Ibidem^ p. io
d'une dette assez forte qu'il avait laissée ^ Plus ou momi sensible à la mort de son père, il savait du moins faire son devoir.
Nous avons dit que, lorsqu'il perdit ce père, il était ea plein triomphe des représentations publiques du Tartuffe, enfin autorisées. Ce fut le 5 février 1669, le jour même, aa témoignage des éditeurs de i68a, où la permission fat obtenue, que cette comédie, sans avoir perdu temps, fut jooee sur le théâtre du Palais-Royal, comme pièce noupdle^ qamque déjÀ si connue par des représentations en visitt et par de fréquentes lectures. Cette prise de possession de la seèoe est réellement la première qui compte, n'ayant pas été, comme en 1667, sans lendemain. Molière, qui devait, ainsi qu'il l'a dit dans son troisième placet, la résurrection de sa comédie aux bontés du roi, sentit bien que ses remerciements auraient déplu, s'ils avaient appuyé sur la toute* puissante protection, dont il fallait se garder de trop se couvrir. Il les glisse discrètement dans une ligne de son placet, dont le seul objet apparent était la sollicitation d'un canonicat d'une des chapelles royales pour le &ls de son médecin Mauvillain. L'ennemi de la médecine marquait ainsi que décidément on était à la paix de tous côtés; mais assurément il souriait en écrivant que la faveur royale le réconciliait aussi avec les dévots. C'était une réconciliation avec quelques réserves tout bas, comme celle de Martine, lorsqu'elle pardonne au brutal qui l'a rudement frappée.
Nous ne soupçonnons pas le « prince ennemi de la fraude » de n'avoir été gagné à la cause de Molière que par les louanges qu'il lui a données au dénouement de la pièce. 11 ne serait pas juste de se décharger ainsi de la reconnaissance qui lui est due pour la liberté accordée au grand poète. Ce n'était pas chose sans difficultés même pour son autorité absolue. Il lui a fallu beaucoup de bon vouloir, pour trouver un prétexte au désarmement des rigueurs ecclésiastiques dans la Paix de V Église (octobre 1668), laquelle mettait fin à une guerre théologîque,. sans aucune intention de faire participer à son indulgence les hardiesses du théâtre. L'ar^
I . Beckerches sur Molière^ DocmoMT XLV, impêutmre fait ofrès le décès de Molière^ cote trois, p. »86.
chevéque de Paris dut penser que Ton avait saisi une singulière occasion de fenir son ordonnance pour abrogée.
Il y eut assurément des désapprobateurs; on ne s'en aperçut pas au théâtre, où le succès fut éclatant et prolongé. Le Registre de la Comédie dans les années 1669 et 1670 le prouve assez. Il y en a d'ailleurs de nombreux témoignages. Celui même des ennemis ne manque pas. Dans une petite pièce intitulée la Critique du Tartuffe^ il est dit :
Je sais que U Tartuffe a paftsë son espoir, Que tout Paris en foule a couru pour le voir.
En vain expliquait-on là cet empressement par la curiosité que piquait un ouvrage longtemps interdit :
Un si fameux succès ne lui fat jamais dû, Et s'il a réussi, c'est qu'on l'a défendu.
Après les premières représentations un attrait de ce genre ne pouvait plus être supposé.
Il est peu étonnant que Robinet, annonçant la vente du Tartuffe imprimé, ait si hardiment célébré là déroute des dévots dans sa Lettre du a6 avril 1669 à Madame, qu'il sav^t ne leur être pas favorable :
Monsieur Tartu£Pe ou le pauvre homme (Ce qui les faux dévots assomme) Devient public plus que jamais.
Comme au théâtre, désormais Il se montre chez le libraire,
(£n doive crever tout cagotl)* II va produire leur peinture.
En belle et fine mignature.
Par tous les lieux de Tunivers Oh ! pour eux l'étrange revers !
