‹ Notice biographique concernant m. Rœderer [by A.V. Arnault] extr. [by P.L. Roederer] de laChapitre 2 sur 3 · SUR · texte numérisé non relu

SUR

RasDERER (le comte Pierre-Louis), né à Metz, le l5 février 1 754» d'un père considéré dans la magistrature, était conseiller au parlement de Metz en 1 779 y et s'y fit remarquer, dès sa jeunesse , par ses talents et par son zèle pour la liberté. Il se livra particulièrement aux a£Faires publiques, et fut chargé des remontrances que cette cour, comme tous les autres parlements du royaume, avait alors de fréquentes occasions d'adresser au gouvernement.

Il publia, en 1788, un ouvrage sur le préjudice que portaient à l'industrie nationale les douanes intérieures , qui séparaient les provinces de France les unes des autres , comme aujourd'hui elles la séparent de l'étranger.

En 1788, il publia un autre écrit fort étendu sur la Députation aux états-géné^ taux ; là, il posa les principes du gouvernement représentatif. On y trouve le fond de toutes les opinions qu'il a professées depuis /et cette rigidité de logique qui, après avoir établi un principe, ne fait grâce d'aucune de ses conséquences.

En l 'j^ , il fut élu député par le tiersétat de la ville de Metz aux états-généraux , en remplacement d'un autre député dont la nomination fut annulée par l'as-

semblée nationale. Son élection n'ayant eu lieu qu'au mois d'octobre ,• M. Rœderer n'assista point aux premiers événements de la révolution à Paris, mais il s'était prononcé pour elle dans sa ville natale. Quand il se présenta à l'assemblée constituante , il y fut accueilli comme un homme dont le patriotisme et le talent étaient éprouvés, et dès ses premiers discours à la tribune il se fit remarquer par cet esprit philosophique qui jette de haut la lumière sur les objets en discussion.

Le 5 janvier 1790, il demanda que les ecclésiastiques absents fussent privés de la jouissance de leurs bénéfices , conformément aux anciennes ordonnances de Blois et d'Orléans.

Le 12 février suivant, il opina pour l'a bolition des ordres religieux.

Le lendemain il demanda que rassemblée passât à l'ordre du jour sur la motion de révéque de Nanci , qui tendait à faire déclarer la religion catholique religion de l'état : « motion qui pourrait faire croire , • dit M. Rœderer , que la religion périclite i au milieu de nous ^ et que nous hésitons 1 dans nos respects pour elle. •

Le 1 2 avril, il appuya le projet de décret qui retire les biens du clergé des mains des titulaires des bénéfices.

Le 2 juin , il s'opposa à ce qu'on fît autant d'évêchés que de départements , et il critiqua la modicité et l'uniformité des traitements proposés pour les évéques, demandant qu'il fut au moins fixé au tiers du produit de leurs bénéfices.

Il soutint avec persévérance que l'égalité de droits politiques était la base néces* saire de la liberté ; qu'il ne fallait point imposer de condition de fortune à l'éligibilité pour les fonctions législatives ; que la seule confiance des électeurs devait suffire; qu'il serait plus juste d'établir des conditions de fortune pour être électeur que pour être député ; que la domesticité devait être seule exclue de Texercice des droits politiques; que les juifs, les hommes de couleur , les comédiens , ne pou* vaient à ces titres en être privés.

11 proposa , à dififérentes reprises , tout ce qu'il crut propre à préserver la conscience des députés des séductions du pouvoir ; demanda qu'il leur (ut interdit d'accepter des places du gouvernement; qu'il fût porté des peines contre ceux qui

en accepteraient, et enfin que la constitution exclût du ministère les députés pendant les quatre années qui suivaient la députation.

A regard du pouvoir exécutif, il avança plusieurs opinions qui depuis ont été jugées incompatibles avec la constitution monarchique.il voulait que l'armée fut assermentée à la nation ;que le trésor public fât dans les mains de dépositaires nommés par les représentants delà nation ; il alla même , à l'époque de la révision de la constitution de 1791, jusqu'à soutenir que la dénomination de constitution représentative ne serait qu'une imposture , si les fonctions administratives dans les départements, les districts , les municipalités , n'étaient irrévocablement déclarées électives. M. Rœderer a bien modifié depuis ses opinions.

