E. de Rougé, Discours prononcé à V ouverture, p
2. F, Robiou, Sèsostris d'après les nouveaux documents^ dans la Reçue contemporaine^ nouvelle série, t. LXV, p. 493.
de 1860-1861 à rexposition des Principes du déchiffrement, examinant tour à tour les diverses catégories de signes qui concourent à composer le système égyptien, puis, dans chacune de ces catégories, tous les signes qu'elle renfermait; il produisit les yariantes qui en assuraient la lecture, il énuméra les valeurs accessoires qu'ils présentaient, il montra par quelles déformations ils en étaient arrivés aux tracés qu'on leur voit dans l'hiératique, puis, après avoir épuisé les règles du déchiffrement proprement dit, il aborda l'explication des textes. A partir de Pâques 1861, il partagea son enseignement en deux cycles distincts, dont il poursuivit désormais sans hésitation le développement parallèle ' . Une des leçons qu'il faisait chaque semaine, celle du mercredi, demeurait affectée, comme par le passé, à la théorie pure, et il y formulait les règles de la Grammaire. L'autre, celle du vendredi, était réservée à la pratique, et il y appliquait, sur un long document hiéroglyphique ou hiératique, les méthodes d'analyse patiente qui, seules, peuvent mener l'étudiant à l'intelligence complète des monuments; c'est ainsi que durant six semestres, de 1861 à 1864, il transcrivit, traduisit et commenta minutieusement le Conte des Deux Frères. Ceux de ses auditeurs qui avaient assisté aux leçons de son prédécesseur et qui, malgré leur répugnance pour les procédés hâtifs, retenaient encore quelque impression de la méthode qui y avait prévalu, furent déconcertés pendant quelque temps par l'insistance qu'il mettait à leur exposer des faits déjà démontrés et â leur apporter des exemples nouveaux de mots déjà connus ; ils auraient souhaité des traductions plus rapides et des gloses moins chargées, de larges aperçus à la façon de ceux auxquels leur ancien professeur se complaisait, mais avec plus de critique. Ils ne tardèrent pas à revenir de cette première impres-
1. Robiou, Sdsostris d'après les nouceaux documpnts, dans la Re- ^ue contemporaine^ nouvelle série, t. LXV, p. 462.
sion, et à saisir les avantages du procédé; le progrès, s'il était lent, était certain, et ils s'habituèrent bientôt à travailler comme le maître nouveau, posément^ sans hâte, pesant les lectures de chaque signe et les sens de chaque terme avant de se décider pour la lecture et pour le sens qui conviendraient le mieux au passage'. M. de Rougé faisait à haute voix devant le tableau, pour ses auditeurs, le travail auquel il s'était livré jusqu'alors silencieusement et pour lui seul dans son cabinet; il décomposait sous leurs yeux toutes les opérations de sa pensée pendant le déchiffrement, et, les obligeant à passer par les mêmes étapes, il leur enseignait les chemins qui mènent le plus sûrement à la compréhension complète des textes les plus inintelligibles en apparence.
A l'occasion, il interrompait la série de ses explications pour annoncer les découvertes qui se faisaient en Europe et en Egypte; Mariette surtout lui donnait fort à faire. Tantôt il lui adressait de véritables mémoires qu'il n'y avait- qu'à lire tels quels à l'Académie et à publier sous son nom', tantôt il ne lui envoyait que des lettres privées desquelles il fallait extraire les renseignements historiques ou artistiques. Rougé en communiquait la substance au Collège et à l'Académie, puis il en composait des articles qu'il insérait dans les Comptes rendus et dans la Revue archéologique. Depuis que celle-ci s'était reconstituée avec une rédaction
1. Ce sont les impressions de Th. Devéria qu'il me confia au début de mes études; il revint plusieurs fois sur ce sujet pendant les quelques années que je le connus, et ce que j*en dis est le résumé de conversations fort longues que j*eus avec lui en 1867, 1868 et 1869.
