I. La préface de Bntaïuàem
a. OKifiTif de Pierre CùmêUU, tome X, p. i8o et i8i.
SUR MOLIÈRE. %qI
Peu d'années après, en 1667, il se plaignait, dans des vers Ju Boi sur son retour de Flandre^ que sa veine ne fût plus
. . . qu'un vieux torrent qu*ont tari douse lustres. A force de vieillir un auteur perd ton nmg<.
Pour connaître encore mieux cet état d'âme, qui ne fut nullement passager, on peut lire tout entière sa belle épltre de 1676, au même prince.
Il avait un autre souci, moins personnel que celui de la faveur de la génération nouvelle s'éloignant de lui. Il déplo« rùt la grande vogue de la comédie, qui lui paraissait une erreur du goût public, infidèle à l'élévation héroïque, véritable âme du théâtre, à ses yeux. Malgré ses succès dans le genre comique. Fauteur du Menteur croyait la comédie plus facile que la tragédie, et très inférieure. Il avait par le peu de peine è s'entendre avec l'Hôtel de Bourgogne, qui se flattait d'être le vrai temple de la tragédie, et, avec raison peut-être, de la mieux jouer que le Palais-Royal, dont la supériorité dans le comique était évidente. Molière, sachant d'ailleurs qu'en soulevant un débat, tout littéraire en apparence, entre ce qu'on appelait les seules pièces sérieuses et celles dont on bornait le mérite à faire rire, plusieurs ne songeaient qu'à se venger àt% succès de ses ouvrages et de sa troupe, prit la question à cœur, et crut devoir plaider, dans la Critique de t École des femmes^^ pour la comédie, et être autorisé par la nécessité des représailles à y parler, avec quelque irrévérence, de la tragédie guindée sur de grands sentiments et dispensée, dans les caractères de ses héros imaginaires, de peindre les hommes tels qu'ils sont. Tout le monde comprit que la verte réponse était, en grande partie, à l'adresse de Corneille, contre qui il était assez naturellement irrité ; car il lui était difficile de croire qu'à l'insu du grand poète on se f(it servi de son nom pour le rabaisser lui-même. Il était persuadé d'ailleurs que les deux Corneille favorisaient le parti de ceux qui dépréciaient son
I. OEwrês de PUrrê CanteilU^ tome Xf p. 187. 9. Soène vi^ p. 35i et 35i.
ennemie, celle-ci voulut se nommer V Impromptu de tBâtd de Condé. Pour se permettre d'opposer cet hôtel au royal Versailles, il fallait y être autorisé et avoir obtenu, on n'en saurait douter, une première représentation chez les Condé. Qui donc avait pu, dans cette maison, protéger ainsi on acte d'hostilité contre Molière ? Non sans doute le grand prince, très favorable k notre poète ; mais son fils, le bizarre dac d'Enghien, à qui déjà Boursault, bien vu d'ailleurs, il faut le dire, par tous les Condé, avait dédié le Ponrait de peintre, lui rappelant, dans sonépttre, « les généreux applaudissements » dont il avait honoré son ouvrage.
Il est assez piquant de trouver, à la date du mardi ii décembre, timprompitt de Fersailles joué aux fêtes du ma* riage du duc d'Enghien et d'Anne de Bavière^, dans ce même hôtel de Condé, si hospitalier à la représentation de l'autre Impromptu^ de celui de Montfleury. Fut-ce seulement une preuve d'impartialité? On croirait plutôt qu'il plut à l'illustre père du marié de faire prendre à Molière sa revanche dans une occasion si intéressante pour son fils. La réparation était éclatante : le roi, les deux reines, Monsieur et Madame étaient là, entourés d'une cour brillante et nombreuse*.
Z' Impromptu de Montfleury, où l'on chercherait inutilement un semblant d'action, et qui n'a pas même un cadre tant soit peu comique, n'est qu'un court dialogue devant la boutique d'une marchande de livres dans le Palais. L'auteur ne s'est guère attaché qu'à payer en même monnaie les railleries sur la déclamation et le jeu des Grands comédiens. A son tour, il se moque de la récitation, des gestes, des grimaces de Molière dans la comédie. S'il y a eu quelque sel dans cette caricature, c'est à la seule condition que les acteurs lui aient su donner quelque ressemblance, ce qui nécessairement nous échappe. A la lecture, il n'y a pour nous d'un peu piquant que le portrait de Molière jouant des rôles tragiques, dans lesquels son talent d'acteur était le plus con-
I. Regiitre de La Grange, p. 60. — On joua en mime temps ie Critique de PÉeoU des femmes.
s. La Muse historique^ lettre du i5 décembre i663.
SUR MOLIÉAE. 397
testable. Ce portrait a été prit dans le rAle de César de la tragédie de Pompée^ oit il n'avait point paru depuis pinsieurs années. Gomme Montfleury ne l'y avait sans doute pas vu» il est fort probable qu'il Ta peint de fontaisie, tout au plus d'après une tradition et à l'aide de souvenirs d'autres rôles, n le compare aux héros de romans dans les tapisse» ries :
Il est fait tout de même : il vient le nez au vent, Les pieds en parenthèse, et Fëpaule en avaiit, Sa perroque, qui rait le côté qu'il avance, ?lus pleine de laurier qu'un jambon de Ma/enee, Les maint sur les côtés d'un air peu négligé, La iête sur le dos comme un mulet chargé, Les /eux fort égarés, puis débitant ses rôles. D'un hoquet étemel sépare ses paroles*....
