Notice biographique sur Rabelais
Ce qu'on sait de certain sur la vie de Rabelais se borne à bien peu de choses,et l'on a suppléé à l'absence des faits par une fouie d'anecdotes fausses, absurdes ou suspectes. En effet , la légende s'est étendue des personnages du roman jusqu'à l'auteur luimême, et Rabelais est devenu, sous la plume de ceux qui ont écrit sa vie, un être presque aussi fantastique que Gargantua ou Pantagruel (i). Faire justice de ces fables ridicules, replacer dans la réalité des faits, dans le milieu où il vécut, riiomme que l'on a presque toujours envisagé à travers les conceptions bizarres de sa fiction romanesque, telle est la tàclie que nous nous sommes imposée , heureux si nous parvenons à éclaircir certains points mal compris jusqu'à présent, et à rendre quelques traits sérieux à cette physionomie si étrangement défigurée par la légende populaire et par la fantaisie des biographes.
Nous voyons commencer à sa naissance l'incertitude qui règne sur une partie de sa vie. D'après l'indication la plus généralement adoptée, il serait né en i483, comme le plus grand artiste de la Renaissance, Raphaël, comme l'apôtre de la Reforme, Ijutlier. Nous pensons, avec le P. Niceron qui depuis longtemps a soupçonné la vérité à cet égard, ave<; M. Paul Lacroix, l'un des derniers biographes de notre auteur, avec M. Benjamin Fillon, l'un des éditeurs de Poitou et Veitdic, que celte date doit être avancée de plusieurs années, et rapprocliée de l'an
1 H Sa vie qui est imprimée en tête du Gargantua est aussi fausse et aussi absurde que le Gar^a«/«« lui-même. » Voltaire, Lettre, sur l\a- /K'iais.
i/j95, moyenne indiquée par mainte circonstance, notamment par l'âge de ceux qui ont toujours passé pour les contemporains de Rabelais. C'est dans cette plantureuse province de Touraine (i), c'est à Chinon (2), patrie d'Agnès Sorel, que l'auteur de Gargantua vint au monde. Il était le dernier de plusieurs frères, et son père, Thomas Rabelais, exerçait dans cette ville la profession d'apothicaire, ou, suivant les autres, d'aubergiste, à l'enseigne de la Lamproie. Ce qui est certain, c'est que celui-ci possédait à Chinon une maison qui, du temps de l'historien de Thou, était devenue un cabaret (3), et, aux environs, le clos de la Devinière, renommé pour l'excellent vin pineau qu'il produisait.
Près de là, au village de SeuUy, était une abbaye où le jeune Rabelais fut mis en pension vers Tàge de neuf à dix ans. Voyant qu'il n'y apprenait rien, on l'envoya au couvent de la Bauractte fondé par René à un quart de lieue d'Angers, d'autres di-
' La terra molle c liela e dilellosa
Simili a se gli abilalor prodnce.
Tasso, Gierus. liber.
2 « M.Toinard me dist à Orléans qu'il avoit ouï dire que Rabelais estoit de Benais , petit village proche de Bourgueil , et qu'a y avoit veu une vieille femme de ce nom-là. » Note manuscrite de Iliict. Cet emprunt ne sera pas le seul que nous ferons à la piquante pul)lication de notre collègue à la Bibliothèque impériale , M. Baudement : les Uabelais de Huet ; Paris, Académie des bibliophiles, 1867, in-lG.
^ Cette ciiTonstance inspira h de Thou des vers latins agréablement imités par le traducteur français de ses Mémoires :
■ Ainsi Bacclius, dieu de la joie Qui régla toujours mon destin.
Jusqu'en l'autre monde m'envoie De quoi dissiper mon chagrin :
Car de ma maison paternelle Il vient de faire un cabaret Où le plaisir se renouvelle Entre le blanc et le clairet Les jours de fête on s'y régale, On y rit du soir au matin; Dans le jardin et dans la salle Tout Chinon se trouve en feslin.
Là chacun dit sa chansonnette, Là le plus sage est le plus fou, Et danse au son du la niuselte Les plus gais branles du I'ipiImu, clc.
