Bois-le-Vicomte, à une lieue de Mitry (Seine-et-Marne
3. C'est elle (nous ne croyons pas faire de confusion) que la Fontaine, comme on le verra plus bas, célébrait, trois ans plus tard, sous le nom de Mme de Virville. Voyez ci-après, p. clxx, note I.
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dangers. Le moyen de « résister à une fille de quinze ans quia les yeux beauv, la peau délicate et blanche, les traits de visage d'un agrément infini, une bouche et des regards !...
Il semble, à voir son sourire, Que l'Aurore ouvre les cieux. »
Les vers de cette lettre sont parmi les plus gracieux qu'il ait écrits. Il restait jeune par l'esprit par la flamme, par les trop tendres penchants Son caractère est peint dans le récit qu'il fait à Vergier de sa folie. Lorsque, après avoir été si troublé de la vue de son Amarante de Beaulieu, il quitta Bois-le-Vicomte, pour rentrer à Paris, sa douce préoccupition lui fit manquer le bon chemin : il s'en écarta de trois lieues. Arrêté par la pluie, surpris ensuite par la nuit, il lui fallut chercher un mauvais gîte dans un village. C'est ce qu'il appelle son Iliade ; elle est presque aussi lamentable que celle de son pigeon voyageur, et sans avoir pu finir par la même consolation. Quand il fut de retour au lo;^is, il n'était pas encore réveillé du so ige. Il passa « trois ou quatre jours en distractions et en rêveries, dont on fait, dit-il, des contes |)artout Paris. » Nous avons la réponse de Vergier, elle est des plus agréables. Il aurait eu le droit de dire de res|)rit de son correspondant ce qu'il dit de ses châteaux en Espagne : « <'/est un mal qui se communique. » Il achève très-j iliment le portrait que, par son récit, la Fontaine venait de faire de lui-même :
Hé ! qui pourroit être surpris Lorsque la Fou'aine s'égare?
Tout le cours de ses ans n est qu'un tissu d'erreurs.
Les plaisirs l'y guident sans cesse Par des cliemins semés de fleurs.
[Il] dort tant qu'il plaît au sommeil; Il se lève au matin, sans savoir pour quoi faire ; Il se promène, il va, sans dessein, sans sujet •, Il se couche le soir, sans savoir d'ordinaire
Ce que dans le jour il a fait.
« On s'étonne seulement, Monsieur, que vous ne vous soyez égaré que de trois lieues. Selon l'ordre et les lois du mouve-
SUR LA FONTAINE. clxix
ment, «!tant une fois ébranlô, vous (leviez iillcr sur la même ligne tant que terre et votre cheval auroient pu vous porter, ou (lu moins jusqu'à ce que qucKpic muraille ()|)pos(^e à votre passage vous fît changer de roule; et cette pr(^sence d'esprit doit vous justilier entièrement des distractions dont on vous accuse. »
Tout le monde, à Bois-le-Vicomte, avait ri de légaremcnt du pocte amoureux. Ou s'y amusait de ses distractions et de ses rêveries; on les trouvait aimables. Pour qu'elles le fussent tout à fait, il aurait fallu qu'il ne s'y mêlât pas la p(înible impression des faiblesses galantes d'un homme bicMi près d'être septuagoiiaire. Dans une autre lettre de Vergier, celle-ci peu charitable pour la Fontaine, qu'il «écrivait à Mme d'Hervart', l'histoire de cet amour inspiré |)ar Mlle de Beaubeu est comple'te'e d'ime manière fâcheuse. La Fontaine allait partir pour Bois-le-Vicomte et y faire un assez long séjour : «Voilà, dit Vergier, un bonheur que je lui envie fort, quoiqu'il ne le ressente guère; et vous m'avouerez bien, à votre honte, qu'il sera moins aise d'être avec vous que vous ne serez de l'avoir, surtout si Mlle de Beaulieu vient vous rendre visite, et qu'il s'avise d effaroucher sa jeunesse simple et modeste par ses naïvetés et par les petites façons qu'il emploie quand il veut caresser de jeunes filles. » Cela cesse d'être agréable et poétique. Est-ce seulement la faute de la méchante langue de Vergier?
