Lepsius, Denkmàler, III
4. Le mémoire, publié dans Egger, Études sur Us traités publics dans V Antiquité j p. 243-252, parut un peu plus tard dans la Revue ar-^ chéologique.
5. Champollion, Précis du Système hiéroglyphique ^ 2* édit., p. 80-81.
bles, les types les plus archaïques de chaque lettre, et il les superposa aux formes hiératiques de chaque signe égyptien de môme valeur qui existaient à l'époque la plus reculée à laquelle on puisse faire remonter la constitution du système sémitique ; comme il s'agissait d'un simple alphabet, les syllabiques et les idéogrammes furent totalement exclus de la comparaison et les signes alphabétiques furent seuls pris en considération. Rougé arriva ainsi à cette conclusion que vraiment les Phéniciens avaient emprunté leur système aux Égyptiens, et il fixa môme la date de l'emprunt : c'avait été avant la XVIIP dynastie, probablement pendant le séjour des Pasteurs dans la Basse Egypte. Les Pasteurs, refoulés en Asie par Ahmosis, emportèrent avec eux l'écriture nouvelle qui se répandit promptement chez les Cananéens. Un résumé fort bien fait du mémoire parut dans les Comptes rendus de U Académie [des Inscriptions \' le texte môme s'égara et le brouillon n'en fut retrouvé qu'en 1873. Le fils de l'auteur, M. Jacques de Rougé, le recopia et y introduisit les corrections que le temps écoulé depuis la rédaction rendait nécessaires. Ainsi, son père avait élu pour terme de comparaison l'inscription du sarcophage d'Echmounazar, qu'il plaçait au XII® siècle avant notre ère avec les séuiitisants de l'époque : il lui substitua l'inscription de Mésha. L'ouvrage, publié en 1874*, fit loi pendant longtemps, mais, depuis une douzaine d'années, la théorie qui y est proposée avec tant d'habileté a été battue fortement en brèche sans qu'on ait réussi à la remplacer par une théorie plus vraisemblable.
Vers ce moment, il eut la tentation d'aborder l'étude du grand Papyrus judiciaire de Turin, et voici dans quelles circonstances. Le baron Alphonse Mallet, qui avait décou-
1. Comptes rendus de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres^ 1" série, 1859, t. III, p. 115-124.
2. E. de Rongé, Mémoire sur l'origine égyptienne de l'alphabet phénicien, in-8*, Paris, Imprimerie Nationale, 1874, 110 p. et trois planchesi
56 NOTICE BIOGRAPHraUEr
vert ce manuscrit dans les réserves du Musée, lui offrit d'échanger le calque qu'il en avait pris contre la copie du Conte des Deux Frères ' : malheureusement Rougé s'était engagé vis-à-vis de M"« de d'Orbiney à tenir cette copie secrète, et il n'estima point que la vente au British Muséum le dégage&t de sa promesse. On sait que M. Mallet se dessaisit plus tard de sa copie en faveur de Devéria. Rougé se dédommagea de ce mécompte sur les monuments nouveaux qu'il recevait d'Egypte. Mariette, en effet, le tenait assidûment au courant de ses moindres découvertes. Chaque fois que Tune d'elles sortait de l'ordinaire, — et cela arrivait assez souvent, — Rougé l'annonçait à la séance suivante de l'Académie; il lisait des extraits des lettres qu'il avait reçues, il y ajoutait ses observations, et le tout était inséré sous forme de note dans les Comptes rendus. C'est ainsi que les premières nouvelles des grandes fouilles entreprises à Gizéh, à Sakkarah, à Abydos, à Thèbes, arrivèrent à la connaissance des savants '. En droit, elles auraient dû passer par l'intermédiaire de Charles Lenormant. Celuici avait été l'un des premiers protecteurs de Mariette et l'un des mieux disposés au début', et de plus il était le successeur de Champollion, le représentant en titre de la doctrine, mais, depuis quelques années, les égyptologues, à qui les allures de son cours et de ses écrits inspiraient de moins en moins confiance, s'étaient détachés de lui pour se grouper autour de Rougé ; non seulement Mariette l'avait délaissé, mais Devéria, et seul un sentiment de pitié respectueuse empêchait ses élèves de protester contre la manière dont il leur avait distribué l'enseignement. L'un deux,
1. Lettre du baron Mallet en date du 12 décembre 1858, communiquée par le vicomte J. de Rougé.
2. Cf. lea Comptes rendus de l'Académie des Inscriptions et Belles- Lettres, 1859, 2* série, t. II, p. 183 sqq,, c'est Textrait d'une leUra de Mariette, lue dans la séance du 11 juin 1858.
