XXVI NOTICE BIOGRAPHIQUE
des eaux et forêts de Château-Thierry, en Champagne, étant à Paris, pour un procès, lui dit : « Tiens, va vite faire telle « chose, cela presse. » La Fontaine sort et n'est j)as plus tôt hors du logis qu'il oublie ce que son père lui avoit dit. II rencontre de ses camarades, qui lui ayant demandé s'il n' avoit point d'affaires : « Non, » leur dit-il, et alla à la comédie avec eux.
« Une autre fois, en venant à Paris, il attacha à l'arçon de la selle un gros sac de papiers importants. Le sac étoit mal attaché et tombe. L'ordinaire passe, ramasse le sac, et ayant trouvé la Fontaine, il lui demande s'il n'avoit rien perdu. Ce garçon regarde de tous côtés : « Non, ce dit-il, je n'ai rien « perdu. » — « Voilà un sac que j'ai trouvé, » lui dit l'autre. — « Ah! c'est mon sac, s'écria la Fontaine; il y va de tout mon « bien. » Il le porta entre ses bras jusqu'au gîte^ »
Ainsi, dès sa jeunesse, il s'était fait la réputation d'un vrai Ménalque. On a plus tard recueilli beaucoup de traits semblables de sa rêverie. Peut-être s'est-on amusé à lui en prêter quelques-uns. Il n'est pas toujours facile de savoir à quelle date les placer; et, puisque l'occasion s'en présente, rapprochons de l'anecdote que Tallemant vient de nous raconter celles qui se trouvent dans le Livre sans nom^ petit ouvrage anonyme *, imprimé en lôgS : « Au sortir du dîner avec ses amis, il ne les connoît pas dans la rue. Un soir, lui et moi fûmes au convoi du pauvre Miton; huit jours après, il alla chez lui demander à sa nièce des nouvelles de sa santé. Bien davantage : il avoit un procès assez considérable qu'on devoit juger un certain jour. M. de M.... [de Maucroix?), son ami, lui envoya, à la campagne où il étoit, un cheval, pour venir solliciter les juges. En chemin, il oublia son procès, s'arrêta à une lieue.de Paris, chez un de ses amis, où il parla de vers toute la nuit. Le lendemain, il n'arriva qu'à dix heures du matin que les juges étoient au Palais; il n'en trouva pas un. Comme M. de M.... lui reprochoit sa négligence, il répondit qu'il étoit bien
I. Les Historiettes de Tallemant des Beaux (Paris, Techener, t854), tome II, p. 368 et 369.
a. On l'a attribué à Cotolendi; il est de Bordelon.
SUR LA FONTAINE. xxvii
aise de n'avoir trouvé personne, qu'aussi bien il n'aimoit point à parler ni à entendre parler d'affaires'. »
Dans le dialogue oit»', l'interlocuteur de celui qui dépeint ainsi la Fontaine a ceitaincinent tort de lui dire : « Je l'ai trouvé autref(»is d'assez bon sens, et il n'avoit point ces abstractions que vous lui donnez*. » Elles étaient, au contraire, très-anciennes; nous venons de l'apprendre de ïallemant.
Revenons à celui-ci et à ses anecdotes; elles vont nous faire connaître un autre défaut de la Fontaine, dont jamais il ne s'est mieux corrigé que de l'autre, nous voulons parler de son bumeur trop galante :
« Ce garçon alla une fois, durant une forte gelée, à une grande lieue de Château-Tbierry, la nuit, en bottes blanches et une lanterne sourde à la main', » Dans un commentaire un peu naïf, dont le malin Tailemant s'est dispensé, VValckenaer ajoute : « Cet incident donna lieu à bien des suppositions*. » Il est assez clair que cette promenade nocturne, en élégant équipage, n'est pas seulement citée comme un trait de rêveur. Si la clarté s'y faisait désirer, on en trouverait davantage dans la petite histoire qui suit immédiatement'; elle eût été digne d'avoir place parmi les contes de notre poète : aussi n'est-il pas nécessaire de l'emprunter textuellement aux Historiettes . C'est encore une aventure de nuit, où est mise en scène la lieutenante générale de Château-Thierry, qui, surprise par une visite de la Fontaine, ne fut que médiocrement cruelle. Le charitable chroniqueur des scandales n'a mis en doute que ce qui atténuait celui-ci dans le récit qui lui en avait été fait^.
Nous n'avons pas à écrire les vies parallèles de la Fontaine et de Maucroix. Remarquons seulement combien, à ce moment
I. Le Livre sans nom, divisé en cinq dialogues (Paris, lôgS, in-12), p. i3o.
a. Ibidem.