Quoicpie peut-être il ne doive pas être soupçonné de n'avoir parlé que par jalousie et n'ait fait que dire la vérité, ce n'était guère à lui de remarquer avec sévérité les libertés que prenait la Fontaine. Peu d années après cette lettre, lui-même respectait encore bien moins la jeune lille « simple et modeste, n et composait pour elle un de ses contes les plus indécents^, que ses éditeurs datent de 1698. La gentille apparition d'Araa-
1 . C'est la lettre qu'on a datée de 1689 : voyez ci-dessus, p. CLXvr, et à la note 4 de cette même page.
2. Walckenaer a eu une distraction regrettable, quand il a jugé (tome II, p. 195) ce conte du Gros Guillaume ff aussi licencieux qu'aucun de ceux que la Fontaine ait composés. » Comparer les deux conteurs est étrangement injuste. La Fontaine a été beaucoup trop léger dans ses contes, mais n'est jamais descendu jusqu'à de si choquantes gravelures.
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rante dans les bosquets de Bf)is-le-Viconite est fort gâtée par ce que nous savons d'elle, toujours grâce à Veigier. Elle n'avait que vingt-quatre ans, lorsqu'il eut à lui adresser, en 1*^^97, une épître pour la consoler de la trahison d'un amant. Après avoir fait le naufrage, sur lequel Vergier s'apitoie, elle ne pouvait rencontrer plus mal qu'un tel consolateur.
D'autres souvenirs de Bois le- Vicomte que celui de Mlle de Beaulieu sont restas dans les lettres de la Fontaine. H y en a une de 1691, qu'il adresse à Mmes d'Hervart, de Virville, et de Gouvernet, pour décliner l'invitation qui lui était faite de venir les rejoindre dans leur campagne. Sa galante excuse était qu'il craignait d'aller s'enfermer dans un château où tant de séduisantes personnes le retiendraient par enchantement,
Toute la cour d'Ainathonte Étant à Bois-le-Vicomte.
Cette cour était composée des trois « intendantes du Parnasse, » dont les noms sout en tête de sa lettre, et des nièces de Mme d'Hervart, beautés qui « n'épargnent âme vivante, n Les deux dames que ses vers célèbrent en même temps que Mme d'Hervart étaient la sœur et la femme du marquis de Gouvernet, c'est-à-dire la comtesse de Virville*, et la très-belle Esther, marquise de Gouvernet, sœur de M. d'Hervart*. Si, comme nous le croyons, elles étaient dignes de l'encens déli-
1. Madelène-Sabine de la Tour de Gouvernet (voyez ci-dessus, p. CLxvii, note 3), qui avait épousé François-Joseph de Grolée, comte de Virville, ou fJp f^hnil/e.
2. Cette fdie de Barthélémy Herwarth avait épousé Charles de la Tour, marquis de Gouvernet. La belle marquise ne pouvait être très-jeune en ift88; car sa lille, Esther de Gouvernet, était déjà mariée en 1(184 : « C'est une trrs-beile pei sonne, dit de celle-ci le Mercure galant du mois de juillet 1^84, qui a épousé depuis peu de temps le fds de M. le marquis d'Halifax. » La Fontaine parle d'elle, sous le nom de Mme d'Eland, dans sa lettre à la duchesse de Bouillon de novembre 1687. Son mari, lord d'Eland, était iils aîné de Georges Saville, marquis d'Halifax. — M. Depping {Barthélémy Hei-ivartli, p. 35,5) dit que la marquise de Gouvernet, zélée protestante, comme sa mère, passa avec elle en Angleterre après la révocation de l'édit de Nantes. Moréri, à l'article Hervart
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cal que leur offrait la Foiilairio, elles devaient peu geTiler les étonnantes plaisanteries de Vergier. Il y a dans les œuvres de coliii-ci un Diulof^ur des morts entre Princesse et Pi-iii-Fils^ la cliicnno et le serin de Mme d'IIervart, qui n'offense pas la morale, mais la plus simple polilcîsse. La bonne compagnie d'alors avait de singidières loli'ranccjs. Quel contraste avec le mauvais ton de Vergier, (pielle elc'gante urbanité dans la lettre de la Fontaine!
Je veux cliaiitcr haut et iiel Virville, Herviirt, Gouvernet.
