‹ Notice biographique sur RabelaisChapitre 2 sur 59 · IG NOTICE BIOGRAPHIQUE · texte numérisé non relu

IG NOTICE BIOGRAPHIQUE

trouvé dans une des oubliettes de la pieuse iiiaisoii, «ù il sérail mort en peu de tenijis? »

« Rabelais, dit M. Benjamin Fillon, auquel nous devons de préeieux renseignements sur cette période obscure et mal connue de la bioe;raphie qui nous occupe, Rabelais quitta Fontenay en iSil\, après y être resté une quinzaine d'années. Son langage y prit, pendant un si long séjour, ce cachet du terroir que les personnes étrangères à la contrée ne peuvent apprécier, mais qui frappe au premier abord ceux qui, comme nous, y sont nés. Les noms d'hommes, de lieux et de choses, les mots patois, les allusions aux coutumes populaires, les dictons et proverbes du cru se trouvent presque à chaque page de ses livres, et les commentateurs ont eu trop souvent le tort de faire dériver de bien loin ce qui est simplement sorti de la boutique du drapier de la rue des Loges ou de la cabane de roseaux du huttier de Maillezais (i). »

Cette époque de la vie de Rabelais est le point de départ de presque toutes les accusations odieuses ou ridicules dont il a été l'objet . Voici en quels termes François Des Rues, auteur d'une Description de la France, publiée en i6o5, s'exprime à son égard : « Enfin il jeta le froc aux orties pour exercer plus librement sa vie lubrique, vivant comme un épicurien, ne passant jamais aucun jour qu'il ne fût ivre, etc. » Le P. Niceron s'est chargé de répondre à cette sortie, et l'a fait avec son bon sens ordmaire : <• Quelques-uns, dit-il, ont prétendu que ce fut par un esprit de débauche qu'il sortit de l'ordre de Saint-François, mais c'est une imagination avancée sans aucun fondement par des gens qui se sont formé de Rabelais des idées entièrement opposées à la vérité, et (|ùi se sont accoutumés à le regarder comme un homme dont toute la vie s'est passée à rire, à plaisanter et à se divertir. »

Ce qui est certain, c'est que les amis de Rabelais comprirent qu'il y avait décidément incompatibilité entre lui et les ordres mendiants. Ils songèrent à lui assurer les avantages d'une règle l)his douce, et, vers l'année i5a4, frère François olitint du pape

1 Poi/oH cl Venilcc. — FoJtlcnaii-lc-Cuiiilc, p. ■][>.

Clément VII un induit qui l'autorisait a passer dans l'ordre de Saint-Benoît et à entrer dans l'abbaye de Maillezais, avec le titre et Thabit de chanoine régulier, et la faculté de posséder des bénéfices. Mais, soit que l'ordre des bénédictins, où les études ne furent organisées que par l'institution de la congrégation de Saint-Maur, en 1618, n'offrît alors guère plus de ressources que les autres à un esprit cultive, soit plutôt que le caractère de Rabelais répugnât à toute espèce de règle, on le voit bientôt, « sans la licence de ses supérieurs » ( c'est lui-même qui l'avoue dans sa supplique à Paul III, dont nous parlerons plus tard ), quitter le couvent de Maillezais , prendre l'habit de prêtre séculier et courir le monde (per scciiliim diii vfii^ari) , tantôt exerçant la médecine dans les maisons de son ordre et ailleurs, tantôt disant la messe, les heures canoniques et les autres divins offices à l'occasion {et in aitaris ministerio ministrando, ac horas canonicas et nlia divina officia alias forso 11 celcbrando); enfin encourant par celte vie vagabonde la double flétrissure de l'irrégularité et de l'apostasie {apnstasia' maculain ac irrci^ularilalis et infamia^ ita vagahttndus inciirril).

On voit qu'il se jugeait lui-même assez sévèrement. Néanmoins il ne faudrait pas que ces expressions, conformes à la rigueur des règles canoniques et naturelles d'ailleurs alors qu'on s'adressait au chef des fidèles pour en obtenir indulgence et pardon, abusassent sur la véritable position de Rabelais. Cette position, fausse sans doute , n'avait cependant rien , dans les mœurs du temps, d'absolument choquant, non-seulement pour les gens du monde, mais même aux yeux des ecclésiastiques, puisque nous voyons notre échappé du couvent de Maillezais accueilli chez l'évêque même du diocèse, Geoffroy d'Estissac, son camarade d'études à b Baumette, en attendant un bénéfice qu'on lui faisait espérer. Ce prélat, grand seigneur et lettré, se plaisait à réunir, dans son château de Ligugé, une société choisie d'ecclésiastiques, d'hommes du monde et desavants. De ce nombre était Jean Bouchet, procureur à Poitiers, auteur des J anales d^^quitaine et d'un grand nombre d'autres ouvrages. On a une Épis tic de maistre François Rabelais, homme de gians lettres grecques et latines, à Jehan Bouchet, traictant des ymagmafions qiCon peut a^'oir attendant

la chose désirée (il lui avait écrit au nom du maîtie de la maifioii pour presser son retour àLigugé); et une Epistre responsifi-n diidict Bouchct audict lîabelays, contenant la description d'une belle demeure, et louanges de messieurs d^Estissac. Elles sont curieuses l'une et l'autre en ce qu'elles font connaître le genre de vie qu'on menait à Ligugé, séjour riant et tranquille, espèce d'abbaye de Thélème si l'on veut , mais décente et digne d'un évéque, où la bibliothèque tenait plus de place que la cuisine (i) et d(jnt on a bien gratuitement voulu faire un rendez-vous de libertins et de grossiers matérialistes .

Jean Bouchet, après avoir constaté en deux mots qu'on trouve à Ligugé

les bons friiictz et bons vins

Que bien aymons entre nous Poictevins,

ajoute i[ue, ce qui vaut mieux encore,

C'est la bonté du révérend évêque

De Maillezais, seigneur de ce beau lieu,

Partout aymé des hommes et de Dieu,

Prélat dévot, de bonne conscience,

Et fort sçavant en divine science,

En canonicque et en humanité ;

Non ignorant celle mondanité

Qu'on doibt avoir entre les roys et princes

Pour gouverner villes, citez, provinces.

A ce moyen il ayme gens lellrez

En grec, lalin el françoys,l)ien estrez

A deuiser d'hysloire ou théologie,

Dont tu es l'ung; car eu toute clergie

Tu es expert. A ce moyen le print

Pour le seruir, dont Ires grant heur te vint.

Tu ne pouuoys treuuer meilleur seruice,

Pour te pourveoir bicntoust de bénéfice.

C'est dans cette agréable retraite que Rabelais reprit le cours de ses études encyclopédiques , tantôt travaillant dans sa petite

» Voy. liv. I, cli. 5:5.

SLR RABELAIS. 19

dtnmbrc et dan? son lit (i), habitude à lafiiicllc il est Tait allusion dans Pantagruel; tantôt errant sur les l)ords du Clain, « douce rivière, •• que devait célébrer plus tard Vauquelin de la Fresnaie, et qui vit sans doute plus d'une fois Rabelais rêver ou herboriser le long de ses rives. « Passans par quelques prés ou autres lieux herbus, visitoient les arbres et plantes, les ronférans avec les livres anciens qui en ont escrit, comme Théophraste, Dioscorides , Marinus, Pline, iNicander, Macer, Galien; et en emportoient leurs mains pleines au logis; desquelles avolt la charge un jeune page nommé Rhizothome ; ensemble des marrochons, des pioches, des cerfouettes, bêches, tranches et autres instruments requis à bien arboriser (2). »

En effet, c'est vers cette époque que, parmi la multitude de connaissances diverses auxquelles Rabelais avait jusque-là, sans choix et sans but précis, donné son temps et ses facultés, la science des choses naturelles, la botanique, la médecine prennent décidément le dessus. « Ainsy, dit Colletet, par la force de son esprit et par ses longs travaux, il s'acquit cette polymathie que peu d'hommes ont possédée, car il est certain qu'il fut trèssçavant humaniste et très-profond philosophe, théologien, mathématicien, médecin, jurisconsulte, musicien, arithméticien, géomètre, astronome, voire même peintre et poète tout ensemble (3). Mais, comme la science des choses naturelles estoit celle qui re-

* VEpilrede Rabelais à Boiicliet se tennine ainsi :

A I.igtigé, ce malin, de scplcinbrc SiiiéniK jour, en ma pelile cliambre.

Que de mon lict je me renouvellajs Ton serviteur et amy Rabelais.

2 Gargantua, c. 23.

3 Louis Rouzeau le qualifie ainsi : « Totius encyclopaecliœ profundissimam abyssum , vinim indefatigataî jeciionis; imo helluonem librorum maximum, sUipenda3 memoriaj et monstrosœ pIiantasiK, qui neminem quara se ipsum imitatus est. » Problematum anlaristolelicoruni ceitttiria dimidiata. Problcma 17. Du reste le liv. II des llabelœsina Elogia d'Aut. Leroy , intitulé : De arlibus et scienliis in gcnere quibns clarnit Rabclœsus, est la démonstration un peu prolixe, mais péremptoire, de cette aptitude universelle.

veiioit le plus à son humeur, il se résolut de s y appliquer entièrement, et à cet effet il s'en alla droit à Montpellier, etc. » On ne connaît ni les causes ni la date précise de son départ de Maillezais et de Ligugé, et, quoi qu'en dise Coiletet, il y a une lacune entre ce départ et son arrivée à Montpellier. On a essayé de la combler par des traditions qui ne reposent sur aucun document authentique, et d'après lesquelles il aurait résidé soit à Soudav, village du Perche, dans la double qualité de curé et de médecin, soit aux cliâteaux de Glatigny et de Langey, appartenant aux frères du Bellay. M Quicherat (i) suppose avec plus de vraisemblance qu'il fréquenta vers cette époque l'université de Paris. Ajoutons comme chose très-probable, qu'à l'exemple de Pantagruel, « il voulut visiter les autres universités de France (a) » : Poitiers, Toulouse, Bourges, Orléans, Angers (3). Cette espèce de tour de France répondait trop bien à la soif de science et d'a- Ventures que Rabelais partageait avec les étudiants d'alors pour qu'on ne voie pas le résultat d'une expérience personnelle dans la connaissance intime que trahit le Pantagruel des mœurs universitaires en général, ainsi que des doctrines et des habitudes particulières à chaque université. On ne retrouve d'une manière certaine la trace de Rabelais qu'à l'époque de sa première inscription conservée dans les registres de la faculté de médecine de Montpellier.

« Moi, François Rabelais, de Chinon, diocèse de Tours, me suis rendu ici à l'effet d'étudier la médecine et me suis choisi pour parrain {patrem) l'illustre maître Jean Schyron, docteur et régentdans cetteuniversité. Je promets observer tous les statuts de ladite faculté de médecine, lesquels sont d'ordinaire gardés par ceux qui ont de bonne foi donné leur nom et prêté serment suivant l'usage, et, sur ce, ai signé de ma propre main. Ce 17^

* Correspondance lillcraire , t. III, p. 41G. Quelq7ies irails a ajouter a la vie de Ilabclais.

* Antoine Leroy dit fort bien à ce sujet : « Rabel.i sus gallicas omnes scienti.nrura bonarnmqiie nrtiuin academias siib Fantagruelis nomine peragravit. »

3 On conçoit que ces visites passagères n'étaient pas constatées sur l*!s registres des universités comme les études régulières.

jour de septembre, l'an de Notre-Seigneur i53o (i). » Voici la seconde inscription de la même année : ■ Moi, etc., ai été promu au grade de bachelier le premier jour du mois de novemljre, sous le révérend Jean Schyron, maitre es arts et prolesseur de médecine (2). »

Astruc, dans son Histoire de la Faculté de médecine de Montpellier, nous apprend que Rabelais suivit les exercices des écoles pendant toute l'année i53i, et que, pour remplir l'obligation imposée aux bacheliers de faire des cours pendant trois mois, il expliqua les Jphorisnics d'Kippocrate et Vu4rs parva de Ga» lien, tirant parti de ses éludes philologiques pour rectifier le texte grec d'après un manuscrit qu'il possédait (3). Il est probable qu'il profita de son séjour à Montpellier pour faire diverses excursions dans un but de science ou déplaisir. Les ilesd'Hyères paraissent avoir été de sa part l'objet d'une prédilection particulière. Laissons parler M. Eugène Noël, que cette fois son imagination a bien servi :

' Registre des vialricules de la Facitllé de médecine de Montpellier, depuis le mois de février 1S02 jusques au 10 mai 15G1. Feuillet 109, recto.

2 Registres des actes depuis le mois d'octobre 1523 jusqu'au 20 avril 1559, 11" 1, iii-''iO, vélin, feuillet?.

* Ces livres d'Hippocrate et de Galieii, où étaient reproduites les traductions latines de Leonicenus et autres , accompagnés d'éclaircissements et de renvois au t<îxte grec, à l'usage des étudiants (iti communem studiosorum utilitalem ] , parurent à Lyon l'année suivante, chez Séb. Gryplie, 1532, iii-lG, avec cette épigraphe toute rabelai- «ienne :

Hic iiu'ilir.a' (uns i'«t eiiindanlis^iimu? arli? . Hinc, mage ni sapiat pilera lacuna, bibe-

Ne pressent-on pas celui qui va bientôt s'écrier : « Enfants, venez boire à mon tonneau, et ne craignez pas d'y puiser : il a la source vivo et veine éternelle. Arrière seulement les docteurs et cafards. Ce n'est pour eux que mon vin est tiré ! »

Gryphe donna de cette espèce de manuel une nouvelle édition en 1543, et probablement plusieurs autres, ce que nous ne remarquons qu'afin de répondre à l'assertion d'Antoine Leroy, qui prétend que Rabelais écrivit Gargantua pour dédommager le libraire du peu de succti qu'aurait eu son édition d'Hippocrate.

• Pour des élèves de Montpellier, ce voyage était un complément d'étude : ces îles sont et étaient encore plus alors renommées pour leurs plantes médicinales. Je ne sais quelles plantes ni (pielles observations scientifiques Rabelais rapporta de cette navigation, mais le climat enchanteur de ces îles, la beauté de leurs sites lui plurent tellement qu'il fit à ses compagnons la déclaration joyeuse qu'ils pouvaient à leur gré poursuivre le voyage et chercher comme tant d'autres quelque île dont ils se feraient rois ou empei-eurs ; que, pour lui, il s'en tenait à ces belles Stœchadcs ; qu'à partir de cette heure et de son motu proprio il s'en proclamait non le pape, ni l'empereur, ni le roi, mais bien le cnlloicr. Ses lettres à ses amis, désormais il les signera : F. Rabelais, calloïer des îles d'Hyères. Il conserva même ce titre en tête du IIP livre. Aucune de ses biographies n'a dit un mot de cette promenade ; mais j'en retrouve partout la trace dans sa Chronique. Il ne parle de ces îles qu'avec éloges et toujours en disant : mes fies d'Hyères, mes Slacc/uirles. En parlerait-il avec cette émotion s'il ne les avait connues, s'il ne les avait aimées? Ce voyage ne lait pour moi aucun doute, et même je penserais volontiers qu'il visita d'autres fois encore ses chères îles (i). »

Rabelais nous a donné lui-même le nom de ses compagnons d'études et de plaisirs lorsque, se mettant en scène nominativement, pour la première et la dernière fois peut-être, dans ce rouïan où l'on veut (ju'il ail introduit tant de personnages de son temps, il fait dire à Panurge par (-arjialim : « Je ne vous avois onc(|uos puis veu (|ue jouastes à Montpellier avcc(iues nos anticqucs amis Ant. Saporta, Guy Bouguier, Baltha/.ar Noyer, Tolet, Jean Quentin, François Robinet, Jean Perdrier et François Rabelais (2), la morale comédie de cclluy qui avoit épousé une femme mule. » Suit une longue et complaisante analyse de cette farce, qui rajjpclle évidemment à Rabelais de joyeux souvenirs. « Je ne riz on(|ues tant, dil-il, (pie je lis à cl- patclinnge (3), »

* Eug. Ntiël, Rabelais, p. 52.

'^ Nous avons retrouvé la |)lupait de ces noms sur \v legislie dus actes (le l'université de Montpellier.

•' Panlaijrncl, liv. 111, cli. xxxiv.

SUR IIABELAIS. 23

déclaration remaicjuable dans la bouche d'un homme (jui avait beaucoup ri.

