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Notice biographique et bibliographique sur Michel de Montaigne

la Littérature anglaise, fait un exposé des forces *> qui déterminent les évolutions d'un peuple. D'après lui, elles se limitent à trois : la race, le milieu et le moment. Par un raisonnement réflexe, l'auteur de cette doctrine l'a convertie en une loi d'informations. Une telle théorie n'est pas seulement applicable au plus grand nombre, elle parait également utile à l'égard d'un seul. Elle peut éclairer une personnalité aussi bien qu'une foule, et l'on n'en saurait, ce semble, choisir un plus co7ivaincant exemple que Montaigne. L'auteur des Essais était l'arrière-petit-fils de commerçants que leur intelligence avait rapidement conduits à la fortune, à de hautes jonctions et à de belles alliances. Depuis l'acquisition du château de Montaigne, la noblesse s'était montrée dans la jamille sous ses formes les plus essentielles : le goût des armes, l'atnour des voyages et la protection des lettrés.

IV NOTICE

Pierre Eyquem, le père de Michel de Montaigne, qui fit campagne en Italie, devint à son retour le plus ferme appui du fondateur du Collège de Guyen?ie, et sa maison était le lieu de rendez-vous des professeurs appelés à concourir à la prospérité de cet établissement.

Suivant les conseils de ces nouveaux amis, le père de Montaigne tenta vis-à-vis de son fils en bas âge une expérience originale qui, amenajit sur les bancs du collège un enfant latiniste, le fit de bonne heure entrer dans le monde, avec le savoir d'un humaniste accompli'. Ainsi l'origine de Montaigne et son éducation expliquent l'extrême mobilité et la vivacité native ou acquise de son esprit. Un incident particulier, d'assez grosse importance, précisera l'heure où le fils de Pierre Eyquem fut entraîné à la rédaction des Essais.

Parmi les savants, hâtes du troisième châtelain de Montaigne, a figuré, en -15^^% Pierre Bunel, en quête d'un poste de professeur personnel, qu'il trouva peu après dans

1. Cette réputation valut à Michel de Montaigne l'animosité de Joseph Scaliger qui six ans plus tard, en 1552, entra au Collège de Guyenne pour y entendre exalter les mérites de son jeune prédécesseur. Une autre contrariété envenima la jalousie du collégien devenu un homme fait. Etienne de la Boétie ayant à choisir entre l'amitié de J.-C. Scaliger et celle de Montaigne, opta pour la seconde, la plus séduisante sans contredit. C'est à ces blessures qu'on peut attribuer la qualification de « Fils de marchand de harengs « donné à l'auteur des Essais, par le Scaligerana Secunda.

2. Cette date s'établit à l'aide de la petite préface latine de Graverol, en tète des Epistola Familiarcs de Bunel, Toulouse, Colomiès, 1683, et d'un passage de la chronique de Gaufreteau, Bordeaux, 1877, i, 70, concernant les Nouvelletés de Luther, auxquelles Montaigne fait allusion dès la première page de l'Apologie.

NOTICE

la famille du Faur. Comme souvenir de son séjour, Bunel laissa chez Pierre Eyquem un livre de théologie qui tirait un certain prix des querelles religieuses du temps. C'était le texte latin du Livre des Créatures ou la Théologie naturelle de Raymond de Sebonde, qui avait enseigné à Toulouse en i^j6. Cet ouvrage, oublié pendant vingt ans au milieu d'un amas de vieux papiers, parut un jour a Pierre Eyquem digne d'être traduit en français ^ et il demanda cette version il son fils. Michel venait de perdre l'homme qu'il aimait le plus au monde après son père, Etienne de la Boétie. Il avait hérité de sa bibliothèque et il préparait une édition de ses œuvres. Il reçut avec docilité la lourde tâche qui lui était assignée, et il l'accomplit comme un devoir filial, de la manière la plus consciencieuse et la plus honorable.

