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notice biographique sur a.-f. sergent, graveur en taille-douce

L'homme dont j'inscris le nom en tête de cette notice n'a trouvé jusqu'ici que des accusateurs. Le rôle actif, mais pourtant secondaire , qu'il joua dans le grand drame de la Révolution, lui a valu, depuis bientôt . soixante ans, les injures unanimes des folliculaires et des biographes à la suite. On n'a pas nié seulement sa conscience politique, mais encore sa probité privée. — C'est ce que l'on appelle un acteur sacrifié , et la scène révolutionnaire n'en offre que trop d'exemples. — Les quelques écrivains de bonne foi qui ont entrepris de montrer dans leur vrai jour les fondateurs de la liberté française ne l'ont pas fait eux-mêmes avecime justice égale pour tous. En s'empressant d'écarter des plus hautes têtes les malédictions dont les partis vaincus les avaient chargées , ils ont rejeté l'anathème sur celles que le hasard ou le génie n'avaient pas élevées au premier rang. Certains noms malheureux se trouvent ainsi responsables des désastres de toute une époque , et fatalement voués à la réprobation.

Sergent devra-t-il porter un pareil nom devant la postérité? Voici l'instant de le dire. Il vient de terminer sur une terre étrangère sa longue et aventureuse existence : c'est maintenant à l'histoire impartiale d'examiner ses actes et de les juger. — J'ai l'espoir d'apporter au procès quelques pièces justificatives. Possesseur de nombreux documents laissés

G par Sergent lui-même , je pourrais me borner à les publier ; mais , sans prendre le temps — qui serait long peutêtre — de coordonner œs mémoires et d'en relier les fragments, je veux , dès aujourd'hui, par le simple récit d'une vie toute d'abnégation et de dévouement , dissiper les préventions et forcer la calomnie au silence. Je veux et je dois le faire, d'abord par amour pour la vérité, ensuite par intérêt pour \m compatriote , et par affection pour le souvenir d'un vieillard qui m'appelait son ami.

Antoine-François Sergent naquit à Chartres le 9 octobre 1751 . Il était le fils unique d'Antoine Sergent et de Catherine-Madeleine Frémy. Cette origine ne lui promettait que d'obscures et laborieuses destinées , car son père , issu d'une famille d'artisans , exerçait la profession d'arquebusier * , peu lucrative à cette époque , surtout en province. — Sergent perdit sa mère avant d'avoir pu la connaître. Sa jeunesse et son éducation n'en souffrirent pourtant pas : il fut mis promptement au collège, et il eut le bonheur de retrouver dans la mère d'un de ses condisciples , M°^* Vallou de la Garenchère , le soutien naturel que la mort lui avait trop tôt ravi. Cette femme généreuse guida l'enfant de ses conseils et protégea l'adolescent de son crédit. Le jeune Sergent, dont les premiers goûts s'étaient portés vers les arts , ayant acquis , dès l'âge de quatorze ans , une certaine habileté comme dessinateur, fiit produit dans le monde et recommandé par sa bienfaitrice , qui lui procura des travaux et des élèves. Le novice professeur put ainsi payer les leçons de ses propres maîtres , car il était encore doublement écolier lui-même.

Quoiqu'il se distinguât de ses compagnons de classe par une gravité précoce , tous l'aimaient pour son esprit facile et conteur, pour son caractère expansif, affectueux, et même enclin, comme on dit, à \b, sentimentalité, — Après

Vallou, qu'une maladie de poitrine enleva de bonne heure à sa mère , le plus cher camarade que le collège eût donné à Sergent, était le fils d'un notaire de la ville , nommé Foreau , qui habitait la petite rue du Chapelet. C'est là qu'il courait passer les instants de loisir que ses occupations lui laissaient. — Tout s'enchaîne dans la vie , et ce détail n'est pas aussi indifférent qu'il le semble. — De la chambre de son ami , l'artiste de quinze ans voyait souvent , assise près d'une fenêtre en face , travaillant à quelque ouvrage de couture ou lisant vers la tombée du jour , une jeune fille encore presque enfant par son âge , mais déjà femme par l'épanouissement de sa beauté. Cette jeune fille , entrevue ainsi, avait allumé dans le cœur de Sergent un amour qui ne devait s'éteindre qu'avec lui. — On l'appelait alors M"* Marie Desgraviers ^ ; elle se nomma plus tard Emira Marceau. Son naif et discret amant lui vouait toutes ses pensées, mais n'osait élever ses prétentions jusqu'à elle. Durant deux années entières , il borna son ambition à venir chaque jour contempler de loin son idole , retournant tout joyeux au travail lorsqu'il avait surpris un de ses regards ou cru entendre le son de sa voix. Étemel roman de la jeunesse ! heureux temps , dont le vieux conventionnel a bien des fois évoqué le souvenir dans les tristes heures de l'exil !

Mais Sergent, par qui son père faisait buriner des fantaisies sur les crosses de fusil de sa fabrique , avait senti se révéler sa véritable vocation , et voulait étudier l'art de la gravure. Il partit pour Paris dans les premiers mois de 1768, et entra comme élève pensionnaire chez Augustin de Saint- Aubin. Après avoir reçu pendant trois ans les leçons de cet illustre maître, qui lui donna tout l'esprit et toute la finesse de sa touche , il revint à Chartres avec l'intention de s'y fixer, malgré le peu de ressources qu'une ville de province offrît à son talent. Le jeune artiste ne

retrouva plus les choses comme il les avait laissées : Marie Desgraviers, l'objet de son culte fervent, était mariée depuis longtemps déjà. On avait à peine attendu qu'elle eût accompli sa quinzième année pour disposer de sa main. Son père, qui venait alors de contracter un second mariage , cause de l'empressement qu'il mettait à pourvoir sa fille , lui avait choisi pour époux , parmi tous les prétendants , M. Champion de Cernel, procureur à Chartres. — La vie d'Emira fut tellement liée à celle de Sergent , qu'il m'est impossible de ne pas les confondre ici ; l'une ne s'explique réellement que par l'autre; et, quoiqu'il puisse paraître futile de mêler une intrigue amoureuse à la biographie d'un conventionnel , je suis forcé d'y mettre quelque insistance. — M"*® Champion, est-il besoin de le diret n'aimait pas son mari , imposé à sa faiblesse par l'autorité paternelle , beaucoup plus vieux qu'elle d'ailleurs, et dont le genre de caractère s'accordait mal avec la fierté du sien. Résolue néanmoins à respecter le npm qu'elle portait contre son libre choix, elle chercha, dans l'étude des sciences et dans la culture des arts , des distractions à ses ennuis domestiques. Un pressentiment secret lui disait-il que , vingt-cinq ans plus tard, attachée à la fortune d'un proscrit, elle aurait besoin pour vivre d'utiliser ses talents? — Après s'être adonnée tour à tour à la botanique , à l'horticulture , à la physique, etc. , la jeune femme eut l'idée d'apprendre le dessin. Sergent, qui avait repris ses cours tout en s'occupant de gravure, dut à cette circonstance d'être admis enfin auprès d'elle. La compter au nombre de ses élèves , la voir, lui parler chaque jour , ce fut une grande joie pour son cœur, et il n'en rêva pas d'autre, avec cette imagination sentimentale qui resta jusqu'au bout le cachet de son caractère. M°^^ Champion avait du reste — on le verra par la suite — une conscience de ses devoirs et une noblesse

d'idées qui lui donnaient la force de résister à tout entraînement. Sans doute, elle ne tarda pas à découvrir Tamour profond dont elle était l'objet ; sans doute , le professeur , quand il fut devenu l'habitué de la maison, reçut plus d'une douloureuse confidence ; mais ceux qui ont taxé d'immorale cette union de deux âmes ne connaissaient pas Sergent , et connaissaient encore moins la sœur de Marceau.

Dix ans s'écoulèrent sans apporter de changement dans ces relations, d'autant moins épargnées de la malignité publique , qu'elles ne prenaient aucun soin de se cacher. Les deux platoniques amants se trouvaient absous dans leur conscience. Sergent vivait calme , presque heureux ; il atteignait à sa trentième année , et rien , il faut bien le dire , n'annonçait encore chez lui l'ardent révolutionnaire. Il était parvenu à se faire une position modeste en cultivant son art, cette autre passion de sa jeunesse, la seule qu'il dût trahir un jour. Avec le temps, son talent avait grandi et l'ouvrage était venu. Il gravait des médailles ' , des armoiries, des estampes pour les bréviaires et les missels. La municipalité de Chartres concourait , par une subvention de 800 livres , à la publication qu'il avait entreprise d'un plan de cette ville et d'une vue de sa cathédrale *. Dans le prospectus rédigé par Sergent lui-même on lisait , à propos de ce monument , la phrase suivante , qui montre combien alors ses idées étaient loin de la politique :

" La cérémonie du sacre de Henri IV fut faite dans

cette église par M. de Thou, évoque du diocèse. La génération présente se rappelle encore avec attendrissement le voyage qu'y ont fait les augustes pores du souverain qui fait aujourd'hui le bonheur de la France »»

Etrange destinée ! l'homme qui laissait tomber avec indifférence cette banalité de sa plume allait, neuf ans après, dans sa conviction , voter la mort de Louis XVI !

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C'est que les idées de liberté, de régénération sociale agitées par la philosophie nouvelle n'avaient encore pénétré que dans certaines sphères ; elles ne s'étaient pas répandues parmi le peuple et surtout parmi le peuple des provinces. Chaque jour , cependant , elles se propageaient davantage : la presse et la discussion , qu* elles-mêmes avaient créées , s'apprêtaient à leur donner l'essor, et , sous cette impulsion puissante , elles devaient bientôt tout envahir. -^ Comme dans la vie de la nation , les événements se précipitèrent tout d'un coup dans la vie de l'humble artiste. Le premier qui vint la troubler y jetait un découragement profond. M™* Champion avait subitement quitté Chartres. Une querelle conjugale dont je n'ai point à rechercher la cause, parce que Sergent y fut tout à fait étranger, l'avait déterminée à se séparer de son mari. D'après le conseil même de M. Desgraviers, qui se rangeait trop tard du côté de sa fille, elle était allée s'enfermer au couvent de Louie, à douze lieues de Paris. — Trois ans après, Sergent partait à son tour s'établir dans cette ville. — Outre que le séjour de Chartres lui était devenu insupportable , il songeait à donner un plus large cours à son talent, qui , fécondé par l'étude , avait atteint toute sa maturité. Aucune arrière-pensée, aucun motif inavouable ne le poussait , quoi qu'on en ait dit, à changer le cercle de sa vie. Non. Il savait que M"*^ Champion — cœur ardent , mais volonté ferme , invariable — malgré sa rupture formelle avec son mari, n'oubUerait jamais ce que lui commandait son propre honneur. En effet, lors même que , plus tard , elle usa du bénéfice de la loi du divorce, ce fut uniquement afin de répudier son passé , mais non point dans le but de s'unir à Sergent. Si légalement sa chaîne était brisée , le lien moral subsistait toujours à ses yeux. Pour qu'elle se crût en droit de disposer d'ellemême , il fallut que le conventionnel fit accusé , proscrit ,

malheureux. Alors seulement elle devint sa femme ou plutôt elle resta son amie , mais elle eut le droit de le suivre dans l'exil !

Sergent savait donc qu'un rapprochement entre eux ne serait point un motif pour flatter ses espérances. Cependant il l'engEigea et finit par la décider à venir prendre pension dans un couvent de Paris. Une considération influa puissamment sur la résolution de la jeune femme : il lui répugnait de rien devoir au mari qu'elle avait quitté ; elle voulut ne tenir son existence que d'elle-même , et il fiit convenu que Sergent lui enseignerait la gravure , comme autrefois il lui avait enseigné le dessin. — Au bout de deux ans, l'élève était devenue assez habile pour que son maître lui confiât l'exécution de plusieurs portraits dans une galerie des Personnages célèbres de V histoire de France , qu'il faisait alors paraître par Uvraisons mensuelles , mais dont il n'acheva pas la pubUcation. . . Sa carrière d'artiste était finie.

Les événements de 1789 éclatèrent comme une tempête. Le peuple de Paris , altéré de gloire , de liberté , de vengeance , descendit de ses ateliers dans la rue et se jeta au milieu de l'orage qui grondait , demandant à Dieu de lui prêter sa foudre ! Sergent , mêlé depuis quatre années à cette population fiévreuse , n'avait pu échapper à la contagion des idées ; sa nature impressionnable s'était émue de toutes les passions de la foule. H s'élança donc à travers la mêlée politique avec toute la ferveur de l'enthousiasme et tout le dévouement de la foi. Pourtant, lorsqu'il croyait n'obéir qu'à ses convictions intimes, une autre force le poussait à son insu dans le tourbillon révolutionnaire. Il aviiit près de quarante ans alors , mais il serait plus juste de dire qu'il avait deux fois vingt ans , car il n'avait pas vieilli. Son esprit et son cœur étaient restés jeunes de toute leur jeunesse ; ils étaient pleins d'une ardeur et d'une acti-

vite qui n'avaient pu , jusque-là , se faire jour au dehors. Les sentiments qu'un amour chaste avait tenus si longtemps comprimés en lui, et qui n'attendaient qu'une occasion pour déborder , trouvaient enfin dans les émotions de la place publique ime large voie d'expansion : voilà surtout , voilà pourquoi Sergent se précipita corps et âme en avant. — Et c'est aussi la raison qui m'a fait suivre les phases de son premier et imique amour. Il faHâit d'abord lui en tenir compte , car toute sa destinée était ïà.

Mon intention n'est point de raconter en détail les combats et les victoires populaires auxquels Sergent prit sa glorieuse part. Je n'écris pas l'histoire : je rassemble des notes pour les historiens ; encore sont-elles destinées simplement à leur faire juger le caractère d'un homme , et non celui d'une époque.

La patriotique énergie et le courage civil dont Sergent fit preuve dès les premiers jours de la Révolution ; sa parole sonore , chaleureuse , abondante , sinon toujours correcte , lui méritèrent , après le 14 juillet , d'être porté au nombre des électeurs du district Mauconseil , qu'il habitait depuis son arrivée à Paris. Il fut en même temps nommé président de ce district. Un peu plus tard , il y remplit les fonctions — alors confondues et gratuites — déjuge de paix et de commissaire de police ; car il ne recherchait pas l'agitation pour elle-même ni dans un but d'intérêt personnel : mû par des idées généreuses , il tournait toute son activité vers leur application. C'est ainsi quil créa, dans ce populeux quartier Mauconseil , le premier bureau de bienfaisance , philanthropique institution que tous les autres quartiers s' em-

pressèrent d'imiter , et qui s'est heureusement perpétuée jusqu'à ce jour.

Une intrigue électorale enleva cependant à Sergent les fonctions qu'il honorait. On avait répandu contre lui des écrits diffamatoires ; il attaqua ses calomniateurs devant le tribunal du Châtelet , plaida lui-même sa propre cause et la gagna. Les auteurs des libelles furent condamnés à lui faire une répara^ou publique ; ils durent verser, en outre, une somme de 200 livres dans la caisse du bureau de bienfaisance, et le jugement, rendu sous la présidence de d'Ambray, fut aflBché à deux mille exemplaires. — Il est bon de remarquer qu'à cette époque la preuve des faits et les débats contradictoires étaient admis en matière de diffiEimation.