seul à runiversité île celle dernière ville. On ajoute (ju'il n'y profila guère davantage, el le seul Iruil de son séjour en Anjou aurait été sa liaison avec les frères du Bellay, qui devaient un jour s'élever aux plus liaules dignités de TElal et <le f Fglise. Mais, dans une histoire manuscrite et Irès-délaillée de l'université d'Angers, on ne trouve aucune trace d'études (jue l^ahelais V aurait faites, tandis que tout porte à croire qu'il lut écolier et novice à la Baumette. Cela résulte d'abord d'un passage tie Oarga/itiut (i) où il est difficile de ne pas leconnaitre un souvenir personnel. <■ Je sçai, fait-il dire au maitre d'hôtel du seigneur de Painensac, des lieux à la Basmelte, à Cliainon (('hinon)... et ailleurs, où les estahles sont au plus haut du logis. ■> A cette première présomption vient se joindre une tradition presque contemporaine, c'est celle (jui résulte du témoignage de Bruneau, sieur de Tarlifume, avocat à Angers, mort en i(yi(\, a un âge très-avancé, et dont la jeunesse louche ainsi aux dernières années de Rabelais. Dans un ouvrage manuscrit, PitUandiiiopolis, conservé à la bibliothèque d'Anger;^, l'auteur, parlant du couvent de la Baumette, s'exprime ainsi, p. 82 : " Il y avoit des religieux cordeliers de l'ordre de Saint-François (|ui, pour leur trop grande licence, eu furent mis dehors par les Recollez, religieux du même ordre.... Messire François Rabelais a été novice en ce couvent, du(juel aussi il faicl mention au i'"'' livre de son Gargaitliia. » Enfin Bruneau revient, ji. SyS du même ouvrage, sur la Baumette, et rappelle une seconde fois que messire Rabelais y a été novice (2).
Il ne fallut sans doute rien moins (]u'une volonté formelle de la part de ses parents (3), jiour (|ue Babelais, avec le caractère
iCh. VI.
' Nous devons ces reriseigiienieiits n rnliligcaiire tie ^I. de Leiis, inspcrlcur de l'Académie d'Angers.
3 Cordiieinm e^'^c
Viill |i;ilor.
F. Uaùclœsii Gcsla, dans ]t Fhrclian jiliilosopinciiin d'Antoine Leroy. Cet opuscule, imprimé h Paris en IGi!), in-'i", renferme des délails curieux sur lî.ibelais. î.'aiileur, descendant d'Adrien Leroy, jadis nttadié au cardinal du Bi-llav. fut !tii-même succossiven.cnt curé de
4 NOTICE BIOGRAPrlIULli:
el les goûts qu'on lui suppose, se décidai à enihiasser l'état monastique, et surtout à entrer dans un ordre mendiant. Quoi qu'il en soit, nous le retrouvons quelques années après en Poitou,où l'attiia sans doute un autre de ses compagnons d'études de la Baumetle, Geoffroy d'Ksiissae, et chez les cordeliers deFontenayle-Comle, qui, dit (A)lletel(i), « faisoient vœu d'ignorance encore plus que de religion » et pouvaient s'appliquer la phrase de frère Jean des Enlommeures : « Dans notre abbaye, nous n'étudions jamais de peur des auripeaux. » C'est là qu'il acheva son noviciat et passa successivement par tous les degrés du sacerdoce jusqu'à la prêtrise, qu'il aurait reçue en i5ii, suivant Pierre de Sainl- Pomuald (2), mais plus probablement en iS^o, ou peut-être un peu auparavant avec dispense, comme d'Estissac que nous venons de nommer, qui n'avait que vingt-trois ans en i5i8, lorsqu'il monta sur le siège épiscopal de Maille/.ais. Le 5 avril iSig, nous voyons Rabelais apposer sa signature, en qualité de iVère mineur, au bas d'un acte d'achat par les cordeliers de la moitié d'une auberge à Fontenay (3). Son ordination doit être rapprochée de cette époque.
La-Cliapelle-du-Bois dans le Maine , professeur de rliétoiique à Angers , professeur de piiilosopliie au collège d'Harcourt à Paris. Il connut personnellement trois des successeurs de Rabelais dans la cure de Meudon : Micliel Colin, Antoine Grandet et Antoine Moreau. C'est à l'instigation de ce dernier qu'il se retira h Meudon pendant la Fronde, et put, ainsi qu'il s'en faii lionneur, prêcher dans la même cliaire, enseigner dans la même école que Rabelais , et composer son Florelum dans le cabinet que Rabelais avait autrefois habité. Du reste cet ouvrage ne renferme qu'une partie des matériaux qu'il fit entrer depuis I postérieurement h lC5i) dans ses liaùe/œxhia Elngia , manuscrit latin de la Bibliothèque impériale, in-fol., n" 8704, dont Bréquigny a donné une analyse ins'.iflisante dans les Notices des Maniiscrils, t. V, p. 132 , et qui, malgré son style pédantesque et souvent obscur, au milieu d'interminables citations d'ouvrages plus ou moins connus, renferme une foule de détails qu'on chercherait vainement ailleurs. Histoire des pactes Jrançois, niss. de la Bibliothèque du Louvre.
