E. de Rongé, Lettre à M. de Saulcy, p
2. Voir la courte notice nécrologique qu'il lui consacra dans les Mélanges d'Archéologie égypiienne, t. I, p. 57 sqq.
3. Cf. sa Lettre à M. de Rougé, au sujet de la découverte d'un manuscrit bilingue sur papyrus^ p. 2, et sa Grammaire démotique^ § 18. Dans ce second passage M. de Rougé n'est pas nommé, mais Tallusion à sa personne est évidente.
4. « M. Brugscb est mon élève, et je m*en vante » (Lettre de Rougé à Chabas, en date du 22 mars 1852, publiée dans Virey, François- Joseph Chabas^ p. x)-
5. H. Brugsch, Mein Leben und mein Wandern, p. 74. Cf. p. 55-56, où Brugsch raconte que A. de Humboldt présenta Tarticle de Rougé au roi de Prusse : celui-ci fut si satisfait du jugement favorable qu'il assigna à Brugsch sur sa cassette particulière une indemnité destinée k couvrir les frais d'un séjour de trois ans à l'Université de Berlin .
j» reconnaissance pour m'avoir donné des enseignements » relatifs au déchiffrement des textes hiéroglyphiques et » hiératiques, c'est seulement un Français, le V® Emmanuel » de Rougé, le successeur de Champollion dans la chaire » d'Égyptologie, le même qui porta un jugement si favo- » rable sur la Grammaire démotique d'un collégien I »
Il en était là de ses études, lorsque, le 11 décembre 1848, Letronne mourut subitement. La place de Champollion se trouvant vacante pour la seconde fois, la question se posa de savoir si le cours d'archéologie serait maintenu, et, dans sa séance du 14 janvier 1849, l'Assemblée des professeurs se prononça pour l'affirmative. Rougé posa sa candidature en même temps que F. de Saulcy et Charles Lenormant : par déférence pour l'opinion de l'un des professeurs présents, l'Assemblée inscrivit d'office le nom de Prisse d'Avennes sur la liste des concurrents. Aujourd'hui, on ne comprend guère qu(5 Ton ait pu, un instant, mettre un seul de ces trois hommes dans la balance ; alors ils avaient tous une réputation plus ancienne que celle de Rougé. Rougé lui-môme en eut conscience : il se présenta pour la forme, afin de prendre date et d'avoir une sorte de titre, le jour où la chance s'offrirait & lui de nouveau, mais il ne poussa pas ses démarches à fond. Il s'effaça donc devant Lenormant, à qui la fortune d'avoir connu le maître et d'avoir reçu ses leçons en France et en Egypte assurait un prestige souverain. Lenormant recueillit quatorze suffrages dans la réunion du 21 janvier, Saulcy sept, Rougé deux, sur vingt-trois votants : l'Académie des Inscriptions présenta Lenormant à l'unanimité, et celui-ci fut nommé professeur par 'arrêté du Président de la République, le 5 février\ On ne regrettera jamais assez que Rougé ne l'ait pas emporté dès lors : dix annéos entières n'auraient pas été perdues pour l'enseignement de notre science.