En attendant le p;rade de docteur, qui ne lui fut conféré que plusieurs années après, Rabelais ne laissa pas de prendre le titre de médecin dans ses lettres et ses publications de cette époque (i), et d'exercer dès lors la médecine à Montpellier, à Ljon et en d'autres lieux. La première notoriété qui s'attacha à son nom date de cette époque, et fut fondée d'abord sur sa science médicale et encyclopédique. On en a un témoignage assez- curieux dans un document qui date de l'année i532 : c'est un article de Vlm'cntaire de Florimond Robertct, dressé par sa veuve au château de Bury (Loir-et-Cher) : " Une apotiquaircrie, tarit pour le besoin de nos domestiques (juand ils sont indisposez que pour assister à quelque heure que ce soit nos voisins et les bonnes gens malades qui sont dans l'estendue de cette baronnie; me ressouvenant que monsieur Rabelais, médecin, et le vray grand esprit nnuerscl de ce monde, fut en admiration quand il trouva icy toutes les excellentes poudres, les médicamcns, les ingrédiens, la manne , les conserves , les syrops et les rares essences que la prévoyance et la charité de mon espoux avoit fait venir de tous les costés, tant des pays froids que chauds (2) . »

Rabelais *se rendit à Lyon au commencement de cette année

1 L'édition d'Hippocrate et de Galien, que nous venons de citer, porte : U'urpocratis ac Galcni libri aliquol, ex rccagnilionc Francisai Ral>el(ssi, medici omnibus numeris absolutissinii. Rabelais se qualifie lui-même un peu plus modestement dans une note autographe tracée sur une édition du Traité de Tliéophraste , De suffrulicibiis hcrbisquc, Argentorati, per Henricum Sybold, sine anno, in-lG, qui es', à la Bibliothèque impériale : Francisci Rabclœsi, medici CTtouoatoTaTOU xaî xôjv aÙTOù çîXwv. Cette dernière formule, que le Lyonnais Grolier popularisait vers la même époque , se retrouve sur plusieurs ouvrages ayant appartenu à Kabelais : un manuscrii: grec : Proclus in Hcsiodian, qui est aussi à la Bibliothèque impériale (F. grec, no 2777), et un livre donne par Grosley à la Bibliothèque de la Faculté de médecine de Montpellier, Pclri Bembi Opuscula aliquol , apud Grypliium, Lugduni, 1532, in-l(!.

- Publié par M. Grésy, dans le XYA'e i-ol. de la Sucicié des Antiquaires de France.

i532, el il est remarquable que l'absence du grade de docteur ne Tait pas empêché d'être attaché à un établissement public. On voit en effet qu'il fut médecin du grand hôpital de Lyon de novembre i532 à la tin de février i534, avant Pâques, à raison de liO liv. par an. A cette dernière époque, on lui donna un successeur, parce qu'il s'était absenté deux fois sans congé (i). Mais dans un rôle de i535, conservé à l'hôtel de ville, on lit en marge le nom de IVP François Rabelais, comme faisant ou ayant fait partie d'une des dizaines du pennonage de la rue du Bois (2). Lyon, comme il le tlit luNniême, était le siège de ses études ( Lugdunitm, iibicst scdes sltuUoruvi nieorum), et les souvenirs de cette ville devaient plus d'une fois revenir sous sa plume, soit que, par la bouche de l'écolier limousin, il la nomme Vinclyte et famosissime itrbe de Lugdiine, soit qu'il parle des firos piliers d'Enay, des basteliers de Lyon, des courtisanes lionnoisrS; de Michel Parmentier, libraire, demouranî à l'Escu de Bnsle, etc.

C'est surtout pour fiire des livres que Rabelais semble être venu à Lyon. Il n'est pas exact de dire qu'il y ait été appelé par Dolet pour être, comme lui, correcteur d'épreuves chez Sébastien Gryphe, car Dolet ne vint à Lyon qu'en août i533. Mais il est probable qu'il se mit aux gages de quelques-unes des maisons d'imprimerie et de librairie qui , depuis la fin du (|uinzième siècle, avaient fait de cette ville le transit des produits de la renaissance italienne et le grand marché des œuvres de la vieille littéi'ature française, romans de chevalerie, anciens poètes, facéties, chansons, inspirations de l'esprit gaulois, qui allaient bientôt céder la place à l'école de Ronsard. Cette circonstance attirait à Lyon un grand nombre de gens de lettres, que Rabelais y trouva établis ou de passage : Estienne Dolet , que nous venons de nommer, Marot (3), Bonaventure Despériers,

^ Actes consulaires des 14 et 23 février et 5 mars 153i, cités par Vomie, Loisirô médicaux et littéraires ; Lyon, 1844, p. 18.

^ A. Péricaud, Notes et documents pour servir a l'kisluirc de Lyon, 1840, in-8", p. .Si, d'après les notes de l'abbé Siulau.

3 Marot. qui i!u( revoir lîubelai.s à Lyo;i en lî)3G et en d'autres oc-

Symphorien Champier, Maurice Scève, Charles Fontaine, Bariliélemy Aneau, Salmon Macrin, enfin Hubert Sussanneau, qu'il avait probablement déjà connu à Paris et que nous retrouverons à Montpellier (i). Fut-il chargé de remanier quelqu'un de ces romans en prose, si en vogue au seizième siècle, et dont Pantagruel chez nous, comme Don Quichotte en Espagne, fut à la fois le dernier écho et la parodie? On l'a dit (2), nous ne savons sur quelle autorité, mais avec vraisemblance, du roman de Pierre de Provence, dont la destinée aurait été d'avoir successivement pour éditeurs Pétrarque, Rabelais et Tressan.

Travailla-t-il à ces belles éditions d'ouvrages hébreux, grecs et latins, au frontispice desquels s'étalent le cube, le griffon et le globe ailé des Gryphes? La chose est probable; mais il est certain qu'à partir de i532 Rabelais mit son nom ou donna ses soins à un grand nombre de publications de Sébastien Gryphe, François Juste, Claude Nourry, sur la médecine, l'archéologie, la jurisprudence ; il ne reculait même pas devant la composition d'almanachs, dont quelques-uns seulement ont été conservés, mais dont la série complète paraît s'être étendue de i533 à i55o (3). Dans plusieurs d'entre eux, Rabelais proteste avec

casions, l'a toujours mentionné avec estime, soit dans son Epigramme 22s, qui lui est adressée, soit dans son Epitre 56 , où il fait dire, en 1537, à son valet Fripelipes :

Je ne »oy point qu'un Saint Gelais, Un Heroêt, un Rabelais, Voysent escrivant contre luy.

(1) Sussanneau, dans une épître qui est à la tête des Alexandri Quanlilales emendaiœ, Simon de Coliues, 15-59, in-S", a rappelé en ces termes le séjour qu'il fit à Lyon quand François I*"" y conduisit la reine Eléonore (mai 1533), et l'amitié qui l'unissait à lîabelais : n Lugduni morari constitui ut aulaî nives atras et simulatioue infuscatas larvas propius aliquando intuerer , et Salmone Macrino , Francisco Eabelœso et Barthol. Anulo, biturige, non vulgaribus amicis, niorigerarer, qui amicitite jure me ,llic , quamdiu lisesit aula régis , detinuerunt. »

(2) F. R. Martin, les Loisirs d'tin Languedocien; Montpellier, 1817, in-S», p. 54.

(3) Dans celui de 1533, l'auteur s'intitule Docteur en médecine et Professeur en astrologie; en 1535, toujours Docteur en médecine, et, de

oeaucoup de sens, comme il Ta fait du reste dans d'autres occasions (i), contre le rôle de devin qu'on lui a prêté, et qu'il a pu lui-même s'attribuer quelquefois en plaisantant. Ainsi , dans le calendrier de i533, après avoir exposé les principes de l'astrologie sur l'influence des conjonctions des planètes durant cette année : « Au reste, poursuit-il, ce sont les secrets du conseil étroit du Roi éternel, qui tout ce qui est et ce qui se fait modère à son franc arbitre et bon plaisir, lesquels vault mieux taire et adorer en silence. » Dans celui de i535, on lit : « Prédire seroit légèreté à moi , comme à vous simplesse d'y ajouter foi. Et n'est encore, depuis la création d'Adam , né homme qui en ait traité ou baillé chose à quoi l'on dût acquiescer et arrêter en assurance. » Puis, annonçant qu'il se bornera à exposer les prédictions de cette année selon les principes des auteurs arabes, grecs et latins; il ajoute « qu'il faut se déporter de cette curieuse inquisition au gouvernement invariable de Dieu tout-puissant, qui a tout créé et dispensé selon son sacré arbitre, requérant sa sainte volonté être continuellement parfaite, tant au ciel comme

plus, Médecin dti grand hôpital de Lyon. Les feuillets de l'almanach de 1541, que possède la Bibliothèque inipéïiale, reproduisent skinplemeut le titre de Docteur en médecine. La Croix du Maine signale ch ces termes un autre ouvrage du même genre , qu'il attribue à Ral)ela<s et qu'on ne connaît que par cette mention : « Il se void de luy un Almanach ou Prognoslication pour l'an 1548, imprimé à Lyon audit a:i. » L'Almanach de 1550 porte : Médecin ordinaire de tnonscigneur le révérendissime cardinal du Bellay. Enfin un exemplaire du Tiers livre de Pantagruel, qui est à la Bibliothèque impériale, contient la note suivante, d'une écriture qui se retrouve sur plusieurs livres ayant appartenu à Huet, mais qui n'a aucun rapport avec l'écriture, bien counue, de l'évêque d'i\vranclies :

« J'ay un Almanach pour l'an 1546, composé par maistre Francoys Rabelays, docteur en médecine. Item la déclaration que signifie le soleil parmy les signes de la Nativité de l'enfant. A Lyon, devant Notre- Dame de Confort. A la dernière feuille tournée se voit son seing, n Ici l'annolaleur a figuré la signature : KABELiESUS. Ainsi le livre avait appartenu à Rabelais lui-même.

( l) Il écrivait de Kome h l'évêque de Maillezais : « Je vous envoyé un lisre de prognoslics, duquel tout* cette ville est enibêsoignée... De ma |iMr(je n'y adjousto foy aulcune. »

en la terre. » Ces réflexions, aussi pieuses que sensées, sont appuyées sur de nombreuses citations de la Bible. Ainsi l'on trouv« un philosophe chrétien là oià l'on s'attendait à voir un charlatan dans le genre de Nostradamus et de Matthieu Laensbergh.

Encore ne connaît-on pas tous les ouvrages auxquels il a pu prendre part, directement ou indirectement, nominativement ou sous le voile de l'anonyme , à cette époque ou plus tard , puisque dans le privilège du Pantagruel pour i55o il est fait mention de livres qu'il aurait composés « en grec , latin ou toscan ». Du reste, toutes les lettres, préfaces, épttres dédicatoires qui se ra|)portent au séjour de Lyon et aux débuts littéraires de notre auteur attestent les relations et les sentiments les plus honorables. Non-seulement il n'oublie aucune des personnes qui lui avaient rendu service, pour leur faire hommage de ses premiers essais, mais encore, chose remarquable, l'ordre de ces hommages est précisément celui des services rendus. Ainsi la première de ces publications, Epistolu' médicinales Manardi, juin i532,est dédiée à Tiraqueau, qui l'avait tiré des mains des moines de Fontenay ; celle des Aphorismes (PHippocratc , qui la suivît de près, à Geoffroy d'Estissac, son second bienfaiteur. Le 4 septembre, il écrivait à Aymery Bouchard, devenu conseiller du roi, maitre des requêtes, une lettre moitié grecque, moitié latine, pour lui dédier une édition du Testament de Luciiis Ciispidius, pièce reconnue depuis apocryphe, notamment par le savant Barnabe Brisson , mais dont la rédaction habile et la savante latinité trompèrent les érudits du temps. Enfin nous le verrons olfrir, avec des expressions de reconnaissance également bien senties, la Topographia anlùjuœ lïomœ un cardinal du Bellay, qui, en lui faisant voir la ville éternelle, devait réaliser le plus cher de ses souhaits, le vœu formé par lui depuis qu'il avait quelque sentiment des choses de l'art et de la littérature (i )

Au mois de décembre de la même année 1 53-2, Georges d'Ar-

(1) « Nain quod maxime fuit optatuin, jam iiide ex quo in literis politioribus aliquem sensum habui , ut Italiam peragrare lîomaïuque orbis capnt inviseie possein, iiJ tu niiiiPca quadaiu bciiiguitate prfusli- (isti. )) Epistolu nuiiciiiialoria Tnpograjiltiœ unliqitte Homœ.

magnac , évêque de Rodez, depuis ambassadeur à Venise et à Rome , cardinal , archevêque de Toulouse et d'Avignon , personnage considérable et respecté dont Rabelais atteste l'amitié déjà ancienne ( pro veteri nostra amicitia) (i) , l'ayant chargé de faire parvenir un Flavius Josèphe à Bfernard de Salignac, il adresse à ce dernier une épître latine non moins remarquable par l'élévation des sentiments et du style que par la haute influence qu'elle attribue au personnage, aujourd'hui à peu près inconnu, qui s'y trouve désigné, sur l'éducation intellectuelle et scientifique de Rabelais : « J'ai saisi avec empressement cette occasion, ô mon père en humanités {humanissime) , de vous prouver par un hommage reconnaissant quels sont pour vous mon profond respect et ma piété toute filiale. Mon père , ai-je dit; je vous- appellerais ma mère si votre indulgence m'y autorisait. Car ce que nous voyons arriver aux mères, qui nourrissent le fruit de leurs entrailles avant de l'avoir vu, avant de savoir même ce qu'il sera, qui le protègent, l'abritent contre l'inclémence de l'air, vous l'avez fait pour moi, moi dont le visage mêmti vous était inconnu et dont le nom obscur ne pouvait me recommander à vous; vous m'avez élevé, vous m'avez prêté les chastes mamelles de votre divin savoir; tout ce que je suis, tout ce que je vaux, je le dois à vous seul : si je ne le proclamais hautement, je serais le plus ingrat des hommes. Salut encore une fois , père chéri , honneur de la patrie , appui des lettres , champion indomptable de la vérité ! »

Quel est donc ce Rernard de Salignac qui a mérité de Rabelais un si magnifique élogePoù ce dernier reçut-il de lui les leçons dont il avait gardé une si vive impression ? Dans le court séjour de Rabelais à la Baumette, on a peine à trouver place pour tant de hautes amitiés, pour- tant de leçons fécondes. D'un autre côté, Prosper Marchand, qui, dans son Dictionnaire /nsforique, p. 122 et 182, examine quel est celui des nombreux personnages

(1) Peut-être était-ce, comme Geoffroy d'Estissac, comme les tiii Bellay, un ancien compagnon d'études. Les relations communes qui unissaient Georges d'Armagnac et Rabelais h Bernard de Salignac rendent cette supposition très-vraisemblable.

du nom de Salignac auxquels la lettre peut être adressée, n'en cite qu'un ayant pour prénom Bernard. C'est un helléniste et mathématicien bordelais, disciple de Ramus, et qui ne peut par conséquent avoir été le maître de Rabelais. Je le reconnaîtrais plus volontiers dans ce moine pieux et savant dont parle Voulté en des vers cités par M. Quicherat (i), et dont le nom y est accolé à un Pylade anonyme, lequel pourrait bien être Rabelais lui-même. La formule pieuse mise en tête de cette lettre, et plus encore l'élévation des sentiments religieux qui y régnent, semblent indiquer qu'elle ne s'adresse pas à un laïque.

Cependant toute cette science, tous ces travaux, célébrés à l'envi par les contemporains, devaient moins faire, pour rendre le nom de Rabelais immortel, qu'un livre bouffon, basé sur des traditions populaires qui couraient les rues (2), écrit par lui, si on l'en croit, en buvant et mangeant, pour amuser ses malades; et, suivant d'autres, abandonné à son libraire pour le dédommager du peu de débit d'un de ses ouvrages scientifiques. Ce n'est pas ici le lieu de donner sur la publication du Gargantua et du Pantagruel des détails qui trouveront mieux leur place dans une notice bibliographique. Bornons-nous à dire ici que cette publication, à laquelle on ne peut, avec les données actuelles, assigner un point de départ plus ancien que i532 et i533, ne fut com-

(1) Correspondance lilléraire, t. III, p. 415.

.... Noslin Pyladeni Sulinacuiiique? li sunt moitachi pli, periti, Passiin jam célèbres.

(2) Comme l'a dit avec raison M. Bourquelot, Gargantua est un souvenir palpitant encore sur tous les points de la Franre- Allez du midi au nord, de l'est à l'ouest, vous trouverez disséminés çà et là son fauteuil, ses bottes, la boue de ses sabots, ses palets, sa marmite, ses lunettes, sa pierre à repasser, sa dent, son tombeau. Lui-même, vous le verrez dans le Berry arrêtant des navires en se désaltérant , dans la Beauce mangeant à son souper un troupeau de bœufs, à Toury (Loiret) dépesant, pour en débarrasser son soulier, un dolmen colossal qui le gênait, etc. Enfin au lieu d'indiquer tous les lieux oii vivent quelques traits de sa légende, il serait plus court de nommer les provinces où son souvenir est absent. Pantagruel, comme nous aurons occasion de le démontrer, n'est pas non plus un type de l'invention de Rabelais.

|)létée et réunie dans l'état où nous la vojons aujourdMiui qu'après la mort de l'auteur.

