M. Berriat Saint-Prix a constaté que, dans le nombre
admirations attardées et traditionnelles qui ne manquent jamais aux ouvrages dont l'attention publique s'est vivement préoccupée. Ainsi, vers le premier tiers du dix-huitième siècle, le père Porée trace une peinture piquante, malgré la forme latine et pédantesque dont il l'enveloppe, des diverses lectures qui occupent les hôtes d'un vieux château. « Que fait cette fille déjà grande, assise "à une petite table, la tête appuyée sur son coude? Elle lit avec avidité l'histoire d'une fille persane ou turque, devenue, par ses charmes, la favorite d'un roi ou d'un empereur, et illustrée par ses amours....» Et plus loin : «Écoutez les Céladons et les Artamènes qui se glorifient de leur esclavage, etc.' » Chateaubriand raconte, dans ses Mémoires d' Outre-tombe , que sa mère, fille d'une élève de Saint-Cyr, savait par cœur tout Cyrus. En Angleterre, ces romans français du dixseptième siècle, traduits, porte souvent le titre, (( par des personnes de qualité, » se lisaient encore longtemps après que leur vogue était passée chez nous. La sérieuse lady Russell qualifiait la Clélie de livre très-profitable, « a most improving bock, » et la jeune Mary Wortley, depuis lady Montagu, dévorait le Grand Cyrus dans sa chambre de petite fille. Et cependant, M. Cousin, au
des ouvrages indiqués par l'inventaire de Boileau, on trouve VAstrée, Cléopâtre et Cyrus.
1, De libris qui rulgo dicuntur Rumanensrs, 1736, in-4°, pp. 27, 28, 36. — Observations sur quelques écrits modernes, par l'abbé Desfontaines, t. V, p. 89, 91.
début même du livre où il entreprend la réhabilitation de cet ouvrage, réhabilitation, il est vrai, plutôt historique que littéraire, n'hésite pas à dire ; « Qui lit aujourd'hui le Grand Cyrus, qui le lisait au dix-huitième siècle, et même dans les dernières années de Louis XIV?»
Il est difficile de décider si Molière et Boileau , en qui se personnilia surtout la réaction contre le genre précieux et les romans à la Scudéry, suivirent ou devancèrent le goût du public. Ils affectèrent l'un et l'autre d'attribuer à la province*, à «de mauvaises copies d'excellentes choses,» à «des Précieuses ridicules qui imitoient mal les véritables Précieuses » cette affectation dans les discours, celte recherche de sentiments qu'on étalait à Versailles, qu'on imitait à Paris, qu'on parodiait loin de la capitale.
Rœderer et Cousin, après lui, n'ont pas eu de peine à démontrer que Molière n'a voulu jouer en \(n}9 ni l'hôtel de Rambouillet qui n'existait plus, ni les Précieuses de 1656, auxquelles personne alors n'eût osé appliquer l'épithète de ridicules.
1. Cathos et Madelon sont « deux pecques provinciales, » et, dans la 111^ satire, ce sont :
Deux nobles campagnards, grands lecteurs de romans, Qui disent tout Cyrus dans leurs longs complimens.
Ce qu'il y a de curieux, c'est qu'un des commentateurs modernes de Molière assure que le jargon précieux s'est conservé jusqu'à nos jours dans plusieurs sociétés de province, et il en cite des exemples recueillis par lui dans une vilJH située à moins de 80 lieues de I-^aris. [OEuvres de Molière^ éd"" d'Aimé- Martin, 182(1. t. II, p. 47.)
Mais, malgré les précautions oratoires que renferme la préface, il est bien certain que les traits de la pièce vont plus loin qu'il ne convient à l'auteur de l'avouer. Les théories de Catlios sur « la recherche dans les formes » qui doit précéder le mariage, les longs préliminaires qu'elle décrit complaisamment, n'avaient-ils pas un précédent notoire dans les quinze ans de cour que Julie d'Angennes imposa au duc de Montausier, et la phrase de Madelon à ce propos ne nous transportet-elle pas en plein roman de Scudéry? « La belle chose que ce seroit si d'abord Cyrus épousoit Mandane, et qu'Aronce, de plein pied, fut marié à Clélie ! w Mascarille déclarant «qu'il est furieusement pour les portraits,» et travaillant, «à mettre en madrigaux toute l'histoire romaine, » rappelle à la fois la langue et les occupations du Samedi, Allons plus loin : lorsque, d'un côté, nous voyons, dans la Journée des Madrigaux , la plupart des valets de la maison faisant des vers ', et, de l'autre, les faux marquis de Molière et l'impromptu de Mascarille, sommes -nous dans la maison de Gorgibus ou dans celle de M"'' de Scudéry et de M"' Boquet?