1. Maspero, la Chaire d'Égyptologie au Collège de France, dans l'Annuaire du Collège de France de 1905, p. 19-20.
Tandis que les portes du Collège de France se fermaient, celles du Louvre s'ouvraient devant lui. L'admirable Musée que ChampoUion avait fondé avait été réuni, en 1832, au Musée des Antiques dirigé alors par M. de Clarac, et celuici, qui n'était pas au courant des choses de l'Egypte, s'était attaché J.-J. Dubois comme conservateur-adjoint. Dubois avait des idées originales, souvent malheureuses, et qu'il appliqua dès son entrée en service. L'une de celles auxquelles il tenait le plus l'entraîna à découper, dans les papyrus funéraires le mieux conservés, un certain nombre de vignettes représentant des dieux isolés ou assemblés en groupes ; ces débris, ébarbés proprement à coups de ciseaux, étaient collés ensuite sur des plaquettes en bois et distribués dans les armoires pour illustrer les scènes de la mythologie ou du culte\ Il répétait à qui voulait l'entendre que les textes du Rituel funéraire contenaient un galimatias épouvantable et qu'ils demeureraient toujours inintelligibles aux modernes ; il croyait agir au mieux des intérêts du public en élaguant l'écriture pour ne garder que les dessins. Son règne dura un peu plus de quatorze ans, puis il mourut, le 19 novembre 1846, presque en même temps que son directeur. Peu après, en 1847, Adrien de Longpérier succéda à Clarac comme chef des deux départements, mais on lui adjoignit, pour conservateur de la section égyptienne, un Camille Dutheil, qui avait publié la première livraison
1. J*ai vu encore dans ma première jeunesse plusieurs de ces plaques exposées à côté des statuettes en bronze, en terre ou en pierre. Les dernières ne furent enlevées que par Devéria, vers 1866. Enchère (L'Êgyptologie, dans la Nonrello Hotuc de Paris, t. I, p. 18-19) fait allusion à Dubois sans le nommer, et il assure que ce curieux conservateur fabriqua avec certains des papyrus a une quantité de bonbonnières ori- » ginales et décorées à peu de frais; il les offrait en cadeau aux amis o. Ceci n'est pas exact, et si Dubois n'avait pas la notion exacte de ce qu'il devait aux monuments confiés à sa garde, du moins n*était-ii pas un malhonnête homme : il mutila des papyrus par inconscience, mais sans en distribuer les morceaux.
d'un Dictionnaire des hiéroglyphes conçu d'après un système de déchiffrement particulier. Ce curieux personnage n'avait d'estime que pour les poids et mesures, et, pendant les quelques mois qu'il resta en charge, il s'inquiéta presque uniquement de jauger la capacité des vases qui faisaient partie de nos collections\ Tandis qu'il consacrait tous ses soins à ces divertissements singuliers, M. de Longpérier prenait quelques mesures plus sérieuses. Les gros monuments égyptiens, statues, bas-reliefs, stèles, sarcophages, demeuraient dispersés au hasard dans les divers magasins et dans la cour carrée du Louvre, exposés à Thumidité et aux intempéries des saisons. Les dix-huit années du règne de Louis-Philippe s'étaient écoulées sans qu'un ministre ou un surintendant des Beaux- Arts consentit à leur assigner des salles assez vastes pour les soustraire aux chances de destruction qu*ils couraient sous un ciel si différent de celui do l'Egypte. M. de Longpérier obtint la libre disposition de la Galerie du rez-de-chaussée qui fait face à Saint-Germain- TAuxerrois, et, secondé par le jeune Mariette qui remplissait auprès de lui un petit emploi temporaire maigrement rétribué*, il commença de les y installer; dès les premiers jours de 1849, le public, admis à les voir réunis pour la première fois, comprit qu'on ne lui avait jamais jusqu'alors placé sous les yeux les éléments nécessaires à bien apprécier la culture de l'Egypte. Le vieux Musée égyptien, « res- » treint, comme il Tétait, aux objets d'un petit volume, » perdait le plus grand côté de sa physionomie pour les arts » et l'histoire. Les petits objets font pénétrer dans l'inti- » mité de certains détails, et la réflexion du savant sait y » retrouver toute une civilisation ; mais on est nécessai- » rement frappé d'une impression toute différente lorsqu'on
1. Bucbëre, qui connut les faits à son passage au Louvre, les raconte en charge dans son article sur VÈgyptologie (Nouvelle Reoue de Parist t. I, p. 19).
