Ne se peut exhaler q^'en noirs torrents de fielt
Que dois-tu montrer à TauteL . .
Le^ épouvantes de ton ftme,
Ou l^ espéranees du ciel ?
Prie, et pour tous ! Assez de voix dans nos querelles Sans y mêler ta voix. Dis k tous que par elles Dieu veut sonder nos cœurs et nous veut éprouver. Que les jeunes enfants et les vierges timides, Vers l'aurore à venir trouvent de meilleurs guides ;
Apprends, pour nous sauver, A tous ces innocents une même prière ; Que tous lèvent les mains devant le même père ! Car nous ne prions plus. Prêtre, Prêtre, à genoux! Tous ces chants monteront sous la voûte immortelle. Tous ces cœurs s'uniront dans la gloire éternelle; Hélas! pou? toi du nioins, si Theure est loin de nous,
Que la ReHgiOft nouvelle Soit la Paix entre tam!
Je crois li des vertus^ tu ne vois que le vice ; Je vois un Dieu de paix, toi le Dieu ioudroyant; Tu crois à ses fureurs» Je crois ï sa Justice : Lequel de nous est le Croyant?
M. J. HCBBR.