Le district de Saint -Jacques -l'Hôpital vengea mieux encore le patriote calomnié, en le choisissant pour son président. — Ce fut au nom de ce district que, en août 1790 , Sergent se porta le défenseur de trente-six cavaliers du régiment de Royal-Champagne auprès de l'Assemblée constituante et du pouvoir exécutif. Ces militaires, à la suite d'une manifestation patriotique qui avait eu lieu à Hesdin, où ils tenaient garnison, s'étaient vu congédier, sans jugement ni enquête , avec des cartouches infamantes ; et le sous-heutenant Davoust, — depuis maréchal de France et prince d'Eckmiihl , — s'étant prononcé hautement contre cet acte arbitraire, avait été, sur une lettre de cachet, enfermé dans la citadelle d'Arras. Par ses actives démarches, et après une lutte de cinq mois, le président du district de Saint-Jacques parvint à obtenir de l'Assemblée constituante un décret qui relevait les trente-six cavaUers de la dégradation qu'on leur avait injustement fait subir. - A cette occasion , et pour tâcher de l'intéresser y -*s protégés , Serpent avait été voir RobespiPTe , so'^- ^^onninn^^at^'^* le Potion . dépv**^ d'^ '-j<ilifl5"e '^

Chartres. C'était la première fois qu'ils se parlaient , ce devait être aussi la dernière., La froideur du tribun , qui n'éprouvait que de l'antipathie pour les militaires, comme s'il eût prévu qu'un soldat dût étouffer un jour la Révolution ; sa morgue , ses dédains rendirent l'entretien si acre , que Sergent se retira profondément blessé ; et jamais par la suite , quoiqu'il ait toujours siégé sur les bancs de la Montagne , il n'échangea une parole avec Robespierre. « Cet homme avait une tête , dit-il dans ses mémoires , mais il n'avait pas un cœur. « Sergent eût-il , du reste , oublié sa rancune , qu'en plus d'une occasion Tacerbe Maximilien eût , comme on le verra, pris soin delà lui rappeler. Cela n'empêche pas que la plupart des écrivains , le confondant avec son ami Panis , n'aient fait de lui le secrétaire intime et le seïde aveugle de Robespierre.

Vers lafin de 1790 , Sergent fut élu secrétaire de la société des Jacobins , dont il avait été l'un des premiers affiliés , et devint président de la section du Théâtre-Français , autrement dite des Cordeliers. Resté artiste au fond de l'âme, bien qu'il eût, pour la politique, abandonné son burin, il provoqua et fut chargé de présenter à l'Assemblée nationale une adresse tendante à obtenir la libre publication des ouvrages d'art. — Enfin , dans les premiers mois de 1791 , les électeurs de la section qu'il présidait le nommèrent officier municipal , et ses collègues de la Commune , ayant bientôt pu apprécier ses qualités administratives et son infatigable activité , lui confièrent le département de la poHce. On lui adjoignit Panis , Perron et Vignier. A peine investi de cette magistrature importante , dont la mauvaise santé de Panis et l'incapacité des deux autres administrateurs firent retomber sur lui tout le poids , son premier soin fut de rendre le séjour des prisons moins cruel aux malheureux qu'on y entassait déjà ; la première pensée de cet homme , que

tous les biographes ont dépeint comme un terroriste farouche, fiit une pensée de justice et d'humanité. Il ordonna la suppression des cachots souterrains de la Conciergerie, du Châtelet , de la Force; fit agrandir le préau de T Abbaye, percer des fenêtres , assainir partout les cabanons ; imposa des tarifs aux guichetiers , qui rançonnaient les détenus , et, dans un but de moralité que Ton a compris plus tard , ne cessa de réclamer une prison particulière pour les enfants et les adultes. Ce sont là des faits avérés , incontestables. J*ai sous les yeux le brouillon d'un rapport qu'il présenta , en 1792, au directoire du département sur le régime des prisons de Paris , et sur les améliorations qu'il jugeait utile d'y apporter ; c'est d'un bout à l'autre l'œuvre d'un cœur généreux , d'un esprit philosophe ; et si son étendue ne me forçait d'en remettre à un autre lieu la publication , ce serait la réponse la plus péremptoire que je pusse fairf^ aux détracteurs de Sergent ^.

On sait combien la tâche des magistrats de police fut difficile et pénible pendant cette période de troubles qui vit le renouvellement de la législature , la fuite du roi et son arrestation à Varennes , les émeutes causées par la disette , et la déclaration de guerre aux puissances coalisées. Si Panis et Sergent n'y suffirent pas toujours , ce ne fiit point le zèle qui leur manqua , ce forent les moyens qui leur échappèrent. — L'histoire impute à leur administration, de connivence avec la municipalité, les événements du 20 juin 1792. Il est au moins certain que la Commune fit peu d'efforts pour les prévenir ; mais je n'entreprendrai point d'examiner sa conduite, de la condamner ou de l'absoudre. Ce grand acte poHtique est un de ceux qui appellent naturellement la controrverse , et qu'on peut laisser débattre à l'opinion. Si pourtant il me fallait justifier Sergent de la part qu'il prit à la journée du 20 juin , je dirais que lui , plus que tout autre ,

par la nature de ses fonctions , était en éveil sur les projets contre-révolutionnaires de la cour ; que plusieurs agents secrets du château, parmi lesquels se trouvait Lacroix (d'Anet), avaient tenté même de le faire entrer dans ces projets , et qu'il lui était permis de regarder comme utile une manifestation populaire qui viendrait y apporter obstacle. Dans tous les cas , aucun des témoins entendus par suite de Tenquête qu'ordonna le Département ne déclara que Sergent fiit au nombre des officiers municipaux qu'on avait vus, ce jour-là, guidant le peuple aux Tuileries^. — Il n'y arriva , en effet , qu'avec Pétion , pour protéger les jours du roi. Et voici le prix qu'il reçut de ce service : le lendemain 21 juin , vers huit heures du soir, le maire de Paris , mandé au château par Louis XVI , allait lui rendre compte de l'état de la ville , accompagné de Sergent et d'un autre officier municipal. Au moment où ils traversaient la cour du Carrousel , remplie de troupes , quelques gardes nationaux du bataillon royaliste des Filles-Saint-Thomas invectivèrent Sergent, et l'un d'eux, l'arrêtant au passage, lui arracha violemment son écharpe. Les officiers du bataillon adressèrent aussitôt des excuses au fonctionnaire outragé , et l'invitèrent à leur désigner le coupable ; le conseil du département enjoignit lui-même au procureur-syndic de porter T affaire devant les tribunaux, mais l'intervention du ministère fit cesser toutes poursuites... Tels sont les faits dans leur exactitude. Ils prouvent peut-être que l'irritation des esprits était grande de part et d'autre , et que les provocateurs ne manquaient point du côté de la cour; mais, à coup sûr , ils ne prouvent rien contre Sergent , et je m'étonne qu'on ait pu lui en faire un grief ^

L'entretien que Pétion et les officiers municipaux chargés de la police eurent avec Louis XVI , le soir du 21 juin , est connu de tout le monde : on sait quelles paroles amères

et peu dignes de la majesté nnrale la oc^ône dKSa ml st^^ narque imprudent. Cette circoiisîaDre . as dire wéaBos: ^ Sergent , acheva de le convaiiiCTe de TilEpoesilsâi'^ , âsjims longtemps reconnue par d'antres , de ccocOier jmak fe prétentions du peuple et odks de la rayasOé. Assâ ^ jocfsée du 10 août le tromra-'t-dle tout prêt à se ierer et â qokh battre. — D dut au courage qu'A montra à la ik^ des seetions armées d'être maintenu dans ses dgidàes to&SbOBs d'officier municipal et d'admimstratenr de fiofee. per 3e comité insurrectionnel qui s'était or^amsé à j'Hoteà-de-ViSe Ces fonctions acquirent même me importanoe i»BT€i> en ce que les magistrats de pd&oe, réixÉtsààesx^rssijesËezâ, furent adjoints au conseil de surreîllance de la Comagssx: , et chargés de le présider à tour de rôle.

En sa qualité d'artiste. Sergent araît dephs§ htnâ^sfja. importante alors, etquiédiutparlasaîteâDacrid. der<%^ les fêtes et les cérémonies nationales ; et, ehose «r42":i5^?*r ' lui, qu'on accusa plus tard du roi d'un mkéniÂ^h^jn , lue fiit jamais soupçonné d'aTmr rien soustrait des ^jaoÊÊsesk f^/eysidérables que Ton mettait pour ces occasions entre §«§ mains I II apporta toujours , en effet , dans Yaf:Jtfmip&memfirA de sa tâche un raredésint^^ressement , etîl y d^pjrna Umte» les ressources d'un esprit ingénieux et poétkjiKr, (^ ht îm qui, par exemple, arrêta les disposÀJOf» âe Ymp^s^uâf-, cérémonie funèbre exécutée dans le jardin de» TnikrifB» *fti l'honneur des citoyens morts au oimbat du 10 ariàt, qty^ l'on appelait alors le massacre d^ la Hamt-L/mTeni. Il avait précédemment organisé deux fédérations , et ^ €^ qtn peut être regardé comme plus méritoire , donné le jJan du cérémonial à suivre pour proclamer solennellement \ft d^inge^ de la patrie , et provoquer les engagementë voli>ritaire* ''ous les historiens s'accordent à reconnaître que Vapir^^*

cette grande mesure nationale ne contribua pas peu à la rendre féconde. M. de Lamartine en a retracé les détails dans un style si éclatant, que j'ose à peine en parler après lui ; mais, pour l'honneur de Sergent, je ne puis m'enpêcher de le faire.

Tout était combiné de manière à exalter les esprits en frappant vivement les sens ». Afin de trouver le peuple tout porté hors de ses ateliers, l'ordonnateur de la cérémonie, d'accord avec le conseil communal, l'avait fixée au dimanche 22 juillet 1792. Dès l'aube du jour , Paris s'éveilla au triple et formidable bruit du canon , des tambours et du tocsin. — La population entière fit irruption dans les rues. — A neuf heures du matin , tous les officiers municipaux, ceints de l'écharpe et le sabre au côté, partirent à cheval de la place de l'Hôtel-de-Ville , et se divisèrent en deux troupes qui prirent des directions différentes. Chacune de ces divisions était précédée et suivie d'un peloton d'artilleurs trajnant leurs pièces , et de nombreux détachements de gardes nationales. Au-dessus des rangs, comme au fronton de tous les monuments publics , flottait une bannière aux trois couleurs , où était écrit : Citoyens ! la Patrie est en danger ! — Huit immenses amphithéâtres , d'un goût sévère et antique, avaient été dressés sur les places principales de la ville. Les bataillons de la garde nationale formaient un large cercle à l'entour ; au pied se tenaient les canonniers. Une tente ornée de banderoles , chargée de guirlandes de feuillage et de couronnes de chêne occupait l'arrière-plan de l'estrade ; de chaque côté s'élevaient des pyramides de boulets , des trophées d'armes et des faisceaux de piques et de drapeaux tricolores ; enfin , une table posée au milieu sur deux tambours servait à recevoir les enrôlements volontaires. Les officiers municipaux , et les notables qui les assistaient dans cette solennité , suffisaient à peine

H la tâche. Par les deux escaliers latéraux conduisant à la plate-forme, on voyait monter incessamment, au son de la musique militaire , de jeunes citoyens à qui les bravos delà foule donnaient des imitateurs enthousiastes; et, d heure en heure , les salves de Tartillerie des quarante-huit sections venaient ébranler le sol , conune pour en faire jaiUir de nouveaux défenseurs. . .

Au bout de huit jours, Paris envoyait au camp de Soissons une premic re armée de quinze mille honmies ^ !

C'est à regret qu'après cette page sublime de notre histoire , je me vois forcé d'en rappeler une bien lugubre. — J'arrive aux journées de septembre. — Mais ici la matière devient si grave , qu'en continuant de résumer les faits , je craindrais quelque infidélité de ma plume. Je vais emprunter celle de Sergent , et le laisser un instant parler lui-même.

» Le comité de surveillance créé par le conseil

général insurrectionnel du dix août était composé de quinze membres, dit Sergent dans ses mémoires manuscrits ; mais après la prise des Tuileries , une foule de gens armés y amenèrent triomphalement Marat, en déclarant que la volonté du peuple était qu'il y fut installé. Les commissaires eurent la faiblesse de souscrire à cet ordre. Trois seulement votèrent contre l'admission : Real, depuis conseiller d'Etat sous Bonaparte , le libraire Renouard et moi , qui avais des motifs particuliers pour repousser Marat. Il m'avait plusieurs fois injurié dans ses placards. C'est cet honmie qui, par sa présence , a déshonoré le comité et lui a valu de si nombreuses et de si violentes attaques. La virulence de ses écrits l'a fait justement regarder comme le provocateur des massacres de septembre. . .

« On a souvent décrit ces déplorables scènes; je

n*y ai heureusement pas assisté. Je me bornerai donc à donner les détails officiels que ma place m'a fournis , et à détruire, sans partialité, des mensonges et des erreurs — Le 1*' septembre, on était tranquille dans Paris, et le peuple oisif s'était rassemblé sur la place de Grève pour y voir un homme attaché au carcan. Ce malheureux se plaisait à insulter, dans son langage grossier, la foule des spectateurs. Il ne se borna pas là : il vomit des imprécations contre tous les Français , contre la Révolution , et particulièrement contre les Parisiens , qu'il menaça de la vengeance prochaine des royalistes. La foule, irritée, se précipita sur l'échafaud. Elle allait tuer l'imprudent qui avait soulevé sa colère , lorsquune dizaine de membres du conseilgénéral , qui était en séance publique , se présentèrent pour apaiser le tumulte. Manuel, procureur-syndic de la Commune , conduisait avec ses collègues une troupe de gardes nationales. Ils parvinrent, au milieu des cris de mort qui partaient de tous les points de la place , à arracher l'homme des mains de la multitude. Après quelques débats confus , le procureur de la Commune conclut à ce que ce misérable fat jugé parle peuple, qu'il avait insulté. En conséquence, il créa, sur la place même , un jury pris dans la foule , et fit conduire le prisonnier dans une des salles de l'Hôtel-de-Ville , où se plaça ce tribunal, improvisé par un magistrat sans mission , et qui ne cherchait que la popularité. Les accusateurs furent les témoins ; on se passa de défenseurs. A l'unanimité des voix , l'accusé fut condamné à mort , et pendu sur-le-champ à la fameuse lanterne de la place *^. — Faut-il chercher ailleurs l'exemple de ce vertige furieux que le peuple montra les jours suivants , et du semblant de justice dont il entoura sa vengeance?

