LA TEMPERANCE
Nous avons vu que, malgré les instances de son oncle l'Evêque d'Evreux, il abandonna le monde, ne voulut jamais consentir à se marier pour plaire à sa famille, renonça à ses biens et se retira à l'hermitage de Caen. Telle fut sa conduite jusqu’à la fin de sa vie.
* Voir la lettre du frère Houssart,
4 I] servait de modèle à ses missionnaires,” dit M. de la Tour ; ‘‘jamais personne n’a plus négligé les puériles affectations, il donnait presque dans l'excès. (C'était moins un supérieur qu'un confrère qui cherchait le bien avec eux et ne le cherchait que dans la vue du bien mème.”
Son amour de la retraite lui fit rechercher les Jésuites sous lesquels il avait fait ses premières études. Par goût il rechercha le silence auprès de M. de Bernières. Il passa une grande partie desa vie d'Evèque dans son séminaire. Quand il s'agissait de civis lités purement humaines ou de visites inutiles, il prenait toujourle prétexte de ses infirmités pour s’en dispenser.* Il ne supportait qu'avec peine ceux qu’il voyait rechercher des ajustements, de la délicatesse et une propreté affectueusc.
Pour lui-même, voici un trait qui le fait connaître. Une année ayant demandé en France dn camelot pour se faire un habit d'été, on lui en envoya de très-beau comme il! convenait à un Evèque. Il trouva qu'il coûtait trop cher pour iui, ne voulut pas s’en servir et le donna à l'Eglise pour faira un ornement violet, Il en demanda d'autre de trente sols l’aune, suivant son ordinaire.
“Quant à la nourriture, je puis dire sans exagération,” affirme le
frère Houssart qui le servait, “ que sa vie n’était qu'un jeûne continuel ; car il ne déjeûnait pas et ne prenait tous les soirs qu’une légère collation. Il demandait de la viande corrompue pour ses repas, sous prétexte qu’il n'avait pas de dents pou, <n manger d'autre; mais ce n'était véritablement qu'une cxcuse, car il mai. goait tous les jours de la croûte de pain beaucoup plus dure que les viandes fermes. An reste quand il lui ariivait (ce qui était très rare) de manger hors du séniraire, par condescendance pour des personnes auxquelles il devait des égards, il s'accommodait des viandes les plus dures et nouvellement tuées aussi facilement que les personnes qui avaient de bonnes dents. Pour son breuvage ce n’était que de l’eau chaude un peu teinte de vin; et chacun sait, dit le frère Houssart, que Sa Grandeur ne prenait jamais ni liqueur, ni vin exquis, ni aucune mixtion de sucrerie, de quelque sorte qu’elle puisse être composée, soit pour boire, soit pour manger, excepté que sur ses dernières années, je gagnai de Jui faire prendre tous les soirs, après son bouillon qui était tout son souper, gros comme le pouce de biscuit dans un peu de vin pour l'aider à dormir.”
* Voir la lettre du frèr: Houssar!.
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L'on a vu ailleurs combien peu Mgr. de Laval dormait ; il employait le reste de la nuit à prier.
Son amour pour la pauvreté et la mortification forme le sujet
de toute une lettre du frère Houssart à laquelle nous renvoyons le lecteur.
LA Force.
Cette vertu, qui consiste dans une certaine fermeté de l'âme, et dans le courage à supporter ou à repousser les choses, alors surtout qu’il en coûte beaucoup à la nature, * est visible dans tout le cours de la vie du serviteur de Dieu. C’est ce caractère auquel ses biographes applaudissent davantage.
« La constance et la fermeté qu'il a eue,” dit Mgr. de St. Valier, + “ à surmonter tous les obstacles qui se sont opposés en diverses occasions et en différentes manières à la droiture de ses intentions et au bien de son cher troupeau : les soins qu'il a pris de la colonie des Français et de la conversion des sauvages ; les navigations qu'il a entreprises plusieurs fois pour les intérêts des uns et des autres ; le zèle qui le pressa de repasser en France, il y a trois ans, pour venir se chercher un successeur : son désintéressement et l’humilité qu’il a fait paraître en offrant et en donnant de si bon cœur sa démission pure et simple : enfin toutes les grandes vertus que je lui vois pratiquer chaque jour dans le séminaire où je demeure avec lui, mériteraient bien en cet endroit de solides louanges, mais sa modestie m'impose silence, et la vénération qu’on à pour lui, paxtont où il est connu, est un éloge moins suspect que celui que j'en pourrais faire.”
“Sa vie a été un tissu d'actions si saintes et si héroïques,” dit M. de la Colombière, f “qu'en nous laissant embaumés de l'odeur de ses vertus, il nous a mis dans l'impuissance de faire connaitre l'étendue de son mérite.”
“ Il ne voulait que le bien de son éylise,” dit M. Faillon, S “et lorsqu'il jugeait qu'une mesure était propre à procurer la plus grande gloire de Dieu, il en poursuivait l'exécution avec une fermeté et une vigueur qni trouvent peu d'exemples.”