2 Trésor c/n-oiioloyitjiie. lC'i2-'t7, 3 \oI. in-fol., à l'année 1553.
'Outre la signature de Rabelais, dont le fac-similé a été donné par JI. Benjamin Fillon dans son article Fo)ileiia>/-/c-Co»iic de l'onviage qu'il a public avec M. 0. de Rochebrune, Poitou et Vendée,
Rahelais resta à Foiitiiiay une quin/ainc d'années (i5oc)i 524), De <^e séjour datent deux sentiments fortement enraeinés «liez lui : l'amour des lettres et la haine des moines. Il y tompléta ses études néf^ligées, et s'éprit d'une vive passion pour ees auteui-s de la Grèce et de Rome qui renaissaient alors de toutes parts, pour cette science encyclopédi(]iie (i) dont on trouve les traces dans ses ouvrages et ([ui était alors le mot d'ordre de tous les esprits affamés de savoir. Il est ])roljal)le qu'il joignit dès lors à cette élude celle de nos vieux auteurs français : romans de chevalerie, Jioinnn de la Rose, Patheltii, Villon, Crétin et toute cette littérature de la fin du xv' siècle ou du commencement du xvi", si profondément em|)reintc du vieil cs])rit gaulois, dont notre auteur devait être l'un des représenlanls les plus complets.
Un cordelier qui s'adonnait aux sciences profanes, au grec surtout, élude encore suspecte, devait aisément passer parmi ses compagnons pour un faux frère, pour pis encore. On a peine à s'imaginer quelle furieuse opposition \'/ie'fr/ii.siiie, comme on l'appelait alors, rencontra dans le clergé au commencement du xvi" siècle. L'érudition était accusée de favoriser la révolte de l'inlclligence, et la langue grecque, sa plus haute expression, qui livrait à l'esprit d'examen les inonuments de la primitive Eglise, et dont le nom se liait au souvenir d'un schisme douloureux, devait être roijjet d'une suspicion toute |)articulière. D'ailleurs la renaissance des études grecques coïiitndait avec la première introduction en F'rance des do(;triiics du luthéranisme, et le clergé prétendait que cette coïncidence n'était pas |)urcment fortuite. « In maximis opinionum procellis, dit Leroy clans sa Vie de Budé , ingens grœca? lingua; condata erat invidia , quod harum stir|)s et semen omnium malorum vidcretur. » A a-
Fontenay, 18G1, \:\-\", cet acte est revêtu diiiie tloii/aiiie craiitrcs signatures de moines, parmi lesquelles on reinarquo celles de l'iriTe Aniy sur lequel nous allons revenir, et d'Artus Coiiltant dont le nom a pris une forme grotesque dans le 1. III, cli. 18, du Paulnçirucl.
Ml ïyy.v/.lo^ lïaiôeîa, orôicularis srtcntia, telles sont les expres- Mons dont se sert Cudc jwur caractériser le genre d'études auquel se li,vrnieut lîatjelais el les savants de cette époque.
(i NOTICE BIOGIUPHIQLIE
lillas fait trAïuyot un franc hérclique, et il ajoute (ju'il l'était devenu à force d'étudier le grec. « (l'était, dit-il, une véritable contagion |)our tous ceux qui s'adonnoient à cette étude. »
Les chefs des couiniunaulés religieuses s'étaient misa la tète de cette croisatic contn; les lettres, et lîudé nous apprend cpie précisément les franciscains se faisaient remarquer parmi les plus acharnés (i). Heureusement, en face de cette ligue hostile, il s'était formé une espèce de franc-maçotmerie qui reliait entre eux tous les adeptes de la science, qui^ls que fussent du reste li'ur pays, leur position sociale, leurs croyances même, et frère Trançois, grâce à l'cspril c.onnnunicatif et à la joyeuse humeur (ju'il savait allier aux études les plus sérieuses, s'était non-senlement fait quelques amis parmi les plus éclairés d'entre lefi moines, mais encore avait, du fond de son cloitre, noué des relations avec plusieurs persomiages assez considérables de la provinc<! cl même «le la cour. Parmi les rares complices de ses goûts studieux cl suspects dans la communauté même, il faut placer au premier rang Pierre A my (%) dont nous avons déjà vu le nom ligurer à côté de celui de Kabelais, et qui, très-versé dans la connaissance des langues hébraïque, grecque et latine, avait sur ce dernier la supériorité de l'âge et des connaissances acquises. Peut-être faut-il citer encore un autre moine dont Budé associe le nom (en grec «I'(v£toç; à ceux de Pierre Amy et de Rabelais. C'est probablement le même que Finelius, ami de Dolet. Mais c'est à tort (pi'on a voulu adjoindre à ce petit cénacle Antoine Ardillon, plus tard abbé de Fontenay , • le noble Ardillon », que Kabelais ne connut ipi'à Ligugé. A Fonlenay et tians les ejiviroiis, il était en relation avec l'avocat du roi Jean Rrisson et plusieurs autres membres de cette famille <pii , dit Col- Iclet, « l'excitoient à jeter le froc aux orties pour jouir plus librement de sa conversation divertissante • ; — avec André Tiracpieau, juge, puis lieuleiiant au tribunal, « le bon, le docte,
'• niidcii Liiisliiùc t/racw : l'aiis, l.'il i, iii-'i", passiiii.
