‹ Notice des principaux monuments exposés dans les galeries provisoires du Musée d'antiquitiés égyptiennes de S. A. le Khedive á Boulaq /Chapitre 2 sur 386 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

Le Musée de Boulaq emprunte aux circonstances qui l'ont fait naître un caractère tout particulier. A part une bonne collection de petits objets achetés de M. Huber, ancien Consul général d’Autriche, il est tout entier le produit de nos fouilles. Tandis qu’en Europe on ignore presque toujours la provenance de morceaux très-importants, ici nous savons où le plus insignifiant fragment a été trouvé. La valeur de ce fait n’échappera à personne. La présence au Louvre du colosse de Sebekhotep 111 ne nous avait rien appris sur la période historique (XIIIme dynastie) à laquelle ce monument remonte; la découverte d’une statue d’un autre roi de la même famille dans les ruines de San (Basse-Egypte, voy. Appendice, Tanis, 7.) nous a fait voir par là seul que, sous le règne de ce prince, les Pasteurs, contrairement à un système fort en vogue en

Allemagne, n’avaient pas encore envahi l’Egypte. La limite géographique que le cours des événements imposa à l’irruption de ces mêmes Pasteurs avait jusqu’ici échappé à l’historien : mais en étudiant au Musée (Cour , 2) le fragment de statue trouvé au Fayoum et représentant l'un de ses conquérants, on saura que tout au moins les Pasteurs se sont avancés jusque-là, et par conséquent ont occupé Memphis. Il est un autre point qu’il est bon de signaler aussi. Tout le monde sait qu’à de très-rares exceptions près, les Musées d’Europe ont été formés par l’achat de collections ramassées en vue du lucre, jamais en vue des progrès véritables de la science. La physionomie propre de ces collections est empreinte par là d’une sorte de tâche originelle qu’il est impossible de méconnaître. On n’a pas, en effet, une idée juste de la valeur des fouilles exécutées en Egypte, si l'on pense que ces fouilles ont pour unique résultat la mise au jour des monuments conservés dans les Musées d’Europe. Pour une stèle, pour une statue, pour un monument quelconque que les collectionneurs dont je viens de parler ont admis dans leurs séries, il en est vingt autres qu’ils ont abandonnés sur le terrain parce qu’ils les ont trouvés, soit en débris, soit dans un état de conservation qu’ils ont jugé insuffisant. Or, il est impossible que, parmi ces fragments, il n’en soit pas qui aient quelque valeur scientifique, et il s’ensuit qu’à la rigueur les Musées d’Europe ont reçu de la main de ceux qui les leur ont vendues, des collections qui, précisément par le travail d’épuration qu’on leur a fait subir, ont perdu de leur importance. Je me crois autorisé à dire que notre Musée a évité cet écueil. Tous les fragments recueillis pendant les fouilles ont été étudiés, puis admis dans nos catalogues, toutes les fois qu’ils nous ont paru toucher par un côté quelconque aux intérêts de la science. Le Musée de Boulaq satisfait ainsi aux intentions

de son fondateur : c’est un Musée organisé pour servir pratiquement Pégyptologie, et si les indifférents trouvaient à y blâmer l'introduction de quelques débris en apparence trop mutilés, je répondrais qu’il n’est pas un archéologue qui, avec moi, ne désirerait lui en voir encore davantage.

Comme le titre de cette Notice l’indique, les galeries où sont conservées nos collections ne sont que provisoires. La construction d’un Musée monumental qui s’élèvera au Caire, sur la place de l’Esbekyeh, a été décrétée par S. A. Ismaïl-Pacha. Mais un édifice comme celui dont le projet est à l’étude n’est pas l’œuvre d’un jour, et, en attendant qu'il soit achevé, nous avons dû utiliser d’anciens bâtiments qui ont été transformés en Musée avec des frais relativement considérables.

Après ces explications, on s’étonnera moins d’apprendre que tous les monuments dont nos fouilles nous laissent la disposition ne sont pas réunis dans le Musée de Boulaq. Comme le visiteur s’en convaincra, le Vice-Roi n’a voulu rien négliger pour la bonne installation des collections ; mais nous avons dû ne pas oublier que donner à des salles provisoires par un remaniement complet l’ampleur et l’étendue exigées, c’était, bâtir un Musée définitif là où, dans les projets d’embellissement conçus par Ismaïl-Pacha en faveur de la capitale de l’Egypte, il ne devait pas être placé. Il n’y a donc pas lieu de s’étonner que , si bien appropriées qu’elles soient, nos galeries ne répondent pas encore aux richesses archéologiques qu’elles doivent contenir. En effet, les petits monuments au complet, et une partie seulement des grands, y ont trouvé place. Quant aux autres j’ai dû, tantôt les conserver dans des magasins (un de ces magasins, celui qui porte le n° 5, est ouvert aux visiteurs), tantôt les laisser jusqu’au moment où ils pourront être transportés au Caire, à la place antique où ils ont été découverts. Je publie un catalogue des principaux de ces derniers, qu’on trouvera, sous le titre d 'Appendice, à la fin de ce volume.

