Voy. ce que nous en avons dit ci-dessus, p
l'attaque était plus respectueuse que la défense, ce qui donna lieu aux vers suivants :
Quand le docte Cotin, l'amour des beaux esprits, Veut plaindre de Sapho la surdité cruelle, Il donne à sa disgrâce une cause si belle Que l'on peut souhaiter d'être sourde à ce prix.
Et à ceux-ci :
Je prends pour votre ami celui qui vous attaque, Et pour votre ennemi celui qui vous défend.
Cependant, M"^ de Scudéry s'était depuis longtemps résignée à vieillir. Disons mieux, dès le temps de la Clélie, elle prenait l'avance sur la vieillesse en traçant, avec une certaine complaisance, le portrait d'Arricidie, qui était encore à Capoue l'arbitre du bon goût et du bon ton, « quoiqu'elle n'eût jamais eu aucune beauté et qu'elle eût plus de quinze lustres » (soixante-quinze ans). Or l'auteur n'en avait guère alors que cinquante. Il faut lire ce portrait et l'agréable commentaire qu'en fait un critique, en montrant que, contre l'ordinaire des romans, la femme âgée a sa place dans la Clélie et vieillit sans devenir inutile ni déplaisante*.
A partir surtout de 1G92, la correspondance de M"" de Scudéry avec l'abbé Boisot renferme sur sa santé des plaintes qui vont en s'aggravan d'année en année. « Mes genoux ne me permettent pas
1. Clélie, t. I, p. 297-3U1. — Samt-Marc Girardin, Cours de littérature dramatique, l. 111, p. 121.
(le monter et descendre mon escalier sans peine et de me promener dans mon jardin. » — « Ma santé est plus altérée qu'elle n'étoit, et je ne suis encore payée de nulle part. » 12 mai et 16 juin 1694, etc., etc.
Nous avons sur M"" de Scudéry, dans les dernières années de sa vie , l'impression de deux témoins oculaires qui lui rendirent visite à peu de temps de distance. L'un et l'autre s'accordent à dire qu'elle avait conservé un esprit encore vigoureux dans un corps en ruines , et la comparent à une sibylle à qui il ne restait plus que la parole. Elle avait alors à peu près 92 ans. Au premier de ces visiteurs, Martin Lister, savant médecin et naturaliste anglais, elle montra, dans son cabinet, un portrait de M"'' de Maintenon, son amie de longue date, qu'elle lui affirma être fort ressemblant, et qui, en effet, dit-il, représentait une femme d'une beauté remarquable. L'autre était M™'' du Noyer, qui, dans ses Lettres historiques et galantes, a recueilli bien des commérages mêlés à quelques vérités. A l'en croire, M"" de Scudéry, lorsqu'elle reçut sa visite, était tellement sourde qu'elle faisait écrire par une tierce personne tout ce qu'on lui disait, et répondait après avoir lu le papier sur lequel étaient couchés les discours de son interlocutrice*.
Dans les dernières années de sa vie, elle com-
1. Martin Lister, A Journey to Paris, 1699, pp. 93 et 94. — ettres de Madame du Nayer, 1757, t. I, p. 137.
posa encore des vers à la louange du Roi^ sur l'avénement du duc d'Anjou au trône d'Espagne, sur les victoires de nos armées, etc. « On aime à voir, dit un écrivain, la noble fille, presque centenaire, soutenir jusqu'au bout l'honneur de la grande génération dont elle était à cette date le dernier représentant*. » En effet, par sa longue existence, qui commence avec les premières années du dixseptième siècle et le dépasse dun an, qui embrasse la fin du règne de Henri IV, celui de Louis XllI tout entier, les deux ministères de Richelieu et de Mazarin, la jeunesse, la maturité et la vieillesse de Louis XIV, il fut donné à M"" de Scudéry d'être contemporaine de Balzac, de Chapelain, de Voiture, de Corneille, de Scarron. Elle a vu naître et mourir Molière, La Fontaine, Pascal, Racine, Labruyère, et n'a précédé dans la tombe que de quelques années Bossuet, Despréaux, Mascaron et Fléchier\
1. Eug. Crôpet, Trésor éi-istuluire de h France, t. I. p. 237.
Balzac
Chapelain .. .
Voiture
Corneille . .
Scarron
iMolière
La Fon laine.
Pascal
Bossuet
Fléchier . . . .
Mascaron . . .
Boileau
Racine
Labruyère . .
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Outre les ouvrages cités par nous, elle en a publié quelques autres de moindre importance*. 11 est question dans les Lettres de iW"^ de Sévigné, t. II, p. 258, dun commentaire qu'elle avait composé sur certains sonnets de Pétrarque, et Bosquillon parle à la fin de son Éloge « de courtes prières pour tous les dimanches de l'année et d'autres sur les 1 50 pseaumes , qu'elle avoit faites depuis longtemps pour son seul usage et pour celui d'un de ses plus illustres amis. »
M"*^ de Scudéry, a dit M. Cousin, était pieuse sans être dévote, et la justesse de cette appréciation ressort de plusieurs circonstances énoncées par nous dans le cours de cette Notice. Ses Conversations sur divers sujets (IG80j renferment un chapitre Contre ceux qui parlent peu sérieusement de la religion. Elle y dépeint ces hommes qu'on appelait alors des libertins, mais elle se refuse à admettre qu'il puisse y avoir des femmes sans religion. Il est question ailleurs d'une certaine Belinde à qui la dévotion ôta quelques amis, et elle ajoute : i« Car, quoique Belinde ait une piété fort solide, elle ne convenoit plus à un de ces dévots de cabale qui, pour l'ordinaire, songent plus à con-
1. Promenade de Versaillts ou Ilisloire de Célanirc. Paris, Barbin, 1669, in-8". - Les Baim des Thermopyles. Paris, veuve Ribou, 1732, in-S". C'est un épisode tiré du t. IX du Grand Cyrus. — Histoire de Mathilde d'Aguilar. La Haye, 173fi, in-8°. — Anecdotes de la cour d'' Alphonse A'/*' du nom, Rui de Costillc. Paris, 1756, 2 vol. in-1'^
certer l'extérieur de leurs actions qu'à régler le fond de leur propre cœur'. »
Nous avons déjà vu par la lettre à l'abbé Nicaise^ citée plus liaut^ que les sentiments religieux de M"" de Scudéry s'accentuèrent davantage vers la fin de sa vie. L'auteur de son Éloge nous la représente en proie, pendant plusieurs années, à de vives douleurs causées par un rhumatisme aux genoux et souffertes avec une résignation toute chrétienne, portant dans un corps usé un esprit toujours serein. Nous reproduisons d'après lui le touchant récit de sa mort, en l'abrégeant un peu, mais en lui laissant toute sa naïveté.
« Le 2 juin (1701) au matin, dit-il, elle se fit encore lever et habiller, malgré un gros rhume mêlé de fièvre. Étant debout, elle se sentit défaillir et dit : il faut mourir. Elle demanda le crucifix et le baisa. On le posa devant elle, et elle demeura les yeux attachés dessus. Son confesseur, qui demeuroit dans le voisinage et qui la voyoit souvent, ne s'étant pas trouvé, on avertit le père de Furcy, capucin. On lui redonna le crucifix. Comme il étoit un peu lourd, on voulut le lui ôter; mais elle le reprit de sa main mourante en disant : Donnez, donnez-moi mon Jésus. Elle l'appuya sur sa poitrine et, pendant qu'on lui donnoit la dernière absolution, elle expira doucement dans le baiser du Seigneur ^ »