Du reste, comme il arriva en Grèce pour la naissance d'Homère, on trouverait facilement en France une douzaine de localités (|ui prétendent à l'honneur d'avoir vu éclore quelque partie de l'épopée rabelaisienne : la Devinière, Castres, Metz, Meudon, etc. Quelques villes même invoquent à cet égard des traditions locales ~ plus ou moins précises. Suivant Bcrnier (i), on montrait de son temps à Montpellier le cabinet de Rabelais « en une maison de M. Hilaire, conseiller à la cour des Aydes, où il auroit continué son roman commencé à la Devinière » . A Grenoble, autre souvenir du même genre sur lequel nous aurons occasion de revenir. Il y a de plus un témoignage du séjour de Rabelais dans cette dernière ville; ce sont les archives lyonnaises citées par nous précédemment, et qui constatent que, lorsqu'il s'agit de procéder à la nomination d'un nouveau médecin du grand hôpital, l'échevin Pierre Durand j)roposa d'attendre jusqu'après Pâques; « car, dit-il, il a entendu que maistre Rabelais est à Grenoble et pourra revenir. » II est certain que la Sorbonne poarsixhMe Pantagruel aussitôt qu'il parut. Cela résulte d'une lettre latine de Caivin d'octobre i533 dans laquelle il raconte que la Faculté, cherchant à s'excuser d'avoir fait saisir le Miroir de Pâme pécheresse, de Marguerite de Valois, avait déclaré par la bouche de son siippôt, Lcclerc, curé de Saint- André-des- Arcs, que ce livre avait simplement été mis à part pour être examiné, et qu'on n'avait tenu pour décidément condamnables que la Forêt d'amours, Pantagruel et autres romans obscènes ; « se pro damnatis habuisse obscœnos illos Pantagruclem , Sylvam umorum , et ejus monetîe. »

Revenons à la biographie de Rabelais et aux deux voyages qu'il lit à Rome, d'abord au commcîicement de i534, puis en i536-i537, comme médecin et attaché à la maison de Jean du Bellay, évêque de Paris , depuis cardinal , envoyé de France auprès du saint-siége, le second des quatre frères (ju'il avait connus àlaBaumette. « Ce cardinal, dit Colletet, qui faisoit grand cas

[X] Juyemeul sur les (Lurra de liabclais, j). !D.

des hommes sravants et qui l'estoit extrêmement lui-mesme , ayant gousté la doctrine et la suffisance profonde de Rabelais , d'ailleurs l'ayant reconnu de belle humeur et d'un entretien capable de divertir la plus noire mélancholie, le retint toujours auprès de sa personne en qualité de son médecin ordinaire et de toute sa famille, et l'eut toujours depuis en grande considération. »

Rabelais, en partant pour l'Italie, avait une provision de notes et tout un plan d'études (i). Voir Rome, et la voir sous les auspices d'un tel homme, le plus docte et le plus libéral de tous ceux que couvre le ciel ; s'entretenir avec les savants, à qui cette ville sert de rendez-vous, de certains problèmes qui lui tenaient depuis longtemps l'esprit perplexe; ensuite, ce qui rentrait dans l'exercice de son art, observer par lui-même certains animaux, certaines plantes et curiosités pharmaceutiques qui manquaient à la France et abondaient en ce pays ; enfin, assister aux affaires que son illustre protecteur traitait par-devant le souverain pontife avec une éloquence et une belle latinité bien faites pour charmer un savant tel que lui , parfois même à des conférences intimes sur les sujets les plus délicats et les plus confidentiels (i), telles étaient les espérances, tel fut en effet le rôle de Rabelais.

Il y a bien dans sa correspondance avec Geoffroy d'Estissac pendant ce voyage quelques appels à la générosité de ce dernier,

( 1 ) « Farvagineni aniiotationuin ex variis utriusque linguse auctoribus cûjlectain mecum ipse detuleiam. » Epistola Huncujmtoria Topographiœ anliquœ Rnniœ.

(2) K J'cslois présent quand le cardinal de Trente (envoyé de l'enipereiiT Charles-Quint ) dit à Monsieur le cardinal du Bellay : « Le Saiuct Père, les Cardinaux, Evesques et Prélats de l'Eglise reculent au Concile et n'en veulent ouïr parler quoiqu'ils en soient semons du bras séculier, mais je vois le temps pr'ès et prochain que les Prélats d'Eglise seront contraints le demander, et les séculiers n'y voudront entendre. Ce sera quand ils auront tollu de l'Eglise tout le bien et patrimoine, lequel ils avoient donné du temps que par fréquents Conciles les Ecclésiastiques entretenoient paix et union avec les séculiers, i) Lettres de François Raùelats escrites pendant son voyage d'Italie, Bruxelles, 1110, in-12, ï>. 42.

(]ui sembleraient prouver que notre savant docteur n'était pas à l'abri de cette maladie, à laquelle Panurge était « sujet de nature, et qu'on appelait en ce temps-là faute ■d'' argent (c'est douleur non pareille). » Je suis contraint de recourir encore à vos aumosnes ; car les trente escus qu'il vous plut me faire ici livrer sont quasi venus à leur fin, et si n'en ay rien despendu en meschanceté, ni pour ma bouche, car je bois et mange chez M. le cardinal du Bellay. Si vostre plaisir est de m'envoyer quelque lettre de change, j'espère n'en user qu'à vostre service et n'en estre ingrat au reste. « En effet , c'étaient « mille petites mirolificqucs à bon marché qu'on apportoit de Chypre, de Candie et Constantinople (i), » et dont il faisait l'emplette pour madame d'Estissac. C'étaient des graines destinées à orner ces beaux jardins de Ligugé dont- il avait gardé un si agréable souvenir, « des meilleures de Naples et desquelles le saint père faisoit semer en son jardin secret du Belvédère. » Notre botaniste acquittait ainsi la dette de la reconnaissance, et, grâce à lui, des fleurs, des salades, des légumes indigènes ou acclimatés en Italie furent également cultivés en France. On lui attribue l'introduction de la laitue romaine , celle du melon, des artichauts, des œillets d'Alexandrie ('Jt). (Test pix)bablement aussi pendant ce séjour à Rome que Rabelais retrouva la recette dagarain ou gains, espèce d'assaisonnement que Dioscoride et Pline avaient autrefois mentionné avec éloge. Il lit part à son ami Dolet de cette découverte semi-médicale, semi-culinaire, en lui envoyant un flacon de ,,§'«r«/« accompagné d'une épigramme latine oij il vantait sa vertu pour ranimer l'appétit détruit par les travaux de cabinet.

Quod medici quondam taiiti fecere priores

Ignolum iiostris en tibi milto garuin... Dejectam, assiduus libris duin incumbis, orexim

Nulla tibi ineliiis pharmaca restituent, etc. (3).

{\}IMd., p. 30.

(!2) Discours prononcé a la Société d'acclimatalion, par M. Dronyn de Lhuys, !e 10 février 18G0.

(3) Cette pièce, ainsi que la réponse de Dolet, se trouve dans les Doleti Carmina, Lugduni, 1538, p. lït.

Rabelais avait même projeté, avec les encouragements du cardinal, qui lui avait adjoint à cetelïet deux jeunes gens de sa maison, Nicolas Leroy et Claude Chapuis, une description complète de la ville de Rome, dont il était arrivé à connaître jus(ju''à la moindre ruelle (i).IMais, apprenant qu'un antiquaire milanais, Marliani, allait publier un ouvrage sur le même sujet, il se contenta d'en donner, lors de son retour à Lyon, une éditionrevue et corrigée, avec une dédicace latine à du Bellay, d'où nous avons tiré la plupart des détails qui précèdent (2).

Plus d'un souvenir de ce voyage d'Italie se retrouva plus tard sous la plume de Rabelais, notamment lorscpi'il fait dire à Epistemon au ch. u du 1. IV : « Vrayement vous me réduisez en mémoire ce que je vis et ouy en Florence , il y a environ douze ans (ainsi porte l'édition de i548; celle de i552 porte : vingt ans). Nous estions bien bonne compaignie de gens studieux, amateurs depercgrinité, et convoiteux de visiter les gens doctes, antiquités et singularités d'Italie, etc. »

Le voyageur Thevet, qui se trouvait à Rome en même temps que Rabelais, nous a laissé un témoignage curieux, et non encore allégué, du crédit et de la considération dont celui-ci jouissait auprès des grands seigneurs du pays : « II me souvient , dit-il, que, contemplant certaines antiquitez à la cour et jardin d'un seigneur romain, on me cuyda oultrager, disant que j'estois trop hardy, et que par aventure j'estois un espion; mais estant ledit seigneur adverty par Rabelais, qui a tant fait depuis parler de luy, de ma curiosité et voyages par moy faits, lors j'euz entrée de toutes parts (3). »

Voilà l'homme que l'on a voulu représenter pendant ce voyage

(i) « Ut nuUi notam magisdomuin esse suam quam Romain milii Romaîque viculos omiieis putem. » Epistola iiuncupaloria, etc.

(2) La Topographia antiquœ Romœ, qui parut à Lyon, chez Gryplie, en septembre 1534, comparée aux éditions italiennes que nous avons pu nous procurer, nous a offert un grand nombre de corrections et d'améliorations qui paraissent l'œuvre de Rabelais. On trouvera dans notr^ éilition l'épître latine à du Bellay, datée de Lyon, dernier jour d'août

(3) Thevet, Cosmographie, t. II, p, 732,

lie Rome comme un charlatan {\), rodant partout cl menant l'ours (ce sont les paroles du P. Garasse), comme une espèce de bouffon capable de toutes soites d'irrévérences et de grossières plaisanteries, alors qu'il allait recevoir du souverain pontife une haute marque de bienveillance, et que ses lettres datées de cette époque nous le montrent protégé à l'envi par les cardinaux et correspondant en France avec un prélat qui lui confiait le soin de ses intérêts les plus sérieux.

En effet, l'évêque de Maillezais ne se bornait pas à recevoir par son entremise des salades pour son jardin, ou des niirolificques pour sa mère, « mais, dit Colietet, l'ayant reconnu d'un esprit propre à tout faire, il ne fit point difficulté de le charger des affaires les plus considérables qu'il avoit à la Rotte et en la cour du pape, dont il s'acquittoit toujours avec adresse et avec un heureux succez au grand contentement de ce prélat, qui demeuroit ordinairement à Paris ou en Poictou, tandis que son agent le servoil si fidèlement à Rome, Les lettres que le mesme Rabelais lui escrivit de cette grande ville, et qui ont été depuis peu publiées à Paris avec de curieuses observations historiques, justifieront éternellement cette vérité, et, faisant voir les diverses intrigues de la cour romaine, font connoître en mesme temps l'esprit de discernement de l'autheur.

« Pendant toutes ces négotiations qu'il faisoit pour les autres, il se mit à penser sérieusement à luy mesme , et, considérant avec une grande componction de cœur les affaires temporelles dont il cstoit accablé et la vie turbulente qu'il menoit, ses actions libertines peu dignes d'un honune relligieux et d'un prestre tel (|u'il estoit, et enfin le crime énorme d'apostasie et d'irrégularité qu'il avoit encouru en quittant son cloistre et changeant d'habit et de |)rofcssion » , il adressa au pape une supplique {Supplicatio pro aposfasia) dans laquelle, après avoir lait l'aveu

(1) Al'ros avuir faict foiTC iiinrs,

J(* fus las fi'eçprit, et en soiniiie IlùrUiit partout t't menant l'unis Voulus voir r|iic c'est que il» Roiin

/-(,' liulieldis rrfu^-iiii\ ]>. II.

SLR RABELAIS. 35

de ses fiiules, il demandait au souverain pontife, outre une absolution pleine et entière, la permission de reprendre Pliabit de Saint-Benoit, de rentrer dans un monastère de cet ordre autre que celui de Maillezais, et de pratiquer, citrà adustionem et incisionem, pietatis intuitu, sine spe liicri, hic et ubicumqtte /ocoriiin, l'art de la médecine, dans lequel il avait pris, disait-il, les degrés de bachelier, de licencié et de docteur. Sa requête lui fut accordée par un bref du pape Paul III, daté du 17 janvier i536, deuxième année de son pontiticat. Du moins telle est la date que donnent à ces deux documents tous les biographes de Rabelais , après Antoine Leroy, qui les a publiés le premier dans son Floretum pliilnsnphicum^ et qui les tenait du célèbre docteur en médecine Jean Mentel. Celui-ci les avait reçus d'Antoine Grandet, prévôt de l'église Saint-Nicolas du Louvre, qui avait été curé de Meudon et les avait tirés des archives de cette paroisse. Quoi qu'il en soit, Rabelais obtint du pape tout ce qu'il désirait, •> ce que je remarcpie d'autant plus, dit Colletet, que je prétens faire voir par là que RabeLiis, tout liijcrtin qu'il paroissoit aux yeux du monde, ne laissoit pas d'avoir de pieux et dévots sentiments et de defférer merveilleusement aux saintes constitutions de l'Église catholique et orthodoxe, qu'il reconnut toujours pour sa véritable mère , ce qui est si constant qu'encore que Jean Calvin, ce grand hérésiarque, fist tout ce qu'il put pour l'attirer de son party, mais en vain, et qu'ensuite il le traitast d'impie et d'athée, comme on le void dans son Iraitté des scandales, si est-ce que, jugeant cette relligion nouvelle et de l'invention des hommes plutost que de Dieu , il regimba contre elle , et se tint toujours ferme dans celle qu'il avoit receue de ses pères. Et c'est ce qui obligea sans doute ce grand et fameux sectateur de Calvin, Henry Estienne, de parler de luy de la sorte dans son Jpoloi^ie (C Hérodote : « Quoycpje François Rabelais semble estre des nostres, il jette souvent toutefois des pierres dans nostre jardin. »

Nousavons à notre tour reproduit ce passage parce qu'il marque avec assez de justesse , suivant nous , la part qu'il faut faire, chez le personnage singulierque nous avons entrepris de peindre, à la hardiesse de l'imagination et à la mesure de la conduite.

C'est celle tlislinctioii que nous paraissent avoir méconnue jusqu'ici presque tous ceux qui ont voulu peindre l'homme d'après l'auteur.

D'un autre côté, on doit reconnaître qu'il j)renait parfois d'étranges libertés, que son esprit curieux et souvent indiscret, ses liaisons avec Etienne Dolet, Marguerite de "Valois, Marot, Théodore de Bèze, purent bien, à un moment donné, le rendre suspect d'hérésie, et, dans mainte occasion. le faire accuser de libertinage (i) ou tout au moins de légèreté. Sur le premier point, il importe de distinguer les temps, et de se rappeler qu'il y eut un moment, au commencement du seizième siècle, oii tout le monde fut réformateur, de même qu'il y en eut un où tout le monde fut révolutionnaire vers la fin du dix-huitième. Quant aux autres accusations moins graves, il faut les apprécier sous le mérite des observations qui précèdent.

Tel est ce passage d'une lettre du cardinal de Tournon, datée de Lyon, lo août, et que M. L. Paris, qui l'a reproduite dans son Cabinet historique (2), rapporte, avec toute vraisemblance, à l'année i53fi, entre le premier et le second voyage de RabelaJs à Rome : après avoir signalé au chancelier Du Bourg le passage à Lyon de Guillaume Farel, « luthérien et zuynglien jusqu'aux dents, le plus grand mutin et le plus maulvais paillard fpi'il est possijjle, » le cardinal ajoute : « Monsieur, je vous envoie une lettre que Rabelezus escripvoit à Rome, par où vous verrez de quelles nouvelles il advertissoit ung des plus maulvais paillards qui soit à Rome ; je luy ay faict commandement que il n'eust à bouger de cette ville jusques à ce que j'en sceusse vostre voulonté ; et, s'il n'eust parlé de moy en ladite lettre et aussy qu'il s'advoueau roy et reyne de Navarre, je l'eusse faict mectre en prison pour donner exemple à tous ces esoripveurs de nouvelles.

(1) Nous prenons ce mot dans le même sens que celui de libertin^ que nous avons vu phis liant employé par Collefet pour désigner ce qu'on appellerait aujourd'hui un libre penseur.

(2) T. IV, p. 348, d'après l'original conservé aux Archives ini|iérialcs, secl. hist., C !)().'■).

Vous m'en iiiaiulerez ce qu'il vous plaira, reinectaiil à vous cPcii faire eiilciidic au Roy ce que bon vous en semblera. »

Lors de son second retour d'Italie en France, au commencement de mars i537, Rabelais dut songer à régulariser sa situation temporelle, comme il venait de le faire pour son état religieux. Mais nous avons la preuve qu'il ne se rendit pas directement, comme on l'a dit, à Montpellier; car un document assez curieux nous le montre à Paris dans l'intervalle. Etienne Dolet, poursuivi à raison d'un meurtre commis à Lyon le 3i décembre 1 536, s'était rendu à la cour pour solliciter sa grâce du roi François l" ; il l'avait obtenue, et plusieurs de ses amis, littérateurs et savants, avaient lété sa délivrance par un joyeux banquet, dont il nous a conservé les détails dans une pièce de vers latins adressée à ce même cardinal de Tournon (|uc nous venons de voir traiter Rabelais si lestement (i). Rien n'y manque, ni le lieu, ni la date, ni le nom des convives, ni la conversation qui s'engagea pendant le repas. « Là prennent place ces hommes qu'on a nommés avec raison les lumières de la France : Butlé, le premier de tous par la science; Bérauld, à l'esprit supérieur, à la parole facile; Danès , illustre par les connaissances les plus variées; Toussain, surnommé la bibliothèque vivante; Macrin, pour qui l'art des vers n'a point de secrets; Bourbon, riche également des trésors de la poésie; Voulté, qui tlonne aux savants de si belles espérances; Marot, ce Virgile gaulois, qui a le souille divin de l'inspiration poélic|ue; enfin, François Rabelais, l'honneur de la médecine, qui peut rappeler les morts des portes du tombeau et les rendre à la lumière (2).

o Maints propos s'engagent entre eux (on va voir qu'ils ne ressemblent guère aux Propos des bcavcurs) : on passe en revue ce que les pays étrangers possèdent d'haliiles écrivains : P'rasme, Mélanchthon, Bembo, Sadolet, Vida, Jac(|ues Sanna/ar, on

(1 ) « Cœdis a se factœ et sui deiiitle exilii descriptio. » Doleli Curmina 1538, |). 59.

