LETTRE
DE
l'abbé e.-a. taschereau a sa mère
Rome, 8 mai 1837.
Ma chère maman,
Il y a plus de deux mois que je ne vous ai pas écrit ; ce n'est point faute de penser à vous, mais il suffit de savoir que j'ai passé tout ce temps à Rome pour que vous excusiez un si long silence de ma part. Rome ! que de souvenirs, que d'impressions sont renfermés dans ce seul mot, surtout pour celui qui, à peine sorti du collège, visite cette ville éternelle ! Il croit voir sortir de ces ruines majestueuses et de cette terre mémorable cette foule d'hommes illustres avec lesquels il est, pour ainsi dire, familiarisé, avec lesquels il peut converser en se rappellant leur langue, leurs usages, et leurs grandes aclions. Mais sans remonter si loin, on trouve dans la Rome chrétienne tant et de si beaux monuments!
Mais remettons à d'autres temps et laissons à d'autres écrivains le soin de vous en faire la description.
Un sujet plus important doit nous occuper en ce moment, puisqu'il s'agit d'une détermination dont les suites s'étendront, de quelque manière qu'elle se termine, sur
toute ma vie et d'où dépend l'unique chose nécessaire. Il faut donc vous le dire ; mais c'est en présence de Dieu qui doit nous juger tous, c'est en sa sainte présence que je déclare que je crois de mon devoir, comme chrétien, de me fixer en Europe... en France. Par un concours admirable de circonstances devant lesquelles la raison humaine se confond et demeure impuissante, je suis venu à connaître le supérieur de la communauté des Bénédiélins de Solesme, près de la ville du Mans, en France. A peine l'eus-je aperçu, que je me sentis entraîné par le désir d'entrer dans son ordre. Bénédictin ! me dis-je, voilà quelque chose qui me va. On ne se fait point Bénédiélin seulement pour prier, mais pour prier et travailler pour Dieu. Que de services rendus à la religion par cette institution admirable ! Et voilà que je fais part de mon désir à ce bon père qui me dit que le bon Dieu ne m'avait pas donné inutilement un tel désir, qu'au reste il fallait implorer ses lumières avec la ferme disposition d'accomplir sa volonté. Il dit plusieurs fois la messe à cette intention, je priai, je méditai, je consultai, et chaque jour ajoutait de nouvelles raisons pour ce parti. Comment ne pas reconnaître en cela l'influence de Celui qui a dit dans les Ecritures :
'' Je te donnerai l'intelligence, je t'apprendrai la voie qne tn dois suivre et je fixerai mes yeux sur toi ". Je n'ai pas de doutes sur ma vocation.
Lorsque je vous annonçai, l'année dernière, dans le mois de janvier, que mon dessein était d'embrasser l'état ecclésiastique, vous bénîtes ma résolution, vous vous réjouîtes de ce que Dieu vous ayant donné deux fils, il s'en était réservé un ; vous n'élevâtes aucun doute sur la sincérité de la voix qui m'avait indiqué cette route ; aujourd'hui que cette voix plus forte et plus puissante m'inspire les sacrifices les plus durs, les privations les plus sensibles, me crie qu'il vaut mieux sauver son âme que de gagner l'univers, sa parole vous serait-elle suspecte ?