« Les menaces proférées par l'homme dont je viens de

raconter la triste fin ne manquaient pas de fondement , du reste : elles étaient Técho d'un bruit qui circulait parmi les détenus , et qu'avait sans doute fait naître la nouvelle de nos désastres. Ce jour-là même, il y eut des troubles dans les prisons. Le concierge du Châtelet , Vatrin, accourut me dire : — « Ce matin , un grand tumulte que j'entendis sur »' le préau me fit ouvrir ma fenêtre. Jugez quelle fiit ma " surprise de voir plus de 200 prisonniers portant des " paquets sous leur bras ou sur leur dos. Ils me crièrent : " Adieu, patron ! c'est aujourd'hui que nous devons être " libres. Faites-nous mettre dehors, sivou^ ne voulez pas " attendre qu'on vienne nous délivrer. « — Vatrin eut le courage de descendre, et, comme il avait su gagner l'affection des détenus , il réussit , par ses seules exhortations , à les faire rentrer dans leurs chambres. — J'appris qu'une scène pareille s'était passée à'Bicêtre, et qu'on avait été obligé de recourir à la force pour calmer les mutins "

" Le lendemain , la nouvelle de ces faits se répandit

dans la ville. On parlait d'une autre Saint-Barthélémy que

méditaient les royalistes Lès esprits s'exaspéraient, et

ce fut au milieu de l'agitation universelle que le conseil général de la Commune fit publier par ses commissaires la proclamation suivante :

" Citoyens ! l'ennemi est aux portes de Paris ; Verdun , " qui l'arrête, ne peut tenirque huit jours. Tous les citoyens » qui défendent le château ont juré de mourir plutôt que de •» se rendre ; c'est vous dire que , quand ils vous font un " rempart de leurs corps , il est de votre devoir de voler à '♦ leur secours. Citoyens ! aujourd'hui même , à l'instant, " que tous les amis de la liberté se rangent sous les drapeaux ! Allons nous réunir au Champ-de-Mars ; qu'un* .../ï<5^ -le ^O.Ofw^ liomTYipq se forme sans d'^la^ ^*^ ^ni-

" chons aussitôt à l'ennemi , ou pour tomber sous ses coups , ** ou pour l'exterminer sous les nôtres ! »»

" Danton, alors ministre de la justice, harangua le peuple au Champ-de-Mars dans un discours des plus véhéments. Il cria : Aitx armes ! la foule répondit à ce cri ; le canon d'alarme fdt tiré sur le Pont-Neuf, et la générale battue dans toutes les sections. Les fédérés de Brest et de Marseille se répandirent à travers les rues en appelant les citoyens aux frontières. Ce fut en ce moment que quelques nouveaux enrôlés firent entendre ces paroles : « D'autres " Prussiens sont dans nos murs. Lorsque nous serons ♦» partis i on leur ouvrira les prisons; ils égorgeront nos « femmes , nos enfants , sans défense. Point de quartier à " nos ennemis ! Aux prisons , citoyens ! aux prisons ! •• — Il était quatre heures du soir. Six voitures escortées par des gendarmes et des gardes nationaux fédérés traversaient la rue Dauphine. Elles menaient à l'Abbaye des prêtres arrêtés à la barrière, fuyant sans passe-ports. C'était un dimanche ; aussi une populace nombreuse suivait et entourait les voitures. On dit — je ne puis affirmer le fait — que ces prisonniers impnidents commencèrent par invectiver le peuple. Qu'ils eussent ou non fourni ce prétexte aux égorgeurs , ils n'entrèrent pas à l'Abbaye : on les immola tous devant la porte **. Les fédérés, qui conduisaient le mouvement , furent bientôt mitres de la prison , et se mirent en devoir d'accomplir ce qu'ils appelaient la vengeance du peuple »»

" ..... La garde nationale , appelée par l'autorité, refusa de se réunir. Le commandant Santerre vint l'annoncer à Pétion. Des colonels, des officiers, confirmèrent ce refiis. La gendarmerie , au lieu de prêter main-forte , se joignit aux fédérés, et participa aux exécutions jusqu'à la fin. Six commissaires envoyés par l'Assemblée législative

fiirent obligés de se retirer pour garantir leur propre existence ••

Cet exposé préliminaire des événements écrit par Sergent à plus de quarante ans de là , et dont je ne tetranche que d'insignifiants détails , est en tous points conforme aux relations du Moniteur et des autres journaux de l'époque. — Après avoir réfiité quelques versions contraires , le vieux conventionnel reprend ainsi sa narration :

« J'étais , ce jour-là , sorti de Paris le matin , et je

n'y rentrai que sur les sept heiu'es du soir. «J'appris ce qui se passait près du carrefour de Bussy. Je m'empressai de me rendre à la mairie , située alors sur le quai des Orfèvres, où est aujourd'hui la préfecture de police. Je trouvai la cour remplie de peuplp. On allait y massacrer un homme accusé d'avoir crié sur le quai : Vivent les Prussiens ! Il avait déjà le délire de la mort. J'empêchai qu'on ne l'égorgeât, en le faisant enfermer au corps-de-garde. La troupe qui protégeait la mairie était faible ; j'y appelai une compagnie du bataillon de ma section , quoique les membres du comité de surveillance n'eussent pas le droit de donner des ordres à la garde nationale. — La peur avait saisi les commissaires, ^ et , dans la crainte qu'on ne se portât à la mairie , au dépôt de la police, où se trouvait un certain nombre de détenus, ils les avaient évacués sur la Conciergerie, leChâtelet et la Force , ignorant que ces prisons fussent elles-mêmes envahies ! — Les concierges de ces établissements, auxquels on n'avait pu envoyer de renforts, ne cherchaient plus de défense que dans leurs propres ressources. Toutes les autorités agissaient isolément. Pétion courait de la Force à l'Assemblée. Le procureur de la Commune , Manuel , et lé substitut, Billaud-Varenncs , étaient, l'un aux Carmes, •litre à l'Abbaye. Manuel, ennemi connu des prêtres u

conseil général, composé d'hommes nouveaux, était présidé par un nommé Lubin, jeune peintre, élève de David, pauvre artiste et plus pauvre administrateur. C'était à faire pitié. On attendait les nouvelles, on discutait, et Ton ne décidait rien.

H Notre comité de surveillance en était à peu près au même point. J'assistais rarement à ses réunions, surtout depuis que les principaux de ses membres, Real , Renouard, Lanthenas et quelques autres , en étaient sortis pour occuper des fonctions diverses *'-'. Ceux qui les avaient remplacés étaient sans aucune capacité et tout dévoués à Marat, ou , par des raisons différentes , ne possédaient pas ma confiance. Panis , le plus honnête homme de tous , était ami ou plutôt idolâtre de Robespierre, qu'il allait voir tous les matins, comme pour prendre le mot d'ordre. H parlait

beaucoup, mais sans résoudre les questions quel'onposait

Quoi qu'il en soit , je puis affirmer que le conseil de surveillance ne donna , moi présent , ni même à ma connaissance, aucun ordre relatif aux massacres, et que Danton n'y parut point dans les premiers jours de septembre. Tout ce que je puis dire de ce dernier, c'est qu'un jour , quelqu'un lui reprochant devant moi d'avoir été le provocateur des égorgements , il répondit : — » Je pense , comme vous , que " des événements pareils sont affligeants , et nous ramè- " neraicnt à la barbarie des premiers âges ; cependant " celui-ci nous a peut-être préservés de plus grands mal- " heurs , car il a causé la fuite du roi de Prusse et de son » armée •»

i' Je m'étais établi au comité, qui avait besoin de

moi pour faire agir ces hommes utiles , mais généralement peu estimables , dont la police se sert , lorsque , vers dix heures du soir, une voiture escortée par des gardes nationaux amena trois prêtres déguisés en bourgeois et portant

des favoris postiches. On les avait arrêtés à l'une deâ" barrières de Paris. C'était trois chanoines du Midi. L'un d'eux s'appelait l'abbé d' Autichamp ; son frère, ex-constituant et contre-révolutionnaire très-prononcé, était général commandant le camp des insurgés à Jalès. — Les deux autres prisonniers avaient des noms obscurs. — L'abbé d' Autichamp, en raison du sien , se regardait comme voué à la mort. Un des commissaires lui dit : « Vous avez un faux » passeport, vous êtes suspect ; votre vrai nom vous ac- " cuse , d'ailleurs; nous devons vous faire conduire en " prison. — Et dans quelle prison m'enverrez-vous, Mon- " sieur, où je ne doive pas trouver de bourreaux î .. . Le " nom que je porte prouve-t-il que je partage les opinions » de mon frère ; et, parce que la naissance me l'a donné , " ai-je mérité la mort 1 « — On se regarda. Je proposai de le détenir comme suspect, mais dans un lieu oii il ne courût aucun danger. Une idée m'était venue ; les gardes nationaux qui avaient arrêté ces prêtres étaient sous les ordres d'un nommé Ozanne , huissier au tribunal de cassation , et qui, en 1790, avait exercé la même charge près le corps électoral. Je le connaissais comme un patriote sûr, et je lui proposai de garder dans sa propre maison ces détenus, bien capables de l'indemniser de son hospitaUté, jusqu'à réquisition des administrateurs de la police. Ozanne y consentit, et signa, avec les trois prisonniers, le procèsverbal d'arrestation et l'engagement d'honneur que j'exigeai d'eux ; après quoi , pour leur faire traverser sans inconvénient les différents postes qui entouraient la mairie, je les accompagnai jusqu'à l'entrée de la rue de la Monnaie, où demeurait l'huissier Ozanne.

" En revenant au comité, j'eus ime autre satisfaction. Un des guichetiers de l'Abbaye m'attendait avec un billet de Lavaquerie, le concierge de cette prison. C'était la ré-

ponse à une recommandation on plutôt à une prière que je lui avais adressée par Tintermédiaire d'un de mes agents. Lavaquerie m'annonçait qu il était parvenu à sauver le marquis de Lally-Tollendal en lui &isant firanchir le mur du jardin de T Abbaye , et lui indiquant les moyens de passer aurdelà. Il se proposait de déclarer que, depuis trois jours, ce détenu avait été mandé à la Commune , si Ton s'enquérait de lui en trouvant son nom sur le registre des écrous. — Le marquis de Lally-Tollendal était, à Tépoque du 2 septembre, le seul prisonnier qui fut enfermé par mon ordre. — Au commencem^it du mois d'août , il avait été arrêté à Pans sous un faux nom , et se disant marchand de bœufs. D a, depuis, avoué qu'il était alors venu dans l'intention d'enlever le roi , et de le conduire , d'accord avec Lafayette , à l'armée que celm-d commandait sur les frontières du Nord. Le lieutenant-général comte de Lally, son père, ancien gouverneur de Pondichéry , avait eu la tête tranchée comme concussionnaire , sous le règne précédent ; mais , outre que toutes les formes de la procédure avaient été violées à son égard , on crut généralement qu'il avait péri victime d'une intrigue de cour. Le marquis de Lally, amené devant le comité que je présidais , et reconnu aussitôt par plusieurs de mes collègues, ne chercha pas à iiier son identité. Il plaida, avec cet art et cette éloquence qui l'avaient fait admirer même à côté de Mirabeau , la cause de la liberté individuelle. Je lui répondis en substance que la loi, dont j'étais l'un des organes, le condamnait comme émigré repris sur le territoire français , avec un faux passeport, et dans un moment où la cour se montrait plus que jamais hostile au peuple. Puis je lui reprochai de trahir , pour les intérêts de cette cour , ceux de la nation française , dont les cris d'indignation , en se confondant avec les siens, avaient fini par amener la réhabilitation de son père. Je lui

exprimai cette pensée en termes , sinon brillants , du moins , je crois , vrais et sentis. Le marquis s'approcha de moi , me prit la main et me dit en la posant sur son cœur : — « Vous " m'avez frappé là, Monsieur; ordonnez, j'obéirai. « Puis il retourna se placer au milieu des gardes. — - Mon avis « est que vous soyez conduit à T Abbaye »» , lui dis-je. Mes collègues se rangèrent unanimement à cette opinion. Je rédigeai le mandat et j'en fis ensuite lecture au marquis, lui observant que je ne le rendais justiciable que de la police, en mettant pour motifs de sa détention : Faute de papiers en règle. Je lui promis, en outre, qu'il ne resterait pas longtemps à l'Abbaye. Il salua, et les gardes l'emmenèrent. »»

A l'appui du fait que Sergent rapporte là , je citerai une preuve que le hasard m'a fournie. En feuilletant une collection de portraits d'hommes illustres, j'en ai dernièrement trouvé un du marquis de Lally-ToUendal auquel était joint le fac-similé , en lithographie , d'une lettre écrite par cet ancien constituant de la prison même de l'Abbaye , en date du 29 août 1792. On lit dans cette lettre le passage suivant :

« J'ai été content des formes du comité de l'Hôtel-de-

Ville à mon égard. S'il me tient parole , il aura agi envers

moi avec loyauté On vous enverra ma lettre de ce comité

même •* Si le président du conseil de surveillance n'est

pas désigné personnellement dans ces lignes , au moins son éloge y est-il fait d'une mjEmière implicite.

•* Au miheu de la nuit, j'appris, contmue Sergent, la délivrance de l'ancien gouverneur des Invalides, Sombreuil , sauvé par le dévouement et les héroïques instances de sa fdle. Ce vieillard avait été conduit à l'Abbaye sous un mandat du tribunal du Dix-sept août , et mis au secret le plus rigoureux. M"*" de Sombreuil s'était adressée à Pétion, pour solUciter de lui l'autorisation de voir son père ; mais Pétion,

que le service des prisons ne regardait pas , m'avait renvoyé cette jeune personne. Je fus forcé de lui dire qu'iui détenu mis au secret ne pouvait recevoir aucune visite , et qu'il lui fallait attendre, pour obtenir la permission qu'elle réclamait , que l'information commencée contre son père fit terminée. A ce mot : attendre ! elle éclata er\ sanglots , et se jetant à mes genoux , me supplia de la manière la plus touchante. Emu de sa douleur , je cherchai les moyens de satisfaire sa piété filiale , et n'en trouvai qu'un seul qui mît à couvert ma responsabilité : c'était qu'elle consentît à s'enfermer avec M. de Sombreuil pendant tout le temps qu'il serait tenu au secret. Elle adopta ce moyen extrême sans hésiter une minute , et en me rendant grâce de le lui avoir offert. — Il y avait huit jours qu'elle était à l'Abbaye quand le massacre commença. — Je n'ai rien à dire de son triomphe pendant cette horrible nuit : tous les historiens en ont parlé. Il a été question d'un verre de sang qu'on lui aurait présenté, qu'on l'aurait même forcée de boire. Cela m'a paru si atroce et si contraire, d'ailleurs, à la brillante ovation dont elle fut l'objet, que je n'en ai pas cru un seul mot. J'ai pris , à cet égard , bien des informations , et je n'ai jamais obtenu d'autres réponses que celles-ci : — "Je

" l'ai lu — Cela s'est dit »

On voit déjà par ces extraits , que je tire un peu au hasard des nombreuses notes laissées par Sergent , quelle fut son intervention dans les événements de septembre. — Pour démontrer que le souffle de la Révolution n'avait pas éteint dans son cœur les sentiments d'humanité, je pourrais, sans interroger davantage ses souvenirs , faire parler ici des voix reconnaissantes ; car il en est plus d'une qui consola son exil. — Durant sa carrière politique, il protégea contre les fureurs de la rue , arracha des prisons ou sauva de l'échafaud , outre les personnages que l'on connaît déjà ,

le conseiller Duvald'Epréménil, qui périt malheureusement plus tard ; les jeimes émigrés de la Perrière et de Vilgom-^ Blain, T avocat Morizet, le savant abbé Barthélémy, quil avait connu chez Augustin de Saint- Aubin , et qui fat son collègue à la commission conservatrice des monuments des arts ; les peintres Berley et Hubert Robert , le marquis Pèze de Courtarvel, les vaudevillistes Barré, Radet et Desfontaines , le comédien Larive et M. Hippolyte de Châteaugiron, aujourd'hui consul de France àNice. — Je ne cite que les noms échappés de la plume des accusateurs même de Sergent ". Parmi ceux qu'ils ont oubliés , je signalerai le nom de son illustre beau-frère, le général Marceau. Il n'est qu'une pièce historique, une seule, qui, s'il fallait l'accepter sans commentaire , mériterait à Sergent le titre de septembriseur : c'est la circulaire apologétique des massacres émanée du comité de surveillance , et au bas de laquelle se trouve sa signature. Mais, si le lecteur veut prêter attention à la suite de cette notice, j'allais dire de ce plaidoyer , j'ai la confiance intime qu'il ne condamnera pas Sergent.