- Nous écrivons ce imm lomme lîabelais l'a écrit lui-inêinc. f)iioi<iue la sigiialiive a|)|)oS('c sur l'ai te dont nous avou^ parlé [Hirle : I'. l.niii;/. Ce personnage iiiouiut a lî.iic c:i 1 'i'^(!, a-l'<in iii( , mais ccltr date rst cliiutcns(-.
le sage, le tant humain, tant débonnaire et équitable Tiraqueau (i), » qui, de son côté, n'était pas en reste avec les deux savants moines de Fontenay.
Les liens qui existaient entre ces trois personnages, Rabelais, Ainy et Tiraqueau, ressortent d'une lettre latine sans date, mais antérieure à iSaa (2), que Pierre Amy, alors appelé à Saintes par le président Aymery Bouchard, écrivait à Tiraqueau qui le lui avait fait connaître. Elle se termine ainsi : « J'éprouve une violente contrai-iété, lorsque je prévois que, si j'ai dû, dans l'intérêt d'Aymery, rester longtemps éloigné de ceux dont le regret me consume, c'est-à-dire vous et notre cher Rabelais, le plus érudit de nos frères franciscains , d'un autre côté, pour revenir près de vous, ce qui, à ma grande joie, ne tardera guère, il faudra m'arracher aux délices d'Aymery. Mais je trouve une puissante consolation dans la pensée qu'en jouissant de l'un de vous deux je jouis de l'autre, tant vous vous ressemblez par le caractère et par la science, et que ce même Rabelais, si diligent a remplir les devoirs de l'amitié, nous tientira fréquemment compagnie par ses lettres, tant latines, dont la composition lui est très- familière, que grecques, dans lesquelles il s'essaye depuis quelque
temps Je me réserve de vous en dire plus long quand nous
pourrons à loisir reprendre nos séances sous notre bosquet de lauriers, ou nos promenades dans les allées de notre petit jardin. »
Amy s'était trouvé mêlé à une polémique où Rabelais joua son rôle, polémique survenue entre Bouchard et Tiracjueau, à propos du traité de ce dernier : De légions connubialibus , i5i3 et i5i5, auquel Bouchard avait répondu par le livre de iS-11 , Tîj; •^^^la.iy.zlac, oûtXriÇ, cité par nous tout à l'heure. Il affectait de s'y poser en défenseur du sexe attaqué, disait-il, par Tiraqueau, et bientôt (1624 ) celui-ci ripostait par une nou-
' L. II, cl:. 5, et Prologue ilu IV^ livif .
- Cette date est celle du volume en tète duquel se trouve la lettre (!oi?t nous parlons : AImnrici Bouc/iardi, tyI; ^yvaixeia; <pÛT>,Yiç, adversus Audrcam TlrnqiieUuni. Venuiidatur in a-dibus Ascensiaiiis, Î523, in-i".
velle édition de son ouvrage , où , sous des formes courtoises , il raillait quelque peu celui qu'il traitait d'avocat sans mission. Ce qu'il y a de singulier, c'est que cette espèce de passe d'armes, soutenue par deux graves jurisconsultes avec une égale érudition , oii toute l'antiquité et le moyen âge étaient appelés à fournir leur témoignage pour et contre les femmes , avait pour juges du camp deux moines, Amy et Rabelais, dont les vers grecs et latins figuraient en tête du livre de Tiraqueau. Le premier y était accepté comme arbitre du différend, et le second cité à plusieurs reprises comme un homme faisant autorité, non-seulement en matière d'érudition grecque et latine , mais dans des questions plus délicates où le futur satirique apparaît à travers les barreaux du cloître.
Ainsi, p. 12/4, à propos d'une citation d'Hérodote, Tiraqueau remarque que le passage est omis dans la traduction de Laurent Valla, faite probablement d'après un texte mutilé; mais que ce livre, le premier, a été traduit élégamment et complètement par François Rabelais , de l'ordre des frères mineurs, « dont l'habileté consommée dans les deux langues et dans toutes les sciences est au-dessus de son âge , et eu dehors des habitudes et des scrupules exagérés de son ordre (i) » .