Il voulut établir aussi un principe que l'administration de la justice ou l'application des lois ne devait pas plus être distraite des mains du peuple ou de ses représentants , que le droit de faire des lois , parceque le pouvoir d'abuser des lois était inséparable de celui de les appliquer, et qu'il fallait, autant que possible, chercher à obvier à ces abus. • Il ne peut être per- »mis, disait'il le 7 avril 1790, de défaire • chaque jour par des jugements ce que » les législateurs ont fait par leurs décrets. » Il appuya en conséquence le projet de l'établissement des juris , pris pour chaque affaire civile ou criminelle dans la liste des gens de loi ou de notables élus. La proposition de juris en matière civile n'ayant .

point été admise , il demanda que les juges fussent nommés à temps ^ au lieu de l'être pour la vie, et que Texercice de leurs fonc-

lions ne durât pas plus de trois ans. Le rédacteur des tables du Moniteur, confondant des Juges temporaires avec des Juges amovibles ^ fit à M. Rœderer l'imputation absurde d'avoir voté l'amovibilité des juges. Dans la séance du 7 mai 1 790 , il fit un discours très remarquable , qui démentit victorieusement cette imputation, et fit la proposition , applaudie avec transport ( dit le même Moniteur ) , de faire sanctionner par le roi l'élection des juges, de lui accorder le choix entre les candidats , et de lui donner le droit d'investir les magistrats*

Nommé membre du comité établi pour proposer un nouveau système de contributions publiques, M. Rœderer devint l'organe habituel de ce comité dans l'assemblée nationale. Il déploya alors une

profonde connaissance des matières économiques, et une grande sagacité dans le choix des moyens propres à répartir le poids des diverses contributions le moins inégalement possible , et de la manière la moins contraire à la reproduction des richesses. Il fut le rédacteur de la loi du timbre et de celle des patentes. Le reculement des douanes aux frontières , préparé par ses écrits, ayant été prononcé, rassemblée le nomma , avec M. Defermon, pour re viser le nouveau tarif que le comité de commerce et d'agriculture avait rédigé.

Dans les différentes discussions qui eurent lieu sur la liberté de la presse, M. Rœderer s'en montra constamment le zélé défenseur, soutenant que les lois contre les crimes auxquels les abus de la presse pouvaient donner Ueu suffisaient pour

réprimer ces abus , comme les lois contre les crimes qu'on peut commettre avec des armes à feu suffisaient contre Fabus de ces armes.

Après la clôture de l'assemblée constituante , il fijt nommé par le collège électoral du département de la Seine procureurgénéral syndic de ce département, place désirée par de nombreux concurrents, comme la première place élective du royaume, et où il semblait facile d'acquérir une haute influence:mais celui qui en fut investi vitbientôt que son autorité était entièrement illusoire; que la puissance réelle, dans ces temps d'agitation, appartenait à une magistrature dont les relations étaient plus faciles et plus directes avec les classes les plus nombreuses de la société; que la municipalité de Paris était par cette raison plus

puissante que l'administration du départeroent , la commune plus puissante que la municipalité, les orateurs des sections et des clubs plus puissants que la commune , à moins que celle-ci ne se conformât il leurs volontés. La France était alors,, non pas en pleine anarchie, comme on la tant dit, mais en pleine démocratie. La guerre intestine qui éclata en 1792 fiit celle de la démocratie croissante contre la monarchie en son déclin.

Entre la démocratie et la royauté s'interposait un parti modéré républicain, mais qui voulait l'aristocratie du mérite, constaté par l'élection du peuple , et ce parti périt. Le procureur - syndic du département se trouva au conflit des trois puissances en guerre. Il était préposé au maintien de Tordre et de la tran-

quillité publique; il se dévoua à ce devoir.

Quand les événements du ao juin , précurseurs deceux du i o août, s'annoncèrent, M. Rœderér fit tout ce que la loi autorisait pour les prévenir. Le 20 juin , pendant que 20 à 3o,ooo personnes attroupées s'avançaient vers le château des Tuileries, il se rendit à la barre de l'assemblée législative. Là, au milieu des murmures des tribunes , des clameurs de l'avant-garde de la troupe , qui remplissait déjà les corridors , de l'improbation manifeste du parti démocratique de l'assemblée même, bravant les proscriptions , qui le soir devaient éclater dans les deux formidables clubs des Jacobins et des Cordeliers, il osa déclarer à l'assemblée < que sa condescendance à recevoir jourtuellement dans son sein des troupes

» d'hommes armés , enlevait à la police de

• sûreté générale le moyen de prévenir des » attroupements qui , une fois formés et

• grossis , se trouvaient en forces supé- »rieures à celles que la loi chargeait de »les dissiper. Il invitait en conséquence » l'assemblée à mettre un terme à cette » complaisance , à ne plus paralyser la pré- > voyance et la force de l'administration » du département , et à ne plus affaiblir » sa responsabilité. ■ Pendant qu'il parlait ainsi, l'attroupement arrivait aux portes de l'assemblée : le parti démocrate y redoubla d'efforts ; les royalistes faiblirent ; les factieux demandèrent à défiler en armes dans la salle, et cela leur fut accordé. Dès lors les cours et les jardins des Tuileries furent envahis , et rien ne put empêcher les outrages dont la famille royale fut abreuvée, et qui annonçaient

clairement les événements qui devaient avoir lieu quelques semaines plus tard , le 10 août.