Ce qui surprend beaucoup plus que ces rudes paroles, c'est la représentation de Tartuffe chez la reine Marie-Thérèse. Cette visite est notée dans le Registre de La Grange, à la date du ai février 1669; mais il est remarquable qu'il n'y est pas dit chez qui les comédiens allèrent jouer. La
Lettre en vers de Robinet da a3 février n'a pas la discrétion. On ne saurait croire que la. pieuse Majesté n'ait pas tout simplement obéi à un désir du roi, et qu'elle se soit autant divertie que le prétend cette gasette rimée :
L'un des soirs de cette semaine, l^otre excellente soureraine S'en fit, en son appartement, Donner le divertissement.
Et rit bien de voir l'Hjpocrite Ajusté comme il le mérite.
Il devenait difficile de se faire scrupule d'un spectacle auquel Marie-Thérèse avait prêté son appartement, et dont elle était censée s'être beaucoup amusée.
Si Louis XIV n'avait pas voulu laisser plus longtemps en proie aux persécuteurs le terrible chef-d'oniyre, il dut, nous n'en doutons pas, maudire souvent les embarras que MoVière lui causait,- et il lui était beaii^coup plus agréable de n'avoir qu'à rire dé ses comédies innocemment plaisantes. Il s'y trouvait moins gêné, peut-être aussi mieux servi selon ses goûts. En septembre et octobre 1669, il y eut à Chambord de grands divertissements. On avait fait venir la troupe de Molière le 1 7 septembre ; on la garda jusqu'au ao du mois suivant. Elle avait joué le 6 octobre Monsieur de Pourceau^ gnac^ dont ce fut la première représentation. Molière et Lulli, tous deux en faveur, y avaient mis en commun leur gaieté, l'un comme auteur comique, l'autre comme musicien. Nous sommes incompétent pour juger s'il y aurait une part égale à leur faire, à ne voir dans Pourceaugnac qu'une très amusante bouffonnerie. Mais quand le vrai comique se montre dans cette facétieuse comédie, il ne faudrait plus penser à une comparaison. Lorsque Voltaire disait très justement que dans toutes les farces de Molière « il y a des scènes dignes de la haute comédie», c'était à l'occasion de celle-ci ; et sans doute il pensait à la scène du malheureux Limousin entre les deux médecins appelés pour constater sa prétendue foliée C'est une satire égale par sa vérité à
i. La scène tiii de l'acte I.
celle de la grande scène de la consultation médicale dans t Amour médecin. Voilà où en était T^spérance d'une réconciliadon avec la Faculté, dont Molière, dans son placet pour Mauyillain, venait de faire la plaisanterie. Pour l'avoir jamais prise au sérieux, il en voulait trop à messieurs les médicastres, et les trouvait trop divertissants.
Si parmi beaucoup de traits vraiment comiques, qu'on ne trouverait pas uniquement dans une' des scènes de cette comédie, la farce cependant domine, ses plus grands folies, les seringues mêmes des apothicaires et des matassins, n'étaient pas faites pour déplaire à l'auguste souverain, par conséquent à sa cour. Robinet nous apprend que les « grands spectateurs » furent ravis*. La ville le fut également, lorsque la pièce fut jouée au Palais-Royal le i5 novembre. Elle eut un grand nombre de représentations.
On n'a pas bien cclairci d'où était venue à Molière l'idée de prendre pour sujet de sa comédie les mésaventures d'un gentilhomme de Limoges. Nous avons déjà rencontré des exemples de canevas qu'il avait rapportés de province, qu'il reprenait volontiers, et transformait habilement, lorsqu'il devait préparer à la hâte quelque nouveauté pour les divertissements du roi. Il serait donc assez naturel de supposer qu'il avait conservé dans son cabinet une de ces petites ébauches faites à Limoges même. Il y a dans Poureeaugnac un souvenir très exact des rues et places de cette ville. On a dit (ce n'est peut-être qu'une conjecture) que sa troupe y avait joué* et avait été mal accueillie, et qu'il a voulu faire expier leurs sifflets aux Limousins en mettant sur la scène, comme un échantillon de ces provinciaux, parmi lesquels il n'a jamais manqué de gens d'esprit, un sot et grossier personnage que l'on berne. Très différente est la version de Grimarest. Il avait entendu raconter qu'un genlîllâtre de ce pays avait eu sur le théâtre du Palais-Royal une querelle avec les comédiens et que la pièce jouée à Cliamï>ord avait été une punition de ce ridicule esclandre. Sans avoir trop de confiance dans cette anecdote, il ne faut
I. Lettre en çert à Madame^ du la octobre 1669. 3. Voyez d-detras, p. 176.
pas omettra qu'au temps ipéme des premières représenutions de la pièce, les Parisiens croyaient à la préseace dans leur ville d'un modèle de Monsieur de Pourceaugnac, auquel ils donnaient le titre de marquis ; c'est ce que nous apprend Robinet dans sa Lettre en vers du a 3 noveinbre 1669 :
.... A ce qu^on conte, L*origiiial est k Paris. >
IL jure, tempête et s*emporte.
