MORT DU CARDINAL TASCHEREAU
Le cardinal Taschereau vient de rendre sa belle âme à Dieu. Il est mort le 12 avril 1898, après avoir reçu les derniers sacrements de l'Eglise, entouré de tous les membres de sa maison cardinalice, et laissant à tous, évêques, prêtres et fidèles l'exemple de sa vie et de ses vertus. Un autre plus digne que moi fera son éloge funèbre, son histoire sera écrite plu^ tard ; mon but dans ces quelques lignes n'est que de raconter brièvement les derniers événements de sa carrière, pour que cette courte notice soit moins incomplète.
Je veux surtout publier un document très important et qui fait admirablement bien connaître quel homme était déjà, à l'âge de dix-sept ans, celui dont nous pleurons la perte et qui restera l'une des plus grandes figures du Canada. C'est la lettre que le jeune Taschereau écrivait de Rome à sa mère pour lui annoncer qu'il allait entrer chez les Bénédictins et qu'il ne retournerait plus au Canada. Tout l'homme est là dans cette lettre : l'homme du devoir avant tout, l'homme du sacrifice,
le théologien développant habilement sa thèse, l'orateur froid et sérieux déroulant l'un après l'autre ses arguments invincibles, l'homme au cœur vraiment sensible compatissant aux souffrances des siens et s'efforçant d'en diminuer l'amertume, l'enfant aimant sa mère de toutes les forces de son cœur, mais surtout le chrétien aimant son Dieu.
L'on trouvera ce véritable chef-d'œuvre à la fin de cet appendice. C'est tout dernièrement que j'ai pu l'avoir entre mes mains et grâce à la bienveillance de madame Taschereau, la belle-sœur de Son Eminence. Il y avait deux exemplaires de cette lettre, tous les deux écrits de la main du cardinal. Le premier, l'original proprement dit, avait été remis par la famille Taschereau à Son Eminence, qui, je dois l'avouer, n'avait jamais voulu me le communiquer. Et cela pour m'empêcher de le publier.
Le second exemplaire avait été adressé de Rome par l'auteur à son frère M. Jean- Thomas qui était alors en Europe, comme on le voit par la lettre elle-même. Du haut des cieux où il est, je l'espère, déjà rendu, je compte que mon vénérable et très aimé cardinal voudra bien me pardon-
ner, si je publie à sa gloire ce document que son humilité aurait voulu laisser à jamais dans l'ombre. Je le reproduis dans sa parfaite intégrité et je n'y ai changé que deux à trois mots. On le trouvera à la fin de ces notes.
Ce petit volume a été écrit en 1891- A cette époque, le vénérable prélat, sans être précisément malade, commençait à sentir le poids des années, et avec sa prudence et sa vertu accoutumées, il comprit que le temps était venu pour lui d'avoir un coadjuteur. Après avoir consulté ses collègues dans l'Episcopat et plusieurs des membres les plus éclairés de son clergé, il fit le choix de trois candidats dont les noms furent envoyés à Rome. Ce fut le premier sur la liste qui fut élu, et voici comment Son Eminence annonça elle-même cette joyeuse nouvelle à ses diocésains, par un mandement en date du 20 avril 1892.
"Nos Très Chers Frères,
"Le 22 décembre dernier. Sa Sainteté le Pape Léon XIII a bien voulu Nous donner pour Coadjuteur, avec le titre d'Archevêque de Cyrène, l'Illustrissime et Révérendissime Louis-Nazaire Bégin, cidevant Evêque de Chicoutimi. Par un
nouveau bref du 22 mars, le Saint-Père vient de mettre le comble à vos vœux et aux nôtres, en conférant à notre Coadjuteur le droit de succession sur le siège archiépiscopal de Québec.
" Nous éprouvons un vrai bonheur, Nos Très Chers Frères, à vous annoncer cette heureuse nouvelle, qui va causer un vif sentiment de joie au Clergé et aux fidèles du diocèse. Nous sommes rempli Nous-même de la plus vive reconnaissance envers le Souverain Pontife, qui a daigné se rendre à notre demande et à celle de Nos Illustres Collègues de la province ecclésiastique de Québec, en Nous donnant ainsi pour auxiliaire celui que toutes les voix appelaient à cette charge.