Je vais transcrire encore quelques passages de ses mémoires,

" A trois heures du matin , je revins au comité , qui

était toujours en séance. A peine avait^on des rapports officiels de ce qui se passait. Nos agents de police , envoyés les ims après les autres , et successivement retenus par le peuple, n'avaient plus reparu; les relations nécessaires avec l'assemblée de la Commune étaient interrompues ;

partout il y avait confusion, anxiété Vatrin, le respectable concierge du Châtelet, vint nous dire : « — Messieurs, » je n'ai plus personne â garder; il ne reste que des ca- »' davres dans la prison ! » En voyant notre stupeur , il ajouta : «* — Tranquillisez cependant vos cœurs : je n'avais » aucun détenu politique ; tous mes prisonniers étaient " soumis aux tribunaux criminels , et la plupart déjà repris " de justice. Le peuple en a libéré une vingtaine des moins » coupables. Je suis entré en passant à la Conciergerie ;

" les massacres s'y continuent J'attends vos ordres. »♦

— Je m'écriai qu'il fallait d'abord inviter la Commune à faire enlever les cadavres et disparaître toute trace des égoi^ements, attendu que le sang versé ainsi appelait d'autre sang, et que, si les prisons n'étaient pcis nettoyées au plus tôt , nous livrerions à la mort tous ceux qui y seraient envoyés. L'administration de la police n'avait pas de fonds pour cette dépense ; mais la Commune ayant pris sur elle les frais de l'opération , nous fîmes afficher, le jour même , dans toutes les sections , un avis à ce sujet •»

Sergent commet ici une erreur de date ; je dois la relever, quoiqu'elle soit légère. Ce fut le lendemain (4 septembre) seulement que parut l'avis dont il parle — et que voici :

« Au nom du peuple.

" Mes camarades , il est enjoint de faire enlever les corps morts , de laver et nettoyer toutes les taches de sang, principalement dans les cours, chambres, escaUers de l'Abbaye. A cet effet, vous êtes autorisés à prendre des fossoyeurs, charretiers, ouvriers, etc.

" A l'Hôtel-de-Ville , le 4 septembre.

" Signé : Panis , Sebgent , administrateurs ; Méhée , secrétaire- greffier . »

Les dépenses occasionnées par ce travail figurent dans les comptes du trésorier de la Commune , et ont été injus-

tement attribuées au salaire des égorgeurs. On ne trouve, en réalité, dans ces comptes, publiés par MM. Bûchez et Roux et par divers écrivains royalistes , qu'une somme de 48 livres affectée à l'emploi dont il s'agit ; elle fut payée sur un mandat de trois commissaires requis de le délivrer, par la section des Sans-Culottes , à quatre individus que cette section avait délégués pour V expédition des prêtres du séminaire de Saint-Firmin **. C'est là une exception qui ne résout pas le difficile problême de savoir si la Commune organisa les massacres et en rémunéra les exécuteurs.

Sergent dit à ce propos dans une de ses notes : « Les gendarmes qui s'étaient joints, dès le premier joiu*, aux fédérés , osèrent se présenter chez le ministre de l'intérieur Roland, afin d'être payés. Il les renvoya à la Commune. Dans quel but? On a pu le deviner plus tard par son acharnement à la dénoncer, ce qui a amené le coup d'état du 31 mai, la première atteinte portée à la représentation nationale. Ces gendarmes vinrent à la police. J'étais seul avec Marat , qui attendait les membres du comité. Ils s'adressèrent à moi en me présentant un certificat signé : Maillard. Je les chassai avec colère en leur, disant : « — Vous, militaires, »' salariés pour prêter force à la loi, vous avez l'audace de " venir réclamer d'un magistrat le prix des égorgements " dont vous êtes coupables ! . . . Sortez siur-le-champ ! »» Marat leur répéta ce même ordre. Etait-ce de bonne foi? ''^ •'

Mais revenons à la nuit du 2 au 3.

** Après cette proposition (relative au nettoiement des

prisons), j'en fis une autre à mes collègues, reprend Sergent. Je leur exposai que les terribles événements dont Paris était en ce moment le théâtre allaient être connus de toute la France ; que des journaux , les uns mal informés , les autres malveillants , en porteraient la nouvelle dans les provinces et à l'étranger, de manière iHiut-être à calomnier les amis

de la Révolntion en les fusant regarder comme des bêtes féroces , et qu'il importait qa'one voix officielle se fit entendre an plus tôt. En conséquence , je proposai d'adresser aux municipalités des départements une proclamation où les massacres et leurs véritables causes seraient fidèlement relatés. Tous les commissaires approuvèrent cette motion. Quelques uns se mirent à rédiger, d'après mon discours , des projets de circulaire; j'en entendis la lecture; je recommandai, pour la rédaction définitive, noblesse, vérité, point d'exagération , et , conmie j'avais d'importantes occupations de police municipale ; que , de plus , je devais r^ler les comptes de la cérémonie fimèbre exécutée en l'honneur des citoyens morts le 10 août, je remontai travailler seul dans la chambre que je m'étais fait préparer à la mairie , et où je couchais dans les cas urgents. Je me mis au ht presque au jour pour prendre un peu de repos. Or, voici ce qui se passa au comité après mon départ ; je ne l'appris que par la révélation que m'en fit plus tard le secrétaire Gamerin. La circulaire , amendée , corrigée et signée des présents , allait être envoyée à la Commune , pour qu'elle la fît imprimer par le typographe de la municipalité , lorsque Marat fit une observation qui ne manquait pas de justesse. Il dit que cela entraînerait des longueurs; que la Commune voudrait sûrement examiner cet écrit, y demanderait peut-être quelques changements ; et quand serait-il remis à l'imprimeur de la ville? Afin d'éviter tout retard, Y Ami du peuple proposa de faire composer et tirerla circulaire par ses propres ouvriers, promettant de remettre, le soir même, à la poste le nombre d'exemplaires voulu pour les quatre-vingt-trois départements. La chose lui était d'autant plus facile, qu'à la suite du 10 août, il avait, avec l'aide de ses aifidés, enlevé de l'imprimerie nationale trois presses et les caractères qm les servaient ; acte de violence qu'avait , il faut bien

le dire, sanctionné la Commune. Le 3 au soir, en effet, Marat fit porter à Thôtel du ministre de la justice , ui était Danton , quatre-vingt-trois petits paquets sous bande, adressés aux directoires des départements. L'envoi fiit fait sous le sceau du ministre par l'intermédiaire de Fabre d'Eglantine et de Camille Desmoulins , tous deux amis de Danton , et qui remplissaient près de lui l'office de secrétaires.

" Quand je me rendis le lendemain au comité, on m'apprit que la circulaire était envoyée, mais on en chercha vainement un exemplaire pour me le donner. Peu m'importait ,

du reste ; il me suffisait de savoir que le but était rempli

Préoccupé par mes fonctions administratives et, en même temps, par mes devoirs d'électeur, je ne songeai plus à cette circulaire. — Je n'en entendis reparler que le jour où Vergniaud , incriininant Robespierre , la lut à la tribime de la Convention nationale (séance du 25 septembre 1792), conmie uji pièce accusatrice contre lui ou plutôt contre la Commune, dont il faisait partie. Elle contenait, à ma grande surprise, l'apologie des massacres, que l'on y recommandait même comme moyen de salut public Je

protestai aussitôt que je n'avais point signé cet écrit, quoique mon nom s'y trouvât apposé, et j'affirmai que je ne le connaissais que par la lecture qui venait d'en être faite. Les journaux du temps mentionnèrent ma déclaration , et publièrent aussi , comme pour lui donner plus de force, une lettre de Duplain et d'un autre administrateur, qui, bien qu'absents du comité dans la nuit du 2 au 3 , avaient été également portés comme signataires *^ »•

La réclamation spontanée de Sergent a été recueillie, en effet, par la plupart des journaux de l'époque , et quelques biographes , sans y attacher l'importance qu'elle mérite , ont eu , du moins , la conscience d'en parler. Le Moniteur

lui-même indique rinterruption ; je dis qu'il ne fait que l'indiquer, car il met dans la bouche de Sergent une dénégation articulée au même instant par Robespierre , comme le démontrent la suite du discours de Vergniaud et les comptes-rendus cx)mparés des autres feuilles publiques *^ . — Je signale aux historiens cette erreur de rédaction.

Que maintenant la circulaire eût été arrêtée par quelques membres du comité dans les termes de sa publication , ou , ce qui paraît plus certain, que Marat, dont un scrupule n'arrêtait pas la plume , en eût changé l'esprit avant de la mettre sous ses presses , toujours est-il que Sergent ne l'avait point signée. Il ne cessa de répudier la part qu'on l'accusait d'y avoir prise; en toute occasion, il renouvela hautement ses protestations premières ; et lorsque, en 1797, le Directoire ordonna des poursuites contre les auteurs et les provocateurs des massacres de septembre, il accourut du fond de la Suisse , oii il était alors , se mettre à la disposition de la justice française , pour faire constater juridiquement son innocence. Les archives du tribunal criminel de la Seine en portent le témoignage irrécusable : la lettre qu'il écrivit au président de ce tribunal prouve qu'il ne craignait rien pour sa conduite passée.

« Quand Duplain et moi, dit-il , nous reprochâmes à Marat l'abus qu'il avait fait de ^otre nom , il répondit en nous montrant, sur les registres du conseil, un arrêté réglementaire pris, en 1791, parPanis, Vignier, Perron et moi; cet arrêté portait que tout imprimé émanant de l'administration de la police serait publié sous le nom des quatre adminis- .trateurs, un seul d'entre eux eût-il signé à l'original. « — J'ai, ^ nous dit-il, suivi la règle établie par vous-mêmes »

Je ne pouvais disculper Sergent de la complicité qu'on lui a si souvent attribuée dans les septemhrisades sans m'étendre un peu sur ces déplorables événements. D'autres

détails qui le justifient d'y avoir participé viendront à leur place dans ce récit de sa vie tourmentée. Je dois dire cependant encore , avant de passer outre , que ce fut lui qui provoqua et reçut mission de rédiger l'adresse publiée par le conseil général de la Commune , à la suite des journées de septembre *« , et le conciliant esprit répandu dans cette proclamation s'accordait bien mal avec la circulaire terroriste du comité de surveillance. On ne concevrait pas que le rédacteur de l'une eût pu être le signataire de l'autre.

Le conseil général , dont la majorité tenait au parti girondin , suspendit le comité de surveillance , par un arrêté en date du 18 septembre , et Sergent dut résigner ses fonctions de magistrat de police , qui dépendaient de ce comité.

— Il les avait occupées durant plus de dix-huit mois.

— Avant de quitter l'administration , il eut le bonheur de faire retrouver le précieux diamant historique connu sous le nom du Régent , et qui avait été volé au Garde-Meuble , dans la nuit du 16 au 17 septembre , avec une foule d'autres objets d'ime valeur inestimable. Les circonstances qui lui permirent de rendre ce service à l'Etat sont assez curieuses pour que je les rapporte ici. — Vers la fin du mois d'août 1792, pendant ime de ses visites d'inspection à la Conciergerie, Sergent trouva au fond d'im cachot un homme condamné à mort comme fabricateur de faux assignats. En apprenant la qualité du personnage que l'on amenait devant lui , cet homme , dont la barbe était depuis longtemps restée inculte , se jeta aux pieds de Sergent , lui demandant comme une grâce suprême de permettre qu'il fiit rasé , le jour oii il serait conduit au supplice. C'était un ancien coiffeur nommé Lamiévette, que préoccupaient, ainsi qu'on le voit, les souvenirs de son premier état. Il ne voulait pas , disait-il , avoir l'air d'un scélérat de profession lorsqu'il irait à l'échafaud. Sergent lui accorda la faveur qu'il réclamait avec

tant d*instance , et s'éloigna sans plus songer à cet incident. — 11 était à son bureau , deux jours après le vol commis au Garde-Meuble , quand une vieille femme , une mulâtresse , vint lui dire mystérieusement qu'une personne par qui elle était envoyée offrait d'indiquer Tendroit où le Régent avait été déposé par les voleurs ; mais que cette personne , se trouvant sous le coup d'un jugement , voulait avoir l'assurance de n'être pas inquiétée en se présentant elle-même à la police. Sergent donna un sauf-conduit pour le révélateur, et, le soir même, guidé par c«lui-ci , il retrouva le précieux joyau caché derrière une poutre dans une maison de la Cité. Or, le révélateur eiî question n'était autre que Lamiévette , le condamné de la Conciergerie , qui avait par hasard échappé aux massacres , et prouvait sa reconnaissance à Sergent — du moins suivant son dire — en lui livrant un secret qu'il tenait d'anciens camarades de prison *®. Je ne sais si cet homme fut repris plus tard ou s'il disparut tout à fait ; mais la mulâtresse obtint , quelques années après , une récompense nationale pour avoir aidé à la découverte du riche diamant volé au Garde-Meuble.

L'administration de la police n'était pas encore enlevée à Sergent , que les électeurs de Paris confiaient à son patriotisme un plus glorieux mandat. Il avait brigué l'honneur de les représenter à la Convention nationale, et sa candidature avait , dès l'abord , réuni de nombreux suffrages. — Marat , dans ses placards , Robespierre , dans son journal et à la tribune des Jacobins , s'étaient vivement opposés à sa nomination ; ils le rangeaient au nombre des patriotes suspects , des révolutionnaires hypocrites, soit parce qu'il n'avait pas voulu s'inféoder à eux , soit que l'amitié qui le liait à Pétion , son compatriote, ne leur présageât en lui qu'un assez tiède auxiliaire. A l'assemblée électorale , ils le firent attaquer par un frère de Santerre avec un acharnement inexpli-

cable. — Combien de discordes fatales ne devaient pas amener les défiances de ces esprits ombrageux !