2. Ainsi sa Lettre à M. le mcomte de Rougé sur les Résultats des fouilles entreprises en Egypte, insérée dans la Reoue archéologique^ 1860, t. II, p. 17-35; ses deux Lettres à M, le mcomte de Rougé sur les Fouilles de Tanis, lues les 11 et 18 janvier et le 1" février 1861, le 21 mars 1862, insérées dans les Comptes rendus^ nouvelle série, t. V, p. 18-22v et t. VI, p. 44-48, puis dans la Reçue archéologique, 1861, t, III, p. 97 sqq., et t. V, p. 297-305.
et une direction en partie différentes de l'ancienne, Rougé y collaborait assidûment; il y publia et la Stèle triomphale de Tkoutmdsis III et les listes géographiques et les fragments des Annales que Mariette venait de retrouver dans le temple de Karnak, et le tout forma deux mémoires assez étendus \ C'était la première fois que l'histoire politique et militaire du règne de Thoutmôsis III était établie de façon suffisamment nette : on y lisait la traduction des portions conservées des Annales et celle de cette curieuse stèle où Thoutmôsis, recevant la victoire des mains de son père Amon, se laisse entraîner soudain à la joie de l'inspiration, et décrit en style lyrique Teffet produit par ses attaques répétées contre les nations étrangères. Le morceau est d'un beau tour poétique et le rythme nous en est rendu sensible par la répétition d'une môme formule qui sert à introduire chacune des nations soumises, mais il n'en présentait pas moins des difficultés sérieuses de vocabulaire et de grammaire; Rougé les surmonta avec tant de bonheur, qu'aujourd'hui encore, après plus de quarante ans, il y a peu à faire pour rectifier sa traduction. Les listes géographiques contenaient les noms des villes que le souverain avait conquises ou rançonnées pendant ses campagnes, et la tentation était grande de les identifier par approximation de simple assonance avec ceux que les livres hébreux et les auteurs classiques nous ont conservés; c'était ce qu'avaient fait jusqu'alors presque tous ceux qui s'étaient occupés des documents de ce genre, et ils étaient arrivés à des résultats si singuliers, qu'ils risquaient de discréditer notre science auprès des archéologues et des
1. E. de Rougé, Notice de quelques fragments de V Inscription de Karnak, contenant les Annales du règne de Toutniès III, récemment découverts par Af . Mariette, et Sur dicers Monuments du règne de Toutmès III découverts à Thèbes par M. Mariette, dans la Reçue archéologique, 2* série, 1860, t. II, p. 289 sqq.; tirages à part in-8*, chez Didier.
philologues de sens rassis. M. de Rougé porta dans cette branche de nos études la même rigueur de méthode que dans les autres, et il ne se permit jamais d'autres rapprochements que ceux qui n'entraînaient aucune modification aux orthographes égyptiennes. Il poussa la réserve si loin que, rencontrant parmi les cartouches celui de Yakôb-el, il se contenta de signaler la ressemblance de ce nom avec celui du patriarche hébreu^ sans en déduire les consé* quences que d'autres en tirèrent plus tard*. Là, comme ailleurs, il ne cherchait pas tant à faire de ces découvertes éclatantes qui remuent les foules qu'à donner des traductions ou des interprétations certaines, sur lesquelles les historiens ignorants des hiéroglyphes pussent s'appuyer avec sécurité. Surtout pour les matières qui touchaient d'aussi près à la Bible, il préférait encourir plus tard le reproche de timidité plutôt que celui de hardiesse ; Texemple alors récent de Heath, de Fanny Corbeaux, de Charles Lenormant, lui faisait redouter ces soi-disant confirmations par l'Egypte des données contenues aux livres hébreux qui, après avoir réjoui et enthousiasmé les fidèles pendant quelques mois, s'effaçaient soudain, discréditant les doctrines en faveur desquelles elles avaient été invoquées.
Ce n'est point là pourtant l'œuvre capitale de cette époque. Rougé, naguère, s'était livré passionnément à l'étude de la mythologie, surtout à ce qui^ dans cette étude, regarde le culte des morts, et, dès 1846, il avait abordé résolument le document le plus complet qu'on possédât alors, le recueil de prières et de formules que Champollion appelait le Rituel funéraire. Il avait pensé pourtant « qu'un
1. E. de Rougé, Étude sur divers monuments du règne de Toutmès III^ p. 59 du tirage à part.
2. W. Groff, Les nom^ de Jacob et de Joseph en égyptien^ dans la Reçue éggptologique, t. IV, p. 95-101 (Œuvres françaises, t. I, p. 1- 13), et Ed. Meyer, Zeitschriftfur alttestamentliche Wissenschaft, 1886 , p. 1-16.