* St. Thomas.
t Estat présent de l'Eglise.
+ Eloge funèbre de Mgr. de Laval,
$ Viede la Sœur Bourgeoys.
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‘# Notre prélat, écrivait Ia Mère Marie de l’Incarnation, est trèszélé et inflexible; zélé, pour ce qu'il croit devoir augmenter la gloire de Dieu, et inflexible, pour ne point céder en ce qui est contraire. Je n'ai point encore vu de personne si ferme que lui en. ces deux points.”
« Sa fermeté,” dit M. Ferland, ‘ ne reculait ni devant les suggestions de l’amitié, ni devant les menaces de la haine, Quelques-uns lui ont reproché d’avoir été ferme jusqu'à l’opiniâtreté. Nulle vertu n’est parfaite sur la terre; il a pu quelquefois se tromper. Mais il vaut mieux que le fondateur d’une société pèche par excès de fermeté que par faiblesse. Il importait qu’une main vigoureuse: fit entrer dans la bonne voie la petit peuple qui venait de naîtr> sur les bords du St, Laurent. Si on lui eût permis de prendre une fausse direction à son point de départ, il se serait écarté de plus en plus du sentier de l'honneur et du devoir, à mesure qu’il aurait avancé dans sa carrière, il n'aurait pu être ramené dans la bonne: voie que par un de ces grards châtiments au moyen desquels la Providence purifie les nations.”
‘“ À une illustre naissance,” a dit Mgr. Taschereau, aujourd’hui Arcbevèque de Québec, ‘et à son caractère sacré, il joignait les vertus d’un apôtre, le coup-d'œil du génie qui mesure en un instant l'étendue de sa tâche, le courage et la persévérance qu'aucun obstacle ne peut arrêter quand il s’agit d'opérer le bien.”
“ I] ne sait ce que c'est que respect humain,” écrivait un contemporain; ‘il est pour dire la vérité, la vérité à tout le monde, et il la dit librement dans les rencontres. Il fallait ici un homme de cette force pour extirper la médisance qui prenait un grand cours et qui jetait de profondes racines, En un mot sa vie est si exemplaire qu'il tient tout le pays en admiration.”
“ Les pertes de bien, les incendies, les douleurs, furent plutôt pour lui des sujets de triomphes que de peines; pour les revers, les incendies de son séminaire, le courageux prélat ne perdit pas un seul instant sa paix, sa joie, ni sa tranquillité: sa vertu était bien au-dessus de tout cela.”
Doxs SURNATURELS,
Peu de temps après l’arrivée de Mgr. de Laval en Canada, M, le Vicomte d'Argenson écrivait en France: ‘“ Je ne puis assez estimer le zèle et la piété de M, de Pétrée; c'est un vrai homme d’oraison, et je ne fais aucun doute qu'il ne fasse grand fruit en ce pays.”
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“ Pour le spirituel,” écrivait de son côté M. Pierre Boucher en 1663, * “l’on ne peut rien désirer de plus. Nous avons un Evèque dont le zèle et la vertu sont au-delà de ce que j'en puis dire.”
M. Tronson était persuadé que l’Esprit-Saint remplissait le serviteur de Dieu et le dirigeait dans toutes ses démarches. 4“ Vous connaissez,” disait-il à M. Dollier dans une lettre en parlant du prélat, ‘sa piété, son désintéressement, sa prudence et’ses lumières.”
‘“ Sa vie est si exemplaire,” écrivait la Mère de l'Incarnation, “qu’il tient tout le pays en admiration. Ilest intime ami de M.de Bernières avec lequel il a demeuré quatre ans par dévotion; aussi ne faut-il pas s'étonner si, ayant fréquenté cette école, il est parvenu au sublime degré d'oraison où nous le voyons.’
508 paroles étaient re.iplies d’une grande onction; elles pénétraient ceux à qui il s’adressait mème en conversation.
Le Père Menard, Jésuite en rend témoignage: f “Entre les Trois-Rivières et le Montréal,‘ dit-il,/’nous fimes heureusement rencontre de Mgr. l'Evêque de Pétrée qui me dit ces paroles, lesquelles entrèrent bien avant dans mon cœur, et seront un grand sujet de consolation parmi tous les fâcheux accidents qui m’arriveront: ‘Mon Père, toute raison semble vous retenirici: mais Dieu, plus fort que tout, vous veut en ces quartiers-là” (c.-à-d. la mission der Outaouak où il se rendait.) Oh! que j’#i béni Dieu depuis cette entrevue, et que ces.paroles sorties de la bouche d’un si saint Prélat, me sont doucement revenues dans l'esprit, au plus fort de nos peines, de nos miaères et de notre abandon. Dieu me veut en ces quartiers.
‘Que j'ai souvent repassé ces paroles par mon esprit, parmi le bruit de nos torrents et dans la solitude de ns grandes forêts.”