2. Maspero, Notice biographique sur Auguste Mariette, p. xvii.
» entre dans la salle des grands monuments. Les sphinx en » granit, les statues colossales, les sarcophages couverts de » sculptures, enfin les inscriptions de tous les siècles, compo- » sent les éléments d'un véritable Musée historique à grandes » proportions. On sent, tout d'abord, la main d'un peuple » puissant, que le temps et la difficulté du travail n'ont » jamais arrêté dans ses œuvres. Tout porte le caractère » d'une durée perpétuelle, rien n'a été épargné pour arriver » k ce but, et l'on ose à peine supputer le nombre d'hommes » employés à ces travaux prodigieux dont quelques débris » composent nos Musées* ».
Comment E. de Rougô pénétra-t-il au Louvre? Ce fut probablement M. de Nieuwerkerke qui Vj appela de son propre mouvement, dans des conditions qui sont encore assez obscures. Un arrêté ministériel en date du 27 juillet 1849 le nomma, à partir du !•' août suivant, conservateur du Musée égyptien, mais conservateur honoraire. Pourquoi honoraire? Fut-ce pour ménager la susceptibilité de Longpérier à qui l'on retirait ce département? Fut-ce pour des raisons budgétaires, Thonorariat dispensant le Ministre de payer un traitement à qui en est revêtu ? Aussi bien, le libellé du titre importait peu ; ce que M. de Rougé appréciait avant tout dans sa position nouvelle, c'était la faculté qu'elle lui offrait d'accéder à toutes les réserves de l'État et de manier à sa volonté, non seulement les pièces de vitrine, mais les objets enfouis dans le cabinet du Conservateur et dans les magasins. Champollion avait rédigé naguères, pour les salles du Musée Charles X, un admirable Catalogue, qui avait servi de modèle à tous les catalogues de Musées égyptiens, à Leyde, à Londres, à Dublin, h Florence ; mais il était épuisé depuis longtemps, et d'ailleurs
1. E. de Rougé, Notice des Monuments exposés dans la Galerie d'Antiquités éfjuptienncs. Salle du rejg- de-chaussée, au Musée du Louore, l" éd., 1849, p. v-vi.
il n'avait tenu compte que d'une partie de gros monuments ordonnés nouvellement au rez-de-chaussée. E. de Rougé s'attaqua à ceux-ci en premier. La Notice qu'il leur consacra parut dans le dernier trimestre de 1849 \ et voici en quels termes il la présenta à ses lecteurs : « Ce n'est point une » exposition complète des objets qui composent la Salle des » grands monuments égyptiens que l'on trouvera ici. C'est » une simple Notice exposant au public la nature de chaque » monument et le principal intérêt qui s'y rattache. On a » quelquefois indiqué les dates historiques^ mais l'on a dû » garder une grande réserve sur ce sujets à cause de l'état » actuel de la science. Malgré les matériaux précieux qu'elle » possède pour la chronologie égyptienne, il y a près de » trois cents ans de différence entre les évaluations des » divers chronologistes sur la date du premier roi de la » XVIIP dynastie. En remontant plus haut que la con- » quête de Jérusalem par Scheschonk, on n'a plus de moyen » suivi pour contrôler les chiffres égyptiens : or ils ont sou- » vent été altérés par les auteurs. On a ponsô qu'il no fallait » pas mélanger les faits acquis avec des appréciations dou- » teuses, et qu'il fallait rester souvent en décades limites » de la science dans une notice d'où toute discussion devait » être bannie. » L'Introduction n'était que de quelques pages, renfermant le cadre chronologique dans lequel l'Egypte se mouvait; les renseignements épars au milieu des descriptions faisaient de ce petit ouvrage un Manuel d'archéologie. L'auteur s'y montrait fort réservé en ce qui touche les questions d'art, car le sj'et lui était nouveau, et pourtant les caractères principaux de la sculpture à l'époque des Pyramides y étaient décrits, par intuition naturelle, en traits que les découvertes de Mariette confirmèrent plus tard : il in-
1. E. de Rougé, Notice des Monuments exposés dans la Galerie d^ Antiquités égyptiennes. Salle du rej-de-chaussée , au Musée du Louvre^ 1849, ia-12, avec quelques exemplaires de luxe tirés sur papier iii-8*.