Dès le 9, l'agitation et le trouble régnaient dans Paris , et plus particulièrement dans les faubourgs Saint-Antoine et saint-Marceau. Aie heures du soir, ^. Rœderer se rendit au château des Tuileries, et il y passa la nuit entière dans le cabinet du roi, correspondant avec l'administration du département, qui lui transmettait les nouvelles les plus alarmantes des faubourgs. Le 10 , entre 6 et 7 heures du matin , 4o,ooo hommes environ , du faubourg Saint-Antoine , presque tous armés ,' s'avançaient vers le château par les quais et la rue Saint- Honoré. Un autre attroupement du faubourg Saint-Marceau força les ponts pour joindre le premier. Le commandant de la

garde nationale avait été massacré; la municipalité dissoute , et remplacée par des membres de la commune en révolte; le maire était consigné à la mairie ; 1 2 pièces de canon , adossées à Thôtel d'Elbeuf et aux grandes écuries , étaient pointées sur les appartements du roi par un bataillon de Marseillais, arrivé à Paris pour cette expédition. M. Rœderer descendit dans la cour des Tuileries, où il trouva des membres du conseil-général du département. Il y fit au seul bataillon de garde nationale qui s'y trouvait la réquisition légale de repousser la force par la force. Cette réquisition fut accueillie par un morne silence. Il fit la même réquisition aux canonniers qui devaient servir cinq pièces de canon placées au milieu de la cour royale. Pour toute réponse, ces

canonniers mirent le pied sur la mèche

allumée , l'éteignirent , retirèrent la mitraille des pièces, la jetèrent à ses pieds , et s'éloignèrent Alors, de l'avis |inanime des membres du conseil-général du département, il remonta avec eux au château, fut introduit dans la chambre du roi , où était réunie sa famille , et l'invita à se rendre à l'assemblée nationale , seul refuge qui' lui restât. La reine lui dit, « JVIais, Monsieur , nous avons du monde. » Il répondit : « Madame , comparez vos forces à celles qui cernent le château de tous les côtés. » Madame Elisabeth lui demanda s'il répondait de la vie du roi ; il lui dit : c Sur ma tête , dans le trajet d'ici à l'assemblée. » Le roi était assis, la tête baissée, les deux mains appuyées sur les genoux :

il paraissait absorbé. Sur la dernière réponse de M. Rœderer , il leva les yeux sur lui , le regarda fixement un moment ,

et se leva en disant , Â lions. Alors s'ouvrit la porte du cabinet où étaient les hommes de la cour les plus attachés au roi , et les principaux officiers de sa maison ; le roi y passa , en annonçant qu'il se rendait à l'assemblée. Personne ne lui fit d'objection, personne ne l'en détourna. M. Rœderer , avec la permission du monarque, donna dans le cabinet même , et à haute voix ; les ordres nécessaires pour la sûreté de la marche. Le cortège arriva sans opposition jusqu'au pied de l'escalier dit des Feuillants. Une députation de l'assemblée descendit dans le jardin , pour recevoir le roi suivant le cérémonial usité ; pendant que l'orateur adressait son discours au roi , un furieux , armé d'une perche de batelier , de 8 ou 10 pieds de longueur , criait , en le menaçant , Tu ne monteras pas , tu n'iras pas à l'assemblée. M. Rœderer s'élance

sur la terrasse, arrache des mains de cet homme étonné la perche, et la jette au pied de la terrasse. Le roi monta alors sans difficulté , et parvint jusqu'au passage qui conduisait à la salle de l'assemblée ; mais ce passage était obstrué par l'affluence des curieux. Le danger était pressant : M. Rœderer parvint à se faire jour et à entrer dans la salle par une porte interdite aux pétitionnaires. Il demanda alors que, pour la sûreté du roi , son escorte j toute compo* sée de garde nationale , pût faire évacuer le corridor. De violentes clameurs s'élevèrent contre lui du côté démocratique ; on criait que le procureur-syndic , vendu à la cour, voulait introduire la garde royale dans l'assemblée pour s'en rendre maître :

on demanda qu'il fut mis à l'instant en accusation. L'entrée du roi, à qui enfin un passage fut ouvert, mit pour le montent

lin terme à ces vociférations. On a cru devoir entrer ici dans ces détails , pour démentir Tassertion calomnieuse que M. Rœderer avait agi de concert avec le parti qui avait préparé la journée du i o août. Il se présenta à la barre de l'assemblée (i), à la tête des administrateurs des départements, pour rendre compte des événements de la nuit et de la matinée, t La loi , dit-il , nous 9 demandait la conservation du roi ; sa fa- 9 mille nous demandait la conservation de »son chef. La France, l'humanité, nous • recommandaient l'existence de sa per* » sonne. Ne pouvant plus répondre de 9 ce dépôt , nous n'avons conçu d'autres » moyens de salut que celui de le remettre » à l'assemblée nationale. • On remarqua

