Causeries du lundi ^ tome VII, p. Sai
SUR LA FONTAINE. clvii
tout ce qu'il faut pour y réussir, au moins en causant. » Quiconque sent, comme le pénétrant criti((ne, toute la grâce du charmant écrivain, serait bien tenté de faire, à son exemple, ces habiles corrections aux témoignages les plus anciens et les plus concordants ; mais, quand on les a contre soi sur quelques points, quand, malgré l'emploi des nuances les plus délicates, on ne parvient pas à nous les faire oublier, il faudrait avouer que l'on n'y peut opposer qu'une sorte de divination de psychologue. Elle n'a rien d'absolument sûr. La Bruyère, profond observateur, n'avait-il pas raison d'admettre de prodigieuses contradictions des esprits?
Ne doutons pas que, dans la conversation de la Fontaine, il ne lui échappât souvent des traits heureux, piquants, des saillies à la fois naïves et fines ; mais ne doutons pas non plus qu'après quelques lueurs qui le faisaient reconnaître, il ne s'éteignît bien vite, et que, la plupart du temps, ennuyé des entretiens, il n'y fût ennuyeux. Il causait certainement, et fort bien parfois, mais pour lui-même, et comme avec lui-même, ce qui n'est point la perfection de l'esprit de société. Il semble avoir été peint d'après nature dans une lettre de Vergier, oii l'on ne peut soupçonner, comme dans le livre de la Bruyère, le parti pris de mettre en relief une singularité. Vergier, ayant su de la Fontaine qu'U allait faire une visite à Mme d'Hervart et passer six semaines à sa campagne, écrivait à cette dame :
Je voudrois bien le voir aussi, Dans ces charmants détours que votre parc enserre,
Parler de paix, parler de guerre, Parler de vers, de vin et d'amoureux souci. Former d'un vain projet le plan imaginaire, Changer en cent façons l'ordre de l'Univers ; Sans douter, proposer mille doutes divers : Puis tout seul s'écarter, comme il fait d'ordinaire, Non pour rêver à vous qui rêvez tant à lui,
Non pour rêver à quelque affaire,
Mais pour varier son ennui*.
I. OEuvres diverses deMr Vergier^ Amsterdam, 1731 (a vol. in-8'), supplément du tome II, p. 44 et 45.
CLViii NOTICE BIOGRAPHIQUE
Le voilà, nous le croyons bien, tel que nous devons nous le représenter. Ce n'est plus cet homme stupidement muet : il parle au contraire sur toutes choses, donne carrière à sa capricieuse imagination, mais comme dans un monologue; et, le monologue fini, il va dans la solitude se livrer à ses songes et, sinon se soustraire à l'ennui, chercher au moins à le « varier ».
Après ces traits qui paraissent avoir e'té pris sur le vif, nous n'avons rien à apprendre dans le récit qu'a fait Vigneul-Marville (le chartreux Bonaventure d'Argonne) d'un dîner, peutêtre imaginaire, oia il dit avoir invité la Fontaine avec quelques amis, curieux d'entendre causer un si bel esprit. Le poète ne souffla mot pendant le repas, et, après avoir bien mangé, s'endormit. « On s'approcha de lui : on voulut le mettre en humeur et l'obliger à laisser voir son esprit ; mais son esprit ne parut point. H étoit allé je ne sais où, et peut-être alors animoit-il une grenouille dans les marais, ou une cigale dans les prés, ou un renard dans sa tanière; car, durant tout le temps que la Fontaine demeura avec nous, il ne nous sembla être qu'une machine sans âme. On le jeta dans un carrosse et nous lui dîmes adieu pour toujours. Jamais gens ne furent plus surpris, et nous nous disions les uns aux autres : « Comment « se peut-il faire qu'un homme qui a su rendre spirituelles les « plus grosses bêtes du monde.... ait une conversation si sèche « et ne puisse pas, pour un quart d'heure, faire venir son es- « prit sur ses lèvres et nous avertir qu'il est là*. » Que d'auteurs célèbres ont été aussi muets, lorsqu'on les avait invités à dîner pour les montrer, comme des phénomènes, à la curiosité des convives ! L'anecdote, dût-elle être tenue pour vraie, ferait beaucoup moins connaître la Fontaine que la lettre qui nous l'a montré dans les allées du parc de Mme d'Hervart.
Revenons où nous l'avions laissé parmi ses hauts protecteurs, qu'il charmait par ses écrits, sinon par ses entretiens. Rappelons la remarque déjà faite sur ceux-ci que, s'ils méritaient le nom de Mécènes, c'étaient généralement des Mécènes, non pas amis d'Auguste, mais plus ou moins brouillés avec la
I . Mélanges d'histoire et de littérature^ recueillis par M. de Ftgneul- MarvilU, Rouen, m.dcc, tome II, p. 355 et 356.
SUR LA FONTAINE. clix
faveur royale : si bien que mieux notre poète leur faisait sa cour, plus il risquait de la faire m;il en plus haut lieu. Ce n'estait pas qu'il se souciât peu d'avoir part aux grâces que le Souverain répandait sur les grands poètes de ce temps et de s'approcher de la source des libéralités royales. Il savait le prix de ses vers et s'était mis dans la nécessité de ne point tenir quittes de leur dette ceux que leur rang et leur fortune obligeaient à protéger les lettres. L'Ile-Adam, Chantilly et Anet ne l'empêchaient pas de tourner ses regards du côte de Versailles; et si lié qu'il demeurât envers les indépendants, de si indépendante humeur qu'il fût lui-même, il ne se fit jamais scrupule, nous l'avons déjà vu, de payer, tout comme un autre, son tribut de louanges au maître. Au commencement de 1687, il y eut une grande explosion de l'amour des sujets pour le Prince, lorsque celui-ci, après l'opération si fameuse dans l'histoire, fut rendu à la santé. La Fontaine se mit en règle dans une lettre qu'il écrivit alors à M. de Bonrepaux, envoyé plénipotentiaire à Londres; il y avait mêlé des vers qu'il désirait certainement faire arriver à une autre adresse, et qu'au reste il prit soin de publier*. Il y célèbre le règne de la vertu, laquelle avait pris à ce moment la figure de Mme de Maintenon, et le règne de la piété. Il se mettait au ton du jour, sans qu'il ait paru lui venir à l'esprit que, pour cette tâche édifiante, il n'avait pas tout à fait qualité. Après avoir autrefois si bien chanté les Montespan, les Fontauges, il n'était pas plus embarrassé pour dire de leur amant converti :
Sa principale favorite
Plus que jamais est la vertu.
Ce « plus que jamais » est un trait inattendu, et, qu'il y ait eu intention ou distraction, vraiment assez plaisant. Il exaltait ensuite le bienfait de l'hérésie terrassée, et finissait par exprimer la crainte d'avoir touché à des sujets trop hauts :
Je me tais donc, et rentre au fond de mes retraites.
J'y trouve des douceurs secrètes.
La Fortune, il est vrai, m'oubliera dans ces lieux :
I. En 1688, à la suite de l'épitre A Mgr Vévêque de Soissons : voyez ci-dessus, p. cxlviii et noie 2.