Malgré des négligences de style, le morceau est joli ; il a fait fortune , car il est cité partout. D n'est probablement pas sans un peu de vérité. D'autres témoignages, qui ne sont pas tons suspects de la même malveillance, permettent de croire qu'au milieu des exagérations il s'y trouve quelques justes critiques. Voici comment parle La Serre dans le portrait qu'il a fait de Molière* en 1734, lorsque vivaient encore des personnes qui avaient entendu parler de lui par ses camarades : « La nature, qui lui avoit été si favorable du côté des talents de l'esprit, lui avoit refusé ces dons extérieurs si nécessaires an théâtre, surtout pour les rôles tragiques. Une voix sourde, des mflexions dures, une volubilité de langue qui précipitoit trop sa déclamation, le rendoit, de ce côté, fort inférieur aux acteurs de l'Hôtel de Bourgogne. II... ne se corrigea de cette volubilité, si contraire à la belle articulation, que par des efforts continuels, qui lui causèrent un hoquet qu'il aconservé jusqu'à la mort, et dont il savait tirer parti en certaines occasions. Pour varier ses inflexions, il mit le premier en usage certains tons inusités, qui le firent
I. rin^ramptu iê PBéfl de CotuU, scène lY. a. iÊêmoirt* smt Ui wU et Us ouwrogu iê MolUte^ p. lvi. — Ce poitndt a été reproduit dans le Uêrtmn de mai 17409 p. 84».
agS NOTICE BIOGRAPHIQUE
accuser d'un pen d'affectation, mais auxquels on s'acooatnma. »
Presque en même temps que Montfleurj s'engageait dans la lice, de Visé y rentra avec sa Vengeance des Marquis^ que l'Hôtel de Bourgogne s'empressa déjouer, l'en jugeant plus digne que Zélinde, car elle servait mieux ses colères par sa méchanceté. Voici pourquoi nous ne parlons de cette corné* die qu'après avoir parlé de V Impromptu de VHâtel de Candé: nous n'avons la date précise de la première représentation ni de l'une ni de l'autre pièce, mais il nous parait que celle de Montfleury a établi sa priorité par ces vers de la scène ▼ :
Avant qu'il toit deux jours on jouera la Réponse. Et Ton doit finement dessus certain chapitre....
La Eéponse ne peut être que la Vengeance des marquis^ qui a pour premier titre : Réponse à t Impromptu de Fersaiiies^ et qui « sur certain chapitre » plaisante non pas finement, mais grossièrement. Les deux pièces, réponses l'une et l'autre à la récente comédie de Molière, doivent avoir été représentées à peu de jours de distance, probablement dans la seconde quinzaine de novembre i663^
Quoique de Visé ait mis dans sa seconde attaque beaucoup plus de fiel que dans la première, il a cependant commencé par affecter, suivant son habitude de vrai Lysidas, une disposition d'esprit impartiale. « Quand le Peintre, fait-il dire à son Alcipe, dans la scène ii, fait quelque chose de bon, je m'y divertis, et quand on représente quelque chose de meilleur à l'Hôtel de Bourgogne, je m'y divertis encore » ; ce qui n'empêche pas ce même homme de qualité, si exempt de prévention, de ne plus dire un mot, après cela, qui ne soit un trait de satire contre Molière.
Le titre de la Vengeance des Marquis ne convient pas à la pièce, et serait plutôt la Vengeance des comédiens^ comme le dit l'auteur lui-même dans sa Lettre sur les affaires du
I. La comédie de Donneau de Vite, à laquelle on croit que le comédien de Villiers a eu quelque pari, a paru dans les i>ifvr/ités gâtantes^ dont l'Achevé d'imprimer est du 7 décembre i663. Celui de la eomédie de Montfleury est du 19 janvier 1664.
théiùre^. Toot ce qu'il a fait pour venger les marqnis, c'a été de mettre leur éloge dans la bouche d*une jeune damoîselle de campagne, qui les trouve bien faits et bien aimables, bien mignons et bien propres, et de faire paraître dans la dernière scène, sottement bouffonne, un valet à moitié fou, qui veut se déguiser en homme de cour, parce que les valets doivent devenir des marquis, depuis que « le Peintre a dit qu'il falloit que les marquis prissent la place des valets » ; interprétation plus que libre d'un passage de t Impromptu de yersmUes^. Il s'agissait bien plutôt de procurer une revanche à l'Hôtel de Bourgogne, à ses acteurs plaisamment imités par Molière. De Visé leur offire la même occasion que Montfleury de contrefaire à leur tour le railleur; et, comme si le mot d'ordre était donné, c'est encore dans la tragédie de Pompée. Après lui avoir fait débiter (nous ne savons pourquoi l'on dit : « de profil ») quelques vers du rôle de César, on fait ces remarques sur son jeu' : « Examinez bien cette hanche, c'est quelque chose de beau à voir. Il récite encore quelquefois ainsi, en croisant les bras et en faisant un hoquet à la fin de chaque vers. » Il est ensuite imité lorsqu'il fait l'annonce, et l'on invite à bien regarder comme il tient son chapeau. Dans l'imitation les acteurs tragiques de l'Hôtel de Bourgogne, les railleries de Molière, moins frivoles, avaient touché è une sérieuse question d'art. Si l'on ne trouvait, dans cette Béponse à t Impromptu de FersaiUes^ rien de plus à citer, il suffirait de dire que de toutes ces comédies satiriques, celle-ci est la plus plate; mais nous ne devons point passer sous silence ce qu'elle a d'odieux. De Visé s'est permis la vilaine plaisanterie, qui est annoncée comme fine dans t Impromptu de t Hôtel de Condé^ celle dont on soupçonne fioursault d'avoir risqué le premier quelque équivdent, puis d'en avoir eu assez de honte pour l'effacer. Molière, parlant du Portrait du peintre^ avait fait dire è Brécourt* : « Je réponds de douze marquis, de