(i) Il coDTÎent d'ajouter ces mots : Le roi et sajàniille étant placés dans rassemblée j il se présenta...

que sa voix était altérée, et que son accent était celui, d'une profonde douleur. Les journaux démocratiques lui en firent dès le lendemain un crime, ai^si que de sa réquisition à la force armée. La commune de Paris fit mettre les scellés sur ses papiers, et décerna un mandat d'arrêt contre lui : c'était à cette époque un arrêt de mort. Il se déroba aux recherches de la commune ; on fouilla sa maison , celles de ses amis. 11 fut plusieurs semaines sans paraître et sans écrire ; mais enfin il crut devoir réfuter les accusations des deux partis qui l'attaquaient avec la même véhémence. Selon l'un , il avait trahi la cause de la liberté , en requérant la garde nationale et les canonniers d'opposer de la résistance; c'était même lui qui avait fait tirer sur le peuple par les Suisses. Selon l'autre , c'était lui qui avait livré le roi à

ses ennemis. Il repoussa victorieusement ces accusations opposées. Une longue suite/ d'articles insérés dans le Journal dfi^Puriê furent consacrés à sa justification ( i ). Il entreprit aussi , mais malheureusement sans succès, de sauver les jours du roi (a).

(i) Ici se trouve une grande erreur. Je n'ai |amais imprimé une ligne dans le Journal de Paris pour m*excuser devant la démocratie d'avoir conduit le roi à rassemblée^ Le seul écrit que )'aie fait sur cet acte est un article inséré à la suite du Moniteur, du a4 août 17929 pour réponse à des officiers suisses qui avaient assuré le tribunal extraordinaire» où ils étaient traduits en jugement , que je les avais requis de repousser la force par la force. J'aurai occasion de m'expliquer sur cet écrit dans le récit exacte que je publierai quand le moment en sera venu, ooncernant les événements des ao juin et 10 août.

(a) Cette phrase n'exprime pas ce que les auteurs ont voulu dire; elle devrait être conçue

Le i3 novembre, le jour même ou \s'ouvrit la discussion sur le procès de Louis XVI , M. Rœderer s'empara, comme d'un moyen salutaire , de l'opinion d'un député qui proposait d'abolir la peine de mort. « On objecte , écrivit-il , que c'est un moment mal choisi pour adoucir les lois pénales que celui où le peuple est encore ému.... c'est au contraire très bien choisir. Le moment où il convient le mieux à la raison de se montrer dans tout son éclat, est celui où elle peut rencontrer le plus d'obstacles. Elle est alors plus imposante, parcequ'elle est plus hardie; elle est plus

dans les termes suivanls : Après avoir fait tout ce qu'il croyait pouvoir faire pour sauver le roi du péril qui le menaçait aux Tuileries, il entreprit aussi f mais malheureusement sans succès , de défendre les jours du monarque, quand il fut mis en jugement.

puissante, parcequ'elle manisfeste davantage la certitude de Têtre. • Quelques jours après , un député ayant proposé de bannir la famille du duc d'Orléans, il s'éleva contre l'esprit de proscription et contre la disposition à infliger des peines cruelles.

« C'est une garantie ^ dit-il , et non des riVtimes que demande la liberté. L'esprit de parti demande des victimes; la république ne demande qu'une constitution, t Le 1 2 du même mois , le conseil-général de la commune avait arrêté que les conseils accordés au roi seraient fouillés jusqu'aux endroits les plus secrets, déshabillés et revêtus de nouveaux habits , avant de com* muniquer avec Louis XVI. Le 1 3 , M. Rœderer écrivit dans le Journal de Paris: « La commune doit renoncer à faire adopter son arrêté ailleurs q^e dans les prisgns du roi de Maroc ou du dey d'Alger. » Enfin le

6 janvier 1 793 (1), dix jours avant le jugement , il attaqua directement l'opinion d'un des députés dévoués à Robespierre , et soutint « que l'assemblée n'avait pas le droit de juger le roi ; que le droit de faire des lois n'était pas le droit de rendre la justice ; que le pouvoir de fiadre une constitution n'était qu'un pouvoir commis sous la réserve de la sanction publique; que si l'inviolabilité du roi était ^ comme le soutenait ce député, contraire aux droits du peuple , ce serait au peuple seul qu'il appartiendrait de le déclarer. • M. Rœdérer signait tous ces articles de son nom , et cependant il était toujours l'objet des poursuites de la commune de Paris.