3. Maspero, Notice biographique sur siuguste Mariette, p. xu sqq.
Paul Buchère, nous a confié l'impression qui lui en était restée : a La science, écrivait-il quelques années plus » tard, était alors à son début; il aurait fallu vérifier » d'abord les idées émises par ChampoUion, établir solide- » ment la vérité du système, avancer ensuite pas à pas, du )) connu à l'inconnu, armé de preuves rigoureuses et inatta- » quables. M. Charles Lenormant chercha au contraire à » éblouir ses auditeurs ou à piquer leur curiosité, et il sup- » pléa aux connaissances qui lui manquaient par une pro- » digieuse imagination. Des opinions hasardées, des hypo- » thèses contradictoires, furent proclamées du haut de la )) chaire comme les résultats du déchiffrement ; l'explication 9 du jour était en parfaite opposition avec celle de la veille, » et les étudiants sortaient du cours chaque fois convaincus » davantage que leur professeur s'amusait et que, par con- » séquent, personne n'y entendait rien\ » Le tableau est poussé au noir comme c'est toujours le cas chez Buchère, mais le dessin général n'en est que trop vrai. La situation se prolongeait au détriment de la science, lorsqu'enfin Chabas, qui n'avait jamais été en contact avec Charles Lenormant, perdit patience, et il offrit à la Revue archéologique un long article dans lequel il critiquait la traduction des inscriptions d'Ibsamboul, que François Lenormant venait d'insérer dans le Correspondant, d'après les notes prises au cours de son père*. Chabas était batailleur de nature et la grosse polémique ne l'effrayait pas lorsqu'il pensait qu'il y avait intérêt pour la science à la provoquer ; il déchaîna librement son indignation et sa verve, et, non content de signaler les erreurs de l'article même qu'il critiquait, il dénonça
1. P. fiucbère, L'Êgyptologie, dans la Nouvelle Reçue de PariSy 1. 1, p. 20.
2. Cbabas, Traduction et analyse de l'Inscription hiéroglyphir/ue d'Ibsamboul^ dans la Revue archéologique^ 1" série, 1859, t. XV, p. 573-588, 701-736, reproduit dans Chabas, Œuvres diverses, t. II, p. 1-61.
les incohérences de Tœuvre de Lenormant et les fruits détestables de sa méthode imaginaire. En fait, Chabas avait raison, et tous ceux qui étaient alors en état de juger au fond se rangèrent à son avi.^ ; ils émirent des réserves en ce qui concernait la forme, et beaucoup, E. de Rougé entre autres, regrettèrent qu'ayant si fort la vérité pour lui, il n'eût pas apporté plus de ménagement dans sa façon de la faire triompher. Une partie de la rédaction protesta contre l'insertion d'un article aussi violent, et déclara qu'elle retirait sa collaboration; la Revue archéologique faillit périr du coup, et peut-être n'aurait-on pas réussi à la sauver, si Charles Lenormant n'était pas mort sur ces entrefaites, à Athènes, le 19 novembre 1859, vers la fin d'un voyage qu'il avait entrepris pour montrer la Grèce à son fils François. La chaire du Collège de France était donc vacante une fois encore, et il semblait que les candidats dussent s'effacer devant E. de Rougé. Toutefois, elle n'était pas forcément une chaire d'Égyptologie ; l'ordonnance royale du 12 mars 1821 qui l'avait instituée l'appelait chaire d'Archéologie, et un instant, après la mort de Champollion, il avait été question de la transformer en chaire des Antiquités nationales'. Trois candidats se trouvèrent donc en présence, un archéologue sans spécialité, Alfred Maury, qui désirait professer l'archéologie générale, un helléniste qui avait fait de l'égyptologie, Brunet de Presle, et Emmanuel de Rougé. Rougé avait le Collège entier pour lui, mais un obstacle se dressait, qui lui eût été insurmontable si la bienveillance du Gouvernement impérial ne l'eût écarté au moment opportun. Il siégeait au Conseil d'État, sa fonction était incompatible à toute autre, et des raisons de fortune l'empêchaient de s'en démettre pour en accepter qui fussent rémunérées moins richement ; il parut à l'Empereur et à ses
1. Maspero, La Chaire d'Égyptologie au Collège de France^ dans ï Annuaire du Collège de France, 1905, p. 7, 15-16.
ministres que, dans un cas aussi particulier, il y avait peu d'inconvénients à faire fléchir la règle. Aussi bien ne pouvait-il pas y avoir cette réunion de plusieurs salaires sur * un même homme que le législateur avait désiré éviter : le traitement de conseiller d'État étant supérieur aux 30.000 francs qui marquaient la limite du cumul autorisé,' M. de Rougé ne toucherait pas les 7.000 francs en quoi consistait alors le traitement des professeurs au Collège de France. L'assemblée, certaine que rien ne s'opposerait à ses résolutions, présenta, le 8 janvier 1860, E. de Rougé en première ligne, par quinze voix contre un bulletin blanc, puis Brunet de Presle en seconde ligne, par dix voix contrlB quatre à Maury et trois bulletins blancs. L'Académie confirma ces choix à l'unanimité le 27 janvier suivant \ Les deux grands corps savants maintenaient l'ancienne désignation. Chaire d'Archéologie générale, mais, pour éviter tout malentendu à l'avenir, M. de Rougé les pria de demander officieusement au Ministre de llnstruction publique le changement de ce titre décevant en un titre mieux approprié à la nature de son enseignement. M. Rouland admit les raisons et, le 8 février 1860, deux décrets furent signés, dont le premier transformait la Chaire d'Archéologie générale en Chaire de Philologie et d'Archéologie égyptiennes, et dont le second nommait M. de Rougé titulaire de la chaire transformée',