" Nous Nous dispensons de faire l'éloge de Notre Coadjuteur, parce qu'il est dans toutes les bouches. Il saura par sa science, sa prudence et sa douceur travailler d'une manière bien efficace à promouvoir les intérêts religieux du diocèse.
" Rendez grâces à Dieu, Nos Très Chers Frères, d'avoir écouté nos prières, et demandez-lui d'accorder à Notre digne Coadjuteur une santé prospère et une longue vie.
" Pour Nous, dont les yeux ont vu les miséricordes du Seigneur, Nous attendons en paix le jour auquel il lui plaira Nous retirer du monde et Nous appeler à lui.
" Afin que vous goûtiez mieux par la suite les douceurs du gouvernement pastoral de Notre Coadjuteur, lorsque la Divine Providence l'aura établi votre Pasteur en chef, Nous vous donnons avis par les présentes, qu'outre le titre de Vicaire Général qui lui a été donné, Nous l'avons spécialement revêtu de Nos pouvoirs les plus amples, à l'effet de visiter en Notre nom le diocèse de Québec, d'y porter des ordonnances, de donner les sacrements de Confirmation et de l'Ordre, en un mot, de faire quand et comme il lui plaira, tout ce qu'il jugera plus convenable au bien de notre sainte Religion et à l'édification de vos âmes."
Et c'est ici que l'on a vu une fois de plus l'humilité, et la fermeté de caraélère de Son Eminence. Ce qu'il disait dans la dernière partie de son mandement, il l'a fait à la lettre. Et lui qui pendant toute sa vie épiscopale avait tenu dans sa main tous les fils qui faisaient mouvoir le mécanisme de l'administration diocésaine, lui qui tenait tant à surv^eiller et
à diriger tous les détails, lui si naturellement actif, on le vit tout-à-coup se retirer— et complètement — de toutes les affaires, et remettre à Sa Grandeur Mgr Bégin, le soin de tout régler dans le diocèse qu'il avait lui-même gouverné si longtemps.
Pour moi, ça été l'un des moments où le cardinal m'a paru le plus véritablement grand en se faisant si petit, et où il a montré le plus d'empire sur lui-même.
Le 22 mai 1892, Son Eminence donne la consécration épiscopale à Mgr Labrecque, évêque de Chicoutimi.
23 août 1892. Noces d'or du cardinal Taschereau. Tous les détails de cette belle fête sont consignés daiis un volume publié à cette occasion. Son Eminence officia elle-même pontificalement.
On le vit encore assister à quelques offices de la basilique, surtout le 19 mars, fête de S. Joseph et l'anniversaire de sa consécration épiscopale. ]Mais bientôt il dut abandonner même d'oft'rir le saint sacrifice de la messe, et ici encore ce fut lui qui en décida, et qui déclara ne plus être capable de cette grande aclion. Il en fut antrement du bréviaire auquel il a tenn tant qu'il a pu, la prière étant devenu tout
raliment de sa vie ecclésiastique. Il fut bon et pieux jusqu'à la fin, doux et patient dans les souffrances, poli toujours envers tout le monde et en particulier envers ceux qui ont eu soin de lui pendant les longs jours de sa maladie.
Il n'est plus ! Il est mort dans le seigneur ! Quelle mémoire il va laisser ! Oui il vivra longtemps et grandira encore dans le souvenir de ses prêtres et de ses fidèles. Aloi qui ai eu l'honneur et le bonheur de vivre sous ses ordres et dans sa maison pendant plus de vingt-cinq ans, je puis rendre témoignage et dire hautement que le cardinal a mené une sainte et laborieuse existence, qu'il a été un ecclésiastique modèle, et un maître doux et extrêmement facile à servir.
Que sa mémoire soit bénie ! Que des prières incessantes soient offertes pour le salut de son âme ! Que notre vénéré Cardinal prenne au plus tôt possession de son trône dans le ciel î
Québec, 15 avril i
H. TÊTU, Ptre.