OEuvres, 1665, in-f°, t. I, p
fussent battus sans elle. » Et plus loin : « Quand Scudéry corrigeoit les épreuves des romans de sa sœur^ car par grimace il faut bien que ce soit lui, s'il reconnoissoit quelqu'un, d'un trait de plume aussitôt il le défiguroit , et de brun le faisoit noir. »
Dans cette collaboration, M. Cousin donne ainsi la meilleure part à M"" de Scudéry : « Selon une tradition fort vraisemblable, ils composaient de la manière suivante. Ils faisaient ensemble le plan: Georges, qui avait de l'invention et de la fécondité, fournissait les aventures et toute la partie romanesque, et il laissait à Madeleine le soin de jeter sur ce fond assez médiocre son élégante broderie de portraits, d'analyses sentimentales, de lettres, de conversations. S'il en est ainsi, tout ce qu'il y a de défectueux dans le Cyrus viendrait du frère, et ce qu'il y a d'excellent et de durable serait l'œuvre de la sœur\ »
Peut-être ne faut-il voir là qu'une exagération en sens contraire de l'opinion primitivement reçue. Car il y a eu réaction dans les jugements des littérateurs et des bibliographes % quant aux ouvrages d'imagination portant le nom de Scudéry. Après avoir tout attribué au frère, on veut main-
1. La Société française au dix-septième siècle, t. II, p. 118.
2. Par exemple Niceron et Brunet attribuent Almahide a Mii'î de Scudéry. Eh bien, deux lettres de Chapelain à Georges, des 25 août et 16 novembre 1660, renferment, sur la deuxième partie de ce roman, des détails, des conseils, des critiques qui prouvent que Chapelain le traitait comme l'auteur incontesté de l'ouvrage.
tenant donner tout à la sœur. La Yérité ne seraitelle pas entre ces deux extrêmes? Ainsi, lorsqu'on se rappelle que Scudéry avait servi, et qu'on le voit, en toute circonstance, se piquer de ses connaissances dans l'art militaire, il est difficile de croire que les épisodes de guerre, oh. se complaît l'auteur du Cyrus, et où M. Cousin a reconnu les relations les plus exactes, les plus techniques du siège de Dunkerque, des batailles de Lens et de Rocroy, du combat de Charenton, etc., ne soient pas Touvrage du soldat romancier dont le nom ligure partout, sur le titre et dans les dédicaces de l'ouvrage.
Depuis quelque temps. M"" de Scudéry voyait chez son ami Conrart un avocat de Castres établi à Paris, protestant comme celui-ci, pourvu comme lui d'une charge de secrétaire au Conseil, et qui travaillait sous ses auspices à la Relation contenant r/iistoire de r Académie françoise. C'était un petit homme disgracieux de taille et de visage, qui, selon le mot de Guilleragues répété par M"'" de Sévigné, abusait de la permission qu'ont les hommes d'être laids. Mais, en le dédoublant, disait encore la spirituelle marquise, on trouvait une belle intelligence et une belle âme. Également propre à la société, aux lettres et aux affaires, sous un extérieur qui paraissait repousser la sympathie, il cachait le don de la ressentir et de l'inspirer. C'est par là que devait être prise M"* de Scudéry, à peine moins maltraitée au point de vue des avantages extérieurs, mais, c'est Ménage qui l'af-
firme;, plus capable d'aimer fortement que Pellisson lui-même. Ainsi commença une de ces amitiés célèbres, bien voisines de l'amour % qui en eut les vicissitudes, les jalousies, les petitesses et les grandeurs, et dont il est parlé si longuement, comme par un auteur plein de son sujet, au tome X du Grand Cyrus.
Pellisson rencontrait M"'' de Scudéry chez des amis communs, mais il n'osait aller chez son frère, car celui-ci lui en voulait, dit Tallemant, « parce qu'il ne l'avoit pas mis dans sa Relation de l'Académie. « Aussi, dans ce dernier volume du Cyrus, qui parut en décembre 1653, il est question d'un frère de Sapho, Charaxe, qui s'oppose à la liaison de sa sœur et de Phaon. D'ailleurs, nous avons vu qu'il la gardait presque en charte privée. De là, un nouveau grief qu'il faut aussi entendre raconter à Tallemant. « M. de Grasse* donnoit à dîner à la demoiselle, à Conrart et à
1. Voici comment elle a parlé elle-même de ces amitiés : a Lorsque l'amitié devient amour dans le cœur d'un amant, ou, pour mieux dire, lorsque cet amour se mêle à l'amitié, sans la détruire, il n'y a rien de si doux que cette espèce d'amour; car, tout violent qu'il est, il est pourtant toujours un peu plus réglé que l'amour ordinaire; il est plus durable, plus tendre, plus respectueux, et même plus ardent, quoiqu'il ne soit pas sujet à tant de caprices tumultueux que l'amour qui naît sans amitié On peut dire, en un mot, que l'amour et l'amitié se mêlent comme deux fleuves dont le plus célèbre fait perdre le nom à l'autre. » Esprit de .!/'■« de Scudéry, 1766 , p. 275.