1. Comptes rendus de U Académie des Inscriptions et Belles-Lettres y 1" série, 1860, t. IV, p. 12.
2. Maspero, La Chaire d'Égyptologie au Collège de France, p. 22-25. J'ignore qneUes raisons Cbabas avait de croire que son « Analyse de » l'Inscription d'Ibsambouly en mettant à nu l'inanité des leçons con- » temporaines au Collège de France, a été la cause déterminante du » décret du 8 février 1860, qui a changé le titre de la chaire de Cham- » poUion » (Lettre à M. Baroche, ministre de la justice, en date du 11 août 1864, citée dans Ph. Virey, François-Joseph Chabas, p. lxii). Il résulte des renseignements que j'ai recueillis auprès des survivants de cette époque, que les choses se passèrent ainsi que je les ai racontées dans le texte.
II ouvrit son cours le 19 avril suivant, et sa leçon de début le révéla aussi bon professeur qu'on le savait clair écrivain'. Il raconta dans la première partie l'histoire de l'égyptologie depuis les débuts; comment Champollion avait déchiffré les hiéroglyphes et comment, appelé au Collège^ il était mort presque sans avoir enseigné. Il passa ensuite en revue ce que chacun de ses prédécesseurs avait fait depuis la mortdumaitre. (( Letronne n'était pas orientaliste, et il connaissait trop bien » les conditions nécessaires à un travail de conquête pour )) essayer de continuer ChampoUion, mais on peut dire qu'il » tira de la science nouvelle tout le parti qu'on en pouvait » tirer sans être exercé soi-même à la lecture des hiérogly- » phes... » Parlant ensuite de Charles Lenormant, il déclarait regrettable que celui-ci « n'eût pas occupé immédia- •) tement la chaire où ChampoUion n'avait pas pu nous » instruire; il eût sans doute employé à l'intelligence pro- » gressive des hiéroglyphes cette perspicacité qu'il exerça » avec tant d'éclat dans d'autres parties de l'archéologie ». Et il rappelait ce que nous lui devons, la lecture du nom de Séti I*', « les vues larges et hardies qu'il énonça dans son » Introduction à VHistoire de Vancienne Asie. C'était )) comme une prise de possession, au nom de la science )) nouvelle, de la place que les documents égyptiens allaient » revendiquer dans la première partie de l'histoire an- » cienne )). Il traçait ensuite le tableau des conquêtes accomplies en France et hors de France par l'effort commun. Il indiquait les champs de recherches que la littérature, la
1. Elle a été publiée in extenso aa Moniteur Unicersel du 2 mai 1860, avec tirage à part sous le titre : Discours prononcé par M. le vicomte Emmanuel de Rougé à Voucerture du Cours d* Archéologie égyptienne au Collège de France, le 19 aoril 1860, Paris, Panckoueke, 1860, in-8', 40 p. Au titre secondaire de la p. 1, la date de Touverture est reportée au 9 avril, et Wallon (Notice historique sur la me et les travaux de M. le cico/nie Emmanuel de Rougé, p. 45) la fixe au 15 avril : elle eut lieu réellement le 19, ainsi que le porte le titre du discours.
religion, les sciences, les arts, offraient aux curieux, et il conviait les auditeurs à les mettre en culture avec lui. « Le mythe d'Osiris pourrait être considéré comme un » parfait symbole du sort qu'a subi la science égyptienne. » Typhon, le génie des ténèbres, étouffe le dieu dans un » cercueil et disperse toutes les parties de son corps. Mais » Isis recherche avec soin ces membres épars et parvient à )) recomposer le corps divin ; elle évoque ensuite son àme, » et, d'un souflBie puissant, ressuscite Osiris pour l'immorta- » lité. Le domaine d'Osiris était renfermé aussi dans les » tombeaux, et une mort de quinze siècles avait pesé sur » l'Egypte; ChampoUion réunit avec ardeur les éléments » de la science, puis il évoque à son tour l'&me des lettres » égyptiennes. Aidez-nous, Messieurs, à soutenir et à déve- » lopper cette vie nouvelle : l'honneur de la France y est » engagé, et ne souffrez pas qu'un seul fleuron manque » jamais à sa couronne littéraire \ »
M. de Rougé prit son métier de professeur aussi fort à cœur que celui de conseiller d'État. Pendant les treize années qu'il occupa la chaire, il ne suspendit vraiment son cours que trois fois, dans le premier semestre de 1863-1864 pour visiter l'Egypte, en 1868 pour raisons de santé*, puis durant l'année terrible de 1870-1871 ; s'il lui arriva de l'interrompre en dehors de ces deux époques, des indispositions passagères ou des empêchements accidentels en furent la cause^ et Tarrêt dura peu. Son auditoire se composa d'abord des égyptologues français ou étrangers de passage à Paris, et de quelques amateurs à qui leur profession laissait des loisirs, Devéria, Enchère, A. Harlé, A. Mallet, E. de Horrack, A. Baillet, tous gens que la discussion philologique ne rebutait point. Il débuta par consacrer les trois semestres