» ensemble aussi étendu ne pouvait pas être attaqué par 1» tous les côtés à la fois », et, au lieu de disperser son effort, il l'avait concentré sur les parties dont un premier examen lui avait laissé soupçonner la plus grande valeur, les quatorze premiers chapitres, le quinzième avec ses hymnes au soleil, les chapitres xvii et lxiv, le chapitre cxxv qui est le livre de la confession et du jugement, enfin quelques morceaux moins considérables choisis çà et là pour éclaircir divers points de doctrine religieuse \ Tout cela devait figurer dans sa Chrestomathie, mais la tâche s'était révélée plus ardue qu'il ne l'avait supposé tout d'abord. Non que le texte soit aussi incorrect qu'on l'ait prétendu, mais les petites phrases courtes dont il se compose sont remplies pour la plupart de noms mystiques et d'allusions qui, très évidentes pour les prêtres et pour les scribes, demeurent souvent inintelligibles pour nous; d'ailleurs, les concepts variés que les Égyptiens se faisaient de l'âme étaient mal définis, et leur étrangeté empêchait que l'on comprît exactement même les portions qui nous semblent aujourd'hui le plus claires. Rougé les ignorait comme les autres, et son éducation religieuse l'entraînait à croire que la nature de l'âme égyptienne ne différait guère de celle de l'âme chrétienne ; néanmoins, telle était la rectitude de son jugement philologique qu'il réussit à pénétrer tant la signification du recueil en général, que le sens particulier des chapitres principaux.
Les Rituels publiés étaient peu nombreux, une demidouzaine au plus dans la Description de l'Egypte, dans l'Atlas du Voyage de Vivant Denon, ou dans des brochures isolées, surtout le grand exemplaire hiéroglyphique de Turin, que Champollion avait signalé et que Lepsius avait édité,
1. E. de Rougé, Études sur le Rituel funéraire des anciens Égyptiens, p. 35-36 du tirage à part. C'étaient les morceaux mêmes qu'il avait déposés sous scellé au secrétariat de Tlnstitut en 1859, cf. p. 53-53 de cette Notice biographique.
mais le Musée du Louvre était rempli de manuscrits, dont les variantes devaient permettre de reconstituer un texte correct. Après quinze ans d'essais, en 1861, Rougé pensa que le moment était venu de faire participer aux résultats de ses recherches non plus seulement le public de l'Académie, comme en 1859, mais les savants de tous les pays, et tandis qu'il commençait la publication de l'un des plus beaux exemplaires hiératiques du Louvre', il confia à la Revue archéologique un morceau de ses Études sur le Rituel funéraire des anciens Égyptiens*. Il débutait par des considérations générales sur la valeur du recueil, montrant par quoi le titre de Rituel que ChampoUion lui avait imposé peut se défendre contre le terme moins large de Livre des Morts que Lepsius avait proposé. Il en passait ensuite en revue le contenu complet, traduisant les rubriques de tous les chapitres et en expliquant l'intention, puis il prenait l'un des plus caractéristiques d'entre eux, le xvii®, et il en présentait la traduction française avec un commentaire. On sait aujourd'hui que ce chapitre offre la particularité, unique jusqu'à présent dans la littérature égyptienne, de se composer d'un texte et d'une série de scholies superposées. Le texte ne se rencontre que très rarement isolé et d'une seule venue, mais il est découpé en versets, dont chacun est accompagné d'une, deux, trois et parfois même quatre gloses séparées l'une de l'autre par des formules ; ces gloses procédaient de plusieurs écoles théologiques qui parfois s'accordaient si peu entre elles que l'une attribuait au dieu- Soleil une origine aqueuse quand l'autre le déclarait une forme du feu. Le commentaire de Rougé négligeait toutes les questions philologiques : il lui aurait fallu, pour les discuter efficacement, plus de signes hiéroglyphiques que
1. E. de Rougé, Rituel funéraire des anciens Égyptiens. Texte complet en écriture hiératique, I-V, in-f% Paris, 1861-1864, Daprat et Franck.