Attribuerez-vous à l'inconstance, à la légèreté, le sacrifice d'une patrie florissante, d'une mère chérie, de sœurs bienaimées, d'un bon frère, d'une foule de parents, d'amis, de connaissances ? — Non, il n'en peut être ainsi, d'abord parce que ma première résolution subsiste toujours : je veux encore être prêtre. Et ensuite quelle inconstance, quelle légèreté ont jamais porté à une telle cruauté ? Vous devez voir que je ne me dissimule point du tout la grandeur du sacrifice, que je ne me fais
pas illusion sur l'amertume du calice que je veux boire. Aussi ce n'a pas été sans de rudes combats et de terribles épreuves que je me suis décidé à écrire cette lettre. Il est impossible de rompre tout à coup et sans effort avec un sentiment de notre cœur, qui, né avec nous, grandit à mesure que nous grandissons. Aussi combien de fois me suis-je représenté tous ces lieux si agréables par les souvenirs de bonheur pur qu'ils rappellent ! Combien de fois je me suis représenté ma mère, mes sœurs, mon frère regrettant mon absence ! Mais cette vie est si courte, si misérable, devonsnous regretter de la sacrifier à Celui de qui nous la tenons ? Et qui sait ce que Dieu prépare à mes compagnons de voyage qui veulent revoir leurs parents, leur patrie ? Qui leur a dit que les ouragans ne ravageraient pas la mer, que l'océan comblerait pour eux ses profonds abîmes, que les vagues respecteraient le vaisseau qui les portera, enfin qu'une route aussi longue ne leur offrirait point de ces épisodes terribles, malheureusement trop communs ? Alors vous pourrez contempler en paix une séparation bien douloureuse à la vérité, mais qui peut être, dans les desseins cachées de la Providence, une consolation, un bonheur inespéré et bien
doux. Mais quoi ! nous sommes chrétiens, nous sommes sur une terre de passage, nous y sommes pour un moment, et nous redoutons une séparation qui, supportée avec résignation, pourra nous rendre dignes de nous asseoir ensemble à la table des bienheureux, et nous réunir, non pas pour un jour ni pour une vie, mais pour l'éternité ! Car c'est toujours là qu'il en faut revenir. Celui qui pense à autre chose n'élève que des fantômes ; mais celui qui cherche le royaume de Dieu reçoit tout le reste par surcroît. Ses pensées partent de rinfini, ses conceptions sont dans l'ordre, et tout ce qu'il élève repose sur le roc et non sur un sable mouvant. " Les vents se sont déchaînés, les fleuves se sont débordés et ont emporté tout ce qui était autour, lui seul reste immobile sur ses bases solides."
Voici une autre objection : c'est de savoir si je ne suis pas obligé à employer les moyens que Dieu m'a donnés, au service du Canada qui est si pauvre en prêtres.— Mais tous les hommes ne sont-ils pas mes frères ? Qu'il y ait beaucoup de bien à faire au Canada, je le veux ; mais pouvez-vous répondre que c'est à moi qu'il est réservé de le faire ? Ah ! ayons plus de confiance en la sagesse toute puissante.
elle saura bien me remplacer. Et après tout suis-je obligé de sacrifier mon âme pour les uns plutôt que pour les autres ? Une seule chose est nécessaire, c'est de sauver son âme et non de faire du bien. Telles ces pierres placées au bord des chemins indiquent au voyageur la route qu'il doit suivre et la distance qui le sépare du but de sa course, sans pouvoir ellesmêmes se mouvoir, ainsi souvent un prêtre vivant au milieu du monde demeure dans le même état, tandis que ceux qu'il dirige tendent rapidement à la perfection, et transporté tout à coup par la mort au tribunal du souverain Juge, il se trouve vide de mérites, heureux s'il n'a pas fiétri les grâces de son ministère. Il faut ici-bas que chaque chose soit à sa place, et nous, qui sommes-nous pour oser nous plaindre de ce que notre mission soit celle-ci plutôt que celle-là ? L'argile n'a pas le droit de demander au potier pourquoi il lui donne telle forme plutôt que telle autre, et nous sommes dans la main de Dieu comme un vêtement qu'il plie et déplie à son gré.
Il faut bien nous persuader enfin que le parti que je prends n'est que provisoire et ne m'oblige nullement pendant deux ans, et qu'en même temps que j'éprouve-
rai ma vocation à l'état monastique, je ferai mon cours de théologie sans que rien ne me distraie ni m'arrête, et qu'au contraire tout me* favorisera et me disposera à la haute dignité du sacerdoce. Ainsi quand même ma présente détermination viendrait de la précipitation, d'une illusion quelconque, vous pouvez vous rassurer, car deux années entières de méditation ne peuvent laisser subsister ce qui n'est pas vrai ni solide.
Jusqu'ici je vous ai parlé le langage d'un chrétien qui connaît son devoir et se sent la grâce de le remplir ; je veux vous adresser le langage d'un fils respectueux, reconnaissant et plein d'amour.