Mais Sergent avait donné trop de gages à la Révolution \yo\ir que son dévouement et sa sincérité pussent être mis en doute. Le peuple le connaissait depuis longtemps déjà : il l'avait vu, comme homme d'action, marcher dans ses rangs à la prise de la Bastille et à l'assaut des Tuileries ; en qualité d'artiste , organiser ses grandes fêtes commémoratives , et , à titre de magistrat , exécuter une foule de mesures qui exaltaient le patriotisme ou flattaient l'opinion, telles que le licenciement de la garde du roi et la proclamation du danger de la patrie ; — aussi les électeurs inscrivirent-ils son nom parmi les dix premiers sur la liste des vingt-quatre députés de Paris à la Convention. Et, dès le jour où il entra dans cette assemblée, Sergent, malgré l'opposition qu'il avait rencontrée chez Robespierre et quelques-uns de ses amis , alla s'asseoir avec eux au sommet de la Montagne; car, si son cœur trouvait des sympathies sur les bancs de la Gironde , sa raison lui disait qu'il fallait chercher plus haut l'esprit du patriotisme et le génie de la Révolution.

Énumérer tous les actes politiques auxquels il s'associa ou dont il prit l'initiative comme membre de la Convention nationale, ce serait écrire l'histoire même de cette immortelle assemblée , depuis son ouverture jusqu'à la dispersion des derniers débris de la Montagne. Je rappellerai seulement les plus importants de ces actes ou ceux que mon sujet m'oblige à faire connaître. — La troisième législature révolutionnaire s'inaugura, comme on sait, le 21 septembre , et proclama immédiatement l'aboUtion de la royauté

en France. Dès la Béanoe du 22 , à propos du renouvellement, par voie d'élection, de la magistrature judiciaire , Sergent prit la parole pour appuyer la demande d'extension illimitée du cercle des éligibles. « Quand il s'agit de déclarer des vérités gravées dans tous les coeurs , il n'est pas besoin, dit-il, de renvoyer la question à \m comité; or, il est vrai qu'on doit laisser le peuple choisir indistinctement tous ceux qu'il juge dignes de sa confiance. Si dans la République il existe des hommes de loi dont il se défie , pouvez-vous le forcer à les choisir ï ^ L'assemblée admit le principe , et ne renvoya au comité législatif que pour les moyens d'exécution. — Dans la même séance. Sergent émit le vœu qu'une statue colossale de la Liberté fut élevée au milieu du jardin des Tuileries. On érigea, peu de temps après , cette figure sur la place de la Révolution. L'artistelégislateur devait faire naturellement plus d'une proposition de ce genre: ainsi, l'année suivante, à l'occasion d'un rapport de Chénier sur l'instruction publique , il demanda l'érection d'un monument à la gloire de Jean-Jacques Rousseau, ce qui fut décrété sur-le-champ^®. Nommé, dès les premiers jours de la session législative , l'un des inspecteurs de la salle de la Convention et du palais des Tuileries, il rendit , à ce titre , de nombreux et utiles services : ce fiit lui qui fit placer la grande horloge de Lepaute au fronton du château , et qui ordonna les travaux d'embellissement exécutés dans le jardin par l'architecte Gisors; sous sa direction, de nouvelles entrées furent ouvertes, les quinconces replantés , les parterres entourés de grilles ;v le nombre des orangers s'augmenta de moitié et celui des statues presque du double. Sergent montra, pour la conservation de ces derniers et précieux ornements, la plus constante sollicitude : au nom du comité d'instruction publique, qui le compta longtemps parmi ses membres , il provoqua

des mesures répressives très-sévères contre quiconque mutilerait ou dégraderait les œuvres de sculpture exposées dans les jardins nationaux ^*. En plusieurs autres circonstances non moins importantes , il servit encore de son zèle et de sa parole les intérêts sacrés de Tart ; mais, pour le moment, je dois le suivre sur le terrain de la politique.

La Convention était réunie depuis quelques jours à peine, quand le représentant Kersaint se leva pour réclamer une * loi spéciale contre les provocateurs au meurtre. Sergent fiit du nombre des députés qui combattirent cette motion., et Ton en a fait un sujet de récrimination contre lui. Pourtant, aux yeux des esprits non prévenus , il n'avait pas tort, ce semble , d'en référer à la législation existante , et de dire qu'il ne dépendait que des tribimaux de l'appliquer. •* Un des plus grands caractères de la dignité nationale , observait-il, c'est de ne pas multiplier les lois ^^. Je ne rappellerai point les considérations de localité ; mais je dirai que ce qui doit faire cesser l'anarchie dont on se plaint , 6* est votre décret qui abolit la royauté ; c'est la loi par laquelle vous avez mis sous la sauvegarde de la nation les personnes et les propriétés ; c'est enfin le renouvellement des tribimaux. » Mais cela ne suffisait pas au royaliste Kersaint ; il invoquait contre les désordres du moment des mesures, si je puis dire , ultrà-légales , — armes funestes entre les mains de tous les partis, et dont la Convention ne ckvait que trop user plus tard.

Le 15 octobre, Sergent, de concert avec Manuel, fit* voter la suppression de la croix de Saint-Louis , et , le mois suivant , il se joignit à La Révellière-Lépeaux pour solliciter un décret promettant Tappui de la nation française à tous les peuples qui voudraient recouvrer leur liberté. — Vers le même temps, il fut nommé, avec David, Guyton-Morveau, Barrère et Dussaulx , membre de la commission conserva-

tricc des monuments des sciences et des arts, où l'appelaient ses connaissances spéciales et des antécédents qu*il n'allait pas démentir ^'. Un certain nombre d'électeurs de Paris , malgré son titre de représentant , qui lui interdisait toute fonction administrative , le choisirent aussi pour leur candidat, lorsqu'il s'agit d'élire un maire en remplacement de Pétion , qui avait résigné cette lourde charge ^* . Je rapporte le fait comme une preuve de la popularité que l'ancien magistrat de police s'était acquise , et du degré de confiance quHl inspirait. — Absorbé par les travaux intérieurs de trois comités différents , Sergent se fit rarement entendre à la Convention pendant les deux derniers mois de 1792. Il ne prit la parole que dans les débats relatifs à la mise en accusation de Louis XVI : une première fois , pour demander qu'on inventoriât les archives du Parlement , où , suivant Pétion et lui , devait se trouver une protestation de l'ex-roi contre tous les décrets qu'il avait sanctionnés ; et , plus tard , pour signaler des faits de corruption à la charge de ce prince et de ses ministres. Il indiquait assez par là quelle était sa conviction , et quel jugement sévère il se disposait à porter contre Louis. Dans le grand procès qui fixa le destin du monarque déchu , il vota , en effet , pour la mort, sans appel au peuple et sans sursis, — acte politique dont cinquante ans d'exil et de calomnies ne devaient point le faire repentir. Quand , du haut de la tribune , les . députés de Paris laissèrent tomber, comme un écho monotone, le mot suprême et terrible , voici dans quels termes Sergent s'exprima lui-même :

« J'ai déjà prononcé la mort contre les ennemis de ma patrie , contre ceux qui avaient pris les armes pour la combattre . J'ai fait plus : j'ai prononcé la même peine contre des êtres faibles qui n'avaient commis peut-être d'autre crime que celui de suivre à l'étranger leur époux ou leur père. Depuis

longtemps, j'étais convaincu des crimes de Louis. Un de mes collègues a dit qu'un roi mort , ce n'est pas un homme de moins ; je ne suis pas de son avis , et je pense que le supplice d'un roi ne peut qu'étonner l'univers. La tête d'un roi ne tombe qu'avec fracas , mais son supplice inspire une terreur salutaire. Après avoir balancé tous les dangers, il m'a été démontré dans ma conscience que la mort de Louis était la mesure d'où il en pouvait résulter le moins. Je vote donc pour la mort , et contre le chef, et contre ses compUces. »»

A quelque opinion qu'on appartienne , on doit convenir que ces paroles étaient d'un homme qui mesurait toute la portée de son action , et qui prononçait la peine la plus sévère, non par haine ou par vengeance, mais par une nécessité à lui démontrée , mais en croyant remplir un devoir. S'il se trompait, ce que la politique hésite à dire , c'était avec la majorité de ses collègues ^* , avec le peuple de Paris , et l'on peut ajouter sans crainte avec la moitié de la France.

Aussitôt après la mort du roi , des dissensions gravés éclatèrent dans le sein de la Convention. La lutte qui s'était engagée , dès les premières séances , entre les Girondins et les Montagnards, se ranima plus violente que jamais, et il fut aisé de voir qu'elle ne se terminerait que par l'anéantissement de l'un des deux partis. Chaque jour amenait un nouvel orage; on s'accusait, on se menaçait de part et d'autre avec un archameraent incroyable. Les Girondins , pour discréditer la cause de leurs adversaires , faisaient attaquer sans relâche, par le conseil général de la Commune, , les membres montagnards de l'ex-comité de surveillance. Ce comité , plusieurs fois mis en demeure de rendre ses , comptes , n'avait pu les apurer complètement ou du moins suivant la forme régulière , par suite de la perturbation que les événements du 10 août et des 2 et 3 septembre avaient jetée dans l'administration de la Commune. Il était questioji

/i2 de bris de scellés , de violations de dépots et de malversations dont on exagérait à dessein l'importance. De là , des plaintes continuelles contre les anciens commissaires , et en particulier contre Sergent et Panis , qui avaient le tort d'être venus siéger à la Montagne. Le temps n'était plus où la Convention entière applaudissait aux paroles de Tallien , s'écriant à propos du comité de surveillance : « C'est ici le cas de rendre justice à deux hommes qui ont bien mérité de la patrie , qui l'ont sauvée peut-être ! Je veux nommer Panis et Sergent (séance du 1*'^ octobre 1792). « Ces deux hommes étaient maintenant réduits à se défendre ^^ , Sergent, pour sa part, excitait des haines d'autant plus vives , qu'elles avaient leur principe dans des amitiés déçues. On lançait contre lui de ces calomnies que les partis ont la pudeur ou la tactique de ne pas confier à leurs organes sérieux , mais qu'ils laissent volontiers propager par les pamphlétaires à leur suite. Dans un Ubelle intitulé Histoire des hommes de proie ou les Crimes du comité de surveillance, un certain Roch Mercandier, ancien secrétaire de Camille Desmoulins, écrivait sous l'inspiration d'autres patrons :

« Panis et Sergent n'opéraient que rarement

avec leurs collègues du comité Le premier prétextait

des incommodités et des fatigues; il ne paraissait à la mairie que pour prendre une connaissance succincte de ce qui s'était passé en son absence , du nombre des personnes qui étaient arrêtées, et des dépôts arrivés ; il s'en retournait ensuite en rudoyant tous ceux qui se trouvaient sur son passage. — Sergent montrait un peu plus de vigilance et d'aptitude au travail , et il avait moins de rudesse dans ses manières. Il passait en revue, avec une exactitude et un scrupule remarquables , les bijoux , montres , chaînes de montres, bagues, or et argent, assignats, généralement tous les objets qui peuvent flatter l'œil curieux d'un homme

de goût , d'un véritable amateur. A la vue d'objets si se* duisants , il était difficile à un homme ami des belles choses de tenir longtemps à cette rude épreuve. Aussi ne tarda^ t-il point à donner un exemple de la fragilité humaine : à l'exemple de notre premier père , qui , entraîné par la gourmandise , se perdit en portant une main furace sur le fruit défendu , Sergent se perdit par \m autre larcin : il se fit présent de deux montres d'or ornées de leurs chaînes , et

d'une agate du plus grand prix >«

Le factum de Mercandier , que je trouve en remontant aux sources des bruits calomnieux répandus contre Sergent, lui reprochait ensuite d'avoir favorisé l'évasion du prince de Poix. Cette seconde accusation pouvait être grave en^ 1793; mais, aujourd'hui, je n'ai heureusement à m'occuper que de la première. Le journal de Prudhomme liû avait donné quelque apparence de réalité , en publiant ce compte rendu perfide d'ime séance de la Commune : « Le rapporteur a déclaré que , dans le nombre des objets précieux qui se trouvent manquer, tels que bijoux, argenterie , louis , etc., on comptait trois montres d'or, \me agate montée en bague et autres bijoux, lesquels effets, a dit le rapporteur, sont entre les mains de Sergent , député de Paris à la Convention ; et, alors présent. Sergent est convenu du fait, à l'exception d'une montre qu'il a dit ne pas avoir, et a déclaré que son intention était de payer les effets au prix auquel ils auraient été portés. Ce disant, on a remarqué qu'il avait au doigt Tagate réclamée ^^. « Les consciencieux auteurs de rHùtoire parlementaire déclarent n'avoir trouvé, dans les procès- verbaux de la Commune , aucun détail sur le rapport dont parle Prudhomme , ni sur la discussion qui le suivit. C'est une lacune regrettable sans doute; cependant on va voir que l'incident relatif à la fameuse agate avait en lui-même Qssez peu d'importance pour qu'on négligeât de le men^ tionner au procès-verbal.

kk

Je rétablis les faits.

Au mois de septembre 1792, la caisse municipale se trouvait à peu près vide, et le comité de surveillance, privé de sa subvention , n'avait pas même de quoi suffire à ses dépenses journalières. Plusieurs fois, les administrateurs de la police , qui ne recevaient pour tout traitement qu'une indemnité de 4,000 livres , avaient été obligés de solder de leur bourse les fiacres qui amenaient des prisonniers à la mairie ; les agents du service de sûreté ne touchaient que la moitié de leurs appointements , et tous les autres employés n'avaient pas été payés depuis trois mois. Pour se créer quelques ressources et pouvoir subvenir aux besoins du ^moment, le comité prit ime mesure sans doute irrégulière, mais qu excusait au moins l'urgence : il arrêta, de sa propre autorité, que tous les objets d'or ou d'argent, tous les bijoux provenant de la dépouille des victimes de septembre , et qui avaient été déposés à la Commune sans désignation de propriétaires , seraient vendus au profit de la caisse administrative. En conséquence, on fit venir un horloger du quai des Orfèvres et un bijoutier de la place Dauphine , lesquels , après avoir prêté serment devant le comité, procédèrent à l'estimation des objets destinés à. la vente. — Quand Sergent eût eu quelque part dans cette décision , qui allait contre, le droit du conseil général , il m'en coûterait peu de l'avouer ; mais enfin , pour être vrai , je dois dire qu'il y fut étranger. Depuis les journées de septembre , il se tenait complètement en dehors du comité : sa signature est absente , à partir de cette époque , au bas de tous les actes publiés par ses collègues. — Il apprit cependant la vente qui s'opérait , et , comme il avait remarqué , parmi les bijoux déposés entre les mains du caissier, une bague dont le chaton portait une tête de Bacchus en agate de deux couleurs , il usa du bénéfice commun en Tachetant

au prix de 90 livres, fixé parles estimateurs. Ce camée ne devait pas être sans mérite , puisqu'il avait flatté le goût d'un homme expert en matière de gravure ; mais , loin que ce fiit , comme on l'a dit , un ouvrage grec ou romain , une pierre antique précieuse, c'était l'œuvre d'un artiste français nommé Marchand, et vivant alors à Londres. Dans tous les cas, la vente était à peine terminée, que le conseil général de la Commune la déclara illégale , arbitraire , et , cassant l'arrêté du comité de surveillance, ordonna la restitution immédiate des objets dont on avait indûment ^ disposé. Sergent se hâta d'obéir à cet ordre : il remit à la commission municipale la bague qu'il avait achetée pubUquement , et le caissier Fauchet lui rendit les 90 livres qui en avaient été le prix. — Les journaux girondins et les pamphlets royalistes ne le surnommèrent pas moins , à cette occasion, Sergent- Agate. — C'était, dans le principe, un sobriquet plaisant; l'esprit de parti en sut faire bientôt une note d'infamie , et , depuis un demi-siècle , tous les historiens l'ont enregistrée sans contrôle ! Mais la vérité ne doit pas , pour cela , perdre ses droits : ils sont heureusement de ceux que le temps ne peut prescrire. C'est l'idée rassurante qui m'a fait entreprendre cet écrit, et qui m'encourage à le poursuivre jusqu'au bout.