J'en ferai mes trois déesses, Leur donnant à ma fuçoii Et l'Amour pour compagnon, Et les Grâces pour liôtesses.
de son Dictionnaire, parle ainsi de l'exil volontaire de Mme de Gouvernet à cette époque : « Sa mère et elle abandonnèrent leur religion et les biens qu'elles avoient en France ; » ce qui ferait croire que jusque-là elles avalent fait profession de catholicisme, quoique sans doute protestantes au fond du cœur. On serait d'abord tenté de compter ces deux dames au nombre des amis de France qui purent, comme nous l'avons dit, se joindre aux amis anglais pour engager la Fontaine à venir à Londres. On renonce à cette idée, quand on lit dans la lettre de 169 1, qui vient d'être citée, que Mme de Gouvernet se trouvait, en cette année, à Boisle-Vicomte, avec Mme d'Hervart, la jeune, et Mme de Virville. Elle était donc revenue de son exil et avait quitté l'Angleterre. — M. Depping {ibidem) raconte que Mme de Gouvernet avait emporté en Angleterre beaucoup d'objets précieux qui avaient orné l'hôtel de la rue de la Plàtrière, entre autres des portraits de famille peints par Mignard. Il parle d'une liste dressée par la marquise d'objets d'art qu'elle léguiiit à son petit-fils. On n'a cette liste que dans une traduction anglaise. L'article 45 porte : a small pictiire representing tlie foiintain in tlie little oarden <if the liostel d'Hervart. M. Depping conjecture (p. 354) que le traducteur a changé notre poëte, dont cette peinture était sans doute le portrait, en une fontaine. La métamorplio'^e est vraisemblable. Remarquons toutefois que ce portrait, œuvre peut-être de Mignard, n'avait pu faire partie des objets emportés en Angleterre en i685, année où la Fontaine n'était pas encore à riiôtel d'Hervart. — La marquise de Gouvernet mourut longtemps a])rès la Fontaine, en 1722.
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Ces galantes apothéoses étaient simplement douceurs de poète. La Fontaine, à ce moment-là, ne craignait pas tant de laisser à Bois-le-Vicomte « son cœur en otage, » comme il le disait, que de s'éloigner des répétitions de son opéra d'y/.v//ee', et les trois déesses étaient certainement fort rassurées sur la liberté et la paix de son cœur. Mme d'Hervart était habituée à ses adorations, toutes poétiques. Elle les recevait sous le nom de Sylvie, aussi innocemment que Mme de la Sablière sous le nom d'Iris. Dans une de ses lettres de 1687, à M. de Bonrepaux, la Fontaine disait : « Il lui faut donner un nom du Parnasse. Cf)mme j'y suis le parrain de plusieurs belles, je veux et entends qu'à l'avenir Mme d'Hervart s'appelle Sylvie dans tfuis les d«tmaines que je possède sur le dituble mont. 3) Le parrain avait, dans ses baptêmes du Parnasse, des noms de |)rédilection. Il ava.t déjà donné autrefois celui-là à Mme Foucquet. Il importait peu. Ouire la lettre à Bonrepaux qui contenait des vers à la gloire de la nouvelle Sylvie, une chanson de cette même année 1(187 était, sous forme pastorale, un hommage aussi à ses charmes. Elle commence ainsi :
On languit, on meurt près de Sylvie.
Sylvie récompensait les chansons du berger Lycidas, ou, si l'on veut, du berger la Fontaine, par des soins moins dignes de l'églogue, mais solides. Son poète était toujours fort négligé dans ses vêtements. Un jour ses amis le rencontrèrent habillé de neuf, et lui en firf^nt compliment. Il s'étonna, n'y ayant pas pris garde. C'était Mme d'Hervart, qui, sans lui rien dire, avait fait changer ses habits*. Le vieil enfant de Mme de la Sablière avait encore une fois rencontré une sollicitude maternelle, qui restera inscrite au livre reconnaissant des Muses. Mme d'Hervart ne crut |)as que ce fût assez de veiller sur la propreté des habits de la Fontaine; elle chercha aussi, nous l'avons déjà appris parle témoignage de Vergier, à faire entrer plus de sagesse dans sa vie; mais on ne voit pas qu'elle ait eu, de ce côté, grand succès : il est plus facile de remplacer nos vieux vêtements que de nous faire dépouiller le vieil homme.