On pourrait même trouver persistance d'épigramme dans le Bourgeois gentilhomme (1670), car le compliment de M. Jourdain à Dorimène *
1. « Il est effectivement vrai que la plupart des valets de la maison firent des vers ce jour-là. » (Note de Conrart, reproduite par M. Em. Colombey, p. 17, de \a. Journée chs Madrigaux.)
Belle marquise f vos beaux yeux me font mourir d'amour, avec toutes ses variantes , ressemble assez au madrigal de Brutus à Lucrèce : Toujours. Von. si. mais, aimoit. d'éternelles, hélas, amours, d'aimer, doux. il. point, seroit. nest. quil.
Qu'il seroit doux d'aimer si l'on aimoit toujours.
Mais hélas ! il n'est point d'éternelles amours. ^^>^
Dans les Femmes savantes, représentées treize ans après les Précieuses ridicules, mais dont on parlait déjà dès 1G66', i'^ y ^ l^i^n encore plus d'un trait dont les Précieuses et M"'" de Scudéry peuvent prendre leur part^^ mais les critiques sont plus générales et répondent à une nouvelle phase du goût et des mœurs. Il y est moins mention des
1. Dans la Ménagerie de l'abbé Gotin, dont la première édition datée est de 1666, on trouve un AvU au lecteur renfermant ce passage curieux qui paraît avoir échappé aux éditeurs de Molière : a Je pensois que toute la Ménagerie lut achevée , quand on m'a averti qu'après les Précieuses^ on doit jouer chez Molière, Ménage hipercritique, le Faux savant, et le Pédant coquet. Vivat. Les comédiens ont mis dans leurs affiches qu'il faudra retenir les loges de bonne heure, el que tout Paris y doit être, parce que toutes sortes de gens, grands et petits, mariés et non mariés, sont intéressés au ménage. C'est une plaisanterie de comédiens. »
Ainsi le pauvre Cotin criait inrat ! à l'annonce d'une personnalité contre Ménage, sans se douter qu'il devait y figurer comme pendant, et que la caricature de Vadius appelait celle de Trissotin.
2. Le bonhomme Chrysale se plaint aussi de ce que ses valets font des vers :
L'un me brûle mon rôt en lisant quelque histoire, L'autre rêve à des vers quand je demande ta boire.
romans passés de mode, et la question de l'instruction qui convient aux femmes est plus nettement posée. Clitandre, qui représente le juste milieu dans cette question de l'éducation des femmes, ne fait presque que rendre en vers ce que M"^ de Scudéry avait dit en prose longtemps auparavant.
Je consens qu'une femme ait des clartés de tout,
Mais je ne lui veux point la passion choquante
De se rendre savante afin d'être savante,
Et j'aime que souvent aux questions qu'on fait
Elle sache ignorer les choses qu'elle sait.
De son étude enfin je veux qu'elle se cache,
Et qu'elle ait du savoir sans vouloir qu'on le sache.
Écoutons maintenant Sapho s'expliquant sur le même sujet : « Encore que je voulusse que les femmes sussent plus de choses qu'elles n'en savent pour l'ordinaire, je ne veux pourtant jamais qu'elles agissent ni qu'elles parlent en savantes. Je veux donc bien qu'on puisse dire d'une personne de mon sexe qu'elle sait cent choses dont elle ne se vante pas, qu'elle a l'esprit fort éclairé, qu'elle connoît finement les beaux ouvrages, qu'elle parle bien, qu'elle écrit juste et qu'elle sait le monde, mais je ne veux pas qu'on puisse dire d'elle : c'est une femme savante. Ce n'est pas que celle qu'on n'appellera point savante ne puisse savoir autant et plus de choses que celle à qui on donnera ce terrible nom, mais c'est qu'elle sait mieux se servir de son esprit, et qu'elle sait ca-
cher adroitement ce que l'autre montre mal à proposa »
Ainsi, M"'' de Scudéry, près de vingt ans avant la comédie des Femmes savantes, semblait protester contre ce terrible nom., et contre toute solidarité avec les Bélise et les Philaminte de l'avenir.
« M. Despréaux n'étoit pas ami de M. Pellisson ni de moi^ » écrivait M"*" de Scudéry^ Elle aurait pu ajouter : «ni de mon frère,» car les fameux vers :
Bienheureux Scudéry dont la fertile plume
Peut tous les mois sans peine enfanter un volume, etc.
Ces vers, disons-nous, furent le premier grief de vSapho contre le satirique. Le nom de Pellisson, imprimé d'abord en toutes lettres d'une manière peu flatteuse dans la satire VHP, avait été remplacé depuis par un synonyme encore moins flatteur*. Enfin, une épigramme grossière, que Daunou répugne à croire écrite par Boileau, aurait même associé ce nom à celui de Saplio dans le reproche de laideur'. Mais on sait, du moins, ce