SUU JOACHIM DU BELLAY. XJ
de nouveaux soins m'assaillirent. Je dus me charger d'un pupille , de mon neveu, que mon frère avait laissé à ma garde. Je prends donc à regret le fardeau de l'enfant et de la maison embarrassée de procès »
Le voilà bien loin déjà de ses premiers projets, de ses premiers rêves; dans sa verte jeunesse, vigoureux et adroit aux armes, il admirait, il honorait comme des dieux M. de Langey, ce héros également supérieur par son courage et son intelligence des affaires, et l'illustre cardinal Du Bellay. Leurs exemples auraient pu être pour lui les trophées de Miltiade , si à tant d'obstacles n'étaient venus se joindre ceux, plus invincibles encore, qui naissent d'une santé débile :
«Tout à coup surviennent des maladies et de cruelles souffrances qui me mettent aux portes du trépas. Ce mal m'enleva ma force accoutumée, me tourmenta deux ans et me cloua sur un lit de douleur. La muse me consola de ce triste accident et fut seule le remède à mes maux. Alors pour la première fois je lus les poètes latins et grecs, alors je commençai à me faire connaître dans le chœur aonien. Qu'aurais-je fait, n'ayant aucun repos, aucun plaisir, n'ayant pas la libre disposition de moi-même ?... »
Cette tardive instruction nous a valu un poëte français hardi et original, un défenseur convaincu de notre langue en un temps où elle était encore inculte et méprisée. Si Du Bellay avait reçu dès son jeune âge l'instruction qui lui a manqué à cette époque, sa vive intelligence se serait développée dans une direction toute différente de celle qu'il lui a donnée ; habile à manier les langues de l'antiquité, il eût, comme la plupart des érudils de son temps, dédaigné celle de son pays. Il n'est devenu si moderne et si national que par Theureuse impuissance de faire autrement. Ce n'est pas là une supposition de notre part, mais un aveu de Du Bel-
xij noticl:
lay dont nous prenons acte. « Si ie vouloy', dit-il, gaingner quelque nom entre les Grecz & Latins, il y fauldroit employer le refte de ma vie, & (peult eilre) en vain, étant ia coulé de mon aage le temps le plus apte à l'étude : & me trouuant chargé d'affaires domeitiques, dont le foing efl affez fuffifant pour dégoûter vn homme beaucoup plus iludieux que moy V »
Après s'être appliqué ainsi à la poésie française, d'abord par pur hasard, pour se distraire et « n'ayant ou paffer le temps » , sans songer un instant à renoncer à la profession des armes à laquelle il semblait destiné, et tout en se promettant encore de « manier & l'epée & la plume- », il se convainquit bien vite que le lot qui lui était échu en partage était meilleur qu'il ne l'avait d'abord pensé : « le croy, dit-il, qu'à vn chacun fa Langue puyffe competemment communiquer toute doctrine^.» Vérité banale aujourd'hui, pensée hardie, dangereuse peut-être, à l'époque où il l'exprimait. Ailleurs, après avoir cité un passage où Cicéron déclare la langue latine plus riche cjue la langue grecque : « le ne veux pas, dit-il, donner û hault loz à notre Langue, pour ce qu'e»!le n'a point encores fes Cicerons & Virgiles : mais i'ofe bien affeurer que fi les fcauans Hommes de notre Nation la daignoint autant eftimer que les Romains faifoint la leur, elle pouroit quelquesfoys, & bien toft, fe mettre au ranc des plus fameufes *. » Enfin, dans un autre endroit '^, il lui prédit les hautes destinées auxquelles elle ne devait parvenir que dans le siècle suivant. Du Bellay s'était adonné avec tant d'ardeur à celte étude et était si pénétré de son importance, qu'après s'être mis à travailler à la Deffence & illujîration de la