Le 3i mai, cette commune, par une

(1) Yojei, dans le feoilletoo du Journal de Paris de ce )Our, Toploion de M. Barrère et la réfutatior»

épouvantable émeute , força la convention à ordonner l'arrestation de vingt et un de ses membres. Alors il cessa d'écrire; mais ne voulant pas qu'on le crut capable de transiger sur cette journée, il déclara, dans le Journal de Paris du 3o juin, que depuis la fin de mai il n'avait pris aucune part à la rédaction de cette feuille. Les députés de la Gironde furent envoyés à Téehafaud.

M. Rœderer se déroba de nouveau à la persécution, et ne rentra dans l'arène politique qu'après la chute (Je Robespierre.

Soixante et treize députés avaient été mis en arrestation le jour où périrent les Girondins; il publia, pour leur défense, un écrit plein de force, qui parut le 7 novembre 1794- Reprenant au commencement de l'année suivante la direction du Journal de Paris, il y fit paraître une longue suite d'articles sur l'organisation du pouvoir

exécutif; publia la même année un brochure sous le titre , Des réfugiés et des émigrés y dans laquelle il soutenait qu'on ne devait pas confondre les proscrits que la terreur a forcés de s'expatrier , avec les émigrés sortis de France dans le dessein d'y rentrer en vainqueurs les armes à la main. Dans le mois de septembre , il combattit avec force le projet de la prorogation des deux tiers des membres de la convention dans la prochaine législature.^ On l'accusa de nouireau de n'avoir pas tenu une conduite irréprochable envers les patriotes dans la journée du lo août. Il répondit , le 1 4 septembre , qu'il avait voulu sauver le roi; que, ce qu'il avait fait, il le ferait encore dans les mêmes circonstances; et persista à soutenir que la prorogation des conventionnels ne pouvait que compromettre la constitution , par les souve-

nirs que leur présence entretenait dans l'esprit des citoyens modéréSf

Après le i3 vendémiaire (5 octobre 1796), M. Rœderer fut obligé de nouveau de se retirer de la scène politique; cependant, au mois de juin 1 796, il fut élu membre de l'institut national, qui venait d'être établi, et placé dans la classe des sciences morales et politiques. Dès le mois précédent, il avait été élu, par le jury d'instruction publique , professeur d'économie politique aux écoles centrales. Il recommença à écrire dans le Journal de Parié y et entreprit de plus tm journal décadaire d'économie publique, de morale et de politique. Le 26 novembre, il attaqua vivement le projet de la loi du 3 bruniaire , qui excluait les nobles et les parents d'émigrés de toutes fonctions publiques jusqu'à

la paix. Le 9 janvier 1797, dans un article signé de lui, il accusa de férocité un décret de l'a vaut- veille , qui instituait une fête annuelle en mémoire du 2 \ janvier 1 793. Il écrivit depuis : « Tout le monde en a rougi ou frémi : cette fête a été désavouée dans sa célébration par ceux même qui l'ont présidée. » Dans un ouvrage qu'il publia en juin de la même année, sur l'usage à faire de l'autorité , il réclama contre la prohibition du culte catholique , contre la proscription de ses ministres, et demanda la liberté de tous les cultes. Il proposa l'abolition de la peine de mort portée contre les émjgrés. t II n'y a de légitime, disait-il, contre les émigrés en armes même , que le droit de la guerre en temps de guerre, et le droit des gens en temps de paix. > M. Rœderer fut assez heureux pour échapper aux proscriptions

du 1 8 fructidor. Il avait été porté par le ministre de la police sur la liste de cinquante-quatre écrivains ou journalistes à déporter. M. de Talleyrand obtint, non sans peine, du directoire que son nom en fût retranché.

Le 1 8 fructidor avait décimé les deux conseils législatifs. M. Rœderer exprima ainsi son opinion sur cette journée : c Le moyen employé par le directoire pour le salut de la constitution peut causer sa perte; il a ouvert un champ immense aux ambitions particulières. • L'événement justifia bientôt cette prédiction.

En septembre 1 799, il publia la réfutation d'un ouvrage alors fort en vogue, de Rivarol, contre la philosophie moderne. ^ écrivit encore contre le système de l'emprunt forcé, contre la loi des otages, contre

la résolution qui punissait de la peine de mort quiconque proposerait ou accepterait des conditions de paix tendant à modifier la constitution ou à altérer l'intégralité du territoire.