(2) I''ranc,iscU!!na()ula;su<, Imiiui et ^'loiui colla

Arlis Pœoiiiui, qui vcl He limiiic Dilis lixlinclos retocare rol'-st cl rcdduie luci.

salue tour à tour chacun de ces noms par des acclamations bruyantes (i). »

Vers la même époque, l'un des convives de ce banquet, Nicolas Bourbon, partant pour un voyage, probablement celui d'Angleterre, adressait à Ral)elais des vers qui nous révèlent encore quelques-unes de ses nombreuses liaisons littéraires : « Déjà j'ai trop rarement occasion de voir Lateranus (2), Du INIaine (3),Saint-Gelais, absorbés par les sérieuses fonctions qui les enchaînent a la cour; mais toi, moucher Rabelais, puisque je suis résolu à partir là où m'entraîne le destin plutôt que ma volonté, salue en mon nom tous les amis (jue je viens de nommer (4). •

Après ce détour que nous avons fait à Paris sur les traces de Rabelais, suivons-le à Montpellier, où nous le voyons promu au grade de docteur sous la présidence d'Antoine Griffy, le 11 mai i537 fS). On n'a pas remarqué deux points obscurs, si ce n'est deux irrégularités, qui se rattachent à ce célèbre doctorat. D'abord l'acte de licence n'a jamais été produit, et nous l'avons inutilement cherché sur le registre des actes de la Faculté de médecine de Montpellier, (jui, malgré l'énoncé de son titre latin ( /fim (id gradiim bficcalaurcattts qiiain liccntiœ et cloctnraf 11.1), n''ei\vet\ferme aucun de ce genre (fi).

(1) Uos iiiter miillus sernio tum luscitur, orx

ExleriirE quid dncli liabeanl ecriploiis : Erasmus, MuldiiclUlion, bembii!:, Sadoletus, Vida.Jacobus Saiin.izaru? pleaa lauJantur Toce vicissiiii.

(*M ( Giiillniime ) , att.nclié a l'éducation du jeune seigneur Gui de Laval.

(3) Guilhiinnc du Maine, dit Maïnus , poëte latin et français, précepteur des enfants de Ikidé, qui lui a adressé plusieurs lettres , puis des fils de François l^r ; abbé dfc Beaulieu, lecteur de la duchesse de Berry.

(4) Nicolai Borbonii Nu<jarutn libri oclo ; Lyon, Séb. Gryplie, 1538, p. 247.

(5) « Ego Franciscus Rabelajsus, diœcesis Turonensis, suscepi gradum docloratus sub R. Antonio Grlphio in prœclara medicinae facultate. Die 22 mensls mail anno Doniini l.')37. Rabel^sus. » Registre des actes, p. 33.

(G) C'est ici le lieu de déclarer que nous avons examiné nous-mênie les registres de Montpellier, et vérifié scrupuleusement , avec l'assis-

Celte absence tient évidemment à une particularité attestée par MM. Astruc, Eugène Thomas (i) etKûhnholtz : c'est que les thèses de licence en médecine étaient ordinairement discutées dans la chapelle Saint-Michel de l'église Notre-Dame-des-Tables, et le grade conféré par l'évèque dans son palais épiscopal. L'acte de licence de Rabelais avait donc dû être inscrit ou dans les archives de cette église, lesquelles n'existent plus, ou dans celles de l'évêché, qui ne renferment plus rien d'antérieur à

Le second point offre plus de difficulté. Sans adopter, comme Antoine Leroy (i), l'anecdote (|ui, ne tervint aucun compte des jictes authentiques, veut que Rabelais ait conquis ses grades sans stage préalable et par acclamation , il est permis de supposer, avec Astruc, que ce stage fut abrégé en sa faveur, à raison de l'âge déjà avance ( trente-cinq ans environ ) qu'il avait lorsqu'il se présenta à la Faculté, et des connaissances exceptionnelles (|ue dès lors il possédait. Mais comment a-t-il pu, dansdeux publications telles que les Alnuinuclis de i533 cl de i535, et dans un acte aussi solennel que sa Suppllcatio pro apostasin de janvier iSSf), s'attribuer le grade de docteur que les registres de la Faculté ne lui reconnaissent qu'au mois de mai de l'année suivante? Faut-il croire qu'il l'a pris par anticipation, ou bien qu'il avait dès lors satisfait aux épreuves , et (ju'il ne lui maufpiait plus que la consécration de l'investiture , si solennelle à Montpellier (3), qu'on a pu la confondre avec l'obtention même du grade ?

Les mentions suivantes sur les registres de la Faculté nous le montrent, cette mêm.e année, interprétant d'après le texte grec les Profiflstics d'Hippocrate, el l'année suivante recevant un écu

tance du savant bibliothécaire de la Faculté de médecine, RI. Kiihnholtz- Lordat, tous les points qui se ratlachenl aux études médicales et au séjour de Rabelais Ji RIontpellicr.

(1) Montpellier, Taôlca/t historique, p. 22G.

(2) Babçlœsina Elogia, K^ partie, p. 310.

(-5) Astruc, Mcnioi):cs pour servir a l'histoire de la Faculté de nicùcciiic de Montpellier, p. 87 et 330.

(l'or du doyen Jean Scliyron (i) pour avoir fait un conrs d'anatoinie (2).

Cependant les leçons du docteur n'étaient pas moins suivies que ne l'avaient été les conférences du bachelier quelques années auparavant, et, chose remarquable, les termes : freqtienli (luclitorio, (|ue Rabelais s'était appliqués à lui-même dans sa supplique au pape, se retrouvent sous la plume de son ami Jean de Boyssonne dans une lettre inédite de i537 à Maurice Scève, où il constate le succès que Rabelais obtenait alors à Montpellier (3). Les aperçus (jue Rabelais a semés en se jouant, dans le Gargantua et le Pantagruel, sur la médecine, l'hygiène, l'anatomie, la circulation du sang, témoignent assez de la profondeur et de la variété de ses études médicales. La tradition locale et le témoignage des contemporains s'accordent également à constater réclal de sa pratique et de son enseignement. Au commencement du siècle suivant, le voyageur allemand Golnitz , dans son Ulysses bclgico-gallicus, publié en ifiSi, parmi les détails qu'il donne, p. 565 et suiv., sur l'université de Montpellier, indique qu'on y conservait la robe et le bonnet de Rabelais. « Je les y ai vus, dit-il; ils sont de couleur rouge, mais sales et déchirés. >• Il ajoute que celui qui voulait arriver au grade de docteur devait endosser cette robe jusqu'à sept fois. Quelques années plus tard, un écrivain assez original et qui présente plusieurs points de rapprochement avec Rabelais, comme lui médecin, reçu doc-

(1) Sur ce personnage, qui avait présidé aux études médicales de Rabelais, et dont celui-ci a mppelc le nom dans son Panlayrucl, liv. IV, cil. '13, voy. une Notice de M. Kulinhollz en tète du t. VIII des Ephcnicridcs 7»rdicales de Montpellier.

(2) (( D.FranciscusRabeia'suspio suc oïdinaiio elegitLibium Prognosticoium Hippocratis, quem gra^ce interpietatus est.... Accepi praUerea a D. Sclijronio aureum unum pio anatonie quam interpietatus est D. Fianciscus Kabelaîsus. «Nous empruntons à Astruc ces deux mentions tirées par lui du registre des procureurs des écoliers, registre qui ne se trouve plus aujourd'hui.

(3) « Monpessulum appulimus, ubi Iîabela^sus frequenti auditorio libruin Prognosticonim HyppocraHs priilcgcbat. » I el/i-es la/iHes de Boyssonné, mss. de la bibliotlicoue de Toiilmi'ic f"^ 36 et 37.

leur à Montpellier, établi à Lyon, et rccluit comme lui à faire des almanachs, Lazare Meyssonnier, rappelait, clans un de ces livrets devenus assez rares (i), le souvenirde celui dont il avait, dit-il, porté la robe et vu le portrait « entre ceux des plus célèbres docteurs et professeurs dans la salle où se font les actes publics et où se donne le bonnet à ceux qui y prennent leurs degrez en médecine ».

Le docteur R. Desgenettcs, qui, dans la Biographie midtcair, a consacré un excellent article à notre auteur, parle aussi « du culte spécial et assez ridicule dont la prétendue robe de Rabelais a été l'objet dans la Faculté de médecine de Montpellier. Nous sommes réputé nous-même avoir porté cette robe, ajoutc-f-il, mais c'était une pure commémoration , car elle avait été renouvelée au moins vingt fois, puisqu'environ cinquante docteurs annuellement reçus à Montpellier en ont constamment emporté des lambeaux avant, pendant ou après l'acte probatoire dit de rigueur {pitnctum rif;orosiim). » Le même biographe démontre le peu de vraisemblance d'une anecdote suivant laquelle Rabelais aurait été député à Paris auprès du chancelier du Prat avant i535, cl à une époque où il n'était que simple bachelier, pour faire rétablir les privilèges de l'université de Montpellier, lesquels, suivant le témoignage d'Astruc, n'ont jamais été abolis {2). « Nous ne rappellerons point non plus, ajoute ce judicieux écrivain, le moyen bi/arre dont on dit que Rabelais se servit pour obtenir une audience du premier magistral du royaume. Nous garderons également le silence sur l'expédient dont on veut (|u'il se soit servi pour se faire défrayer d'un voyage de Lyon à Paris. L'absurdité est ici trop manifeste. »

Sussanneau, qui passait alors par Montpellier pour se rendre

(1) Almanach illustré composé de plusieurs piecci curieuses pour l'an 1639.

(2) Cependant l'exact Niceron admet que Rabelais, pendant son séjour à Montpellier, fut chargé de faire un voyage h Paris pour (juclques affaires de rUniversilé de médecine; mais il s'agissait d'un collège particulier appelle de Gironne, supprimé depuis queUiue temps, et qu'il parvint h faire rétablir.

en Italie, y trouva Rabelais, et nous avons de lui des témoignages en vers et en prose de la manière dont ils renouèrent connaissance. Cet écrivain, dans ses Ludi, imprimés en i538, affirme que la présence seule du cher docteur le guérit d'une maladie de langueur qui l'y avait atteint (i). Dans un aulre ouvrage que nous avons déjà cité, Alexandri Quantitates emendatœ, il rapporte ainsi une conversation qu'il eut avec notre auteur : « Comme je passais à Montpellier, Rabelais, qui alors y interprétait en grec les Pronostics d'Hippocrate, insista pour que je restasse quelques jours avec lui. Voici ce qu'il dit pour me persuader : Mon cher Sussanneau, si vous ne voulez pas inspecter les urines et justifier de cette manière le titre que vous portez ( legum et mcdicinœ doctor), vous pouvez du moins, comme l'ont fait beaucoup d'anciens médecins, payer votre tribut à l'État et vous honorer vous-même par des publications utiles et par des recherches sur les maladies et leur traitement (2). >•

En quittant Montpellier vers le milieu de l'année i538, notre nouveau docteur continua d'exercer la médecine dans plusieurs villes du midi, à Narbonne, à Castres, où l'on a des traces de son passage; a Lyon, où il revenait toujours avec une certaine prédilection. Son ami Dolet, dans un recueil de vers plusieurs fois cité par nous et imprimé à Lyon en i538, atteste la réputation médicale dont il jouissait, et notamment la célèbre démonstration anatomique à laquelle il se livra sur le corps d'un criminel pendu la veille , et qui lui servit à expliquer éloquemment la structure intérieure du corps humain (3). Un autre convive du

(1) Ad rtahclœsum, cum csselin moule Pasulano

Huberlus celsa medicorum languel in urbe ;

Pharniaca languentem nuUa juvare queunt.

Tu potes : liaud ullo, ni Tallat opinio, uiorbo,

Est desiderio languidii-; ille tui.

Fronte sercnabis dulci, penilusque rcccdct

Qui toto mixtus corpore languor eral.

(2) « Etiamsi nolis, inquit, Sussanaee, lotium inspicere ac titulo tuo respondere, at iu libris et litteris, ut aliquot veteres medici feceruDt, navare reipublicœ et de inoibis et curationibus quairere magni ad honorem et amplificandani dignilalem refert. »

(H) Voici le titre de rcKe \ncce : Ciijusdam epiiaphittm qui exemple

SLR RABELAIS 43

banquet de Paris, Macrin, a aussi célébré dans des vers élégants la science encyclopédique, l'esprit enjoué de Rabelais, dont il s'honorait d'être le compatriote ( i ) , et les cures merveilleuses dont furent témoins, dit-il, « Paris, Narbonne, les rivages de l'Aude, et Lyon , l'opulente cité, où sont actuellement ses pénates et sa paisible résidence (2). »

Cependant on se rappelle que le bref de i53f! permettait à Rabelais de passer dans tout couvent ou maison régulière de l'ordre de Saint-Benoit où l'on voudrait bien le recevoir [iil/i

editn strangulalus publico poslea spcclactiln scctux est. Fr. Rabelœso medico doctis ■inio^fabricam corporix interprétante.

(I) Al) iRANCIrtCLM IiAlîI.>î:SUM,CllIXi>Mi:x. MKKICUM PKRITISS. :

Idem, Ralihi'si, pêne solum luibi est Natale tecuiii : Juliodiiiiirls Nam Cliino ficinus iiucelis Coiiti;;ua rei;ionc lloret :

Acrque noslris civibus ac tuii Haiinlur idem , parque sereiiitas, Par ru ris nligo beati , Morum caderii quoque lenitudu.

Natalis agri concilions libi Vicinitas me, jongit amabili Vinclo. 9ed inipense tuaruin Vis •suciat nuge lillcraruni.

Salmnnii Maoiiii Odariim Ub. Il, Ltigd., Seb. Grypliiiis, 1537, in-So.

(2' Cliinoniensrs inler Ciii?ri tuos,

rnus. Rabl^si, e=, cui Dpus et f.ni'ns Nalura, doctrinam ele;;anlem Non negat, ulqiie «alei aculo; ; 1,'nuj leporp? cui siiuul alticoî E! circularis doua [lenlix Diltr);iatur, llorulenlam et Cotïnitionem ulriu-que linv'U.T.

Arloiii ut medendi prjîleream, et libi Sudore nmllo parla matheuiala, Quid l'ina, i|uid slell,jE iiiiiientur.

(,luid rapidi fades plaiiel^p.

Tu noi: Galcno Perirainto minor.

UuUos ab alris faucibus exiiiiis Lellu propinquanli°, lu.iqut' Deposilo^ opï-ra fociMas.

Quid qucque radii herb.ive confiTHl L'nîue lenes et non seciK ac tuos, Fainamque lucrari^ perannem, Arte levans geiiu? omr.f inorbos.

Testes tuarum Pariçii arliu:n Teîtisque Narbo M.irtnis, alquc AUi Et dite Lugdunum. pénates Sunt tibi ubi placidxque -icdes.

Lcnevolos invcnirit leccptorcs). Or lecarcliiial Joaii du Bellay, son protecteur, abbé de Saint-Maur-les-Fossés, près Paris, avait, dès i533, obtenu pour cette abbaye une bulle de sécularisation relardce quanta ses effets par diverses circonstances, mais réalisée enfin le 17 août i536, et Rabelais n'avait rien eu de plus pressé que de s'y faire admettre par le cardinal, Vhôte bénévole prévu par sa supplique du mois de janvier précédent. Ce n'est pas tout : il avait déjà un protecteur au couvent de Maillezais dans Tévèque du diocèse; mais ici de plus il échappait à la règle monacale, et se trouvait chanoine sans l'avoir demandé. Le saintsiége, toujours indulgent à son égard, leva les scrupules qu'il exprima à ce sujet dans une nouvelle supplique dont Antoine du Vcrdier nous a conservé le texte dans sa Prosopographie, t. III, p. 2453. Il demanda et il obtint ( quoique le texte de l'induit ne nous soit pas parvenu ) de pouvoir jouir, tam in foro conscient iœ quam in foro contradictorio, des effets de l'absolution précédente, et de tous les droits et bénéfices de sa nouvelle j)osition, bien que sa réception dans la maison de Saint-Maureùt eu lieu entre la bulle d'érection et la sécularisation définitive. La faculté de se prévaloir de ses grades en médecine et de se livrer en tout lieu à la pratique de cet art lui était également confirmée, sans qu'il fût question, du moins dans la supplique, des restrictions que renfermait l'induit de i536.