Et Teut faire ajourner Tauteur En réparation d'honneur.^
Robinet ajoute, il est vrai :
Peut-être est-ce quelque rieur Qui de ce conte est l'inrenteur.
Aucun moyen de sortir des doutes. Il est du moins certain que Molière, en écrivant sa pièce, avait eu un retour de mémoire sur ses années de pérégrination, sur Limoges et Pézenas. U s'était chargé du rôle de Monsieur de Pourceaugnac, qu'il jouait de la façon la plus comique, tandis que Lulli, sous le masque du « signor Chiacchittrone », et avec toutes les singeries dans lesquelles il excellait, représentait un des deux musiciens, déguisés en médecins grotesques, et chantait lepiglialo^ù*
Le roi demandait habituellement pour ses fêtes des comédies-ballets. Quand Molière les lui donnait bouffonnes, il était loin de s'en plaindre, aimant, tout comme le peuple, à s'y dérider. Mais il les préférait peut-être sous la forme d'églogues de cour, aussi royales que champêtres et mytholo* giques. Quatre mois après la représentation de Pourceaugnac à Chambord, il fit jouer dans les divertissements de Saint-Germain les Amants magnifiques, h' jét*€uu~propos de Molière, imprimé en tète de cette comédie dans l'édlûon posthume de ses Œuvres, nous fait savoir que Sa Majesté avait elle-même choisi le sujet : « Deux princes rivaux qui, dans le champêtre séjour de la vallée de Tempe, oîi Ton doit célébrer la fête des jeux Py thiens, régalent à l'envi une jeune Princesse et sa mère de toutes les galanteries dont
SUR MOLIÈRE. ioi
Us se peavent aviser. » Avouons que proposer de pareils plans à l'auteur au Misanthrope et du Tartuffe, c'était mal employer son génie, en i^éconnaltre le prix. Mais il était toujours prêt à tout. U ne refusa pas même la tâche d'écrire les vers des intermèdes, entre autres ceux qui ne devaient pas être récités, mais seulement lus dans le livre du ballet, et dans lesquels on était censé faire parler les personnages de la cour qui figuraient dans les entrées, le roi lui-même, quand il s'y montrait. Les ingénieuses allégories et les fines allusions de ces vers étaient d'ordinaire confiées au talent de Bensserade, qui passait pour être sans rival dans ces gentillesses. Molière imita sa manière à s'y méprendre, soit qu'il voulût simplement ne pas le faire regretter, soit qu'il eût une intention de malicieuse parodie, comme Bensserade paraît l'avoir soupçonné ; car, sans avoir à se plaindre d'être supplanté, ayant lui-même, l'année précédente, annoncé dans uo rondeau la résolution de ne plus travailler aux ballets, il laissa percer son mécontentement dans une raillerie assez plaisante de ces deux vers de Molière :
Et tracez sur les herbettes Les images de tos chansons.
Lorsqu'il les entendit réciter dans le troisième intermède, il reprit les chanteurs, comme si la langue leur avait fourché, et dit tout haut :
Et traees sur les herbettes Les images de vos chaussons ^
Grimarest, qui avait entendu parler d'une querelle de Molière avec Bensserade, sans en connaître l'occasion, n'a rien dit à ce sujet qui mérite attention*. Bazin a cru que la
I. Le trait du spirituef railleur éuit piquant. Bien des personnes seront d'aris qu'il frappait juste, la phrase de Molière pouTant paraître recherchée, bizarre et obscure. Elle s*entend cependant dans sa hardie et poétique concision. Les pas des danseurs suiraient les mouTcments des chansons, en exprimaient le earactère.