— lu —

En parcourant les galeries du Musée, le visiteur s'apercevra facilement que les monuments n’v sont pas toujours classés dans un ordre rigoureux. A Berlin, la collection a été divisée par M. Lepsius en l rois séries, auxquelles correspondent trois salles principales : la Salle historique, la Salle civile , la Salle mythologique. Le Louvre, qui n’a pas été bâti pour être un Musée, expose au rez-de-chaussée, sans aucune classification scientifique, ses grands monuments ; mais au premier étage, les quatre salles du Musée Charles X ont été divisées par M. de Rongé en Salle historique, Salle civile, Salle funéraire et Salle religieuse. J’aurais voulu imiter ces exemples en arrangeant les monuments de notre collection dans un ordre invariablement méthodique, et les personnes qui étudieront cette Notice se convaincront que je suis allé aussi loin que j’ai pu dans cette voie ; mais la disposition des lieux a été un insurmontable obstacle à la réalisation complète du plan que je m’étais tracé.

C’est de parti pris et après mûre réflexion que , dans l’emménagement intérieur des vitrines et des armoires, j'ai sacrifié au goût et cherché une certaine mise en scène qu’exclut ordinairement la froide régularité de nos Musées d'Europe. Les motifs qui m’ont guidé sont faciles à comprendre. Le Musée du Caire n'est pas seulement destiné aux voyageurs européens; dans l’intention du Vice-Roi, il doit être surtout accessible aux indigènes qu’il est chargé d’instruire dans l’histoire de leur pays. Or, je ne médis pas de la civilisation introduite sur les bords du Nil par la dynastie de Mehemet-Ali en prétendant que l'Egypte est encore trop jeune à la vie nouvelle qu’elle vient de recevoir, pour posséder un public facilement impressionnable aux choses de l'archéologie et de l’art. 11 y a quelques temps, l’Egypte détruisait ses monuments ; elle les respecte aujourd’hui ; il faut que demain elle les aime. Mais, pour

en arriver là, il est nécessaire, à mon avis, d’éviter l'aridité à laquelle nous condamnerait l’appropriation trop systématique des objets dans les meubles destinés à les contenir. Je sais par expérience que le même monument, devant lequel notre public égyptien passe toujours distrait et indifférent, attire ses yeux et provoque ses remarques dès que, par un artifice de mise en place, on a su le forcer à y fixer son attention. Il est certain que, comme archéologue, je serais assez disposé à blâmer ces inutiles étalages qui ne profitent en rien à la science ; mais si le Musée ainsi arrangé plaît à ceux auxquels il est destiné, s’ils y reviennent souvent et en y revenant s’inoculent, sans le savoir, le goût de l’étude et j’allais presque dire l’amour des antiquités de l’Egypte, mon but sera atteint.

La science des antiquités égyptiennes est aujourd’hui assez sûre d’elle-même pour ne plus craindre de se tromper dans l’appréciation des époques auxquelles appartiennent les plus intéressants des objets soumis à son examen. Je n'aurai garde de négliger ce puissant moyen de fixer l’attention, et, après la description de chacun des grands monuments compris dans cette Notice, on trouvera la mention de la dynastie qui donne sa place à ce monument dans l’histoire d’Egypte. De la fondation de la monarchie à Alexandre, les monuments du Musée seront donc répartis sur les trente-une dynasties de Manéthon. Les Macédoniens et les Ptolémées formeront la *XXXIIine et la XXXIII"1": enfin les Romains, égyptiens au même titre que les Perses, compteront pour la XXXIVmp.

Quant à la date absolue à assigner à chacune de ces familles royales et par suite aux monuments contemporains, je dois avertir que, pour toutes les dates antérieures à l’avènement de Psamméticbus I"V(6G5 avant J. -C., XXVI1"" dwiaslie), il est impossible de donner autre chose que des approximations qui deviennent de plus en plus incertaines

à mesure qu'on remonte le cours des âges. La chronologie égyptienne présente en effet des difficultés que personne jusqu’ici n'a réussi à vaincre (’). L'habitude de compter par les années du roi régnant a toujours été un obstacle à l'établissement d'un calendrier fixe, et rien ne prouve que les Egyptiens aient jamais fait usage d'une ère proprement dite ((*) **). Au milieu de ces ténèbres, c’est encore Manéthon qui est notre meilleur guide. Malheureusement , dès qu’on jette les yeux sur ce que certains écrivains chrétiens nous ont conservé de son œuvre, on aperçoit des traces manifestes d’altération. Les noms propres sont souvent défigurés, quelquefois transposés. Les chiffres surtout manquent de précision, et varient selon que l'extrait consulté nous est fourni par Eusèbe ou par l’Africain. Bien plus, les totaux enregistrés à la fin de chaque dynastie ne représentent que bien rarement l'addition des règnes compris dans cette dynastie. Dans l’état où les listes de Manéthon nous sont parvenues, nous ne trouvons donc pas un moyen de fixer sûrement les dates dont nous avons besoin. Je sais qu'on a cherché à rendre aux listes de Manéthon le crédit qu’elles ont perdu comme instrument de chronologie en y rattachant quelque synchronisme incontesté. Le moyen en effet serait infaillible. Étant donné un phénomène céleste, le lever liéliaque de Sirius, par exemple, rapporté à une date de l’année d’un règne mentionné dans Manéthon , il est évident que, par un calcul rétrograde facile aux astronomes, on peut déterminer, en année julienne, la date du phénomène et, par conséquent, celle du règne qui le vit s’accomplir. En ce point, les efforts