En conséquence Rabelais, sans renoncer à la robe de médecin, dut endosser l'habit de chanoine de Sainl-Maur, et s'installa, vers i54o, dans cette résidence, qu'il a lui-même ainsi caractérisée : « Paradis de salubrité, aménité, sérénité, commodité, délices et touts honnestes plaisirs d'agriculture et de vie champestre, » Thomas Corneille, dans son Dictionnaire géographique, à l'article Saikt-Mauk, atteste qu'on y montrait encore de son temps la chambre habitée par l'auteur de Pantagruel .

Mais, comme le dit M. Pau! Lacroix, « Rabelais, que l'on voit sans cesse tourmenté du besoin de changer de lieu et d'occupation, n'était pas homme à se confiner dans sa prébende lorsqu'un bref du pajie lui donnait licence de se transporter jiartout où bon lui semblerait jiour l'exercice charitable de la médecine. • I''t d'abord, à deux pas de son couvent, s'offrait à lui la ticmeurc

de son patron et supérieur ecclésiastique, le cardinal du Bellay, ahbé de Saiiit-Maur, magnifique résidence Mlie par Philibert Delorme, dont les portes lui étaient toujours ouvertes et dont on retrouve quelques traits dans la description de l'abbaye de Tbélème (i). Il suivait le même cardinal chez les d'Angennes, ses parents, à Rambouillet, où l'on montre dans le pai'c la Grotte de Rabelais (2), au château de Langey, où celui-ci lui avait fait bâtir une maison que l'on voit encore dans la commune de ce nom, et que l'on appelle la maison de Rabelais ou le Rabelais (3), avec son portrait en médaillon sculpté au-dessus de la gerbière. Il visitait aussi les autres frères du Bellay, dont l'un était lieutenant général en Normandie, l'autre évêque du Mans. Quant à Guillaume du Bellay, seigneur de Langey, l'aîné de tous ces frères, guerrier, diplomate, historien , dont un contemporain a fait ce bel éloge : « Il ne sçait ni quand le roy se lève, ni quand il se couche, mais il sçait bien où sont les ennemis; » Rabelais eut avec lui des relations plus intimes et plus prolongées qu'on ne l'a cru. Il résulte en effet des correspondances inédites deBoyssonné et de Guillaume Pelicier, 1° que Rabelais passa par Chamljéry le 18 décembre iSSg (4) ; 2° qu'il était à Turin auprès du seigneur de Langey, alors vice-roi de Piémont, en juillet et en octobre ï5/(0 ; nous allons voir sur quel pied.

G. Pelicier, évêque de Narbonnc, puis de Montpellier, qu'il faut ajouter à la liste nombreuse des prélats qui honorèrent notre auteur de leur amitié, lui écrivait de Venise, où il avait remplacé G. d'Armagnac, autre ami de Rabelais, comme ambassadeur pour le roi de France , une lettre datée du iZ juillet

(I)Voy. 1. I, cil. 55.

(2) Joanne, Environs de Paris, p. 797. Tallemant des Eéaux, Historiettes, t. II, p. 507.

(3) Merlet, Dictionneire iojiographiqtie d' Eure-et-Loir, 18G1, in-^", p. 153.

(4) « Rabelœsus hisdiebus liac iter fecit meque invisit. » Eabelais luimême a rappelé, dans lecli. 27 de son liv. ÎV, Jelian Vinet, maître de poste à Chambéry, personnage réel dont l'existence est attestée dans l'ouvrage : Chambéry h la fin du quatorzihne siècle, par Chaperon, p. 309.

4(; xNOTICE BIOGRAF'HIOLE

i54o, dans laquelle, après s'être excusé d'avoir discontinue quelque temps de lui écrire « pour ce qu'il n'avoit argument digne de lui être proposé, » il ajoute : « Je vous ay bien vouleu advertir de ce que nous avons icy touchant certaine consultation (qui me semble appartenir pour vostre profession et suffisance), c'est que Mons, Philippus Saccus, présidant de Milan, a mandé icy et à Bologne à consulter aux collèges de docteurs, si une fille qui luy est née est sien né (sic), et est pour vivre, si doit estre tenue pour légitime. » On cite « Hippocrates, Pline, les Hébreux , les Arabes , les Caldéens. Tous les docteurs se travaillent sur cette question, à savoir si, quand à un enfantement se trouvent sept lunes, on ne doit pas le tenir pour légitime. » La lettre se termine ainsi : « Je aurois bien à plaisir que vous m'en mandissiez vostre ad vis, d'autant que la chose de sov mesmes est digne d'estre examinée, et le sieur mérite bien que tous les serviteurs du roy lui disent \e proficiat, tout ainsi qu'il a mérité et est affectionné de Sa Majesté. » Nous ignorons quelle fut la réponse de Rabelais à cette grave question, mais les termes dans lesquels elle est posée font penser immédiatement au ch. 3 de Gargantua : « Comment Gargantua fut unze mois porté au ventre de sa mère. »

La seconde épître de Guillaume Pelicier, adressée, comme la première, « à M. le docteur Rabelais, » et datée de Venise, 1 7 octobre 1 540, commence par des excuses sur ce que, « faisant la dernière depesche à Turin, il n'eut bonnement le loisir de lui escripre, mais, envoyant son maistre d'hostel au pals, il n'a voulu le laisser passer sans présenter à Rabelais ses bonnes et affectueuses recommandations, et faire offre qu'il n'espargne aucunement tout ce qu'il connoistra estre commode en sa maison tant pour M. de Langey que pour lui. • Puis il lui parle de plusieurs affaires de nature diverse , qui prouvent que Rabelais avait toute la confiance du seigneur près duquel il se trouvait. D'abord c'est un gentilhomme, Antonio Terzi, qui attend réponse de lui et de Rabelais pour se décider dans une affaire délicate , un mariage probablement. Le prélat ambassadeur entretient également Rabelais d'une négociation plus en rapport avec la compétence de ce dernier et qu'une lettre de Pelicier à François l*'.

du 29 août précédent, imprimée par Gariel (i) , avait déjà fait connaître. Il s'agit, outre une acquisition de manuscrits hébraïques et syriaques pour laquelle François F"" avait déjà envoyé mille écus, de recueillir et restituer « des livres grecs ( mesmement des œuvres de Galien ) qui ne sont imprimez et qui ne se trouvent dans la librairie du roy de France. » Le savant prélat s en occupe , dit-il, tous les soirs » avec Martinet quatre autres collateurs , et n'est encore pour quitter le jeu (pielque avancement cju'il y tace, » mais il voudrait bien obtenir quelque provision , et c'est sur quoi il attend la réponse de Rabelais. On connaissait, avons-nous dit, cette négociation si honorable pour tous ceu\ dont le nom s'y trouve mêlé , et dont les résultats ont enrichi nos dépôts publics (2), mais on ignorait que l'auteur de Pantngritel dût en partager l'honneur avec l'évèque de Montpellier (3).

Rabelais resta-t-il en Italie depuis décembre iSSg où nous Pavons vu de passage à Chambéry, jusqu'en janvier i543, époque de la mort du seigneur de Langey ? Ce long abandon de son commode canonicat de Saint-Maur-les-Fossés pourrait s'expliquer à la rigueur par la tolérance du cardinal du Bellay en considération des services rendus à son frère. IMais il est plus probable qu'il revint en France dans l'intervalle. Quoi qu'il en soit, nous le retrouvons présent aux derniers moments de ce digne seigneur, lorsqu'il mourut à Saint-Symphorien, près de Lyon , à l'époque que nous venons d'indiquer, laissant des marques de sa munificence aux serviteurs qui l'entouraient, et notamment, si l'on en croit Le Duchat (4), 5o livres tournois de rente à Rabelais , jusqu'au moment où il aurait 3oo livres en bénéfice. Celui-ci , dont on connaît mieux maintenant les titres

(1) Séries prœxiilum Magalonensium et Monspelicnsium, p. 251.

(2) (I Hi antem libri Bibliothecœ regiae nunc sunt adjuncti. » Gallia Chrisliana, t. VI, p. 808.

(3) Ces deux lettres, tirées d'un manuscrit, n" 142, de la Bibliothèque d'Arles, ont été communiquées au Comité des travaux historiques par M. l'abbé Verlacque.

(4) Voyez son édition de 1725 des OEuvrcs de Raèelais , t. IV, p. 119.

48 NOTICE 13I0GRAPHIQUK

à celle faveur, acquitta dignement la dette de la reconnaissance, soit par le souvenir ému qu'il a consacré au seigneur de I^angey à plusieurs endroits de son livre (liv. Ill, ch. 21, et liv. IV, ch. 26 et 27), soit par un ouvrage latin, aujourd'hui perdu, qu'il aurait consacré à ses prouesses de guerre, et que Du Verdier cite sous ce titre : Stratagèmes, c'est-à-dire Prouesses et ruses de i^aerre du preux et très-célèbre chevalier Langey, au commencement de la tierce guerre Césariane, li-aduit du latin de Fr. Rahelais, par Claude Massuau; Lyon, Sébastien Gi'yphius, ]542, in-8°. 11 est aussi nommé à propos de la sépulture du délunt, dans u!ie lettre inéditeetsansdatede Joacliim du Bellay, évèque du Mans, au cardinal son frère (i).

L'Estoile nous a conservé une lettre de Rabelais sans date , mais écrite de Saint-Ay, près d'Orléans, dont le seigneur, attaché à la famille de Bellay et nommé dans la lettre dont nous venons de parler, parait lui avoir offert une joyeuse hospitalité dans son château. L'Orléanais, le Poitou, la Touraine, étaient en général le théâtre de ces excursions, qui s'étendaient par occasion un peu plus loin et dans la direction du Midi. On aime à supposer, avec M. Paul Lacroix, que Rabelais visitait ses vieux amis de jeunesse, Antoine Ardillon et ïiraqueau à Fontenayle-Comte, Geoffroi d'Estissac à l'Ermenaud ou à Ligugé, Jean Bouchet à Poitiers. Enfui, il devait faire de fréquents voyages à Chinon, où il avait conservé une maison et plusieurs parents, entre autres un neveu apothicaire, du même nom (jue lui. L'abbé Pérau, auteur d'une Vie de Rabelais, placée en tête de l'édilion

(f) « Monsieur, depuis ma dernière lettre j'ay receu deux des vostres, l'une du 25 et l'autre du 2G du mois passé. Pour répondre quant à la sépidture de feu mon frère, Saint-Ayl n'en sçait sinon ce que je vous en ay desja mandé. J'ay eu des lettres de Rabelais qui ne m'en escript rien.... Il a esleu sa sépulture à Langey.... Je ne sçais si au cœur se

pourra trouver place Le corps est à Saint-Ayl du pénultiesme du

passé.... Si n'ay devant deux ou trois jours nouvelles de vous touchant le lieu de sépulture de feu mon frère, je vous envoyray un homme.

Vostre humble frère et serviteur, .1. DU Bi;i,i-AY. »

th^.dc la Vac. de niéd. de Moiilpcllicr, u" 8G, p. 87.

(le Genève, paricaussi, nousnesavoiisd'aprèsquellesautontés(i), d'un voyage de Rabelais en Poitou, où il aurait joué la comédie « avec ce qu'il y avait de mieux dans cette province » ; d'un autre voyage à Angers où il aurait été appelé pour donner des levons dans la Faculté de médecine, et d'où il aurait été éloigné par la peste. Il y a là ou des suppositions gratuites ou des confusions grossières de lieux et de dates qui nous empèchenl de nous y arrêter.

Les pérégrinations de Rabelais furent-elles poussées plus loin? S'étendirent-elles par exemple jusqu'à l'Angleterre, comme l'a présumé M. Paul Lacroix? Aux arguments assez plausibles qu'il a produits à l'appui de cette conjecture, on pourrait ajouter le propos tenu par Pantagruel auch. 6fi du liv. IV : « J'ay vu les iies de Cerq et Herm entre Bretaigne et Angleterre. » Ce qu'il y a de certain, c'est que la connaissance minutieuse des lieux et des idiomes que révèle maint passage de l'Odyssée rabelaisienne, el d'autres circonstances encore, permettent de douter que l'on connaisse tous les voyages de l'auteur.

Les deux premiers livres de son roman , qui faisait assez de bruit et de scandale , n'avaient pas cessé de se réimprimer à Lyon, avec ou sans sa participation, et toujours anonymes ou pseudonymes; mais ce n'est pas sans surprise qu'au plus fort de la persécution contre les écrits et les personnes , alors que trois amis de Rabelais, Dolet, Despériers et Marot, payaient de leur liberté ou de leur vie des opinions malsonnantes, on voit Rabelais, avec cette adresse et cet esprit de conduite dont il a donné mainte preuve, obtenir en i5/j5 de François P'' un privilège, conçu dans les termes les plus honorables, pour l'impression du tiers livre des Faits et dicts héroïques de Pantai^niel.

« De la partie de notre aimé et féal maistre François Rabelais, docteur en médecine de noire université de Montpellier, nous a esté exposé que, iceluy suppliant ayant ci-devant baillé à imprimer plusieurs livres, mesmement r/cMX volumes des Faits et dicts

(1) Le père Garasse parle seulement « d'une farce et d'un dialogue que Rabelais aurait /rt//,« à Poitiers. »

liéroïffues de Pantagruel, non moins utiles que deleclables, les imprimeurs auroient iceulx livres corrompus et pervertis en plusieui's endroits, au grand desplaisir et détriment dudit suppliant, et préjudice des lecteurs : dont se seroit abstenu de mettre en public le reste et séquence desdits Faits et dicts herokiues. Estant toutesfois importuné journellement par les gens sçavants et studieux de notre royaume et requis de mettre en Tutilité comme en impression ladite séquence, nous aiiroit supplié de lui octroyer privilège, elc. Pourquoy nous, ces choses considérées, désirant les bonnes lettres estre promues par nostrc royaume à l'utilité et érudition de nos sujets , avons audit supj)liant tlonné privilège, etc. »

Ainsi, non-seulement Rabelais avouait hautement le Pantagruel et remplaçait par son véritable nom le pseudonyme d'Alcofribas Nasier (i) ; la qualification Aecalloïer des îles d^/fyères, (\u\\ prenait à côté de son titre de docteur en médecine, équivalait sans doute dans son esprit, comme le suppose M. Paul Lacroix, à celle de chanoine de Saint-Maur-des-Fossés. Mais ce n'était pas tout : il mettait au jour, avec privilège du roi, ce troisième livre où sa manière s'agrandit, oii la satire, sans cesser de se mêler à la fantaisie, est assaisonnée parfois de la plus haute raison, enfin où tous les états de la société, sans en excepter ceux (|u'on est habitué à respecter le plus , sont passés en revue avec une lilierté inouïe. En vain la Sorbonne voulut opposer sa censure à rapprol)ation royale ; clic fut forcée de se taire sur la lecture (|iie (it au roi, du livie incriminé , Pierre Duchàtel, èvêque de Tulle et lecteur de François P"" ; car il était dans la destinée de Rabelais d'être persécuté par les moines et les théologiens et protégé par les prélats et les princes. « Ces follàtries joyeuses, hors l'offense de Dieu et du roi, » ce pantagrue/isine f\ue Rabelais lui-même définissait « une certaine gaieté d'esprit confite en

(1) On sait que ce nom bizarre esi ranagramnie de François llabelais. L'auteur avait eu de plus l'attention, dans le premier livre, de donner l'ouvrage comme déjà ancien (jadis composé) ; dans le second il va encore pfus loin : il tue son pseudonyme [composé par feu itf* Alrnfribas Nasier ).

mépris des choses fortuites (i), ■> échappaient non-seulement aux accusations injustes d'athéisme , mais encore à toute articulation précise d'hérésie, ainsi que l'auteur s'en vante avec une certaine complaisance malicieuse dans ce passage où il semhie narguer et mettre au défi ses ennemis (2).

Rabelais était alors à l'apos;ée de sa fortune. Pourvu d'un bon canonicat qui ne lui pesait guère, libre de se livrer à ses goûts littéraires et à ses études scientifiques, on le voit figurer dans cette glorieuse pléiade qui se groupait autour du roi protecteur des lettres. C'est ainsi que nous le peint Louis Des INIazures, le traducteur de l'Ennde, dans ses poésies publiées en 1557, lorsque, se reportant au souvenir de ce brillant passé,

Et de tant d'amis dont, tiélas !

L' accointe plus ne me récrée,

parmi ces noms qu'il évoque, Saint-Gclais, Herberay , Macrin , Pelelier, Salel, Marot, Ronsard, il fait ainsi figurer l'auteur de Pantagruel :

Puis me desguisoit Rabelais

Le vray, de ses plaisantes feintes,

Qui de Gargantua récite

Le sens, la force et l'exercite..