Vous avez veillé avec tendresse sur mon berceau, vous avez dirigé avec sollicitude mes premiers pas dans la carrière de la vie, vous vous êtes souvent imposé des privations pour m'obtenir d'être sage et vertueux, vous avez pris soin de me faire éviter les sentiers du vice : prières, peines, sacrifices, soins, exemples, vous avez tout prodigué avec joie pour assurer mon bonheur en ce monde par la vertu et dans l'autre par la récompense. Voudrez-vous donc aujourd'hui perdre tout le fruit d'une nouvelle offrande qui peut assurer notre bonheur, si elle est faite avec foi, avec
charité ? '' Dieu soit béni ? '■ disait quelqu'un qui nous fut bien cher, et cela au milieu des angoisses de la mort et des douleurs d'une maladie terrible ; voulezvous donc lui en céder en résignation et ne point consentir à un sacrifice dont la grâce m'a peut-être été obtenue en sa faveur ?
Je termine cette lettre, ma chère maman, car je sens qu'elle est une épreuve trop longue pour votre cœur maternel qui désire en voir la fin ; et moi-même je n'ai pu l'écrire sans m 'interrompre bien des fois pour essuyer une larme et demander la grâce d'achever. Oh ! qu'il est bon le Dieu qui soulage celui qui a recours à lui î InvoqUez-le souvent, pour qu'il vous soutienne dans cette épreuve, et qu'il me conserve toujours tel qne vous m.e désirez.
Vous aurez toujours au delà des mers un écho fidèle qui répondra avec amour et reconnaissance à votre affection ainsi qu'à celle de mes chères sœurs et de mon frère qui, à l'heure où je vous écris, ignore encore ce que je vais faire. Veuillez être l'interprète de mes sentiments auprès de mes oncles et surtout mon oncle P. Panet, de ma tante Rose, de mes autres tantes, de mes cousins et cousines et de tous ceux que j'ai connus. Je penserai toujours avec
attendrissement à enx tons et snrtont à vous, ma chère maman, que j'embrasse de tout mon cœur.
E. A. Taschereau.
P. S. — Quant à la pa*rtie temporelle, voici ce qui en est : Avec les ^50 que vous devez m'avoir envoyés pour mon retour et ce qui me reste encore, vu que nous n'avons pas bougé de Rome, je pourrai payer pendant trois ans ma pension à la communauté qui est pauvre. Cette pension est de ;^20 tout compris. Ainsi vous voyez que même sous ce rapport c'est un grand avantage. La communauté étant nouvellement établie a besoin de ces secours pour se soutenir ; peut-être un jour pourra-t-elle s'en passer. J'espère que si je me vois obligé de la payer au delà de ce temps, vous voudrez bien me faire passer chaque année cette petite somme qui n'est rien en comparaison de ce qu'il falhlt, si je fusse resté au Séminaire de Québec. Vous pouvez m'écrire avec l'adresse suivante : A Mr l'abbé Taschereau — A la Communauté de Solesme — par Sablé — Département de la Sarthe — France.
Ne vous étonnez point de ce surnom d'abbé ; en France, c'est le titre de tous les prêtres et même de ceux qui ne sont que tonsurés. Je vous écrirai par mes
compagnons qui partiront probablement vers le milieu de juin pour l'Amérique. Dieu les accompagne et nous bénisse tous ! Je dois être présenté au Pape, vendredi ou samedi prochain. Adieu encore.
J'ai reçu une lettre de Thomas, datée de ]Milan le 20 avril, dans laquelle il me marque qu'il vous a écrit le même jour. Je lui ai écrit à Strasbourg et à Londres oîi il doit être vers le 15 ou 20 de ce mois. Mr Holmes est encore à Paris, du moins je le suppose, car nous ne savons rien de positif sur son compte, vu que depuis le 22 février que nous l'avons quitté, il ne nous a pas écrit, excepté lorsque nous étions à Marseille. Il a tant d'occupations, qu'il n'en a pas le temps ; surtout il craint de ne pouvoir retourner avec nous. Je lui ai écrit dernièrement à mon tour de venir à Rome. Il ne sait rien, mais il le saura plus tard et à temps.
Madame Veuve Jean-Thomas Taschereau, à Sainte-Marie, Comté de Beauce,
Bas Canada,
Amérique septentrionale.