(*) Voyez ce que j'ai dit sur cette question dans Y Aperçu sur i Histoire d'Egypte, page 68 de l’édition de Paris

(**) Ceci était écrit avant que M. Brugsch ait fait paraître son excellent travail intitulé : Matériaux pour servir à la reconstruction du Calendrier des anciens Egyptiens. Leipsig, 1861.

de la science ont été aussi loin que possible , et les beaux mémoires de M. Biot et de M. de Rougé resteront comme des monuments de sagacité et de pénétration. Mais, pour que ce résultat ne puisse être contesté, il faudrait, en premier lieu, qu’en mentionnant un lever d’étoile célébré comme une fête dans un temple, les Egyptiens aient voulu parler d’un lever effectivement observé ; en second lieu que, le fait de l’observation une fois reconnu, ils aient pu, à cette époque , se débarrasser de toutes les causes d’incertitude qui s’attachent à une opération faite avec les yeux et sans le secours d’instruments. Or, sur cette dernière question, on lira les remarques que suggère à M. Biot lui-même ce qu’il appelle son puritanisme scientifique. Les synchronismes assyriens et bibliques, au moyen desquels on avait aussi espéré consolider les listes de Manéthon, ne se sont pas mieux prêtés à l’œuvre dont nous parlons. Que Moïse ait vécu sous Ramsès II et que Ménéphtali soit le Pharaon de l’Exode, c’est là un fait désormais acquis à la science , mais qui ne nous est d’aucun secours quant à la chronologie de la XIXme dynastie, puisque la Bible ne nous donne que des renseignements contradictoires sur la durée de la période des juges et par suite sur l’époque qui vit Moïse se mettre à la tête du peuple hébreu. Des difficultés presque aussi insurmontables nous arrêtent dès que nous essayons d’assigner une date au synchronisme de la prise de Jérusalem par Sésac, premier roi de la XXIIrae dynastie. La chronologie des Rois n’est pas plus précise que l’année du règne de Sésac qui fut celle de l'envahissement de la Judée, et il nous faut descendre jusqu’au commencement de la XXYIme dynastie pour rencontrer la limite des chiffres exacts (665 avant J.-C.) Restituer aux listes de Manéthon l’élément chronologique que les altérations des copistes leur ont enlevé est donc une œuvre impossible, et on voit par là qu’autant la

science se sent aujourd'hui assez forte pour affirmer qu'un monument appartient à telle ou telle dynastie, autant elle fait acte de conscience en refusant de se prononcer sur la date absolue à laquelle ce monument remonte. Le doute en pareille matière augmente à mesure que l'on s’éloigne des temps voisins de notre ère, au point que, selon les systèmes, il peut y avoir jusqu’à deux mille ans de différence dans la manière de compter l’âge de la fondation de la monarchie égyptienne.

Après ces explications, le lecteur comprend avec quelle réserve je présente le tableau suivant des dynasties. Ce tableau a pour point de départ la division des rois égyptiens en familles ou dynasties, d’après l’historien Manéthon. Mais, pour plus de clarté, je partage les dynasties ellesmêmes en groupes. C’est ainsi que nous aurons, à l’origine de la monarchie, V Ancien-Empire, célèbre par les Pyramides (IVme dyn.) et les tombeaux qu’on admire dans les diverses nécropoles de Memphis. Après l’Ancien-Empire vient 1 a Moyen-Empire. C'est l’époque des Ousertasen, des Amenemha, des Sébekhotep. La monarchie égyptienne qui jusqu’alors avait plutôt son siège dans le nord descend vers le sud. Vers le milieu du Moyen-Empire prend place la terrible et sanglante invasion des Pasteurs. Aux Pasteurs succède le Nouvel-Empire. L'Egypte renaît. Les Thoutmès, les Ainénophis, les Ramsès régnent. Puis vient l'époque de Sésac, le vainqueur de Jérusalem, où l’histoire égyptienne (XXIIme dyn.) commence à cotoyer l’histoire biblique. Un événement considérable marque la fin du Nouvel- Empire. C’est la conquête de l’Egypte par Alexandre. L’Egypte depuis lors ne s’appartient plus. Sa religion, ses mœurs, sa langue, ses écritures, en un mot, sa civilisation se maintiennent encore cependant à travers la Période grecque e t la Période romaine. Mais 'sous Théodose (381 ap. J.-C.), l’Egypte devient chrétienne. L’antique monarchie de Menés a cessé d’exister.

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Tableau des Dynasties Égyptiennes.

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