Nulle trace de lassitude ne se manifeste dans ce long travail qui n'embrasse pas moins de ']']o chapitres et qui constitue un volume de l'importance de la première édition des Essais. Mais en même temps que Michel s'acquittait de cette importante besogne,^ en conservant à l'ouvrage de Raymond de Sebonde une physionomie exacte dans notre langue, il donnait carrière à son indépendance naturelle en écrivant parallèlement l'Apologie de l'auteur, devenue le i^^ chapitre du livre II des Essais, ^insi furent menées de front la traduction et la critique de la Théologie de Sebonde. La sujétion de la fidélité jut adoucie par la liberté de l'examen, et le strict point de vue du théologien fut d'autre part agrandi et complété par l'étendue d'observation du philosophe. Tout autre que Montaigne eût subi de l'épreuve ordonnée par son père, une dé-

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pression à laquelle il sut se soustraire en s'imposant à son tour un exercice rectificatif où sa pensée souvent repliée sur elle-même se relevait et se retrouvait droite et entière.

H nous est loisible d'apprécier comme bien rare l'exemple de filial devoir et l'obéissance de Montai g7ie vis-à-vis de son père au sujet de la traduction de laThéologle naturelle ;wfl/î 7ions sommes obligés d'admirer la liberté dont il s'est astreint à donner la preuve, sous le poids du travail accepté. C'est bien en cette circonstance que se justifie le choix fait par Montaigne d'une balance, image de V équilibre de son esprit.

La date d'impression de la Théologie naturelle marque un mofnejit décisif dans la vie de Montaigne. Qtiitte envers son père, il va publier les œuvres de la Boétie et commencer la rédaction des Essais, dont un chapitre, le plus long et le plus important, est écrit depuis plusieurs années.

Les pages qui précèdent sont l'iiidisp ensable avant-propos d'une notice sur Montaigne. Elles constituent un exposé sommaire de la genèse de l'auteur et de son livre selon la loi des forces dont Taine est l'auteur. Mais Taine croyait sa doctrine wiiquement applicable à l'histoire d'un peuple, il n'était pas superflu de prouver qu'on pouvait faire utilement emploi de cette théorie pour la biographie d'un grand écrivain.

Blanquefort en Médoc a été le berceau de la famille Ayquern, et la rue de la Rousselle à Bordeaux le centre de ses affaires et le lieu de sa fortune. Deux groupes de maisons, l'un près des murs de la ville, proche du port, en la yma de la mar, l'autre, plus haut, à l'angle de la rue de la Rousselle et de la

NOTICE VU

rue de Sarlac (aujourd'hui rue Faurê), hôtel de Kamon de Gaujac, successivement agrandi par ses héritiers Kamon et Grimon Ayquein, faisaient de ces derniers de très notables commerçants.

Kamon de Gaujac, originaire du village de ce nom, près Blanquefort, était, par le mariage de sa sœur avec Martin Ayquem, l'oncle de Karnon, le bisaieul de l'auteur des Essais. // le prit, vers 1^-20, pour associé dans le commerce des vins et des pastels, et, étant mort sans eîifants vers 1462, il lui laissa une fortune déjà considérable.

Kamon Ayquem épousa vers i^^-g Isabeau de Ferraignes, sœur d'Henri de Ferraignes, conseiller au Parlement de Bordeaux et plus tard, en i^6p, lieutenant général de la sénéchaussée de Guietme. Il était parvenu à l'âge de soixaîitequinze ans, lorsqu'il acheta de Guillaume Dubois les maisons 7iobles de Montaigne et de Belbeys, en la seigneurie de Montravel. Il ne devait pas jouir longtemps de la chatellenie, car il mourut moins d'un an après l'avoir acquise, le 11 juin i^yS .

Quoique la tradition matérielle du château de Montaigne eut été accomplie selon le cérémonial accoutumé \ un procès s'ejisuivit entre les enfants des deux parties, Grimon Ayquem et les héritiers Dubois, se disant du chef de leur mère créan-

I. « Novembre 1477, 30. Le discret homme Guilhaume Duboys, pour mettre Ramon Ayquem eu possession des immeubles qu'il lui a vendus, entre avec lui dans la maison de Montaigne et en sort. Ramon Ayquem y reste, ferme la porte aux verrous, il y boit et mange tant que cela lui plaît. » Th. Malvezin, Michel de Montaigne^ son origine et sa famille. Bordeaux, Lefebvre, 1875, p. 235.

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