Voyez au tome I des Œuvres de /. Racme, p. 369 et
SUR MOLIERE. 38i
qui était plongé dans ses rèyeries. Leurs railleries parurent à Molière passer les bornes. < Au sortir de table, dit d'Olivet\ il poussa Descoteaux dans l'embrasure d'une fenêtre, et Im parlant de l'abondance du cœur : « Nos beaux esprits, < dit-il, ont beau se trémousser, ils n'effaceront pas le bon- « homme. » Louis Racine connaissait l'anecdote, qu'il a ra« contée dans ses Mémoires et dans ses Réflexions sur la poésie; mais on lui avait sans doilte moins fidkement rapporté les paroles de Molière, qui, chez lui, semblables par le sens, n'ont pas la même vivacité d'expression. Cet éloge de la Fontaine, qui dans la bouche de Molière a tant de prix, fait souvenir que notre poète ne fut pas lui-même moins lÂen loué par Boileau, le jour oii le roi lui demanda quel était celui des grands écrivains qui avait le plus honoré la France pendant son règne. Boileau nomma Molière. « Je ne le croyais pas, répondit le roi, mais tous vous y connaissez mevoi que moi. » Si Louis Racine n'avait pas tenu le fait de bonne source, il ne l'aurait pas attesté dans ses Mémoires^, son père étant mis, dans ce jugement de Boileau, moins haut que Molière. On pourrait tout au plus le soupçonner d avoir imaginé, comme correctif, l'étonnement du roi, qui néanmoins est très vraisemblable. Quoique l'esprit de Molière l'eût toujours beaucoup diverti, on comprend qu'il n'aurait jamais pensé que dans le plus gai des auteurs il fallût reconnaître celui qui avait jeté sur son siècle le plus grand éclat littéraire. Si, à l'exemple de Molière, Boileau eût nommé la Fontaine, la surprise de Louis XIV eût été plus grande encore, et il est probable qu'il aurait décidément refusé de se laisser persuader.
Nous avons été entraîné loin d'Auteuil. Il nous restait seulement à en dire que le. souvenir de Molière et des plus illustres de ses amis a rendu poétique le nom de ce joli village. Tout le monde connaît les vers qu'il a inspirés à Marie-Joseph Chénier dans une de ses meilleures pièces, dans l'éloquente élégie de la Promenade :
Auteuil, lieu fÀvori ! lieu saint pour les poètes ! Que de riraux de gloire assis sous tes berceaux !
I . Hiitoirt de Pjieademiey tome II) p. Sog* — > a. Page 971.
38a notice biographique
n nous y fait Yoîr Molière, Boileau, la Fontaine et Raùne. Son tableau a de jolies couleurs, mais n'a pas rapprobation de la chronologie, avec laquelle on pons dira que les Muses, excepté celle de l'histoire, ont le droit de prendre des libe^ tés. Quoi qu'il en soit, ceux qui ont présents à la mémeire les vers de Chénier, ne lui reprocheront pas d'avoir, « maigre historien, suivi l'ordre des temps ». Qu'il ait aperçu la Fontaine, égarant ses douces rêveries le long des prairies d'Auteuil ou sous les ombrages de ses bois, il se peut faire. Noos ne dirons pas non plus qu'il n'y ait pas rencontré MoUà^ esquissant le portrait de Chrysale, mais celui d'AmoJphe, ùon pas : il était depuis longtemps dessiné. Quant à Racine, lorsque nous vQulons le voir à Auteuil, ne l'y cherchons pat chez Molière, on- sait pourquoi, mais chez Boileau^ et célm-ci n'acheta qu'en i685 la maispn que Louis Racine a nommée le Tibur de l'auteur des satires, et Jean Racine, plus simplement, son hôtellerie. Dans le temps où celui-ci y recevait souvent l'amicale hospitalité, il n'en était plus, comme le veut Chénier, à évoquer Pyrrhus et Andromaque, à faire tonner Burrhus contre Néron. S'il a jamais appris aux échos d' Auteuil quelques-uns de ses vers, ce furent ceux d'Esther et à'Athalie, Qu'on pardonne, malgré son air de pédanterie, ce souci de l'exactitude à un prosaïque biographe. Il nous était permis de craindre que de cet Auteuil, à qui, dans le grand siècle, Molière, le premier, a donné la célébrité d'un nouveau sacré vallon, la poétique Promenade n'eût laissé dans plus d'une mémoire une trompeuse image.
Nous avons vu Molière, après quelques semaines d'irritation, remonter sur la scène, calmé peut-être par quelques paroles du roi qui lui avaient rendu confiance. Il ne tarda pas, ce qui était bien mieux encore, à reparaître comme auteur de nouvelles comédies. Par l'empressement que le protecteur mit à les accueillir, à les demander, on put facilement reconnaître que sa faveur restait assurée. £o novembre 1667 la troupe du Palais-Royal, concurremment avec celle de l'Hôtel de Bourgogne, avait été appelée àVersailles*.
I. Registre de La Grange, p. 90 et 91. — Voyea aussi la lettre «A 9UV de Robiaet, du la novembre 1667.
Elle y reçut une année de sa pension (six mille livres). Beaacoup plus remarquable fut, deux mois après, la part que prit Molière aux divertissements des Tuileries. Le i6 janvier 1668 il fit jouer U, devant le roi et sa cour, la comédie à* Amphitryon^ ^ déjà représentée deux fois an Palûs-Royai le 1 3 et le i5 janvier. Le roi la revit, au mois d avril, à Versailles, où la troupe arrivée, par son ordre, le a3, resta jusqu'au 29*.
V Amphitryon a droit à une très belle place dans l'histoire des ouvrages de Molière^ Celle que plusieurs lui ont voulu donner, beaucoup moins glorieuse, dans l'histoire de la vie morale du poète, ne soutient pas l'examen. Nous croyons avoir bien montré ailleurs', par quelles raisons de dates, sans parler de l'invraisemblable indiscrétion, on ne saurait voir dans les amours de Jupiter ^t d'Alcmène une allusion i ceux de Louis XIY et de Mme de Montespan. Rotrou, auteur àt% Sosies^ en i636, a eu le bonheur qu'il n'y eût pas ûoT%^ à la cour de France, nn dieu s'humanisant volontiers pour des beautés d'un moins sublime étage. L'idée d'une imitation de X Amphitryon latin est tout naturellement venue à Molière, soit que le succès qu'avait eu au Marais la pièce de Rotrou l'eût piqué d'émulation, soit qu'il fit en ce tempslà ses délices de la lecture de Plaute, comme le donnerait à croire son Avare^ tiré, cette même année, de VAululaire. Tout ce qu'il est permis de dire, c'est qu'il avait trop de malice pour ne pas se douter, en écrivant sa comédie, qu'il y avait quelque part un Olympien coureur d'aventures, d'obligeants Mercures au service de ses galanteries, une cour prête à s'incliner avec respect, avec éblouissement, devant les fantaisies dir maître souverain. Comment tout le monde n'y aurait-il pas pensé, lorsque, sous la plume de
I. On a peine à comprendre comment La Grange, dans son i?egîstre^ a oublié les représentations données aux Toileries en jan- Tier 1668, celle àvL Médecin malgré lui le 6, celle à' Amphitryon le 16. Elles sont attestées par la Gajtette et par les Lettres en vers de Robinet, du 14 et du 91 janvier.