Le 16 octobre, le général en chef Bonaparte revint d Egypte. A cette époque semblent finir toutes les existences personnelles pour se confondre dans une seule.

M. Rœderer concourut avec M. de Talleyrand à la révolution du 18 brumaire.

Le premier consul Bonaparte le consultait sur le système de constitution à établir, et sur les hommes à employer; il fut l'intermédiaire par lequel le premier consul et Sieyes s'expliquèrent et s'accordèrent sur les bases de cette constitution de l'an 8. Ce fut M. Rœderer qui détermina le choix de Bonaparte en faveur de

Lebrun, pour la place de troisième con* sul , et qui fut chargé de la lui annoncer.

Il fut aussi un des premiers à engager le premier consul à fermer la liste des éani* grés. Il l'en sollicitait en particulier, et en public dans le Journal de Paris. Ce fut aussi dans cette feuille qu'il plaida la cause des 59 membres du conseil des cinq-<:ents, qui avaient formé une violente opposition contre la majorité du conseil , le 1 8 brumaire , et qui , par un arrêté du ao suivant et du 4 frimair^, devaient être déportés.

Cette mesure, qui avait principalement pour but de -prévenir toute réunion de cette minorité , n'en blessa pas moins vivement 1 opinion des amis de la liberté.

tEUe est grande et généreuse, fit imprimer M. Rœderer, cette opposition des gens de bien contre une mesure de rigueur, qui pourtant ne devait atteindre

que leurs adversaires ; elle sera mémorable cette pacifique insurrection de l'opinion publique en faveur de la justice et de ta morale. Le général en chef Bonaparte avait dit plusieurs fois, avant le 18 brumaire , La révolution qui $e prépare tera le fontraire des autres; elle n'entraînera pas une proscription et en fera cesser pta~ sieurt (i). » Cinq jours après, l'arrêté de déportation fut révoqué.

Le 34 décembre , M. Rœderer fut nommé conseiller d'état et président de la

(1) Ce faidans uoe autre feuille du /ouma/^ Paris que je citai les paroles du général en chef Bonaparte sous la forme d'une anecdote; Je for- TDBÏ ainsi un appel du premier consul à lui-même, en fareur dea cinquante-neuf malheureux. Bonaparte , porte l'article , a dit plusieurs Jbis avant te 18 brumaire, etc.

section de l'intérieur. Il avait été élu sénateur quelques jours auparavant, mais le premier consul Tavait engagé à ne pas accejpter cette nomination. Il occupa pendant près de 3 ans sa place au conseil d'état. Cette période fut féconde en lois régénératrices , auxquelles M. Rœderer eut une grande part. Il fut rédacteur de celle concernant l'administration et la division du territoire en préfectures , sous-préfectures et municipalités, loi qu'il fut chargé de présenter au corps-législatif pour en développer les motifs. Il rédigea aussi une autre loi, dont l'exécution fut bientôt éludée par une ambition funeste ,. celle de la notabilité nationale. Il la présenta de même , et en développa les motifs , ainsi que celle qui, plus tard, établit la Légiond'Honneur.

Dans les a&ires d'administration, M^&œ?

derer défendit constamment la liberté du commerce contre l'esprit de prohibition et de restriction , que le monopole réussissait dès lors à mettre en faveur auprès du premier consul.

Nommé, avec Joseph Bonaparteet M. de Fleurieu , ministre plénipotentiaire pour négocier une réconciliation avec les États-- Unis d'Amérique, il rédigea le traité de paix du 7 mars 1800, et le présenta au corps-législatif.

En 1 802 , le premier consul ayant conçu l'idée d'établir une direction de V esprit pubtie ei de V enseignement public, lui donna ce surcroit d'occupation, que celui-ci accepta, en observant toutefois que l'esprit public prétendait se diriger lui-même, et de plus

dirigei* le gouvernement; qu'annoncer Tintention de le diriger, était un moyen in* faillible de le mettre en révolte. On chanr gea le titre de directeur de l'esprit public et de l'enseignement en celui de directeur de t'imtruction publique.

En cettequalité , il s'occupa d'un système d'enseignement absolument neuf, et digne au moins d'un sérieux examen. Le plan en avait été concerté entre lui et deux hommes d'un haut mérite , MM. Delambre et Cuvier, qui s'étaient plu à seconder ses vues. Il se proposait de faire marcher de front, depuis les plus basses classes, trois genres d'instruction qui ont toujours été plus ou moins divisés : l'instruction littéraire, les connaissances physiques et mathématiques, les sciences morales et politiques. Il voulait qu'on exerçât ensem-

ble , sans les fatiguer , les trois grandes &• cultes de l'esprit humain, l'imagination , Tobservation , le raisonnem^it ; qu'on fit cesser le divorce établi entre ces facultés par les anciennes éducations , qu'on favorisât leur alliance naturelle , et qu'on leur donnât à toutes un nouvel essor, par le développement à peu près égal de chacune d'elles. Le projet de loi était rédigé quand, au moment de le présenter. M.' Roederer apprit par le Moniteur qu'il était nommé au sénat.