Bien moins préoccupé du soin de se défendre qu'attentif à scr\ir la chose publique, et doué, d'ailleurs, de ce stoïcisme que donne une foi robuste , Sergent ne répondait que par des actes aux attaques dirigées contre lui. Dès le mois d'octobre, il avait été, ainsi qu'on l'a vu, ac^oint à la commission conservatrice des monuments des arts; et

certes , on en conviendra , c'est surtout de cette commission qu'il eût dû être éloigné , si le moindre doute fut resté dans les esprits sur l'affaire de Tagate, et si l'interprétation que lu^ donnaient quelques écrivains n'eût pas été alors considérée par tout le monde comme une maligne invention de joumaliste^B. Sergent, du reste, justifiait en tous points la confiance de ses collègues : nul , plus que lui, ne réclamait de garanties pour la conservation du riche dépôt que la dépouille des châteaux et des ^lises avait mis entre les mains du comité des arts ; et , lorsque la Convention décida que les objets composant ce dépôt seraient vendus au profit de la République , il présenta l'amendement que voici :

** Je demande , par article additionnel à ce décret , que les objets relatifs aux sciences et aux arts, comme livres, tableaux , statues , gravures , vases , etc. , soient vendus en commun dans une seule et unique exposition. Il en résultera beaucoup d'avantages pour la nation. Jetais citer un exemple. L'estampe connue sous le nom du Général Wolf est un ouvrage précieux et qui se vend de dix à douze louis. Eh bien, si on la vendait séparément, avec des meubles d'un autre genre , elle se donnerait peut-être pour dix ou douze livres ; au lieu qu'en rassemblant ces objets, les amateurs seront attirés à la vente par l'annonce ^ par l'exposition , par le catalogue , et , en y enchérissant , des objets même médiocres seront vendus d'une manière utile pour la République. J'en avais parlé au ministre de l'intérieur, qui a senti la force de mes raisons ^^. »» — Plus tard, il fit rendre deux autres décrets tendants à ce qu'aucune fraude ne pût être commise dans la manutention des matières d'or et d'argent qui affluaient au comité d'inspection et à l'Hôtel des Monnaies , soit comme offrandes patriotiques, soit par suite de confiscations ou de saisies ^^.

On me pardonnera si je relève des détails peut-être mi--

nutieux ; mais ceux-là ont ici leur importance relative , et je ne devais pas les négliger. La calomnie a seule le privilège d'être brève :. pour s'établir, elle n*a besoin que d'un mot , et il faut des pages pour la combattre.

Quand il fut question de traduire devant le tribunal criminel extraordinaire les auteurs et les complices de la capitulation de Verdun (séance du 9 février 1793), la plupart des conventionnels, n'écoutant que leur indignation et voulant donner un grand exemple , demandèrent que l'on mît en cause , avec les autorités administratives , dont cette capitulation était l'œuvre, le conseil défensif de la place, qui n'avait fait que la subir. Sergent se récria contre cette demande impitoyable. Pour prouver que les officiers qui avaient eu le courage de survivre à Beaurepaire n'étaient point des traîtres , il montra le jeune commandant du bataillon d'Eure-et-Loir, Marceau, protestant par des larmes héroïques contre l'acte de soumission que son âge le forçait de porter lui-même au roi de Prusse ; — et il parvint ainsi à faire mettre hors de cause les membres du conseil défensif. Une mesure politique à laquelle il ne s'associa qu'avec peine , s'il faut en juger d'après ses mémoires , c'est le coup d'État du 31 mai. Il avait , comme je l'ai dit , d'anciens amis parmi les Girondins , et cette raison fait comprendre ses regrets , qui paraissent s'appliquer plutôt au caractère des hommes qu'à la cause qu'ils défendaient. Peut-être aussi que, loin des événements, le vieux conventionnel sentit moins la nécessité du terrible sacrifice fait à ses convictions , ou qu'en se voyant lui-même frappé d'ostracisme , il fit un triste retour sur le passé , et se demanda si le 31 mai n'avait pas eu tort d'ouvrir l'ère si longue des proscriptions...

Cependant , au milieu des luttes qui la décimaient , la Convention , avec une admirable constance , ix)ursuivait soa

œuvre de rénovation sociale. Dans le silence des comités s'élaboraient des projets de loi sans nombre qui touchaient à toutes les institutions , qui régénéraient les anciennes ou en organisaient de nouvelles. Ainsi fiit créé le Musée national de peinture et de sculpture , à la fondation duquel Sergent eut la gloire d'attacher son nom. — En 1773, un artiste avait proposé déjà de transporter dans la galerie du Louvre des tableaux et des statues qui se trouvaient enfouis dans les salles basses et dans les greniers du palais ; ce projet, accueilli avec faveur par le gouvernement de Louis XV, était néanmoins resté à l'état de projet. L'Assepiblée législative , à son tour, avait, par un décret en date du 19 septembre 1792, ordonné que les tableaux et tous les autres monuments des arts fiissent réunis et transférés au Louvre ; mais ce décret, rendu , pour ainsi dire , in extremis , n'avait pu être exécuté sous l'empire de cette législature ; — il appartenait à la Convention ou plutôt à son comité des arts d'organiser enfin le Muséum français. Sergent , pour sa part , y contribua puissamment ; il fut , avec David , le véritable créateur de l'établissement nouveau , et , le 25 juillet 1793 , il en demanda l'ouverture en ces termes :

" Citoyens , quatre-vingt-six toises seulement de la galerie du Louvre sont garnies ; et , au dire des artistes , elle surpasse déjà les plus belles galeries de l'Europe (on y comptait, suivant Dulaure, 537 tableaux de grands maîtres). Votre commission des monuments vous propose d'ordonner au pouvoir exécutif de la faire préparer pour être ouverte au 10 août. Il vous propose, en outre, de faire transporter dans ce muséum les tableaux et statues qui se trouvent à Fontainebleau , au ci-devant palais du Luxembourg , et tous ceux que l'on prodiguait aux courtisans et aux courtisanes , et que ces femmes impures transmettaient à leur postérité, quoiqu'ils fussent des propriétés nationales

h9 inaliénables comme toutes les autres. Du nombre de ces monuments est un chef-d'œuvre que Paul-Émile avait fait porter devant lui , lorsque les Romains lui décernèrent les honneurs du triomphe , etc. "

A la suite de ce discours , il lut un projet de décret que l'assemblée renvoya à l'examen du comité d'instruction publique , et qui fut adopté deux jours après '* , c'est-àdire le 27 juillet, date à laquelle on fixe habituellement la création de notre Musée national. — Sergent peut également revendiquer une large part dans la fondation du Conservatoire de musique — dont toutefois l'idée première appartient à Chénier — et dans les autres mesures provoquées par le comité des arts et des sciences ; car il se livrait avec une ardeur spéciale aux travaux de ce comité , qui répondaient à ses goûts les plus chers.

En le suivant à la tribune de la Convention pendant les six derniers mois de 1793, on le voit successivement, soit en son nom personnel, soit au nom des comités dont il faisait partie , réclamer la loi sur la propriété littéraire ; défendre le ministre Bouchotte , l'imprimeur Beaudouin , le général Rossignol ; soutenir le projet de calendrier nouveau ; signaler différentes pièces à l'appui des faits illégaux reprochés à Latour-du-Pin '^ ; dénoncer des abus dans la fixation du maximum; flétrir le cjmisme antireligieux du curé démissionnaire Parens ; solliciter des garanties pour la sûreté des archives déposées au Palais- National; demander des modifications dans le régime ou dans le personnel des comités d'instruction publique et d'inspection; donner, enfin, à son activité un but coti^ stamment louable et utile , — jusqu'au jour où il reçiâ mission de visiter les départements voisins de Paris , afin • y recueillir les monuments des arts qui seraient dignes de

Ce fut pour remplir cette mission et grossir sa récolte de

che&-d*œuvre que Sergent se rendit dans sa ville natale ,

d'où il était parti , si exempt d* ambition politique , dix années

auparavant. Il y arriva le 23 frimaire an II (13 décembre

1793) , accompagné de son collègue Périer. Ses concitoyens

Taccueillirent avec Venthousiasme qu inspirait alors le titre

prestigieux de représentant du peuple. Il reçut du conseil

général d'Eure-et-Loir l'invitation d'assister à ses séances ;

et, la première fois qu'il s'y présenta, il eut le bonheur

d'annoncer aux conseillers la nouvelle — qui les intéressait

à tant d'égards — de la victoire remportée au Mans , par le

général Marceau, sur la grande armée vendéenne. Le jeune

commandant en chef s'était empressé de faire part de ses

succès au député de Paris , car il possédait dans cet ami de

sa sœur aînée un protecteur dévoué . En effet, Sergent avait vu

Marceau grandir sous le toit du procureur Champion ; plus

tard , il l'avait aidé de son expérience, puis de son crédit;

enfin , il l'avait , à deux reprises , soustrait aux chances d'un

jugement criminel : d'abord à l'époque de la reddition de

Verdun , ensuite lors de l'arrestation des officiers de la l^on

Germanique. Devant le conseil général d'Eure-et-Loir, il

sollicita pour le vainqueur du Mans une lettre de féUdtations

qui consola ce jeune guerrier des amertumes dont l'abreuvait

la jalousie de son rival Turreau ''.

La commune de Chartres, suivant les idées dujour, venait de transformer la basiUque chrétienne de cette ville en un temple de la Raison, et l'inauguration du nouveau culte avait été fixée au prochain décadi. Sergent, depuis longtemps expert à régler les cérémonies nationales , proposa au cons^ du département des dispositions qui devaient donner à cette fête un caractère de majesté fait pour éveiller dans les âmes , sinon les sentiments religieux, au moins l'enthousiasme patriotique que réclamaient les dangers du moment. Ce

projet reçut l'approbation unanime du conseil , et son auteur lut chargé de conduire la marche du cortège , le jour où la raison humaine irait elle-même inaugurer son culte. — C'était Tépoque de l'exagération. — Les innombrables images de saints, de patriarches et de rois qui ornent lés murailles et les vitraux de la magnifique cathédrale dont Fulbert jeta les fondements , choquèrent les yeux de certains patriotes fanatiques , qui n*y voyaient que des idoles de la superstition , et l'on agita sérieusement à la commune la question de savoir si l'on ne détruirait pas ces chefsd'œuvre de la plastique ancienne. Heureusement , le conseil général eut l'idée de remettre à Sergent l'examen de cette question. L'intelligent artiste s'éleva courageusement contre les vandales qui osaient demander la mutilation d'un de nos plus précieux monuments nationaux. H voulait seulement que l'on dégageât le pourtour intérieur du sanctuaire de la couche de maçonnerie et des maladroites appliqxies dont le chapitre l'avait fait couvrir après la démolition du jubé en 1763. Les conclusions de son rapport furent adoptées par le conseil , et les sculptures du glorieux édifice échappèrent au marteau des démolisseurs '*. L'envoyé de la Convention , dont la présence à Chartres était si opportune , avait empêché déjà qu'on ne détruisit l'orgue établi dans la nef principale , et que les exagérés condamnaient comme un instrument beaucoup trop catholique **.

Avant de quitter son pays natal, Sergent eut la faiblesse de céder à une mode que l'esprit du temps avait inventée dans sa négation absolue du passé. Il renonça, devant l'autorité communale, aux prénoms d'Antoine-François, qu'il avait reçus lors de sa naissance , et adopta pour l'avoir celui d'Androphile (Ami des /lommes). Toutefois il parait ne l'avoir jamais revendiqué , et les actes de l'état civil de la paroisse Saint-Martin en ont seuls gardé la trace. — Six

mois après, M"' Champion sacrifia elle-même à cette mode puérile , mais à laquelle pourtant elle devait rester fidèle. Par un arrêté de la commime de Chartres en date du 25 prairial anll/elle fiitautoriséeà prendre le nom d'Étnira, anagramme de celui de Marie , qu'elle déclarait quitter. Quelques semaines plus tard , eUe put y joindre l^^alement le nom qu'illustrait son frère sur les champs de bataille, car le divorce, qu elle sollicitait depuis dix-huit mois, fut prononcé entre elle et M. Champion, son mari.

De retour à la Convention dans les premiers jours de nivôse , Sergent y fit la proposition de décerner les honneurs civiques au député Pierre Bayle , qui s'était donné la mort , à Toulon , en tombant aux mains des Anglais ; il demanda ensuite , au sujet d'ime adresse analogue , que Ton poursuivît les auteurs des meurtres commis , en 1791 , à la Chapelle-Franciade , autrement dite la Chapelle-Saint- Denis ; et , à partir de cette époque jusqu'aux approches de thermidor, il se voua exclusivement aux travaux des commissions organisatrices dont il était membre. — Il n'eut point à se prononcer lors des événements qui amenèrent la chute de Robespierre. — Averti quelques jours auparavant , par son collègue Courtois , qu'il se trouvait porté sur une nouvelle liste de proscription que méditait le comité de salut public , il était allé chercher un refiige dans une campagne aux environs de Paris. Les fragments publiés des mémoires de Courtois prouvent l'exactitude du fait ; mais Sergent, dans les notes qne j'ai sous les yeux, accuse à tort Robespierre d'avoir lui-même rédigé cette liste : on sait que, lorsque arriva le 9 thermidor, le célèbre tribun, dont la Terreur avait dépassé l'attente, se tenait éloigné, depuis plus de quinze jours , du comité de salut public et de la Convention. Aveuglé sur ce point comme tant d'autres de ses collègues , et confiant dans les résultats de la révolution

thermidorienne , Sergent , s'il n'en fut pas Tun des acteurs , l'approuva du moins dans son ame. 11 reparut à la Montagne, privée de son sommet redoutable , mais qu'il n'en croyait alors que mieux assise. — La réaction n'allait pas tarder à lui ouvrir les yeux.