2. Antoine Godeau, évèque de Grasse et de Vence, était, comme nous l'avons vu, l'un des plus anciens amis de U)^" de Scudéry.
quelques autres; Conrart trouva Pellisson en chemin et l'y mena. Le lendemain^ le petit prélat, qui n'étoit point averti, rencontre Scudéry à l'hôtel de Rambouillet et lui dit, entr'autres choses, que Mademoiselle sa sœur avoit amené M. Pellisson dîner chez lui, et lui dit mille biens de ce garçon. Le soir, Scudéry pensa manger sa sœur*. «
Cependant , lorsque l'auteur des Historiettes ajoute : « Elle avoit pris le samedi pour demeurer au logis , afin de recevoir ses amis et ses amies*, » il ne faut pas croire qu'elle ait attendu pour cela sa séparation d'avec son frère. Dès 1653, les Samedis se tenaient, soit au logis commun du frère et de la sœur, vieille rue du Temple', soit
1. Il paraît que ces espèces de rencontres, que Scudéry regardait probablement comme des rendez-vous, se renouvelaient assez souvent. Pellisson écrivait à M'^'^ Legendre le
2 novembre 1656 : « On me vint prendre à midi pour aller dîner chez M. de Vence, dont nous ne fûmes de retour qu'à la nuit. M"" de Scudéry, M^e Robineau, M. Chapelain et M. Isarn en éloient. »
2. « La plupart des Précieuses, dit Somaize, ont un jour pour recevoir les autres. C'est une nymphe du siècle qui a inventé cet usage. » Ainsi l'habitude d'avoir un jour, comme onparle encore aujourd'hui, nous vient de cette époque, et probablement de Mi'e de Scudéry.
3., Et non rue Quincampoix, comme Ta cru, sur des indices peu concluants, M. E. Miller, dans son travail, intéressant du reste, extrait du Correspondant : Pierre Taisand^ lettres inédites de Bossuet et de ili^'" de Scudéry. Paris, Douniol, 1869, in-8", p. 21. M. Ch. Giraud dans VHistoire de Saint- Évremond, qui précède son édition des Œuvres mêlées de cet auteur, 1865,
3 vol. in-12; a plus approché de la vérité en plaçant ce domicile rue de Berry. Nous avons trouvé, à cet égard, une indication précise dans un document sans date, mais certainement antérieur à la Fronde : Balle des taxes faites sur les
chez M"" Boquet ou M""^ Aragonnais, leurs voisines. Dès lors aussi, M"*^ de Scudéry faisait les honneurs de cette réunion; elk tenoit maison, dit expressément le Cyrus. C'est à ce logis de la vieille rue du Temple que se rapporte la description du roman * et aussi la visite racontée par Ménage : « M™** de Monthazon vint un jour me voir et m'emmena avec elle dans son carrosse pour aller avec elle à la promenade. Quand nous fûmes montés, — Où irons-nous, me dit-elle? — Allons voir, lui dis-je, M"*" de Scudéry. Elle n'avoit jamais été chez elle. Étant arrivés, nous entrâmes dans la salle. M"^ de Scudéry étoit dans une chambre audessus. Sa vieille étant montée aussitôt pour l'avertir : Mademoiselle, lui dit-elle, venez vite; M. Ménage est là avec la plus belle femme de France ^ »
Pellisson, dans une lettre datée de Chambord, le 14 octobre 1668, donne aussi quelques détails sur l'intérieur de M"" de Scudéry. « Je vous assure qu'il me semble tous les jours que le Brun, Mansart et le Nostre ont employé tout leur talent et leur savoir dans les lieux oi^i le Roi passe.
bourgeois et habitans du Quartier St-Avoye et le Temple, pour raison du nettoyement :
« Vieille rue du Temple.
M, Scudéry xiii livres. >»
(Bibl. Nat. M" fr., n° 18,795, p. 31.)