Naguère encore François Errault, sieur de Chemant , l'un de ceux qu'il nomme parmi les amis qui se trouvaient présents avec lui à la mort du seigneur de Langey, venait d'être nommé garde des sceaux, et un autre ami commun, Jean de Boyssonné, lui écrivait à cette occasion une lettre datée de Chambéry, le

(1) Il est curieux de rapprocher cette définition du titre d'un livre ( tie Contemptu reriim forluitarum) composé par Budé en 1520, c'est-àdire à l'époque où Rabelais, encore inconnu, correspondait du fond de son couvent avec le savant dont le nom jouissait déjà d'une grande autorité.

(2) « Car l'une des moindres contumélies dont ilz usoyent estoyt que tels livres touts estoient farcis d'hérésies diverses, n'en povoient toutetoys une seule exiiiberen endroit aulcun. » Epître dédicatoire du liv. IV.

ùi NOTICE BIOGRAPHIQUE

dixième jour des calendes de juillet i543, dans laquelle il se félicitait avec lui de l'heureuse influence que celte nomination devait avoir sur l'intérêt général des lettres et sur la fortune de Rabelais en particulier (i).

La maladie et la mort de François P"" portèrent une atteinte au moins momentanée aux franchises de l'esprit français personnifié dans Rabelais et au crédit de ses protecteurs. Le roi tomba malade au commencement de février i547, et mourut le 3i mars suivant. Or, deux lettres récemment retrouvées, et toutes deux adressées au cardinal du Bellay, l'une de Rabelais lui-même, datée du 6 février, l'autre de Jean Sturm, recteur du gymnase de Strasbourg, écrite de Saverne à la date du 28 mars, s'accordent à représenter Rabelais comme fugitif, nécessiteux et attendant h Metz (2) quelques secours du cardinal du Bellay, à qui toutes deux sont adressées. Voici la traduction de la lettre latine de Jean Sturm, quant au passage qui nous intéresse : « Le malheur des temps a aussi chassé Rabelais de France (Metz était alors ville impériale). Il n'est pas encore venu ici. Je sais qu'il s'est arrêté à Metz, car il nous a envoyé de là ses compliments. Je l'assisterai en tout ce qui me sera possible lorsqu'il arrivera chez nous (3). »

(1) « Quiini islam audivi digiiitatis et magistratus novi Chamano obtigisse , omnibus incessi Ja^titiis. Fieri si quidem non potest ut b"t(elarum lionos liiijus opéra et industria non amplissime provehatur.... In liac aulem Chamani fortunaj accessione, spero eum quoque commodoi'um (iionim curam aliquam liabiturum qui eum sempev coluisti et observasti diligentissime. »

(2) Voy., sur le séjour de Rabelais à Metz , les travaux de MM. E. Bégin et de Puymaigre, dans les Métnoires de V Acadétnie de Metz, XXXVle année, p. 75, et XLVI« année, p. 15 et 34.

(3) Comme on a exprimé des doutes sur la source, la date et les termes de cette pièce, nous donnerons ici le texte du passage en question tiré du manuscrit original de la Bibliothèque impériale , Fonds latin , n*> 8584, jadis de la Mare, f. 33 : « Tempora etiam Kabelesum ejecerunt e Gallia <peû TtLv ypôvwv. Nondum ad nos venit. Métis consistit, ut audio , inde enim nos r.alutavit. Adero ipsi quibuscumque rébus potero ^ eum ad nos venerit.... Ad Tabernas Alsaliœ ( Saver.ne ), vi-

(i'ellc de Rabelais donne de sa situation une idée plus fàrlieuse encore. On y voit figurer ce seigneur de Saint-Ay qu'il avait connu dans des temps meilleurs parmi les gentilshommes attachés aux seigneurs de Langey et du Bellay. Elle peint sous de tristes couleurs la position où se trouvait alors réduit le joyeux auteur de Gargantua et de Pantagruel. Il supplie le cardinal de lui accorder quelque aumône. « Si vous n'avez de moi pitié, dit-il, je ne sais que devenir, sinon, en dernier désespoir, m'asservir à quelqu'un de par deçà, avec dommage et perte évidente de mes études. » Il proteste qu'il est impossible de vivre plus frugalement qu'il ne fait. Tout ce qu'il demande , c'est de pouvoir « vivoter » et s'entretenir honnêtement, comme il a fait jusque-là, pour l'honneur de la maison à laquelle il appartenait lors de sa sortie de France.

Malheureusement, celui à qui Rabelais adressait une si humble requête, privé de son crédit par la mort de François F"", se démit de toutes ses charges et céda la place au cardinal de Lorraine peu après l'avéncment de Henri II. Presque en même lpin|>s paraissait la fougueuse diatribe de Gabriel de Puits- Herbault, où Rabelais était représenté sous les plus noires couleurs, et ses ouvrages dénoncés comme étant du nombre de ceux qu'on ne pouvait lire sans danger pour la foi (i).

Antoine Leroy fait entendre en plusieurs endroits de son volumineux manuscrit (folios 8, '^i. 5o, 2i3, 3o4 ) qu'il y avait à cette iiaine de Puits-Herl)ault contre Rabelais des raisons plus personnelles et plus intimes que l'intolérance et le fanatisme religieux. Suivant une tradition recueillie et attestée par lui, celui-ci, contemporain, compatriote, camarade, puis rival ( aniulus) de Rabelais, moine comme lui, et moine de Fontevrauld

gesima oclava Martii. » Au dos, une note ancienne indique la date de 15^0(1547).

(I) C'est un dialogue intitulé : Theolimus, sive de iollcndis cl cxfurgandis malis liùris, iis prœcipiie qîios rix iiicohinii fide ac pielate plerique légère queant. Parisiis, J. Roigny, 15'«9, in-S". Ant. l.eroy fait observer que l'auteur a marqué par des gnillemets !e passage contre Rabelais, comme pour le signaler d'une manière toute spéciale à fattcnlion du lecteur.

5'4 NUTICt; B10GHAl>HIQUE

où quek|ues-iiris ont voulu voir le modèle de l'abbaye de Tliélème, aurait été de plus le propre frère de celui que l'auteur de Pantagruel avait ridiculisé sous le nom de Jean des Entommeures.

Contraint pour cette fois de laisser le champ libre à ses ennemis, Rabelais remit à un autre moment la vengeance qu'il réservait à « l'enragé Putherbe » , et l'orée lui fut d'aller chercher auprès du cardinal du Bellay, réfugié à Rome (i), les secours que celui-ci ne pouvait guère lui faire tenir d'aussi loin. A défaut d'autres documents sur ce nouveau voyage en Italie, la preuve du séjour qu'il fit alors à Rome résulte du livre qu'il a publié sous le titre de Sciomachie, renfermant la description des fêtes célébrées dans cette ville par le cardinal du Bellay et le seigneur d'Urfé, ambassadeur de France, en février et mars i549, à l'occasion de la naissance de Louis, duc d'Orléans, fils de Henri II (2).

Dans cet opuscule qui, d'après spn titre, parait tiré d'une correspondance ( perdue ) de l'auteur avec le cardinal de Guise, Rabelais ne figure que comme témoin et rapporteur fidèle des fêtes dont il s'agit. Mais, si l'on en croit les RabelcK' xina Eloifin (p. 4o6 et suiv.), il y aurait pris une part beaucoup plus active, soit comme ordonnateur général, soit comme auteur de plusieurs inventions qu'on y remarqua : feu d'artifice au milieu duquel on vit se dessmer une espèce de panorama de la ville de Rome et la figure du pape au haut du Vatican, tenant d'une main la foudre et de l'autre l'olivier, fantasmagories, combats de spectres, surprises, etc., qui en France, dit Antoine Leroy, n'auraient pas manqué de le faire ac<-user de sorcellerie. Il ajoute (juc l'inventeur de toutes ces merveilles,

( 1 ) Voici en quels termes Puits-HerbauU, clans l'ouvrage précité, p. 1 80 et suiv., fait allusion à l'émigration de plusieurs prélats au commeucenient «lu nouveau règne, et à la disparition de lîabelais, (pii tâchait de se faire ou- Micr : (( Utinam inter illos (les réfugiés de Genève) sit Rabelesus, si (|iiidem inter lioniines ille adliuc agit, nam cardinnlium iurbam ineiinte miner hoc regno Romam dimissam et ablegatam secutus fiierat. »

l'^)l,n Sciomachie cl festins J'aiclz à Uome on palais du R. cardinal du licllay, pour l'heureuse naissance de M . d'Orlcans. Lyon, Sel). C.iyplic, I. '>'(!». iii-8".

demandé à grands cris par les assistants , leur fut présente par le cardinal du Bellay, comme un bon Français de la vieille souche, son serviteur, qu'il revendiquait hautement pour l'honneur de la France et de sa maison : « Siiutn esse honiineni, bonum veterem Gallum, Gallis restitiiendum. »

Ces détails circonstanciés sont-ils de pure imagination? Nous avons peine à le croire; mais ce que nous pouvons dire ici, c'est que Rabelais ne fut étranger à aucun des arts du dessin, architecture, sculpture, décoration, peinture, en y ajoutant la mécanique et autres sciences accessoires.

Il était lié, on en a la preuve, avec Guillaume Philandrier (i), l'un de « ces ingénieux architectes, disciples de Yitruve, » qui put bien, sous les auspices du cardinal d'Armagnac, leur ami et protecteur commun , faire participer Rabelais à la fabrication du roman pseudo-grec Du vray et parfaict amour, dans lequel l'hellénisme, l'architecture et l'alchimie se donnent la main (a). D'un autre côté, ses liaisons avec Philibert de l'Orme, « grand architecte du roi Mégiste (3), » que le cardinal du Bellay ramena de Rome à Lyon en i536, et que le cardinal de Lorraine chargea, vers i552, de la construction du château de Meudon (4) rendent au moins vraisemblable la collaboration qu'Ant. Leroy attribue à Rabelais dans cette construction, ainsi que dans la distribution des statues et bas-reliefs , le dessin des grottes, l'application des machines hydrauliques, pneumatiques et autres engins dont on fit alors usage (5). Ce qui appartient sans conteste à Rabelais , c'est l'architecture de l'abbaye de Tliélème et tant d'autres descriptions oii sa plume éminemment pittoresque rivalise avec le crayon et le pinceau , sans

(1) (I Tu omnibus amicis, nomiiiatiin autem Francisco Rabelaîso, salutein dices. » Lettre de P. Paschalius, de septembre 1548, à G. Phiiandrier, à la suite de l'ouvrage du premier : Aclio in parricidas Mau~ ///, p. 155.

(2) Huet. de l'Origine des romans, p. 6 1 et suiv. — Lettre de La Croze a J.-Chr. \Volf.

(3) Pantagruel, liv. IV, eh. 61.

(4^ A. Berty, Architectes français de la Ucnaiasance, p. 5, 12, 25, ['i]]ia/ielœsina Elorjîa, p. 301 et suiv.

o6 NOTICE BIOGRAPHIQUE

\>m\cv des Sofiffcs drolatiques de Pantagruel, ces compositions étranges où l'on voit briller par avance la verve de Callot et la fantaisie de Téniers , soit que Rabelais les ait seulement inspirées, soit qu'il en ait tracé lui-même le dessin, comme l'éditeur le dit expressément (i).

Suivant toute apparence , c'est à cette époque, et à l'aller ou au retour de ce voyage en Italie, qu'il faut rapporter une tradition locale fort accréditée à Grenoble et déjà indiquée par nous, tl'après laquelle Rabelais persécuté aurait trouvé un refuge rue des Clercs, n° 5, dans la maison de François Vachon, président à mortier au parlement de Dauphiné, où il aurait achevé son Pantagruel, et qui aurait aussi servi d'asile à Corneille Agrippa (2).

Mais bientôt Rabelais, de retour en France, et, comme il le dit lui-même , « présentement hors de toute intimidation (3), » va nous donner une nouvelle preuve de son adresse à tirer parti des positions les plus embarrassées. Sans perdre les bonnes grâces de son premier et de son plus ancien protecteur, il eut l'art de s'attacher à la maison de Lorraine et de mener de front ses faveurs avec celles de la maison de Chàtillon, ennemie de la première et sa rivale en influence. Ainsi le crédit de du Bellay, prêt à s'éteindre, et la fortune naissante des conseillers du nouveau règne, le catholicisme des Guise et les sympathies opposées des Coligny, tout cela servait les intérêts de Rabelais. En effet, après avoir obtenu de Henri II, pour l'impression des ses livres « en grec, latin et tuscan, » un nouveau privilège daté du fi avril i55o et signe : « par le roy, le cardinal de Chastillon présent; » après avoir dédié le Quart livre de Pantagruel à ce prélat, d'assez, bonne composition, il est vrai, puisque bientôt après il embrassa ouvorleinent la réforme et se maria , dit-on , en robe de

(1) I)e l'invention de M. François Rabelais, porte le titre. « La grande familiarité que j'ay eue avec M. François Rabelais, lit-on dans VAvis an lecteur, m'a incité de mettre celle dernière de ses œuvres en lumière. » Paris, Richard Breton, 1565, in-S".

(2) Guy-Alard, Biôiiotli'cijiie dn Daiipliiné. — Dictionnaire de Bai/'c, nu mot Ayrippa. — Biillclin de In société de statistique de l'iscre. 1. II, 235.

(3) Pantagruel, I.IV, Epistre aOdct de Cliastillon.

cardinal, nous voyons l'objet de toutes ces faveurs obtenir de plus, le i8 janvier i55i, la cure de Meudon (i) du cardinal du Bellay, évêque de Paris, comme on s'en souvient, et qui venait de faire en France un voyage inutile pour lui-même, puisqu'il tenta de vains efforts pour ressaisir son ancienne importance politique , mais utile encore à son ancien protégé.

« 11 desservit cette cure, dit CoUetet, avec toute la sincérité, toute la prud'homie et toute la charité que l'on peut attendre d'un homme qui veut s'acquitter de son devoir. Du moins l'on ne void ni par ti'adition (a), ni autrement, aucune plainte formée contre ses mœurs ni contre sa conduitte pastorale. Au contraire, il V a bien de l'apparence que son trouppeau estoit très content de luy, comme on le peut inférer de certaines lettres qu'il escrivit à quelques uns de ses amys, qui sont encore entre les mains des curieux et que fay veues, où entre autres choses il lui mande qu'il avoit de bons et pieux paroissiens en la personne de Monsieur et de Madame de Guise (le duc et le cardinal de Guise venaient d'acquérir le château de Meudon), marque du grand soin qu'il apportoit à faire sa charge, et à se faire aimer de ceux dont son evesque lui avoit donné la direction spirituelle. »

(1) Voici le texte même des provisions : « Die décima octava Januarii anno 1 550 , coUatio parochialis ecclesiœ Sancti Martini de Meiidone, Parisiensis diœcesis, ad coUationem Parisiensis Episcopi, pleiio jure existentis, vacantis per piiram, Hberam et simplirem resigna(ionem Magistri Richardi Bertlie, illius Eccieslae idtimi Eectoris, seu Curati, et possessoris pacifici, hodie in nianibus R. Patris DD. .Joannis Ursini , Trevirensis Episcopi, Vicarii generalis illustrissimi Uoniini Cardinalis Bellaij , Parisiensis Episcopi, per Magistruni Joannem Halon, Clericum, ejus Procuralorem , factam , et per dictuni Dominum admissam , facta est pleno jure per dictuni Dominum Vicarium , Magistro Francisco Rabeleio, Presbytero, Doctori Medico, Turonensis Diœcesis, prœsentibus Magistris Beuedicto Bleryc, Presbytero, Vicario Ecclesiaî Parochialis sancti Landerici Parisiensis, et Eenato Duhaubois, Canonico, in claustro Sancti Benedicti Parisiensis commorante, Belvacensis et Parisiensis respective Diœcesis testibus. »

(2) Ceci est expressément confirme par Bernier, qui s'exprime ainsi, p. 14 : (I La tradition même de Meudon le représente comme un vigilant pasteur, honncste, charitable, etc. «

58 NOTICE BlOGIUrHIQL'l!;

licniier, à l;« vérité, dans ses Jugements sur les iruvics de Hdhclais, parle ainsi des querelles entre l'auteur de Iç, Frunciade et celui de Pantagruel : « Us se picotoient souvent à Meudon (lie/, les princes de la maison de Lorraine avec Ronsard, qui cependant n'osa l'attaquer qu'après sa mort dans une épitaphe où il le traite fort mal (i). » Mais ces picoteries entre gens de lettres, dont s'amusaient les grands seigneurs, ne tiraient point à consé(|uence. Antoine Leroy, qui avait recueilli sur ce point la tradition locale et populaire {a nos/ris pnpularibus Meudonianis accepiinus), affirme que Ronsard passait pour avoir été jaloux de Rabelais à qui ses fonctions curiales donnaient un certain relief dans le pays, tandis que lui, pauvre poète, vivait alors assez mesquinement dans le réduit, situé au milieu des bois, qu'on appelait encore longtemps après la Tour de Ronsard.