La pTemière fois qu'il reprit la parole , ce fut pour proposer un amendement à la loi qui instituait les Ecoles normales. Un article du projet en discussion fixait à quatre mois la durée des études ; c'était un terme évidemment trop court , et Sergent fit à ce sujet les observaticwis suivantes :

" Si les hommes que le comité a désignés in petto pour professer dans ces écoles ne sont pas des charlatans ou des insensés , ils ne pourront jamais , en quatre mois , atteindre le but de l'établissement. Comment voulez-vous que des jeunes gens qui, d'abord, auront à se défaire de vieux préjugés , de vieilles habitudes , soient , en si peu de temps , capables d'aller ensuite former de nouveaux instructeurs % Il ne s'agit pas de faire naître des fruits en serre-chaude ; mais il faut former des hommes instruits et dignes d'instruire leurs concitoyens. Je vois dans le projet du comité le dessin d'un beau tableau ; mais ce n'est qu'une ébauche. Craignons, en ne faisant que des croquis sur l'éducation publique, que la génération suivante ne soit en droit de nous faire des reproches. Point de petits calculs sur cet important objet. Le terme de quatre mois est trop court, et absolument insuffisant. Il ne s'agit point ici, comme ix)ur le salpêtre , de travailler à la mécanique : il s'agit de former le cœur, et il faut du temps ; l'inten-, tion ne suffit pas. On ne fait point en quatre mois des moralistes, des physiciens, des géomètres. Je demande

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L'a^itatkffi qd régrj^ daz3S Paris a^ commenccmeiit de 17r:l5 autTiiisa ks ncoveazs ocûtés du goavememeiit à présenter une Icâ dite de grande police qsi devait garantir i'iriviolabuité de la représentatioQ nationale, et aâsural'action du pouvoir exécutif. CTétaît tout sini|^emeiit une autre loi martiale. Sergent s'opposa, du moins, à ce qu'on la votât sans discussion , et monta plusieurs {cas à la tribune pour en an.ender les principaux articles ^. — Le lendemain, il fit un acte de courage qui le condamna , dès lors , dans la pensée des réactionnaires : il défendit, avec Camot, les membres des anciens comités mis en accusation par rassemblée ; — ou plutôt il demanda qu'on punît les anteors de placards incendiaires afEchés sur les portes même de la Convention , et qui menaçaient de mort quiconque oserait prendre la défense des prévenus. *♦ Certes, dit-il en terminant son discours , je respecte la liberté de la presse ; mais , citoyens, rappelez-vous que, lorsque vous jugeâtes Capet, vous sentîtes la nécessité de n'être influencés ni par les journaux, ni par aucun placard. Pourquoi, aujourd'hui qu'il s'agit de juger trois de vos collègues , ne suivriez-vous pas la mêinfî marche? L'opinion publique se manifeste, me dira-t-on ; mais , citoyens , n'oubliez pas ce principe étemel de justice et d'humanité, (ju'un prévenu est présumé inno-

cent jusqu'à ce qu un jugement légal Tait déclaré coupable '^ " Cette idée n'était pas inspirée à Sergent

par le besoin du moment ; car il Tavait développée , dès

1 792 , dans son rapport au Département sur le régime des prisons ; la faction thermidorienne ne devait pas moins lui en garder rancune. Elle avait à lui reprocher déjà d'avoir, quelques jours auparavant, soutenu Lecointre (de Versailles) , qui voulait qu'on mît en activité la constitution de

1793, et de lui avoir lait maintenir la parole en adressant cette mercuriale à ses interrupteurs : « Rappelez-vous qu'un homme envoyé ici peut se tromper avec des intentions pures, sans être, pour cela, coupable. Il faut toujours écouter avant que de condamner. J'ai teouvé aussi que Lecointre avait abusé de la parole; mais je n'ai pas dit, pour cela, que son discours fat un pot-pourri. Citoyens, voulez-vous vous faire respecter, respectez-vous vousmêmes. Il ne faut jamais apostropher un de vos collègues par ces mots de scélérat , de coquin. Nous sommes tous ici pour le même but : le bonheur du peuple. Ne nous prêtons aucune mauvaise intention , et agissons de concert pour le bien général '» »♦ Mais les appels à la conco rde ne trouvaient guère d'écho dans l'assemblée impatiente; la majorité n'attendait qu'une occasion pour frapper un nouveau coup sur la Montagne ; les événements du 12 germinal vinrent, au moins, lui fournir un prétexte.

On sait que Paris était alors en proie à une affreuse disette , et que des masses de peuple , composées , pour la majeure partie, de femmes et d'enfants, se présentèrent tout à coup à la Convention , en demandant du pain et la constitution de 1793. — Le soir de ce même jour, quand la séance, interrompue durant cinq heures, put être enfin reprise, Sergent, par un amendement au décret qui fut rendu sur les subsistances , fit adopter des mesures propres

à favoriser l'arrivage des grains , qu'on arrêtait au passage dans les départements. Mais il ne craignit pas de combattre les propositions qui poussaient l'assemblée vers les coups d'Etat. Aux accusations dirigées contre certains membres

de la minorité , il répondit malgré les murmures : •* J'ai

pensé et je pense encore que cette journée a été pour la Convention nationale ce que fut pour le roi celle du 20 juin ; j'ai pensé que , sous prétexte de la disette des subsistances , on avait essayé la dissolution de la représentation'nationale. Je n'ai pas cru que la masse entière des citoyens qui se sont portés ici ait eu cette intention; car ce n'a pas été aujourd'hui l'insurrection des hommes, mais celle des bambins. J'ai entendu des enfants de quatorze ans répéter des phrases qu'ils ne concevaient pas ; je les ai entendus parler de l'avilissement des assignats; je vous dememde ce

qu'ils peuvent y concevoir »» En finissant , il ajouta :

« Ce n'est pas dans la Convention qu'il faut chercher les auteurs de ces troubles; ils sont hors de son sein. C'est cette minorité de la noblesse dans l'Assemblée constituante , cette minorité , si habile dans l'art de l'insurrection , qui avait combiné avec Lafayette le massacre du Champ-de- Mars ; c'est c^tte portion de l'Asseînblée législative qui a fui lorsque le trône s'est écroulé ; c'est le comité secret des

Feuillants Sieyës peut vous dire qu'il connaît comme

moi les auteurs de ces insurrections Il faut prendre des

mesures fortes ; mais il ne faut rien précipiter , pour ne pas être obligés de revenir sur nos pas. » La majorité, pressée d'agir au contraire, vota, séance tenante, l'arrestation de huit députés, et celle de neuf autres dans la séance du 16. Sergent , épargné sans doute à regret , comprit que lutter ouvertement contre la réaction était désormais inutile ; et . comme à des époques précédentes , il se confina dans l'intérieur des comités, auxquels les débats politiques de l'as-

semblée laissaient alors beaucoup , si ce n'est trop à faire ^^. Cependant il reparut à la tribune lorsqu'il fut question de démonétiser les assignats à l'effigie royale , et il demanda que tous ceux qui représentaient moins de vingt-cinq livres conservassent leur valeur numérique , en raison de ce qu'ils étaient répandus surtout dans la classe la moins aisée du peuple. — Cette exception ne fut pas admise : le peuple n'avait déjà plus droit aux privilèges.

Trois jours après , les scènes de germinal se renouvelèrent , mais avec des apparences plus menaçantes et plus terribles. Les faubouriens , affamés , envahirent encore une fois la Convention ; le député Féraud , en voulant les arrêter aux portes de la salle , tomba mortellement blessé ; depuis ime heure jusqu'à minuit, la foule resta maîtresse du lieu des séances, et, mêlée aux représentants qui n'avaient pas quitté leurs sièges, décréta elle-même les mesures qu'elle était venue réclamer en armes. Pourtantl'insurrection fut vaincue, et la majorité conventionnelle sortit de ce danger plus forte que jamais. Elle en sortit aussi plus irritée, et les proscriptions recommencèrent. Chaque jour en amenant de nouvelles , le tour de Sergent devait à la fin venir — quoiqu'il eut hautement déploré la mort de son collègue Féraud *^. On lui laissa encore le temps de faire rendre un décret ordonnant la démolition de toutes les échoppes qui déshonoraient lejardin des Tuileries *' ; et, le 13 prairial (1" juin), sur le rapport de Durand-Maillane , on lança contre lui un décret d'arrestation. Le prétexte était qu'un vétéran de garde à la barre, dans la journée du l''', l'avait entendu dire, au moment de l'invasion de la multitude : « Voilà le peuple que j'aime ; on n'y voit pas de muscadins ! « Il est vrai que le rapporteur, pour corrolx)rer cette accusation, rappelait la circulaire du comité de surveillance et le prétendu vol de l'agate ^-. La commission dont Duraud-Maillane était l'or-

gane , procédait avec tant de bonne foi , qu'elle ne mentionnait même pas une lettre justificative que Sergent lui avait écrite; lettre qui a été retrouvée depuis, et imprimée par M. Charles Maurice , dans ses Récoltes , à titre de document inédit sur les journées de prairial. — L'ami de Pams pouvait répéter le mot si tristement vrai de celui-ci : « J'ai été un citron dont on a exprimé le jus , et qu'ensuite on a rejeté ! "

Toutefois Sergent sut échapper à l'arrêt de la Convention. Il quitta secrètement Paris , et ne tarda pas à être rejoint par Émira; car ce fut alors , comme je l'ai dit, que , pour avoir le droit de partager son exil , cette femme généreuse consentit à l'épouser. L'espoir de consoler une infortune imméritée fit taire les scrupules qui l'avaient empêchée jusque-là de contracter un second mariage, et qu'avait toujours respectés l'homme qui l'aimait depuis plus de trente ans *'. — Tous deux gagnèrent la Suisse, en voyageant sous des noms supposés , et la plupart du temps à pied. Ils parcoururent d'abord quelques cantons sans pouvoir s'y créer de ressources, puis allèrent s'établir à Bâle, où les conduisaient des espérances qui ne furent point trompées. Sergent trouva l'ambassadeur Barthélémy — neveu de l'auteur HAnacharsis, dont il avait été l'ami et le protecteur — prêt à payer la dette de son illustre parent ; et un émigré français , M. Rulhières , lui offrit un asile dans sa propre famille. M. Rulhières était le fils d'un royaliste qui avait péri lors des massacres de septembre ; mais il savait que l'ancien administrateur de police avait tout fait pour prévenir ce malheur, et il saisissait l'occasion de lui en montrer sa reconnaissance. — Ainsi l'homme que l'on proscrivait comtne complice des septembriseurs était accueilli par ceux-là même qui portaient le deuil des victimes de septembre !

Le décret d'amnistie que rendit la Convention en abdi-

quant ses pouvoirs (le 4 brumaire an IV), rouvrit à Sergent

les portes de la France ; mais les amitiés qu'il s'était faites à Bâle lui laissaient déjà moins regretter la patrie. Il profita cependant du bénéfice de ce décret pour se rendre , avec Emira, auprès du général Marceau, qui commandait à Coblentz. — C'était l'époque où Tarmée de Sambre-et- Meuse opérait sa prenoière retraite. — Dans une excursion qu'il fit sur la rive droite du Rhin , Sergent tomba un jour au pouvoir des Autrichiens, et fut conduit comme prisonnier à leurs avant-postes ; mais , dès qu'ils apprirent les liens qui l'unissaient à Marceau , les soldats de Clairfayt se hâtèrent de le mettre en liberté... Dix mois après, le beau-frère du héros revint une seconde fois de Bâle à Coblentz, et ce fut pour lire sur une tombe le nom glorieux qui l'avait protégé !

En 1797 , Sergent quitta la ville hospitalière où il avait

demeuré deux ans. J'ai dit plus haut les louables motifs qui

décidèrent son retour à Paris : il voulait appeler sur sa

conduite dans les journées de septembre les investigations de

la justice directoriale. Emira , de son côté , avait à soutenir

un procès contre plusieurs membres de sa famille, qui

tendaient à faire casser, en ce qui la concernait , le testament

du général Marceau ; prétention inique , et que les tribunaux

'repoussèrent ^\ Depuis quelque temps déjà, l'ex-conven-

tionnel s'était modestement remis à sa table de gravure,

lorsque le ministre delà guerre, Bemadotte, le nomma

commissaire du gouvernement près la régie des hôpitaux

militaires. Lui confier un pareil emploi, n'était-ce pas donner

un démenti , pour ainsi dire , officiel aux accusations dont

il avait été l'objet? Quelles fonctions exigeaient plus de

probité, plus d'humanité? — Pendant quatre ans il rempU

pc ipT-»irQ (\e> en r^harge avcc un zèle que rien ne ^'^'--

if" T>' r /"^ntjorv'^r loPÇ''^'*"ir ^- ••-

obtenir même un emploi supérieur, aspirer aux titres et aux dignités, s'il eût voulu, comme tant d'autres, faire le sacrifice de ses con\'ictions et encenser l'idole du jour ; mais il ne savait pas pactiser avec sa conscience ni garder la prudente réserve de l'égoïsme ; les aspirations du premier consul vers la dictature suprême révoltaient son coeur républicain , il ne s'en cachait pas ; et l'attentat du 2 nivôse an X fournit à Bonaparte l'occasion de se débarrasser de lui. Il fut brusquement enlevé de son domicile , et jeté à la Force , par mesiLre de sûreté générale. Quelques jours après, on lui fit savoir qu'il ne sortirait de prison qu'avec un ordre d'exil. Emira courut au ministère de la police; Fouché la renvoya au général commandant la garde consulaire , qui avait fait opérer l'arrestation : — C'était Davoust , l'ancien sous-lieutenant au régiment de Royal-Champagne. Aux instances d'Émira , le courtisan du futur empereur répondit sèchement qu'il ne pouvait rien. " Mon mari, lui dit-elle, ne montra pas tant de froideur, quand il s'agit de vous tirer de la citadelle d'Arras. — Madame, nous marchions alors sur la même ligne. — Général , reprit-elle, M. Sergent est resté sur la ligne de l'honneur ! " Ce qui rendait la conduite de Davoust plus inqualifiable encore, c'est qu'il avait été l'ami de Marceau, et qu'il avait même voulu lui faii^ . épouser sa sœur. -^^^

Dans les premiers jours de 1803 , Sergent reçut donc l'ordre de quitter de nouveau Paris et la France. 11 se mit en route accompagné d'Emira , qui emmenait \m de ses neveux, âgé de quatre ans et demi, qu'elle avait adopté pour l'arracher à la misère. Suivant l'itinéraire qui lui était tracé, r ex-conventionnel se dirigea vers l'Italie ; — c'était un refuge d'où Émira et lui ne devaient plus sortir.

A dater de cette époque, la vie de Sergent cesse d'appartenir à l'histoire : ce n'est plus qu'une longue et courageuse lutte contre l'adversité, souvent même contre la détresse ; et , quoique cette dernière partie de la carrière du vieux républicain n'en soit pas la moins honorable ni la moins digne d'être étudiéeje me bornerai, pour ne pas trop allonger cet écrit, à en rapporter les principaux incidents.

