XXIV NOTICE BIOGRAPHIQUE
semble avoir tenu l'anecdote. On parla de saint Augustin. La Fontaine laissait dire, comme un homme dont l'esprit était ailleurs. Tout à coup « il se réveilla comme d'un profond sommeil, et demanda d'un grand sérieux au docteur s'il croyoit que saint Augustin eût eu plus d'esprit que Rabelais. Le docteur l'ayant regardé depuis la tête jusqu'aux pieds, lui dit pour toute réponse : « Prenez garde, Monsieur de la Fon- « taine, vous avez mis un de vos bas à l'envers; » et cela étoit vrai en effet*. » La réponse du docteur était la meilleure à faire. Ne nous récrions pas plus pesamment que lui sur la trop légère parole. Qu'elle nous serve seulement à remarquer, n'y eût-il dans ce récit qu'une légende, que le souvenir s'était conservé d'une singulière obsession de son esprit par l'admiration pour l'auteur de Pantagruel. La profondeur dans les contes bleus, toutes les finesses et toutes les richesses de la langue au milieu de tant de folies, où elles font l'effet de fleurs tombées là, on ne sait comment, sous la baguette d'une fée, quel attrait pour un génie si ami du caprice, toutes les fois surtout que la forme en était belle !
Furetière a dit de la Fontaine : « Toute sa littérature consiste dans la lecture de Rabelais, de Pétrone, de l'Arioste, de Boccace et de quelques autres semblables *. » C'était ne vouloir reconnaître en lui que l'auteur des Contes. A l'époque où un ressentiment furieux dictait à Furetière ce dénombrement satirique des modèles de la Fontaine, rien de plus incomplet, rien de plus faux. Mais notre poète avait certainement commencé par ces lectures; et, lorsque plus tard il avait cherché ailleurs de plus hautes inspirations, il aima toujours à regarder encore de ce côté.
Si peu fertiles en événements que s'offrent à nous ses jeunes années, entre sa sortie de l'Oratoire et son mariage, ne s'en fait-on pas cependant une image suffisante, lorsqu'on peut se représenter dans quelle société d'auteurs favoris il passait un temps que sans doute remplissait beaucoup aussi la rêverie ? Les plus grandes aventures d'un poète ne sont-elles pas ces
ï . Histoire de C Académie^ p. 324»
2. Nouveau recueil des factums {A.insterdaiQ,i6Q^)^ Second factum^ p. 394.
SUR LA FONTAINE. xxv
aventures de l'intelligence, moins fortuites que cherchées d'instinct, par Icscjueiles se fait l'éducation de son génie ?
On peut regarder comme certain <|iic, dès ce temps, la Fontaine, tout paresseux qu'il s'est toujours dit, ne se contentait pas de lire, mais que sa veine poétique commençait à couler, quoique d'un cours encore modeste. Dans les manuscrits du chanoine Favart, ami de Maucroix, où ont été recueillies plusieurs binettes de celui-ci, M. L. Paris en a trouvé quelques-unes aussi de la Fontaine, qu'il raj)porte à sa première jeunesse'. Les muses fraternelles des deux camarades rivalisèrent sans doute dans ces légers, souvent trop légers, badinages ; car il y eut toujours entre eux de grandes sympathies d'humeur et de goût, et il est probable que de bonne heure, tout autant que par la suite, ils entretinrent d'agréables relations, soit par l'échange de lettres, soit lorsqu'à Château- Thierry*, à Reims ou à Paris, ils allaient se visiter.
Tallemant des Réaux nous fournit quelques autres traits, qui vont achever le portrait du jeune la Fontaine. Il nous paraît avoir tiré ses anecdotes de bonne source : il est probable qu'il les devait à Maucroix, avec qui sa liaison était intime, et qui lui avait appris tant de choses et sur lui-même et sur ses entours. Il les écrivait en 1657 ; les quatre premières, que nous allons d'abord citer, n'en doivent pas moins être placées, dans la vie du poète, à une date très-antérieure, et rapportées au temps dont nous avons eu à parler jusqu'ici; car l'auteur des Historiettes les fait suivre de ces mots : «Depuis son père l'a marié. y> En voici deux qui, non-seulement nous apprennent que la Fontaine faisait des voyages à Paris, où il avait des amis qu'il accompagnait au théâtre, mais, ce qui a plus d'intérêt, nous le montrent déjà renommé pour les incroyables distractions, dont il a donné, toute sa vie, de si amusants exemples :
« Un garçon de belles-lettres, et qui fait des vers, nommé la Fontaine, est un grand rêveur. Son père, qui est maître