Le témoignage du même écrivain vient s'ajouter à celui de Colletet pour attester que le curé de Meudon était fort exact à instruire son troupeau ; enseignant aux enfants le plain-chant qu'il possédait parfaitement. De plus la mention, plusieurs fois répétée |)ar Leroy, qu'il avait non -seulement travaillé dans le cabinet de Rabelais, prêché dans sa chaire, mais encore enseigné dans son école [sc/iola, et ailleurs ludus littcrarius ), ne permet pas de douter que celui-ci n'ait en effet exercé dans sa paroisse ces humbles et utiles fonctions si bien appropriées à sa science et à son humeur éminemment communicatives , sauf à en élargir le cadre pour y ouvrir à l'occasion ce que l'on appellerait aujourd'hui des conférences littéraires. En effet (nous continuons à reproduire les paroles d'Antoine Leroy), sa maison, interdite aux femmes (2), clail ouverteaux savants, avec lesquels il aimait à s'entretenir. Il délestait l'ignorance, surtout chez les ecclésiastiques , et retrouvait , pour caractériser les prêtres illettrés , la verve satirique de l'auteur de Pantagruel. Du reste c'étaient

( I ) Cette pièce assez grossière se trouve dans les OEuvres de Ron- >nrd, IGM), ii)-12, i. IX, p. 742, sous ce titre : Epilaphe d'ung bon biberon.

(2) « Nulla reli-olabentis et poslico veniculis se\us consuctudine infecta. » Rnbclœsina V.logia.

les seuls envers lesquels il manquai de charité. Les misérables, ajoute A. Leroy , étaient toujours sûrs de trouver du secours dans sa bourse. Il était d'une si grande intégrité que jamais on ne l'avait surpris manquant de parole à personne. Enfin ses connaissances en médecine l'avaient rendu doublement utilç à sa paroisse (i).

Il ajoute d'ailleurs une remarque qui ne peut manquer de frapper par sa justesse : au moment où Rabelais entra en possession de cette cure, elle relevait d'Antoine Sanguin, cardinal et seigneur de Meudon. Or ce prélat veillait avec tant de sollicitude sur son église curiale qu'il ne dédaigna pas d'y exercei les fonctions de marguillier (2). Est-il à croire qu'il eût asse? peu à copur les intérêts spirituels de cette même église et sa propre dignité pour y installer un personnage cynique tel que l'on s'est plu à le représenter?

Il faut se rappeler ce que nous avons dit d'Antoine Leroy et des circonstances de son séjour à Meudon pour apprécier le degré de confiance que mérite son témoignage sur les divers points que nous venons de mentionner. A peine était-il séparé par plus d'une génération des contemporains de Rabelais, et la tradition des vieux vignerons du pays, invoquée par lui à l'appui des détails qui précèdent, est d'autant plus digne de loi qu'ils la lui transmettaient naïvement comme ils l'avaient reçue (3) .

Cependant, malgré le privilège du roi, la publication du quatrième livre éprouvait autant de difficultés que celle du précédent, sinon davantage. En vain l'auteur v avait mêlé à ses alta-

(1) C'est à ce propos que M. Saint-Marc Girardiii a dit ingénieusement que Eabelais « était bouffon de ses malades et médecin de ses ouailles. »

(2) Lebeuf, Histoire dit diocèse de Paris, p. 3G7.

(;i) a Ab antiquis Jleudonii vinitoribus , quique id a pareiitibus veliit per niaïuis Iraditum accepissent, lîabelœsuni didici illlteratis nunquain favisse sacerdotibus , quos vocaret Isidis asetlos, etc.... Nec desnnt liisoe teniporibiis septuagenarii et oclogenarii probata: fidei viri , qui didicere a patribus et majoribus suis ipsum cantionis peritissimum, etc. »

')0 rsOTlCE mOGRAPHlQUE

ques urdiiiaiies conlie « les cagots et papelards « un certain nombre d'injures à l'adresse « des démoniacles Calvin et des imposteurs de Genève (i). » Censuré par la Sorbonne, interdit par arrêt du parlement ( i"" mars i55i), il fallut, pour que le Quart livre pût enfin se débiter, tout le crédit dont jouissaient los amis de Rabelais, et notamment le cardinal de Châtillon. Une épître dédicatoire, lancée à propos et datée du 28 janvier i552, enleva enfin l'autorisation de mettre en vente, si longtemps retardée.

Mais un fait d'une haute importance, et qui n'a pas encore été remarqué, que nous sachions, c'est que, le 9 février de la même année, c'est-à-diie dix-neuf jours avant l'autorisation définitive donnée à la publication de ce livre, le dernier qu'il ait publié, Rabelais résigna les deux cures possédées par lui, soit comme titulaire , soit comme bénéliciairc , savoir : celle de Saint-Christophe du Janibet, au diocèse du Mans, et celle de Saint-Martin de Meudon, au diocèse de Paris. Les deux actes sont de la même date, passés en présence des mêmes témoins, faits par le même chargé de pouvoir au nom de Rabelais d'une part, et reçus de l'autre par les mêmes mandataires au nom du cardinal du Bellay, évêque du Mans, qui, en se démettant de l'évêché de Paris, avait conservé la collation des bénéfices ecclésiastiques du diocèse ; en un mot, sauf le nom de la cure et celui du successeur, ces deux actes paraissent calqués l'un sur l'autre. Le premier a été donné par Piganiol de la Force dans sa Description (le Paris (2) ; mais le second, celui qui concerne la cure de Meudon, indiqué par une addition marginale et d'une autre main dans le manuscrit de V Histoire des poètes de Colletet, analysé assez inexactement, comme on va le voir, par l'abbé Lebeuf, n'a pas encore été, à ce que nous croyons , donné in extenso, ce qui nous engage à l'insérer ici d'après une copie (|ui MOUS a été obligeamment connnuniquée par M. Barbier, conser-

(1) Ceux-ci n'étaient pas en reste avec Rabelais, car on lit dans les r>-agments cxlrails des registres du conseil d'Etal de la rcjjufilù/iic de Génère, p. 55, que le nom de Pantagruel y était devenu une injuic servant il désigner un homme irréligieux.

^2) Edition de 17G5, t. L\, p. bib.

vateur-administrateur à la BiIjliolliè(|ue impériale du Louvre, ('ette copie est d'une écriture de la fin du dernier siècle et parait provenir des papiers de l'alihé Mercier de Saint-Léger. Extrait des registres du secrélariat de rarchcvêché de Paris.

« Die nona Januarii, anno Domini iSos, Magister Remigins Doulsin clerirus Carnotensis Diœccsis procurator (i),et nomine procuratorio Magistri Francisci Rabelavs, Clerici Diœcesis Turonensis, Rectoris scu Curati Ecclesiie Parochialis Saneti Martini de Meudone Parisiensis diœcesis, resignavit, cessit, et diniisit pure, libère, et simpliciter, hujusmodi Parochiaiem Ecclesiam cum suis juribus, et pertinenfiis universis, in manibus Domini Joannis Moreau Ecclesiœ Parisiensis Canonici , Vicarii Gcneralis Reverendissimi Domini Cardinalis Bellaij reverendissinii nuper Parisiensis Episcopi, cui collatio et dispositio Beneficiorum Ecclesiasticorum Episcopatus Parisiensis auctoritate Apostolica reservata exslilit. Quamquidem resignalionem sic factam idem Doniinus Vicarius admisit, et admitlere se dixit, contulilque hujusmodi Partichialem Ecclesiam, ut prœfertur, vacantem ^Egidio Duserre clcrico Belvacensis diœcesis, pra-sentibus nobili et circumspecto viro Magistro Eustacliio de la Porte, in curia Parlamenti Parisiensis consiliario, et Magistro Dionysio Gaillart Presbytère Reverendissimi Domini Cardinalis de Meudone Eleemosynario Aurelianensis Diœcesis testibus. »

L'abbé Lebeuf prend occasion de cette résignation pour révoquer en doute un fait attesté par une tratlition à peu près unanime. « Il paroit, dit-i!, par les registres de l'évèché de Paris, que Rabelais n'exerça jamais les fonctions curiales par lui-même. Il n'est qualilié que de simple clerc du diocèse de Tours dans la démission qu'il donna de cette cure. Rabelais, ajoute-il, résidoit si peu à sa cure qu'F^uslache du Bellay, évêque de Paris, y faisant la visite au mois de juin i55i, ne le trouva pas, mais seulement Pierre Richard, son vicaire, avec quatre autres prêtres (2). »

(1) L'acte de résignation de la cure de Jambet porte : Doucin au lien àe Doulsin, et Cœnomajiensis au Ueu de Carnotensis. [2] Histoire (ht diocèse de Paris, t. VIII , p. 3G8.

r.2 NOTICE BIOGRAPHIQUE

Le savant abbé ne nous paraît pas avoir procédé ici avec son exactitude ordinaire. On vient de voir que Rabelais prenait nonseulement la qualification de clerc du diocèse de Tours, mais encore celle de recteur ou curé de Péffhse paroissiale de Saint- Martin de Meudon. Quant au second fait, il prouverait tout au plus, ce qui n'étonnera pas ceux qui connaissent les habitudes de Rabelais , que le curé de Meudon , comme le médecin du grand hôpital de Lyon, ne résidait pas toujom-s. Ces raisons ne sauraient donc prévaloir contre la tradition attestée par Colletet , par Antoine Leroy, enfin par l'auteur des Jugements sur les œuvres de Rabelais, cjui atteste qu'au xvii*^ siècle On répétait encore ce dicton local : « Allons à Meudon ; nous y verrons le château, la terrasse, les grottes et M. le curé, l'homme du monde le plus revenant en figure, de la plus belle humeur, qui reçoit le mieux ses amis et tous les honnêtes gens, et du meilleur entretien. »

Quoi qu'il en soit, si l'on considère les circonstances de la double résignation (i) dont nous venons de parler, sa date, antérieure de quelques jours seulement à la publication définitive du quatrième livre, de quelques mois à l'époque présumée de la mort de Rabelais, ne sera-t-on pas amené à penser que ce fut un acte de haute convenance et de respect pour le ministère sacré, peut-être une concession nécessaire aux répugnances de la Sorbonnect du parlement, qui ne pouvaient admettre qu'un homme ayant charge d'âmes signât un livre tel que le Pantagruel, enfin une condition formelle mise par eux à la levée de leur opposition ?

En même temps qu'il donnait ainsi des témoignages publics de son respect pour l'Église catholique, Rabelais se séparait de plus en plus du parti calviniste, dont l'humeur chagrine avait de tout temps répugné à sa nature franchement gauloise, et qui commençait à se faire autant d'ennemis par son intolérance que par son hétérodoxie. Dès i55o, accusé d'athéisme par Calvin dans son traité de Scandalis, il lui avait répondu dans son qua-

(1) Un ministre de l'église anglicane, dont Vkumour doit beaucoup à l'étude qu'il avait faite de Rabelais, Sterne, possédait aussi deux cures lorsqu'il publia Tristram Shandij, qui lui en valut une troisième.

trième livre ooinnie nous avons vu. En ce moment (i553), Robert Estieune, de Genève, où Pavait exilé Tintolérance des théologiens de Paris, leur reprochait, en des termes qui donnent une triste idée de l'inconséquence humaine, « de n'avoir pas songé à taire brûler avec son livre l'athée et blasphémateur Rabelais (i) ». Enfin, un peu plus tard, Henri Estienne, dans le chap. XIV de son Jpologic pour Hcroclotc, dressait un des procès de tendance les plus passionnés qui aient jamais été dirigés contre l'auleur de PaïUagrucl.

« Il est certain, dit Colletet, t|ue, sur la fin de ses jours, rentrant en soy-mesme, reconnoissant ses péche.z, et ayant recours à l'infinie miséricorde de Dieu, il rendit son esprit en fidèle chrestien. Ainsy tous ces contes ridicules que l'on a faits de luy et toutes ces paroles libertines que l'on luy a attribuées n'ont esté que de vaines chimères et des faussetés punissables inventées à plaisir pour le rendre plus odieux au monde. ». Antoine Duverdier dit précisément la même chose dans sa Prosopographie, et son témoignage doit être regarde comme d'autant plus concluant (jue c'est une espèce d'amende honorable, comme on va le voir : « J'ay parlé de François Rabelais en ma Bibliothèque suivant la commune voix et par ce fju'ou peut juger de ses œuvres , mais la fin qu'il a fait fera juger de luy autrement qu'on n'en parle communément. .. il a esté touché de repentance contre ce qu'on croit communément, a recherché d'être absous par le pape de son apostasie et irrégularité, comme il l'a esté. »

Il règne sur les derniers moments de Rabelais la même incertitude (|ue sur plusieurs détails de sa vie. Nous ne voulons pas ici parler de ces anecdotes ridicules (2) qui le font mourir en

(1) « Noverathujus modi Doctores pro Christi pura doctrina lihenter accepturos doctrinam Athei F. lîablesii ejusque libros impie et iiisul.se Gargantua; ac Pantagruelis noniine inscriptos ; iiuUani enim operam dederunt ut liber ille nialedici ac blasplienii couviciatoris cum authore cremaretur ! » Frœfat. ad Gloss. nov., 1534.

(2) La plupart traînaient déjà partout au seizième siècle. Pour n'en citer qu'un exemple, le mot : « Je n'ai rien, je dois beaucoup, je donne le reste aux pauvres, n se trouve dans une lettre d'Érasme de 152" au (liéologien Bède.

athée ou en histrion, et que Colletet déclarait déjà indignes de toute créance, mais des dissentiments qui se sont produits sur le lieu et la date précise de sa mort. Quant à celle-ci, quelques-uns la reculent jusqu'en iSSg ou même i5fio, mais le plus grand nombre la fixent en i553. D'autres ont ajouté la date du 9 avril (i). Ce qui rend difficile de la placer plus tard f|ue cette dernière année, c'est, d'une part, ce passage de VEpistola Passavantii de Théodore de Bèze : « Pantagruel cum suo libro quem fécit imprimere per favorem cardinalium, qui amant vivere sicut ille loquebatur. » Ce loqitebatur semble indiquer que Rabelais n'était plus, et la première édition du Passavant, quoique sans date, passe généralement pour être de l'année i553. On peut tirer une induction analogue du fait suivant, qui n'a pas encore été signalé. Dans une satire latine de i555 contre le médecin Jacques Du Bois, Sylvius Ocreatus, espèce de dialogue des morts publié sous le nom de L. Arrivabene, Rabelais figure comme habitant déjà depuis quelque temps l'empire de Pluton et y exerçant certains emplois. Nous en traduirons un passage qui fait allusion à sa mort récente, et qui montre une fois de plus de quelle estime il jouissait comme médecin. Il faut remarquer que les paroles qui suivent sont adressées à Rabelais par Du Bois, son collègue, son contemporain et son compagnon d'études médicales à Montpellier : « Toute la France connaissait ton habileté dans noire art, car il n'est personne de si ignorant qui ne te paye un tribut éclatant d'éloges et de regrets, et qui ne proclame que la médecine est morte avec toi. Je sais en quels termes honorables n'a cessé de s'exprimer sur ton compte, depuis que tu as cessé de vivre, ce grand cardinal qui t'aimait tant et qui ne t'admirait pas moins. » Ajoutons que, sur ce point, l'apologiste de Sylvius est d'accord avec l'auteur du pamphlet, et qu'à la suite de cette

(I) Nous rencontrons pour la première fois cette indication de jour et de mois dans une note en marge de la Vie de Ilabelais qui précède l'édition de 1710 des Lettres escrites pendant son voijagc d'Italie. On s'appuie sur l'autorité de P. de Saint-Romuald, qui, dans les éditions in-fol. et in-12 de son Trésor chronologique, s'est borné à indiquer l'année.

SLR RABELAIS. Go

apologie, signée Claude Bourgeois, sp trou vo uiK-lonj^ue pièce de vers en l'honneur de Rabelais, considéré comme niétlecin, connne érudit et comme satirique (i).

Si l'on en croit Scévole de Sainte-Marthe et une épitaphe qu'Antoine Leroy vit à la porte du presbytère (i) , c'est à Meudon qu'il serait mort. Mais du reste Leroy lui-même ajoute qu'aucune tradition locale ne venait confirmer cette indication (3). Il y en avait une, mais peu accréditée, selon la- (|uelle Rabelais serait mort à Saint- Ay, proche Mcung-sur-Loire. D'autres, dit Bernier, le font mourir à Mont|)ellier, à I>yon, à Chinon. Toutefois l'opinion la j)lus digne de confiance parait éire celle ([ue l'on a souvent alléguée, mais dontCollelet va nous indiquer pour la première fois l'origine, l'autorité et la fdiation.

« Il mourut, non j)oint à Meudon, comme l'a dit Scévole de Sainte-Marthe et comme la plupart desescrivains le croyent (/|), mais à Paris, en la rue des Jardins , sur la paroisse de Snint-

(1) Le tdiit se trouve dans Si/lii} Opcra. Genève, 1G30, in-fol.

(2) Conligcr i-l Meilifus, dein neclor. cl inliig obivi :

si nonieii qua;ris. le luaa siripta doceni.