Le second passage où notre'auteur est mis en scène roule sur des matières moins graves. A Tiraqueau, qui se demande où et quand les femmes ont pu charger son adversaire de leur défense, alors qu'il s'agit d'un livre latin qu'elles n'ont pas lu, Rabelais suggère cette idée que Bouchard , qui s'est toujours piqué de plaire au beau sexe, muliernrius, comme il l'appelle, a bien pu se laisser aller, à table ou au coin du feu , en petit comité féminin, à traduire en français, à sa façon ( traduttore traditorc ), le livre où leur sexe n'était pas toujours ménagé ,
1 « Verum librum hune integrum elegantissiine tiaduxit Francisciis EabelssHS Minoritanus , \ir supra œtatem , prœterque ejus sodalicii morero , ne nimiam rellgioiiem dicara , ulriusque iinguaî omnifaii:vque doctriaœ peritissimus. » A7idreœ TiraqucUl De Ictjibus connuôialiôiis scclio; Paris, Calliot du Tr»', lf)2'), iii-i».
SUR RABELAIS. i)
excellent moyen pour perdre Tiraqueau dans leur opinion, remarque le malin interlocuteur; puis, en homme à qui Lucien est au moins aussi familier qu'Hérodote, il rappelle le traité du satirique, 'Pyj-ropiov Aïoâa/.aXoç, où, parmi les moyens de réussir comme orateur, celui de se rendre agi'éable aux femmes est fortement recommandé (i).
Or, quand on rapproche les plaidoiries de Bouchard et de Tiraqueau pour et contre les femmes des chap. 9 et suivants du III'' livre de Pantagruel et des consultations de Panurge « pour sçavoir s'il se doit marier, » on reconnaît que l'érudition des deux jurisconsultes n'a pas été inutile au romancier, et que cette mise en langue vulgaire, dont il parlait à Tiraqueau , de traits hasardés d'abord par celui-ci dans une langue « qui brave l'honnêteté, » sans en excepter les plus scabreux (2), a été ensuite hardiment réalisée dans Pantagruel, et notamment dans les chapitres que nous avons indiqués.
Bien que ces vers et ces mentions d'Amy et de Rabelais ne so retrouvent pas dans l'édition postérieure, Lyon, iSj^, in-fol., où Tira(|ueau a refondu son ancien traité sur les lois du mariage, il ne faut pas croire qu'il ait oublié les deux savanl* moines, ses anciens amis de Fontenay-le-Comte , et il a pour eux un souvenir aussi flatteur qu'inattendu dans un gros livre de droit, où l'on n'irait guère chercher ces sortes de témoignages (3).
^ Ibid., p. 118. « Sed temperare mihi non possum quin dicam id qtiod noster Franciscus Eabelaîsus, sodalis franciscanus, vir utraque lingua doctissimus, pronunciavit, etc. »
* Il y a entre autres dans la première édition de 1513 du traité de I.egibiis connubialibus , et sous la glose : Quicunque ab uxoribus amari cupitis cas qiioque ipsi vici$sim amanto , six pages d'une incroyable obscénité , et qui , si elles étaient acceptées dans un traité de droit, doivent rendre indulgent pour les licences d'un livre ayant pour but avoué « l'esbattement des lecteurs. »
'De ulroqiie rclractu, municipali cl convenlionali ; Lyon, IST'i, in-fol. p. G04. « Duo fratres vendiderunt donium aliquam comniuneni sitam in hoc nostro oppido Fontis Naiadum (ita enim appellabaiit Aniicus ille et EabeUosus, divinitateni loci et adolescentiuin no.strorum ingénia admirati). » Ajoutons ici, sur l'autorité de M. R. Fi'llon, qu<; ce
Pierre Aniy était aussi en correspondance avec le savant Budé que ses fonctions de maître des requêtes suivant la cour amenaient souvent en Touraine. Il lui avait fait connaître Rabelais, et Budé ne manquait jias, dans chacune de ses lettres au premier de ces religieux, iPajouter un mot tlatteur pour le second. « Saluez de ma part votre frère en religion et en science, Rabelais (i). — Adieu, et saluez quatre fois en mon nom le gentil et savant Rabelais, ou de vive voix, s'il est près de vous, ou par missive, s'il est absent (2). » Cependant Rabelais aurait voulu recevoir personnellement une lettre du savant helléniste, lettre qu'Amy lui promettait toujours, et qu'il tâchait lui-même de provoquer par tles épîtres badines (3), à grand renfort de grec et de latin. Dans l'une d'elles, qui ne nous est pas parvenue, mais dont Budé, dans sa réponse, a reproduit le sens et probablement les termes, il jKirlait d'intenter à Pierre Amy une action (le t/olo niri/n, l'appelant ami trompeur, amiciim dolosuni, qui s'était vanté d'un crédit qu'il n'avait pas, et l'accusant de l'avoir mystifié, lui, homme simple et sans malice, en le compromettant auprès d'un personnage orgueilleux qui, depuis six mois,
fut Rabelais qui, en 1542, fit donner par François !•"■ à la ville de Fontenay des armes et une devise dont il était l'auteur. L'écu était d'azur à la fontaine d'argent maçonnée de sable, et avait deux licornes pour support. La devise portait : Feliciormn ingeniorum fons et scaliirigo.