Les exilés se rendirent tout droit à Milan , où les avaient précédés quelques recommandations. Emira , depuis longtemps familiarisée avec la langue italienne , entreprit l'éducation de jeunes filles milanaises ; et Sergent , qui sortait pauvre de tous les emplois qu'il avait occupés , dut encore une fois reprendre son burin. Il commença la publication d'un grand ouvrage intitulé : Tableaux de V Univers et des Connaissances humaines, lequel devait contenir 300 planches gravées en couleur , suivant la mode du temps , et qui eussent été accompagnées d'un texte explicatif en cinq langues différentes; mais, soit que la spéculation fût mauvaise, soit que l'auteur n'eût pas les moyens de la poursuivre, il ne parut que deux ou trois Hvraisons de l'ouvrage; et bientôt Sergent quitta Milan pour aller éhercher fortune ailleurs. — De 1804 à 1809, il habita successivement Vérone , Padoue et Venise , sans pouvoir conjurer la chance contraire, malgré les attentions bienveillantes dont le beau-frère et la sœur de Marceau étaient partout l'objet. Enfin, à Brescia, où tous deux se fixèrent ensuite, leur position s'améliora, et leur avenir même, grâce au dévouement d'un ami , fut assuré contre la misère. On était alors en juillet 1809 , et l'armée française venait de gagner la célèbre bataille de Wagram. Parmi les héros de c<3tte journée se trouvait un compatriote et un ancien

frcre d'armes de Marceau, le capitaine Maugars, glorieusement blessé en combattant. Or , quelques jours après la bataille, Napoléon, visitant les blessés à l'hôpital de Vienne, et leur distribuant des récompenses, s'arrêta devant le capitaine Maugars : « Et vous , lui dit-il , que désirez-vous ? — Rien pour moi , Sire , répondit le brave officier ; mais je demande une pension pour la sœur de 'mon ancien général. « Le lendemain, l'empereur faisait expédier en même temps deux brevets : l'un nommait Maugars chevalier de la Légion-d'honneur, l'autre accordait à Eniira une pension annuelle et viagère de 1,200 francs.

Cette ressource inespérée tira du dénûment les amis du généreux capitaine , mais elle iut encore loin pourtant de suffire à leurs besoins; car ils avaient, comme je l'ai dit, adopté le fils de M*"® Berchette- Marceau , dont Téducation venait augmenter leurs charges. Aussi, tandis que l'intelhgente Emira mettait à profit les talents qu'elle possédait, Sergent, de son côté, cultivait à la fois les lettres et la gravure. Il entreprit avec succès la publication d'une série de planches coloriées représentant les Costumes des peuples anciens et modernes , et auxquelles était joint un texte en langue italienne. Sa réputation comme artiste , et l'estime que son caractère lui avait acquise le firent nommer, au bout de quelque temps , membre titulaire dé l'Athénée de Brescia. — Cependant, vers la fin de 1815 , il quitta cette ville pour retourner à Milan , où il voulait essayer de produire son neveu, qui touchait à sa dixhuitième année. La Restauration venait de succéder à l'Empire, et l' ex-conventionnel restait banni de France à titre de régicide. La prolongation de son exil l'affectait péniblement; mais , du moins , c'était alors la seule amertume de sa vie , car l'indigence n'y répandait plus ses poignantes inquiétudes, et le noble amour d' Emira la

remplissait toujours. — A Milan, Sergent fit paraître les dernières livraisons de ses Costumes, et s'adonna ensuite exclusivement à la littérature. Admirateur enthousiaste du général Marceau , il publia, en 1820 , des Notices historiques sur la mort de cet illustre guerrier. L'année suivante , M"*® Sergent adressa personnellement à la chambre des députés une pétition où elle signalait , avec une indignation légitime, les outrages que la municipalité royaliste de Chartres avait fait subir à la pyramide élevée , dans cette ville , à la mémoire de Marceau. Cette pétition, combattue sans pudeur par deux députés d'Eure-et-Loir, mais éloquerament appuyée par le général Foy, fut renvoyée au ministre de l'intérieur, qui naturellement se hâta de l'enfouir dans ses cartons. — De 1821 à 1824, Sergent traduisit de l'itaUen en français plusieurs ouvrages concernant les arts et l'iconologie , ce qui lui fit obtenir la place de bibUothécaireadjoint près l'Université de Turin. C'était un honorable mais tardif secours accordé à sa vieillesse. Il conserva néanmoins cet emploi pendant environ sept ans ; après quoi, son grand âge le forçant à prendre du repos , il alla s'établir à Nice- Maritime, dont l'heureux et doux climat lui faisait espérer encore de longs joijrs.

Émira et lui venaient de s'installer dans ce nouvel asile ,. quand la révolution de juillet 1830 fit crouler le trône des Bourbons. Sergent se trouvait , du même coup , relevé de la proscription, et aurait pu alors librement rentrer en France ; mais il était presque octogénaire , les fatigues d'une route de deux cents lieues l'effrayaient justement ; tous ses parents , tous ses anciens amis étaient morts d'ailleurs , et il prolongea volontairement son exil. — Le poids de l'âpo .•>vait courbé son corps sans ébranler sa vive imagination ; et ^'»»nard enjoué, conteur infatigable, doué surtout (^'^i"-

les journaux italiens , des articles de littérature légère. — Mais , si le temps l'oubliait sur la plage de Nice , le sort ne se lassait pas de le frapper. Il eut le malheur de se voir précéder dans la tombe par sa chère Emira , qui mourut le 6 mai 1834, âgée de quatre-vingt-un ans... Le coup était doublement cruel pour Sergent , car il lui apportait à la fois le deuil et la misère. La pension que Tempereur avait accordée à la sœur de Marceau s'éteignait avec celle-ci; et le créateur des bureaux de bienfaisance, le fondateur de notre musée national eût été forcé de mendier , aux portes de la France , le pain que lui refusait l'ingrate administration des Beaux- Arts, si le roi Louis-Philippe , fidèle, en cela du moins , aux sentiments du duc de Chartres , n'eût lui-même pensionné , sur sa cassette , le vieux conventionnel.

Depuis quelque temps , le fils adoptif d'Emira était employé dans la direction des travaux, publics du royaume Lombardo- Vénitien ; Sergent restait donc seul à Nice ; mais cet isolement plaisait à sa douleur : il revivait , par le souvenir , avec la compagne et la consolatrice de son exil. Trois ans après la mort de cette femme adorée , il publia sur elle un livre apologétique , sorte de mémoires confidentiels dédiés à ses amis , et qui sont peut-être le monument le plus curieux que l'amour ait jamais produit.

« O ma douce amie , s'écrie-t-il dans ce Uvre , tendre el vertueuse épouse ! quels souvenirs vont se retracer devant mon cœur ! . . . Déjà soixante-dix hivers se sont succédé depuis lors. C'est de nos jeunes années que je vais parler, de cet âge d'innocence auquel on fait malheureusement si peu d'attention... Cette page sans intérêt pour ceux qui doivent me lire, je l'écris pour moi; elle procure à mon ame une jouissance dont je ne veux pas la priver. A cette époque , Emira , je ne connaissais pas d'autre bonheur que celui de te voir tous les jours. C'est ainsi que j'ai vu ta jeunesse s'avan-

cer dans la carricTc de la vie , sans aucune idce ni aucun pressentiment de l'avenir; je te voyais, c'était là tout... Enfant , je sentais la joie dans mon cœur lorsque tu apparaissais,' et je n'avais pas besoin d'autre chose. Pouvais-je prévoir alors que ce cœur , que ta seule présence agitait , serait à toi, à toi seule pour la vie ?... Prévoyais-je aussi que je devrais un jour , à deux cents lieues de notre berceau, verser des larmes sur ta tombe?. . . Aujourd'hui , ce matin , j'ai déposé sur le marbre qui te couvre depuis deux ans ime couronne de fleurs entrelacée de myrte et de cyprès ! O épouse si chérie ! c'est en racontant tes actions que je veux peindre tes vertus ! *^ »

Le temps ne fit point taire les regrets exprimés dans ce livre ; mais il les changea en une douce mélancolie , et, Sergent, qui n'avait rien perdu de ses actives facultés , se mita rédiger des notes sur sa vie passée. Il en avait envoyé déjà quelques-unes à la Bévue rétrospective , en 1834 et 1835. Ce sont les seules qui aient été publiées. Malgré l'affaiblissement de sa vue , il aimait beaucoup à écrire , et entretenait de longues correspondances avec les personnes qui s'intéressaient à lui. Ses lettres étaient toujours pleines de curieuses anecdotes sur les événements dont il avait été l'acteur ou le témoin ; mais les souvenirs qui se pressaient en foule sous sa plume jetaient un peu de diffusion dans ses récits. La légèreté ou la mauvaise foi que certains historiens montraient à son égard lui arrachaient souvent des paroles amères; cependant il dédaignait de réclamer contre leurs attaques, disant que la vérité en triompherait tôt ou tard. Une fois seulement , il crut devoir repousser le surnom de Deux-Septembre y qui lui avait été donné par M. Didron, dans un rapport dont cet archéologue avait fait précéder son iconographie de la cathédrale de Chartres.

Sergent attendait ainsi le uioment , pour lui trop lent à

venir , où il irait rejoindre Émira. Il était entouré d'un petit cercle d*amis dévoués , comme son caractère affectueux lui en avait créé partout ; le hasard même lui avait donné un protecteur dans le consul de France, M. Hippolyte de Cliâteaugiron , qu'il avait lui-même défendu autrefois. Le vieil artiste était, d'ailleurs, généralement aimé à Nice, et la plupart des voyageurs français que chaque été amenait dans cette ville allaient visiter leur compatriote presque centenaire. Les derniers jours de sa vie purent recevoir quelques-uns des soins qu'ils réclamaient, grâce à une rente de 400 francs qui vint s'adjoindre à sa pension , et que Texconventionnel Souhait (des Vosges) avait léguée par testament à chacun de ses anciens collègues malheureux.

Au mois d'avril 1847 , Sergent devint tout à fait aveugle. Ses yeux , qui avaient vu tant d'hommeis et tant de choses , s'étaient fermés de lassitude ; mais il conservait toute la lucidité de son esprit , et , ne pouvant plus écrire , il dictait. . . Dans le courant de juillet , en m'envoyant un cahier de notes, il me mandait par l'intermédiaire d'un ami : « Voici

la fin que je vous avais annoncée Tout est là ; je n'ai plus

rien à faire , et je puis maintenant finir moi-même. Je crois, mon cher compatriote, que le moment ne se fera pas longtemps attendre » La lettre par laquelle je lui accusais

réception de son manuscrit arriva trop tard à Nice : — le 24 juillet au soir, c'est-à-dire près du terme de sa quatrevingt-seizième année , il s'était éteint doucement , sans secousse , dans le calme de sa conscience. A ses derniers instants , il avait invoqué les secours de la religion, voulant, disait-il, que rien ne s'opposât à ce qu'il pût aller, là-haut, retrouver la femme qu'il avait tant aimée sur la terre. Certains personnages accourus à son litde mort se fussent réjouis de le voir alors abjurer ce qu'ils appelaient ses erreurs politiques ; mais , sur ce point , il s'était montré inébranlable;

et, aux observations de l'un des officieux, le digne prêtre qui assistedt le moribond avait lui-même répondu ; « Je souhaite qu'à l'heure suprême votre conscience soit aussi bien préparée que celle de M. Sergent à paraître devant Dieu. " — Les obsèques furent suivies par un petit cortège d'amis et de voyageurs français , auxquels se joignirent spontanément beaucoup d'habitants de Nice. En tête marchait M. de Châteaugiron. Le fils d'un conventionnel, M. Camot, député de Paris, prononça, sur le lieu de la sépulture , quelques nobles et touchantes paroles *^ , et le corps fut descendu dans la tombe qui renfermait , depuis treize ans , les restes d'Emira. — Cette tombe , élevée par souscription en 1834, contient un vase de porcelaine scellé où sont déposées, dans une boîte de plomb, des cendres de Marceau *^

Sergent a légué à la ville de Chartres le sabre et l'écharpe de son beau-frère, ainsi qu'un fragment de mémoires écrits de la main du général lui-même ; mais ces mémoires que Marceau destinait à sa fiancée , Agathe de Châteaugiron , offrent peu d'intérêt pour l'histoire, et ne sont vraiment précieux que comme autographes '*^. Au milieu de ses longues traverses , le proscrit avait pieusement conservé ces reliques, car il professait à l'égard de Marceau un véritable culte. On l'a même accusé d'avoir voulu ainsi attirer sur sa tête quelques reflets d'une gloire sans tache , et se mettre avec elle en solidarité. Je ne le justifierai pas de ce reproche puéril. Si , depuis son mariage, il avait ajouté à son ' nom celui du héros d'Altenkirchen, ce n'était point pour s'abriter sous une renommée illustre , c'était pour honorer la compagne de sa vie, selon l'antique usage de saprovin^*^ ^iii, du no»^ nii'nppor^^^ l'épouse ^^'^t le premier titre '^^

Ma tâche est maintenant tenninée. Voilà ce que j avais hâte de dire : v(Hlà quel ftit Sergent. Les écrits qu'il a laissés achèveront de le faire ecHmaitre ; car on ne doit voir ici qu'une sorte de préface à ses inémdres. — Dans ce résumé de sa vie , ^ue je n'ai pas su rendre court , et dont la vérité fait seule toute l'éloquence, je l'ai dépeint tel qu'il doit apparaître, si l'on veut écarter le voile des préventions. Ses mœurs pures , ses goûts simples et laborieux firent asseoir le respect à son foyer domestique , et son caractère privé ne lui valut que des amis. Au point de vue de l'histoire, je ne prétends pas le déclarer inattaquable; mais que l'on discute ses opinions . et non sa probité , sa conscience ; qu'il soit responsable de ses actes , et non de ceux que la calomnie lui a prêtés. Des juges impartiaux reconnaîtront, au moins, qu'il voulut faire le bien. Si le génie lui manqua , il eut le dévouement , le courage , qui valent mieux quelquefois. Ce ne fut pas un homme d'Etat, sans doute; ce fut plutôt un homme d'action, un homme d'instinct ; mais ses sentiments le poussèrent presque toujours vers les idées grandes ou généreuses , et , s'il commit quelques erreurs, il eut sa bonne foi pour excuse. Transporté tout d'un coup hors de sa sphère par une révolution qu'il n'avait pas prévue, il sut, malgré le défaut d'études sérieuses, rester à la hauteur de son rôle politique ; exemple de ces vigoureuses organisations qui dorment au sein du peuple. Tour à tour peintre et graveur, magistrat, législateur, écrivain, administrateur, il montra, dans ces positions si diverses, une remarquable intelligence, et souvent des qualités supérieures '^^. On regrette néanmoins, en voyant les charmantes productions de son burin , que le flot révolutionnaire l'ait détourné de l'art, sa vocation naturelle. Pour la dangereuse et ingrate politique , qui devait ravager sa vie , il déserta la paisible carrière où il eût

trouvé le bonheur, peut-être aussi la gloire; et, pourtant, il ne regretta jamais le sacrifice qu'il avait fait à la cause de la liberté. Il fut de ceux qui, jusqu'au dernier jour, vouèrent à cette noble cause leurs veilles , leurs pensées , leur ame. Peu de républicains demeurèrent aussi fermes dans leurs croyances: peu les défendirent, aux heures de péril, avec plus d'énergie et d'abnégation... Mais, en jetant son lest à la tempête politique. Sergent sut , quoi qu'on en ait dit , garder intact son honneur. C'est le seul bien que j'aie revendiqué pour lui, et je crois avoir, en cela, fait une œuvre morale.

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