On regarda cette nomination comme une disgrâce, qu'on attribua au refus de M. Roederer de travailler avec un des ministres que le premier consul avait choisis , refus auquel , en effet , il s'est constamment obstiné. Mais il parait plus probable que le moment était venu où le premier magis-

trat de la république, aspirant déjà au trône, devait se soucier moins, se défier peut-être, des hommes qui s'étaient dévoués aux faisceaux consulaires.

Le premier consul , pour éloigner toute idée de disgrâce, invita M. Rœderer à Saint- Cloud , et lui dit gaiement , en le voyant entrer au salon : <£A bien , nous vous avons placé parmi nos pères conscrits. — Oui^ répondit-il sur le même ton , vous m'avez envoyé AJD PATRES. — Le sénat n'absorbe plus, 9 répliqua gravement le premier consul. Le sénatus - consulte du 4 ^oût venait, en corrompant l'institution de ce corps , d'autoriser le premier consul à employer à son gré les sénateurs , et il rouvrit pour eux la carrière lucrative des grandes dignités et des grands pouvoirs dont il disposait.

Le lendemain de cette entrevue , M. Rœ* derer fut nommé membre de la commis* sion créée pour concerter avec les députés helvétiques une nouvelle confédération des cantons , et une nouvelle constitution pour chacun d'eux , le premier consul s'étant déclaré médiateur de la Suisse; et il rédigea cet acte dit de médiation.

Le 1 5 octobre 1 8o3 , il fut nommé à la sénatorerie de Caen , et l'année suivante commandant de la Légion-'dHonneur*

Il eut une grande part aux sénatus-consuites organiques du gouvernement impérial, et proposa d'importantes modifications , qui ne furent point admises. Il dé* sirait surtout que lé sénat fut rendu à une honorable indépendance.

Le 1* avril 1806, ce corps le dé* puta à Naples, avec deux autres séna* feurs j pour féliciter Joseph Bonaparte sur son avènement au trône.

Le nouveau roi le retint auprès de lui, et lui confia l'administration de ses finances.

Durant cette administration , Napoléon le nonmia grand - officier de la Légion d'Honneur, et quelque temps après comte de l'Empire.

Le roi Joseph s'étant promis de porter dans le gouvernement du royaume de Naples les principes libéraux dont il avait jusque là fait profession, voulait de plus dans l'administration des finances la modéra-

tion , Tordre et l'économie qui signalaient alors les finances de la France. M. Rœderer, secondant ses vues, fonda un système de contributions équitables et modérées ; il établit un ordre rigoureux au trésor public et à la banque royale ; et par ce moyen il créa, sans autre artifice, un crédit public, avantage jusqu'alors inconnu au gouvernement napolitain. M. Morellet, dans sa correspondance imprimée, et le comte Orloff {voyez ces noms dans la Biographie) y dans son ouvrage sur le royaume de Naples, parlent honorablement de l'administration de M. Rœderer. Ce qu'il a fait subsiste encore , et l'on s'en trouve bien. Les Napolitains rendirent justice à son désintéressement. Quand Joseph quitta le royaume de Naples , M. Rœderer revint à Paris. Il n'avait voulu recevoir aucune récompense pour sa gestion. « Le roi,

(écrivit-il à Joseph) (i), en me confiant ses finances , m'avait fait l'honneur et la grâce de s'interdire toute libéralité à mon égard. S. M. avait daigné reconnaître que le moindre accroissement de ma fortune énerverait mon administration, rendrait

(i) Il y a ici une erreur; ce o*est point au . roi Joseph) mais à son successeur Joachim que j*ai écrit le détail que Ton suppose écrit au roi Joseph lui-même. Ce passage, pour être entendu, doit être précédé de quelque détail.