* Biidœi Epislolœ cjrœcœ, lettre datée d'Aulun, le 14 août ( 1521 ), p. 48.
2 IbhL, p. 140.
* Le Bulletin du bibliophile belge a inséré dans son t. XVI (18C0), p. ni, une lettre de Kabelais h Budé, datée de Fontenay, le 4c jour lies ides de Mars, cl qui , si elle est autlientique , se rapporterait à l'ordre de faits dont nous nous occupons ici. Il y est fait allusion aux promesses de P. Amy, à une première épître que Kabelais aurait écrite h Budé environ six mois auparavant, au silence de celui-ci, (pii l'oblige <le revenir à la charge. Mais, à part même la question de l'écriture pour laquelle les objets de comparaison nous manquaient lorsque nous avons vu cette lettre cliez le libraire Boone à Londres , bien des obscurités , des incorrections même , du moins dans le texte imprimé , nous (ont un devoir de ne mentionner ce document que sous tou(<;s resserves.
SLR RARKLAIS. 1i
(lé(l;iij;nait tie répoiulre a ses avances (i). C'est à cette piaisaiitoi ie (]ue Butlé répoiul eiitin sur le même ton, rendant grec Jiour grec et latin pour latin à Rabelais qu'il lélicite de son habileté dans les deux langues; mais il lui reproche, au nom du grand saint François, son patron et celui de son ordre, d'avoir manqué ^ à la charité, l'un des premiers devoirs de sa profession, puisque si par hasard lui, Bude, n'avait pas fait honneur auv promesses de P. Auiy, celui-ci restait exfiose à une action criminelle dont la formule était déjà toute dressée. A ce propos, entrant dans la thèse de droit romain i\ue Rabelais s'était amusé à développer, il lui démontre doctement qu'il avait suivi une marche tout à fait vicieuse. • Ai-je besoin de vous rappeler, à vous qui avez étudié le droit {qui jtins sKu/iosiis fiiisti), qu'il fallait d'abord essayer de l'action civile, ex stipiilotu, et que l'édit du préteur n'accorde que subsidiairement l'exception doli mali, etc.?» Puis, pour rendre, dit-il, la pareille à son correspondant, il ajoute en grec : « Que votre compagnon soit donc tout d'al)ord mis hors de cause, et que le procès entier retombe sur moi. Vous vous étonne/., en jeune homme qui ne doute de rien, que je n'aie pas aussitôt repondu à l'appel fait par vous, et vous prenez feu, vous disant méprisé par moi. Mais ne fallait-il pas préalablement vous assurer que ce grand grief était fondé, savoir si des occupations
' (I Epistola vero tua, utriiisque linguaj peritiam singularem redoleiis, ut miiii juciiiicla fuit et grata, nescio quid siiiistvaj iii me suspiciiinculic pne se ferre videtur, ut qtiidem in illa actionis de dolo nialo fonnulani concepisti, quain in reliani Amicuni sodalein tuuin Franciscanuni intendisse te dicis; ob id scilicet quod imposturam fecerit liomini tibi simplici et incauto : nescio quid de me spondens quod nec tu futurum poteras tum confidere , nec postea expérimente verum esse cognovisti, nimirum dolosum amicum esse censens , quum liominem te cpiXàTiXouv xai Y^'J^iOiOv, sciensprudyiisqne, quo tibi incommodaiet, in liominem me 91y.tli^o^a oblruderit ; qui quantum ipse jam luinc mensem aut etiam sextum literas tuas fastidio liabuerim ac contemptui. Epistolœ G. Biidœi postcriorcs, Josse Bade, mense Martio 1522 ( 1523 ), in-4o, p. 28. Cette lettre est ainsi datée : Jn pago Ihirgiindim quœ Villanova vccalur, pridie IdmtmAprUis ; elle doit être de 1622, comme postérieure à celle d'Auliin citée plus haut, et dont la date est certaine d'après l'itinéraire de François I'''" que suivait luidé.
ou une maladie ne m'avaient pas empêché de vous écrire, etc.? » Les biographes qui ont pi'is au sérieux la querelle de P. Amy et de Rabelais et les savantes plaisanteries de Budé auraient dû être avertis de leur erreur par la phrase qui suit immédiatement le long passage que nous venons d'analyser : « Jusqu'ici j'ai parlé en badinant, voulant répondre sur le même Ion à tout ce que vous m'avez écrit dans ce style, avec l'intention, je le suppose, de me soutirer une lettre (i). » Enlin Budé termine par quelques mots plus graves sur son âge et ses occupations, qui ne lui permettent plus d'apporter à ces choses de la science, qu'il aimera toujours, le même loisir et la même ardeur.