2. Reçue archéologique, nouveUe série, 1860, t. I, p. 60-100, 230-249. 337-365; tirage à part, in-8*, 83 p. et trois planches, chez Didier.
les r^lements absurdes de rimprimerie Impériale ne Tautorisaientà en prêter à des particuliers. Les faits religieux seuls y étaient expliqués avec une sûreté d'information qui ne laissait rien à désirer. ChampoUion avait déjà indiqué le sens des parties maltresses du chapitre cxxv, mais personne ne s'était encore hasardé à étudier si fort en détail un autre chapitre : Rougé enseigna comment on devait s'y prendre afin d'entamer ces documents et de leur arracher les notions qu'ils renferment. Il promettait pour 1 avenir toute une série de mémoires analogues qui seraient consacrés aux autres portions du Rituel et qu'il insérerait dans sa Ckrestomathie; même, dans la séance du 27 mars 1861, il lut à l'Académie la traduction du chapitre lxiv et un long commentaire dans lequel il démontrait la valeur de ce document; il l'annonçait comme devant paraître prochainement dans la Revue archéologique en suite de l'article sur le chapitre xvii\ L'analyse que nous en possédons fait regretter vivement qu'il ne l'ait pas publié, mais la multiplicité de ses occupations l'empêcha toujours de mettre la dernière main à ce beau travail. Ici encore il se contenta d'indiquer la méthode à suivre et un premier exemple d'application de la méthode.
Cet exemple porta aussitôt ses fruits. Birch avait rédigé et imprimé une traduction complète du Livre des Morts, en appendice au dernier volume non publié encore de l'édition anglaise de l'ouvrage de Bunsen : il la retira de la circulation, sitôt qu'il eut lu l'article de Rougé, et il la remania entièrement*. D'autres égyptologues choisirent des chapitres isolés, et ils en préparèrent des éditions ou des
1. Comptes rendus de V Académie des Inscriptions, 1861, t. V, séance du 27 mars; cf. Virey, Notice biographique de Horrack^
p. XII.
2. Notes manuscrites de E. de Rougé (1862). C*est la traduction qu'il avait annoncée à rAcadémie, le 12 août 1859; cf. p. lu de cette Notice biographique.
traductions critiques, Chabas le chapitre vi\ Devéria le chapitre clxi*^ Pleyte le chapitre cxxv', Lefébure les chapitres xv et cxv*, Maspero le chapitre clvi*, Guieysse le chapitre lxiv* ; si le mouvement avait duré, le Livre des Morts y aurait passé en entier, à l'avantage de notre science. Pendant que les émules ou les disciples marchaient ainsi de Tavant, le maître se laissait entraîner vers d'autres voies. Il lut à TAcadémie une note dans laquelle il démontrait que les fragments égyptiens rapportés de Phônicie par Renan appartenaient à la XXVI* dynastie, notamment au pharaon Apriès^ puis, dans un article consacré à Toeuvre de J.-J. Biot et que publia la Revue contemporaine^ il revint à ces études d'astronomie et de chronologie qui avaient absorbé une si longue partie de sa jeunesse ; il y rendait compte d'une découverte de Brugsch sur la disposition des trois saisons de schà, de pré et de schemou dans la révolution de l'année solaire et il y enregistrait les modifications qu'elle obligeait d'apporter aux anciens calculs. Toutefois ce n'était qu'une déviation momentanée et qui ne l'aurait pas éloigné de ses études religieuses, s'il n'avait fini par céder au besoin impérieux de voir enfin
1. Chabas, Observations sur le Chapitre VI du Rituel égyptien^ à propos d'une statuette funéraire du Musée de Langres^ reproduit dans les Œucres diverses y t. II, p. 231-247.
2. Inachevé : le manuscrit de Devéria est conservé au Musée du Louvre.
3. Pleyte, Études sur le Chapitre 125 du Rituel funéraire^ Leyde,186G.
4. E. Lefébure, Traduction comparée des Hymnes au Soleil, composant le XV* chapitre du Rituel funéraire égyptien, Paris, 1868, et Le Chapitre CX V du Licre des Morts, dans les Mélanges d* Archéologie, t. II. p. 155-166.