La confiance et Famitié du roi, un intérêt corn* mun entre le roi et moi, l'amour du bien public et de la considération éleyaient mon ministère fort au-dessus des récompenses pécuniaires. Quand Joseph quitta Naples pour monter sur le trône d'Espagne, il me délégua le droit de nommer un autre ministre à ma place , lorsque je jugerais à propos de retourner en France. Il me délégua encore d'autres pouvoirs qui me constituaient dans une espèce de régence après le départ du roi pour

ma sévérité contre les abus ridicule et méprisable , ôterait tout crédit à mes opé* rations sur la dette publique , me rendrait suspect et odieux dans un ministère où la facilité de s'enrichir fait voir un étran* ger avec envie, et autoriserait enfin le

Bayonne, où rattendail Napoléon. Je remis ces pouvoirs cachetés au secrétaire d*état, ne jugeant pas nécessaire d'en faire usage. Après six semaines^ je donnai le portefeuille des finances au prince Pignatelli, qui administra en attendant la nomination et l'arrivée du successeur de Joseph. Revenu à Paris , j'eus occasion d'écrire au nouveau roi Joachim relativement aux finances. C'est dans cette lettre que je m'exprime ainsi : « Le roi {Jo' seph) en me confiant.,. > (Ce qui suit est exact.)

Joseph, devenu roi d'Espagne , a donné un aveu formel à cette lettre. Il m'écrivit de Vittoria, le 9 décembre : « J'avoue ce que vous avez écrit. » J'ose dire que vous devez être fier de mon estime, «comme je le suis de votre amitié. »

public à confondre un sénateur français , riche des bienfaits de Tempereur, avec des courtisans affamés. Le roi, en ne m'affligeant par aucun don , a aussi bien jugé mon caractère que ma position. »

Napoléon le nomma , en 1810, président d'une commission chargée de négocier avec les députés du Valais la réunion de ce pays à la France.

Le 24 septembre de la même année, il lui donna la place de ministre et de secrétaîre-d'état du grand-duché de Berg , résidant près de l'empereur avec le rang et les honneurs des ministres français.

• Cette administration , lui dit Napoléon , doit être l'école normale des autres états de la confédération dû Rhin ; c'est quelque chose que cela! » Cette place n'exigeait

au moins rien de lui de contraire à ses principes. Loin d'avoir à soutenir, comme les autres ministres, les maximes prohibitives de toute industrie étrangère, il était obligé de les combattre , comme conservateur des intérêts du grand-duché de Berg , un des pays les plus industrieux de l'Europe. Napoléon , qui voyait ses ministres ériger en principe fondamental d'administration un régime de douanes, qui au fond n'était pour sa politique qu'une machine de guerre utile contre l'Angleterre , se plaisait à mettre souvent le ministre du grand-duché de Berg aux prises avec les protecteurs du monopole , qui l'entouraient dans son conseil d'administration.

En i8i4, M. Rœderer devint étranger à toute fonction publique. Dans les cent

jour$ , en 1 8 1 5 , il fut envoyé , en qualité de commissaire y dans neuf départements du Midi , et ensuite nommé pair. Au mois d'avril 1 8 1 6 , après la seconde rentrée du roi, il fut éliminé de l'institut.

Le titre de grand-officier de la légiond'Jbonueur lui restait ; un brevet du roi , du 5 juin 1 8â 1 > le lui confirma.

Il avait été nommé deux fois au sénat : la première par le sénat même , la seconde par le premier consul ; et trois fois à l'instituti la première par l'institut même, la seconde par les membres de l'ancienne académie française , qui formèrent , en 1 8oo y une société libre , et la troisième , par le décret qui forma une nouvelle académie française dans l'institut , et y fit entrer l'ancienne académie. M. Rœderer était, en 1789, membre de la société royale des

sciences et arts de Metz. En 1 800 , il fut élu associé honoraire de Tathénée de Lyon; en i8oâ , membre honoraire delà société des sciences et arts de Mayence; en 1 éoS, de la société d'instruction de Bastia ; en 1 864 9 associé correspondant de l'acadéinie- des sciences, arts et belles^lettres de Caen ; en 1 8ao , membre honoraire deia société des lettres, sciences et arts de Metz.

' Retiré, depuis 1814, à ]a campagne,

M. Kœderer s'est livré tout entier à des occupations littéraires. Il a publié , en 1820, un ouvrage considérable sous le titre de : Mémoire pour servir à une nouvelle histoire de Louis XII. Il s'en fait en ce moment (1825) une nouvelle édition , accompagnée d'un autre Mémoire pour servir à une nouvelle histoire de François /""^ ensemble, 2 volumes in-8*. On

lui attribue encore un autre ouvrage intitulé: le Marguillier de Saint-Eustache.

Le fond des écrits de M. Rœderer est abondant en observations et en idées. Son style , dans les discussions politiques , est remarquable par la force et souvent par l'autorité ; dans les discussions économiques , par la sagacité , l'analyse , la simplicité; dans l'histoire, par une dignité soutenue quand il parle de la natidn , et par une causticité sans ménagement quand il parle des historiens de mauvaise foi.

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