Toutes ces relations en dehors du cloître supposent, chez nos <leux moines lettrés, une certaine indépendance de pensée et d'allures qui n'étaient pas pour plaire à leurs frères ignorants et fanatiques. C'est alors que, vers l'année loaS, des perquisitions faites par ordre supérieur dans les cellules de Pierre Amy et de Rabelais amenèrent la découverte de livres grecs qui furent confisqués par le chapitre. Pour tout dire, il est permis de présumer, d'après plusieurs passages des lettres de Budé, que, parmi ces volumes, se trouvaient quelques écrits théologiques et politiques d'Erasme, qui faisaient alors grand bruit, et qui, suspects d'incliner aux erreurs de Luther, étaient particulièrement en butte aux antipathies des théologiens de l'ordre de Saint-François (2). Ces soupçons se trouvent confirmés j)ar un curieux document qu'a découvert M. Benjamin Fillon, et duquel il ressort clairement que le jeune et libéral évèque de Maille/.ais ne craigmit pas de procurer à ses amis du couvent de Fontenay les produits des presses suspectes de Henri Estienne et même de celles d'Allemagne et d'Italie (3).
* « Haclenus jocatum me pulato, pariaque facere voluisse cum ils qiiîc tu (ut opiiior) jocabuiide scripsisti, eliceie a me epistolamcapiens. » JbiiL, p. 3i.
- Binlœi Epistolœ grœcœ, p. 13G, 137, 145.
3 C'est une quittance d'nn des voyageurs en librairie de H. Estienne qui confesse avoir reçu par les mains de frère Tierre Lamy la sonitne de sept cens au soleil « à cause des livres vendus cejourd'liui à l\Ionscigneur l'évesque de Mnlezois; c'est assavojr la Cronirquc (de Nurcm-
Les deux amis furent dépouillés de leurs livres et de leurs papiers, privés des moyens de se livrer à leurs études chéries, mis au secret, et peut-être la persécution aurait-elle été plus loin s'ils n'avaient prévenu par la fuite (i) les mauvais traitements (|ui îes menaçaient. Réfugiés ensemble ou séparément dans quelque autre maison de leur ordre (2), malades de tourment et d'inquiétude (3), ils attendirent que l'orage se calmât et qu'il leur vint quelque secours du dehors.
Lorsque Budé apprit ce que ses deux correspondants avaient souffert pour P amour du grec (/»), on peut juger de sa douleur et de son indignation. Voici comment elles s'exhalent en exclamations classiques dans une lettre (5) à P. Amy : « O Dieu immortel, toi qui présides à leur sainte congrégation comme à notre amitié, quelle nouvelle est parvenue jusqu'à moi? J'apprends que vous et Rabelais, votre Pylade, à cause de votre zèle pour l'étude de la langue grecque, vous êtes inquiétés et vexés de
berg), Arisioleles, Quercla pacis (d'Erasme), Homerus , Cîcero, Carrara, la Voije céleste et le Triumphe de Manluene. Faict à Fontenay le Conte ce dernier jour de juing mil cinq cens dix et neuf. — 0. Fekkaue. » B. Fillon, Lettres écrites de la Vendée, p. 39.
* Cela résulte non-seulement de la lettre de Budé à Rabelais, p. 142, oîi il lui dit, eit i>arlant des deux amis : « rjvwxXviffOai £ç6y)tov vu6 xwv xopuçoîwv xvi; cxaipsiaç, » mais encore du passage de h'abelais lui-même, au chap. 10 du liv. III de Pantagruel, où il représente Pierre Amy « explorant les sorts virgilianes , pour savoir s'il escliapperoit de l'embusche des farfadets, et rencontra ce vers :
Heu fuge crudclns terras, fuge littus avarum.
Puis eschappa de leurs mains sain et saulve. n
2 Budé, dans la lettre que nous venons de citer, s'excuse de n'avoir pas écrit plus tôt aux deux amis, parce qu'il ne savait pas où se trouvait alors Rabelais (2; yî /jyvôouv 6izo\> ai) tôte y.afwjceiç ) ni dans quelle maison de leur ordre ( èv TÎvi izoïï twv iTatpsitov \j[lÛ)V ) Pierre Amy pouvait résider pour le moment.
' « "Hxo\j(ja yàp twv XeyôvTwv wçxéwç [xèv àaôîvéffxepov SisTéOeK; ÛTTO xti; y.ajcoiraôei'ai;, vûv oà pawv yéyova;. » Ibid., p. 139.
* "Oye 7vo).>a vuv xai Ssivà TceTtovôwç br.ïç toÙtwv éW.ïivixwv Épw- To;. » Ibid.