sistait sur la recherche de la vérité et de la ressemblance individuelle, sur la structure plus forte et plus trapue des statues que Ton connaissait alors de Tépoque memphite. La religion n'était qu'effleurée en passant, mais les points d'histoire et de philologie étaient débattus avec la sûreté de main qu'on pouvait attendre de l'homme qui avait critiqué si efficacement l'ouvrage de M. de Bunsen ; les savants qui se sont succédé au Louvre ont eu relativement peu à faire pour tenir cette Notice au courant des progrès de la science. Le Catalogue des petits objets parut six ans plus tard S et plusieurs des lacunes qu'on remarquait dans le précédent y sont déjà comblées en partie : c'est ainsi que le Panthéon égyptien et les questions de religion y sont traités avec une abondance de renseignements positifs et une netteté d'expression qu'on n'avait pas accoutumé de rencontrer dans ces matières. Le retard que cette deuxième partie subit s'explique si Ton songe que ces objets étaient demeurés, pour la plupart, aux places mêmes où Champollion les avait mis vingt années auparavant. Ce fut grosse affaire que de les ranger, malgré la collaboration énergique de Mariette. Rougé fut un moment assez dangereusement malade de fatigue, et surtout d'une sorte d'empoisonnement du sang qui lui survint pour avoir manié ces pièces poudreuses, ayant les doigts écorchés*.
Ce surcroît de responsabilité et de travail officiel n'avait diminué en rien son activité privée : coup sur coup, dans cette môme année 1849, il produisit quatre mémoires d'importance inégale en ce qui concerne les résultats, mais
1. E. de Rougé, Notice sommaire des Monuments exposés dans les Galeries du Loujsre, 1855, in-12, avec quelques exemplaires de luxe tirés sur papier in-8*. L'introduction en fut reproduite dans les Annales de Philosophie chrétienne, 1855, V série, t. XII, p. 245-268, sous le titre. État actuel de toutes les découvertes faites en Egypte dans leurs rapports acec la Bible (1" article).
2. Lettre du vicomte Jacques de Rougé, en date du 15 juin 1907.
dont chacun avait exigé de lui un effort considérable. Le plus long avait été lu devant l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres pendant les séances des 2, 18, 25 mai et 8 juin 1849. C'était, à proprement parler, comme un spécimen, sinon de ce que serait la Chrestomathie annoncée\ du moins de la méthode qu'il appliquait pour en établir le texte. Il avait choisi l'une des plus curieuses parmi les inscriptions que Champollion avait copiées dans les tombeaux d'El-Kab, celle où Ahmès, fils d'Abana, décrivait sa vie sous les derniers Pharaons de la XVIP dynastie et sous les premiers de la XVIIP, et racontait incidemment divers épisodes de l'expulsion des Pasteurs. Il l'avait déchiffrée en partie dès le début de sa carrière^ et il en avait tiré déjà bon parti dans son Examen}, mais il ne l'avait pas quittée depuis lors, et, après trois années employées à en perfectionner l'interprétation, le moment lui semblait venu de livrer aux savants les fruits de sa longue patience. On se figure mal l'impression que cette discussion minutieuse et serrée produisit sur l'Académie d'alors, qui comptait si peu de membres préparés à la suivre par le détail, mais, quand on la relit aujourd'hui, après plus d'un demisiècle, on demeure confondu d'étonnement et d'admiration. Au bout de cent quatre-vingt-seize pages, sept lignes seulement du document choisi avaient été expliquées, et pourtant le commentaire qui accompagne la traduction de ces sept lignes avait opéré une révolution dans notre science. Les successeurs de Champollion avaient trop procédé par divination intuitive dans tous les domaines de Tégyptologie, . et nulle part ce procédé n'avait eu de résultats plus fâcheux que dans Tinterprétation des inscriptions. S'appuyant sur les quelques mots dont le maître avait réussi à déterminer le
1. Voir, 8ur ce projet de Chrestomathie, ce qui est dit plus haut, p. 7 de cette Notice biographique,