Cette épitaphe surmontait un portrait où Rabelais était représenté assez grossièrement, non pas en costume ecclésiastique, mais avec la robe et les insignes de docteur. L'inscription disparut la première ; bientôt le portrait eut le même sort. A. Leroy, qui avait vu lune et l'autre, insinue que les successeurs de l'auteur de Panlagrucl à la cure de Meudon se montrèrent en général peu jaloux de conserver le souvenir d'un homme dont la célébrité les flattait médiocrement. Il ne restait de lui que le toit de chaume ( slramineian tcclum ) dont il avait fait recouvrir l'humble presbytère. Rabelasina Elogia, iib. VI, p. 28 i et suiv. Leroy possédait un autre portrait de Rabelais qu'il sauva à grand'peine du pillage de Meudon pendant les guerres de la Fronde. Les dangers qu'il courut en cette circonstance , les excès des soldats . la manière dont il leur échappa , n'emportant , de tout ce qu'il possédait, que cette pieuse relique, forment un épisode saisissant du manuscrit que nous venons de citer. Lib. 1, cap. XIV.

(3) « Nulla patrum memoiia filiis relicta et quasi per manus tradita apud cives nostros Bleudonianos mortalis vitae muniis Rabelaesus fuis<:e Meudonii defuiictus divulgatur. »

(4) P. de Saint-Romuald explique cette erreur en même-temps qu'il la

Paul, au cjmelierre duquel il fut enterré (i), et proche d'un grand arbre, que l'on voyoit encore il} a quelques années (2). »

Puis, une page plus loin, faisant allusion tant aux sentiments religieux qu'il lui attribue dans ses derniers instants qu'aux circonstances matérielles dont il vient d'être question, il ajoute : « Que sa fin ait esté telle que je l'ay ditte, nous en avons un illustre garant en la personne de messire Jacques ( lisez Charles ) Fay d'Epesse, conseiller du roy et son ambassadeur en Hollande, qui nî'n dit plusieurs fois de sa bouche propre que Rabelais estoit mort ainsy dans le sein de l'Eglise, et enterré, comme il l'avoit appris du président d'Epesse, son père, (|ui estoit un des grands amys de ce docte deffunct. Ce que Guy Patin, célèbre docteur de la Faculté de Paris, m'a quelquefois confirmé encore, puisque ce célèbre ambassadeur luy a dit la mcsme chose, et que c'est sur son fidèle rapport que ce docte religieux feuillant, le R. P. Pierre de Saint-Romuald, l'a couché dans son T/irc'sor chronoloi^ique , aussi bien qu'Antoine Leroy dans sa préface latine. »

Les documents officiels manquent pour vérifier l'exactitude du fait, les anciens i-egistres de la paroisse de Meudon n'existant plus, et ceux de l'ancienne paroisse Saint-Paul ne remontant pas juscpi'à l'époque dont il s'agit.

Du reste, une épitaphe tirée d'un manuscrit de la fin du dixseptième siècle, qui avait passé du cabinet de A. -A. Monteil dans la bibliothèque de M. de Warenghien, confirme les principales circonstances du récit de Colletet.

L'an mil cinq cens cinquante-trois Je ne sçays le jour ni le mois, Il trespassa en cesle ville Un homme gaillard et habille.

rectifie, lorsqu'il dit « que Rabelais mourut à Paris, où, estant malade, il s'étoit fait apporter de sa cure de Meudon. n

(1) Et non dans la nef, ainsi que cela semblerait résulter d'un passage des Mémoires de Garasse, p. 87, alléguant l'autorité du curé de Saint- Nicolas.

(2) Cet arbre fut détruit entre lGi7 et 1062.

SIR UAHELAIS.

Il fit le voyage de Koine, Où il passa pour galant homme.

A son retour, on lui fit don D'une bonne cure à Meudon.

Son corps fut mis dans le tombeau

Au pied d'un gentil arbrisseau

Au cimetierre de l'église

Du grand Saint-Paul que chacun prise.

On dit communément que Rabelais est mort à soixanle-dix ans, en prenant pour point de départ Tannée présumée de sa naissance, i/jSS. Mais, comme nous l'avons indir|ué au commencement de cette notice, tout prouve (lu'il a dii naître postérieurement et dans les dernières années du quinzième siècle. Autrement la plupart des actes de sa vie seraient en retard , si l'on peut se servir de cette expression. Ainsi il aurait eu une douzaine d'années de plus que les frères du Bellay (i,1, treize ans de plus que Geoffroy d'Estissac, ses camarades d'études. Nous l'avons vu à Fontenay-Ie-Comte traité de jeune lionmie par Budé, et l'on serait forcé de lui attribuer à cette époque au moins trente-neuf ans. Enfin il faudrait croire qu'il approchait de la cinquantaine alors qu'il prenait le grade de bachelier en médecine, et qu'il jouait avec de jeunes et joyeux compagnons la comédie de la Femme mute à Montpellier. Remarquez que, parmi ceux de ces compagnons qu'il cite, presque tous, Rondelet, Saporta, Tolet, étaient nés vers le commencement du seizième siècle ; presque tous, comme le fait remarquer Astruc, étaient, de même que Rabelais, bacheliers en iSSa. Guy Patin , en lui donnant sept ans de moins, n'a fait qu'atténuer ces invraisemblances, en sorte que ce même Astruc a pu dire : « Si Rabelais avait soixantetrois ans à sa mort en i5o3, il était donc né en 1/190, et il aurait eu quarante ans en i53o, quand il alla étudier en médecine a Montpellier. Cest avoir pris son parti bien tard . »

Pour couronner les témoignages d'estime prodigués à Ra-

(1) Les frères du Bellay étaient nés de 1491 à liOO, Georges d'Kstissac en 1 i9!>, Georges d'Armagnac en 1501, etc.

G» iNOTlCK BIOGRAPHIQUE

bêlais par tous ceux «le ses contemporains qui l'avaient connu personnellement, nous voulons enregistrer ici un dernier hommage rendu à sa mémoire par un médecin poitevin qui, s'il était jeune encore quand mourut l'auteur de Pantagruel , avait certainement recueilli parmi ses collègues et ses compatriotes la tradition encore vivante du grand Chinonnais. Nous voulons parler de Pierre Boulenger, qui, à la suite d'un ouvrage assez rare, Ilippocratis Aphorismoruni Paraphra.iis poetica; Parisiis, apud G. Linocerium, 1687, in-8°, a inséré, p. io4, la remarquable épitaplie latine que nous traduisons ici en l'abrégeant :

Epitaplie de François Rabelais, Médecin très-savant et très-facétieus.

« Sous cette pierre est couché le premier des diseurs de bagatelles. II sera une énigme pour la postérité , car quiconque a vécu de son temps savait à quoi s'en tenir sur ce railleur connu de tous et aimé de tous (i). Peut-être voudra-t-on voir en lui un bouffon, un farceur qui débitait des bons mots pour attraper de bons repas Non, non, ce ne fut point un bouffon, ni un charlatan de place publique (2), mais un homme qui , grâce à la pénétration de son esprit d'élite, saisissait le côté ridicule des choses humaines,.... un autre Démocrile qui se riait des vaines terreurs, des espérances non moins vaines du vulgaire et des grands de la terre, ainsi que des labeurs anxieux qui remplissent cette courte vie.

« Et pourtant on n'aurait su trouver un homme plus savant f|ue lui, alors que, laissant la raillerie, il lui plaisait d'aborder les choses sérieuses. Sans affecter l'air rébarbatif d'un docteur, il en avait au besoin la solidité. S'agissait-il de résoudre les questions les plus difficiles, vous eussiez dit que la nature avait ouvert pour lui seul son sein mystérieux. Tout ce qu'ont pro-

Natn quotqiiol ejii? teinpore ViTerc novuranl prnbe Nugalur isle quis fonU,

Non fuit Hic scuriti. ncc ilicaciiliis Quis f r.Mo

SUR RABELAIS. Gl»

tluit la Grèce et ritalie lui était familier, et ses discours éloquents frappaient d'admiration tous ceuv qui n'avaient pas deviné le savant sous ses mordantes railleries et ses ironies magistrales, etc., etc. •

Ce don de la parole, attribué ici à Rabelais par Pierre Eoulenger, n'est pas un lieu commun de panégyriste. VingJ témoignages viennent à l'appui. Religieux , nous l'avons vu prêclier avec succès la parole divine ; professeur et démonstrateur, captiver à Montpellier et à liVon un nomi)reux auditoire ; dans la capitale du monde cbrétien , solliciteur des affaires du cardinal du Bellay et des siennes propres, mener à bien, auprès du pape et des cardinaux , les affaires les plus délicates. Ainsi l'auteur de Pantagruel sut appliquer aux choses de la vie réelle le talent oratoire qui brille dans la Harangue (P Ulrich Gallet à Picroc/io/c {Viv.l, ch. 3i) et dans la Concion que Jif Gargantua es vaincus ( i/jicl., ch. 5o). Des avocats et même des prédicateurs ont avoué à Antoine Leroy que la lecture de Rabelais ne leur avait pas été inutile , et lui-même , nous le verrons , avait emprunté plus d'une fois à nos vieux sermonnaires un franc parler qui s'ej^arait jusqu'à la licence.

Mais il parait qu'il excellait surtout dans la conversation sérieuse ou enjouée. A Li;^uu;é, à Lyon, à Rome, à Paris, il était recherché pour le charme de ses entretiens, et le curé de Meudon conserva jusqu'à la lin ce talent de causerie à la fois savante et spirituelle qui charmait déjà dans le moine de Fontenay-le- Comte ses amis du dehors, et qui faisait dire de lui au cardinal du Bellay que c'était « un homme de toutes les heures ' . ■>

Antoine Leroy raconte [ifjid., p. 160) que l'abbé de Saint- Victor, Pierre Liset, voyant Rabe ais se prélasser sur la mule (|ue lui avait prêtée cet évêque, leur supérieur à tous deux, l'attira dans son couvent et le traita avec toutessortes d'égards. Tandis f|ue l'abbé, homme de savoir et premier président pend.int vingt ans du parlement de Paris, admirait à table la fait) « Habehcsum domi fovit , tanquam oniiiidin lioraniin lioniinem. » llphcla'iiiiia Eliiijia. p. 10.

coude de sou hôte, qui dissertait de oinni rc scibili, quel(|ties moines, beaux esprits de Soibonne, crurent Tenibarrasser en lui posant iiiter pocula quelqu'un de ces problèmes qu'il a voués à l'immortalité du ridicule dans son Répertoire des 'ivres de r abbaye de Saint-Victor . Rabelais eut réponse à tout, et déjoua par l'ironique gravité de ses réponses le petit complot des moines pour le compromettre. Nous allons l'entendre lui-même exposer sa manière d'agir dans les cas analogues. « J'ai entendu dire à Rabelais, lit-on dans un auteur poitevin, commentateur tl'Horace, à propos du passage bien connu de la satire III, sur les caprices des chanteurs, que, lorsqu'il s'apercevait que quelque grand seigneur l'invitait à dîner dans l'unique but d'amuser ses convives, il ne desserrait les dents que pour boire et manger, choisissant avec un sérieux imperturbable les meilleurs n)orceaux et s'interdisant toutes les plaisanteries qui ailleurs s'échappaient sans effort de ses lèvres (i). » C'est en petit comité et, comme le dit dans son latin Antoine Leroy, « consens quatuor duntaxat oculis, » que se donnait pleine carrière cette verve joyeuse qui éclate dans ses écrits. Excellent physionomiste , comme Herr Trippa, ni le corps ni le cœur humain n'avaient pour lui de mystères ; il savait parler la langue de tous , et tenait tête aux savants en us comme aux bonnes gens de village.

Il y a dans la vie de Rabelais un épisode jusqu'à présent inconnu , et qui, révélé ici pour la première fois, reste mystérieux dans plusieurs de ses circonstances. Nous le plaçons à la fin de cette Notice, parce que nous n'aurions su à quelle époque précise le lattacher. On se rappelle ce professeur à l'université de Toulouse, ensuite membre du conseil de Chambéry, Jean de Boyssonné, dont Rabelais parle en termes si affectueux , « le docte et vertueux Boyssonné, lequel j'aime et révère, comme l'un des plus suffîsans qui soit huy en son estât, » que notre auteur avait introduit dans la faveur des frères du Bellay, et (|ui entretint lui-même avec Rabelais des relations suivies, attestées par des poésies et des épitres latines dont on trouve la

(1) Gautier Ciiabot, Iloralii Opéra, Basileie, 1595, in-fo!., t. II, p. i3.

trace au moins jusqu'en i543. Les poésies deBoyssonné, conservées avec sa correspondance à la bibliothèque de la ville de Toulouse (i), et qui ne paraissent pas avoir été destinées à la publicité, renferment, outre certaines particularités dont nous avons fait notre profit, plusieurs pièces de vers sur la mort d'un jeune enfant de deux ans désigné sous le nom de Théodule Rabelais. La première est un dialogue touchant entre le poète, qui lui demande pourquoi, si jeune encore, il renonce aux joies de l'existence, et l'enfant, qui répond que ce n'est pas par haine de la vie qu'il l'abandonne , mais pour vivre éternellement avec le Christ (a).

A la suite de ces vers vient un distique qui, malgré l'hyperbole louangeuse destinée à caractériser le père, ne laisse aucun doute sur la filiation de l'enfant. « Lyon est sa patrie, Rabelais est son père. Qui les ignore tous deux ne connaît pas deux grandes choses en ce monde (3). »

Enfin une autre pièce , en développant la même idée, ferait cesser toute hésitation, s'il en existait encore : « Sous cet étroit sépulcre repose le petit Théodule, petit de corps, d'âge, de traits, mais grand par son père, ce personnage savant et versé dans tous les arts qui conviennent à un homme bon, pieux et honnête. Le jeune Théodule, s'il lui avait été donné de vivre, se serait approprié cette science, et, de petit qu'il était , serait devenu grand à son tour (4). »

A quelle époque naquit cet enfant? quelle fut sa mèrePquelles

(l)Nouscndevonslaconimiinication àrobligeance de MM. G. Guibai. auteur d'une thèse de J. Boijssonnœi vita, Toiûo'xse, 1863. in-8o. et Catien Arnoult, secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences, etc., de Toulouse.

(2) Ad T/icoduliitn Rabelœsttm, piierum bimuhim, morienlem :

Cur nos lam subito, rogo te. Rabelaese, relinquis, etc. Mss. de Toulouse, Elegorum liber, f.63.

'•>) Lugdunum patria, at pater est Rabelssus : utrumque

Qui nescit, nescit maxima in orbe duo.

(^) De Thcodulo Rabelœso, puero bimtilo defiinctu.

Ouœris quis jace.it sub hoc seimlchi o Tain parvo ? Theodulus ipse parvus, etc.

Mss. de Toulouse, Hendecasyll. liber unus, f" 31 .

NOTICE BIOGRAPHIQUE SLlV RABELAIS.

circonstances entourèrent son lierceau ? Lyon, indiqué comme lieu de sa naissance, servit à plusieurs reprises de résidence à Rabelais depuis i532 jusqu'à i54o. Dtux vers mystérieux, où l'auteur représente des cardinaux lomains prodiguant leurs soins au jeune Tliéodule , semblent rattacher vaguement son enfance à l'un des deux premiers voyages de Rabelais à Rome et aux illustres amitiés qu^il avait su y conquérir (i)' Mais le fait i)rincipal semble à l'a]}ri de toute contradiction. Ainsi Rabelais fut père, et la révélation inattendue (i) de cette paternité double- 'ment irrégulière, qui semble donner raison à la chronique scandaleuse du curé de Meudon , nous arrive escortée de tou- «hants détails, de sentiments chrétiens , des témoignages d'une amitié et d'une estime qui ne se démentent pas plus qu'elles ne cherchent à se dissimuler en cette occasion.

Le moraliste appréciera le degré de solidarité qui peut exister entie cette faute ignorée et la licence des écrits puiilics de l'auteur. La critique littéraire et philosophique, qu'avaient frappée et peut-être surprise les accents paternels de la lettre de Gargantua à son (ils, constatera une fois de plus que ces grands peintres de l'humanité échappent difficilement à l'expérience personnelle des sentiments, des vertus, des faiblesses cpi'ils sont appelés à retracer, et que leur génie est peut-être au prix de celte science du bien et du mal. Quant à nous simple rapporteur, nous nous sommes efforcé, sur ce point comme sur tous les autres, de rester fidèle aux devoirs du biographe, que résument ces deux mots : exactitude et impartialité.

l'I.-J.-n. Ratueky.

Quem cernis lumulo cxicuo requiescere, Vivens Boinanos hahui pnntifices l'amiilos.

Mss. de Tuiilouss, Elegorum liber, t. 3S.

(2) Nous avions cru pouvoir faire remarquer, dans notre article Rabelais de la Biographie géncralc, p. 305, que, « parmi toutes les ordures mises sur le compte de Rabelais par ses biogmplies, on ne rencontrait pas une histoire de femme, n Antoine Leroy .ivait déjà fait la même remarque : » Ne in minimam quidem suspicionem venit licentiosius adamati retrolabentis ejusmodi sexus. \, Rabelasi)ia Elogia, p. 303.

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