Notice des principaux monuments exposés dans les galeries provisoires du musée d'antiquités égyptiennes de S. A. le vice-roi, à Boulaq
Le Musée de Boulaq est une dépendance d’un service plus général de conservation (jui embrasse toutes les anti(|nités de PÉgj'pte.
Le personnel de ce service comprend un directeur, un conservateur du Musée Taisant fonction de secrétaire , deux conservateurs-adjoints chargés de rinspection des fouilles et des monuments , un secrétaire pour la langue arabe , un chef des ateliers de restauration, plus une vingtaine de gardiens indigènes répartis sur différents points.
Ainsi organisé, le service de conservation fonctionne do manière à préserver les antiquités de l’Egypte, quelles (|u elles soient, de presque toute cause de destruction. Il y a quel(|ues années, les monuments que le sol égyptien montre à sa surface étaient la proie des indigènes. La construction de la plus humble maison était-elle décidée (jii’on courait aux ruines les plus proclies comme une carrière. D’un autre coté, encouragés par les vendeurs d’antiquités, les fellahs |)Our.suivaient nuit et jour dans les nécropoles ces fouilles aveugles, plus désastreuses pour la science (ju’iine irruption de Barbares.
Le service de conservation a coupé le mal dans sa racine. C’est
lui qui, par des mesures patientes, a déshabitué l’Egypte de regarder ses temples comme des dépôts de pierres à la dis-
[M)sitioii de tous : e’est lui qui , non sans luttes quelquefois sérieuses, a interdit aux fouilleurs indigènes l’accès des ruines ; c’est lui enfin qui, en tous les lieux principaux, a placé des gardiens chargés de veiller aux déprédations. Le service <le conservation a été plus loin encore. Protéger les monuments contre tant de mains intére.ssées à les détruire n’était atteindre le but qu’à moitié. La plupart des temjdos, abandonnés depuis des siècles, s’ensevelissaient .sous leurs propres décombres : il fallait les déblayer. Il fallait surtout aller chercher sous le sol les mille objets (jui .s’y dérobent aux investigations de la .science. De là, à côté de la conservation passive des monuments disséminés sur les rives du Nil, la recherche active de ceux qui y sont encore enfouis; de là les fouilles; de là la nécessité de créer au Caire, au profit de tous les objets que ces fouilles allaient rendre au jour, l’abri local d’un Musée. Le Musée de Roulaq est donc relié à un système plus général d’inspection des antiquités de l’Egypte. Il est la conséquence des mesures de préservation qu’indiquait tout naturellement à l’Egypte la mission qu’elle .s’est donnée de représenter en Orient la vraie civilisation.
Le Musée de boulacj emprunte aux circonstances qui font fait naître un caractère tout particulier. A part une bonne collection de petits objets achetés par S. A. Said-Pacha de M. Huber, ancien Consul général d’Autriche, il est tout entier le produit de mes découvertes. Tandis qu’en Europe on ignore pres((ue toujours la provenance de morceaux très-importants, ici nous savons où le plus insignifiant fragment a été trouvé. La valeur de ce fait n’échappera à personne. La présence au Louvre du colosse de Sebekhotep III ne nous avait rien appris sur la période historique (XIII® dynastie; à laquelle ce monument remonte; la découverte d’une statue d’un autre roi de la même famille dans les ruines de San ; Basse-Egypte , voy. Appendice, Tanis, 7,; nous a fait voir par là seul que, sous le règne de ce prince, les Pasteurs, contrairement à un système
fort en vogue en Allemagne, n’avaient pas encore envahi l’Kgypte. La limite géographique que le cours des événements imposa à l’irruption de ces mèuies Pasteurs avait jusqu’ici échappé à riiisturien : mais en étudiant au Musée Cour, 9.) le fragment de statue trouvé au Fayoum et représentant l’un de ces conquérants, on saura que tout au moins les Pasteurs se sont avancés jusque-là, et par conséquent ont occupé Memphis. Il est un autre point qu’il est bon de signaler aussi. Tout le monde sait qu’à de très-rares exceptions près, les Musées d’Europe ont été formés par l’achat de collections ramassées en vue du lucre, jamais en vue des progrès véritables de la science. La physionomie propre de ces collections est empreinte par là d’une sorte de tâche originelle qu’il est impossible de méconnaître. On n’a pas, en effet, une idée juste de la valeur des fouilles exécutées cri Egypte, si l’on pense que ces fouilles ont pour unique résultat la mise au jour des monuments conservés dans les Musées d’Europe. Pour une stèle, pour une statue, pour un monument (pielconque que les collectionneurs dont je viens de parler ont admis dans leurs séries, il en est vingt autres qu’ils ont abandonnés sur le terrain parce (ju’ils les ont trouvés, soit en débris, soit dans un état de consei-vation qu’ils ont jugé insuffisant. Or, il est impossible que, parmi ces fragments , il n’en soit pas qui aient quelque valeur scientifique, et il s’ensuit qu’à la rigueur les Musées d’Europe ont reçu de la main de ceux qui les leur ont vendues des collections (|ui, précisément par le travail d’épuration qu’on leur a fait subir, ont perdu de leur importance. Je me crois autorisé à dire que le Musée du Vice-Roi a évité cet écueil. Tous les fragments recueillis pendant les fouilles ont été étudiés, puis admis dans nos catalogues, toutes les fois qu’ils nous ont paru toucher par un côté quelconque aux intérêts de la science. I^e Musée de Boulaq satisfait ainsi aux intentions de son fondateur ; c’est un Musée organisé pour servir pratiquement l’égyptologie, et si les indifférents trouvaient à y blâmer nntroductioii
(lo (fueUjiies déliris (Mi apparonce trop mutilés, je répondrais ([ii’il n’est |)as un aivhéologue qui , avec moi , ne désirerait lui en voir encore davanta^re.