•'Ibid., p. 133 et suiv.
mille niaiiièies |)ai- vos IVèics, ces ennemis jurés de toute littérature et de toute élégance. O funeste délire ! ô incroyable égarement ! Ainsi ces moines grossiers et stupides ont poussé l'aveuglement jusqu'à poursuivre de leurs calomnies ceux dont le savoir, acquis en si peu de temps, devait honorer la communauté tout entière!... Nous avions déjà appris et vu de nos yeux quelques traits de leur fureur insensée ; nous savions qu'ils nous avaient attaqué nous-mème, comme le chef de ceux qu'avait saisis, ainsi qu'ils le disent, la fureur de l'hellénisme, et qu'ils avaient juré d'anéantir le culte des lettres grecques, restauré depuis quelque temps à l'éternel honneur de notre épo- (pie... Tous les amis de la science étaient prêts, chacun dans la mesure de son pouvoir, à vous secourir dans cette extrémité, vous et le petit nombre de frères qui partagent vos aspirations vers la science universelle... Mais j'ai appris que ces tribulations avaient cessé depuis que vos persécuteurs ont su qu'ils se mettaient en hostilité avec des gens en crédit et avec le roi luimême . Ainsi vous êtes sortis à votre honneur de cette épreuve, et vous allez, je l'espère, vous remettre au travail avec une nouvelle ardeur. »
La lettre de Budé à Rabelais est conçue dans des termes analogues : avec de nouvelles excuses pour n'avoir pas répondu à plusieurs lettres que celui-ci dit lui avoir écrites, et dont il déclare ne se rappeler qu'une seule depuis environ douze mois, avec des témoignages de vive sympathie pour les maux qu'ils avaient soufferts, elle renferme aussi des félicitations de ce que ces maux avaient eu un terme : « J'ai reçu d'un des plus éclairés et des plus humains d'entre vos frères et je lui ai fait affirmer sous serment la nouvelle qu'on vous avait restitué ces livres, vos délices, confisqués sur vous ai'bitrairement, et que vous étiez rendus à votre liberté et à votre tranquillité premières (i). »
1 Ibid., p. 140 et s. La lettre à Amy est du 2'i février (1523); celle a Rabelais doit être environ de la même date. Nous en sommes encore à comprendre comment l'un des derniers biographes de Eabeiais, r. L. Jacob, Rabelais, sa vie cl ses ouvrages, 18î)i), in-18, p. 20, a pu voir une demande d'argent de la part de celui-ci et un refus de
Ces hommes en crédit qui s'étaient interposés entre les deux moines et leurs supérieurs étaient probablement Geoffroy d'Estissac, les Brisson, Tiraqueau et Budé lui-même, usant de leur influence d'évèque, de magistrats et de fonctionnaire approchant la personne du roi.
On connaît les griefs des moines de Fontenay-le-('omte, la mesure des persécutions exercées envers Rabelais et son ami, la manière dont ils y échappèrent. Parlerons-nous maintenant des épisodes burlesques ou tragiques dont les biographes ont cru devoir illustrer le séjour de Rabelais dans ce couvent ; des espiègleries sacrilèges qu'ils ont prêtées à un hommede près de trente ans, engagé dans les ordres sacrés, qui, ainsi qu'il l'a déclaré, « vaquait souvent au saint ministère de l'autel, » et se livrait même avec succès à la prédication (i), occupé d'ailleurs des études les plus sérieuses et les plus multipliées, qui put bien, comme on l'a dit, « jeter aux orties » l'habit de Saint-François, mais non le traîner dans la boue, pour ne rien dire de plus? Parleronsnous davantage de cette prétendue querelle avec Pierre Amy, plaisanterie d'hommes graves prise au sérieux par des biographes trop légers ; enfin de cette scène fantasmagorique, réminiscence de la Religieuse de Diderot et du Moine de Lewis, où l'on a représenté « le lieutenant général de Fontenay se rendant, au nom du roi, avec les principaux habitants de la ville, aux portes de l'abbaye qu'il fait ouvrir de force , et Rabelais
Budé dans cette lettre qu'il déclare écrite « en grec très-péniblement tourné et très-difficile à comprendre. » Grœcum est, non Icgilur. Rien de semblable au prétendu passage cité ne se trouve dans la lettre en question, ce qui n'empêche pas que le pauj/re Rabelais, encore une fois victime du grec, n'encoure cette condamnation sommaire : « Il empruntait toujours et ne rendait jamais ! »
^ Ant. Leroy, s'appuyant sur un passiige des Lettres de Budé , que nous n'avons pas retrouvé , affirme qu'un des griefs des moines de Fontenay contre Rabelais était m qu'au lieu de consacrer à la table conventuelle les profits annuels qu'il retirait de la prédication évangélique, il les affectait à l'entretien d'une nombreuse bibliothèque [ingenlis Musœi), où il passait la plus grande partie de son temps à feuilleter des livres. » Raùclœsina Elogta, p. KiO.