Lettre du vicomte J. de Rougé, en date du 18 août
2. Le tombeau de Ti fut endommagé quelques années plus tard par les estampages qu'en prit le le D' Reil. Les couleurs partirent, et le peu qui en subsistait après cette première mésaventure fut délayé par les prises d'estampages suivantes.
•3. E. de Rougé, Rapport sur la mission accomplie en Égtjpte, p. 8.
monuments qu'on peut attribuer aux six premières dynasties de Manéthon lui prouvèrent que l'histoire de l'Ancien Empire était là presque entière pour qui connaissait le secret de l'en faire sortir'.
Les tombes de Sakkarah étudiées aussi bien qu'elles pouvaient l'être en si peu de temps, la mission plia les tentes, regagna, le 1" janvier 1864, le bateau qui l'attendait à Bédréchéln, et, selon la tradition d'alors> elle piqua droit sur Assouân, sans s'arrêter que pour faire le charbon et pour reconnaître rapidement les endroits qu'elle explorerait longuement au retour. L'usage a ses inconvénients : M. de Rougé, ayant /ai7 en touriste Béni-Hassan et El-Amarna, comptait bien y séjourner à la descente, mais le temps lui manqua et il dut passer à toute vapeur devant ces localités. La routine du voyage s'établit vite entre gens d'humeur si différente, mais animés d'un amour commun pour la même science. Tout le monde, sauf Mariette qui était gros dormeur, était levé entre 6 et 7 heures du matin, puis le premier déjeuner expédié, chacun allait où son caractère l'entraînait. J. de Rougé ne pouvait se lasser de contempler le panorama qui se déroulait sous ses yeux : il avait été pris du premier coup par la monotonie mélancolique du Nil et des rives. Son père ne se montrait pas insensible au charmo naturel du pays, mais ils ne se laissait pas détourner un instant du but de sa mission, et il travaillait jusqu'à midi dans sa cabine : il mettait en ordre les notes recueillies les jours précédents, il préparait avec soin sur les livres ses visites du lendemain, et il ne sortait quelques instants que si son fils venait le chercher pour lui montrer un site d'un aspect plus étrange. Après déjeuner, on le gardait deux heures sur le pont afin de lui faire prendre l'air, puis il se remettait à la besogne jusqu'au coucher du soleil. On dînait à six heures et demie et alors Mariette entrait en scène. Souffrant déjà des
1 . Je tiens ceci de Mariette lui-même qui me le conta en 1867, à Auteuil, pendant l'Exposition universelle.
premières atteintes du mal qui l'emporta, 11 mangeait asseas peu, mais il buvait Jargement, et dès que sa verve était allumée, il éclatait en anecdotes sur les personnages princiers ou autres qu'il avait connus ou qu'il avait été chargé de piloter à travers les ruines. Il avait la passion des calembours, et, une fois lancé, il ne s'arrêtait plus d'en faire, au grand effroi de Wescher. Celui-ci, froid et réservé comme il l'était, ne comprenait rien à ces perpétuels jeux de mots, mais voyant qu'on riait autour de lui^ il s'imaginait que c'était de lui et il se mettait en colère. On prend vite sur le Nil l'habitude de se coucher tôt, et les voyageurs étaient tous au lit entre dix et onze heures, sauf parfois Rougé, quand il avait à terminer quelque lettre urgente'. Le Gebel Abou-féda défila rapidement, puis Assiout, puis le Gebel Chéikh-Haridi, puis Girgéh et Béllianéh, mais on consacra quarante-huit heures aux ruines d'Abydos. Les deuxRougé se dirigèrent aussitôt vers le « nord-est de la plaine où Mariette avait retrouvé, » sous une triple couche de ruines, les restes de l'enceinte du » plus ancien temple d'Osirîs : contre cette enceinte, au- » jourd'hui si profondément enfouie, une série de stèles )) officielles attestait les visites successives des souverains, )) jaloux de rendre leurs hommages au vieux sanctuaire. » Mais la plupart de ces textes tombent en poussière au )) contact de l'air. Nous avons disputé à la main du temps >> tout ce qu'il nous a été possible de lui arracher, et nous » avons copié tout ce qu'une étude attentive et répétée )) nous a permis d'en saisir, malgré les lacunes qui inter- I) rompent à chaque instant les récits*. » Cependant Banville photographiait un beau colosse de Sanouosrlt (Ousertasen) I", qui décorait un portique voisin, et Mariette donnait les ordres nécessaires au déblaiement des parties du grand temple qui étaient encore encombrées de sable et de briques
1. Lettre du vicomte J. de Rongé, en date dn 15 septembre 1907.
2. E. de Rongé, Rapport sur la mission accomplie en Egypte, p. 12-13.
coptes. Il avait, dès la mi-novembre, réparti à sa guise les corvées d'hommes que le vice-roi lui avait rendues afin de faire honneur à Rougé, et mille ouvriers travaillaient pour lui dans toute l'Egypte^ : ses chantiers d'Abydos étaient en pleine vigueur, sur l'emplacement des chambres qui s'étendent au sud de la Salle Hypostyle. Il profita de son court séjour pour les inspecter, et le matin du second jour, comme il sortait à quatre pattes d'une pièce où l'on travaillait depuis la veille, il se heurta à M. de Banville, qui dressait son appareil : « Je viens, lui dit-il, » de voir quelque chose qui ferait grand plaisir à M. de » Rougé, mais gardez-moi le secret, car je veux lui en » réserver la surprise pour le retour ». Rougé repartit donc sans être informé de rien sur le moment, et, comme il ne revint pas sur les lieux, il ignora toujours ce qu'était cette surprise que Mariette lui promettait, Il avait du moins pu admirer la sûreté du coup d'oeil et l'énergie avec laquelle Mariette dirigeait ses travaux ; déjà les pylônes du temple de Séti apparaissaient, ainsi que les soubassements des murs qui délimitaient la cour d'honneur et les plafonds des chambres méridionales*.
Ce fut avec un chagrin mal comprimé que la mission fila sur Louxor. Elle y séjourna deux jours, qui lui permirent d'entrevoir les splendeurs de Karnak et de la Vallée des Rois, puis elle consacra quelques heures seulement à visiter El-Kab, le Gebel Silsiléh, Kom-Ombos : à El-Kab, Rougé courut tout de suite vers le tombeau d'Ahmès qui lui avait fourni la matière de son premier mémoire, et, comme je l'ai dit plus haut, il eut la joie de constater que la lacune soupçonnée par lui dans la grande inscription était réelle*.
1. Lettre à Devéria, datée de Béni-Sonef, le 2 janvier 1864, et citée dans G. Devéria, Théodule Decéria, p. xxv,
2. Comptes rendus de l'Académie des Inscriptions j noaveUe série, 1865, 1. 1, p. 17.