(’omme le titre de cette Xolicc l’indique, les galeries où sont conservées nos collections ne sont que provisoires. La (instruction d’im Musée monumental ((ui s’élèvera au Caire sur la place de l’Eshekyeli, a été décrétée par S. A. Ismaïl-Pacha. Mais un édifice comme celui dont le projet est à l’étude n’est pas l’ceuvre d’un jour, et en attendant qu’il soit achevé nous avons (hi utiliser d’anciens hàtiments qui ont été transformés en .Musée avec des frais relativement considérables.
.Vprès ces explications, on s’étonnera moins d’a])prendre que Ions les monuments dont nos fouilles nous laissent la disposition ne sont pas réunis dans le Musée de lioulaq. (’omme le visiteur s’en convaincra, le Vice-Roi n’a voulu rien lu'gliger pour la bonne installation des collections; mais nous avons dû ne pas oublier que donner à des salles provisoires par ufi remaniement complet l’amideur et l’étendue exigées, c’était bâtir un Musée définitif là où, dans les projets d’embellissement conçus par [smaïl-Pacba en faveur de la capitale de l’Egypte, il ne devait pas être placé. 11 n’y a donc pas lieu de s’étonner <[ue, si bien appropriées quelles soient, nos galeries ne répondent |ias encore aux ricdiesses archéologiques (ju’elles (Foivent contenir . En effet, les petits monuments au complet, et une partie seulement des grands, y ont trouvé pla(;e. (gluant aux autres j’ai dù, tanbàt les conserver dans des magasins un de ces magasins, (•elui qui porte le n° 5, est ouvert aux visiteurs), tantôt les laisser jusqu’au moment bù ils pourront être transportés au Caire, à la place antique où ils ont (Hé dt-couverts. Je publie un catalogue des principaux de ces derniers, (pi’on trouvera, sous le titre d' Appendice, à la fin de ce volume.
En parcourant les galeritîs du Musée, le visiteur s’apercevra facilement que les monuments n’y sont pas toujours classés dans un (vrdre rigoureux. A Berlin, la collection a été divi.s(»e
par M. Lepsius en trois séries, auxquelles correspondent trois salles principales: la Salle historique^ la Salle civile, la Salle mythologique. Le LouVre, qui n'a pas été bâti pour être un Musée, expose au rez-de-chaussée, sans aucune classification scientifique, ses grands monuments ; mais au premier étage, les quatre salles du Musée Charles X ont été divisées par M. de Rougé en Salle historique, Salle civile. Salle funéraire et Salle religieuse. J’aurais voulu imiter ces exemples en arrangeant les monuments de notre collection dans un ordre invariablement méthodique, et les personnes qui étudieront cette Notice se convaincront que je suis allé aussi loin que j’ai pu dans cette voie; mais la disposition des lieux a été un insurmontable obstacle à la réalisation complète du plan que je m’étais tracé.
C’est de parti pris et après mûre réflexion (jue , dans remménagement intérieur des vitrines et des armoires, j’ai sacrifié au goût et cherché une certaine mise en scène qu’exclut ordinairement la froide régularité de nos Musées d’Europe. Les motifs qui m’ont guidé sont faciles à comprendre. Le Musée du Caire n’est pas seulement destiné aux voyageui-s européens ; dans l’intention du Vice-Roi , il doit être surtout accessible aux indigènes qu’il est chargé d'instruire dans l’histoire de leur pays. Or , je ne médis pas de la civilisation introduite sur les bords du Nil parla dynastie de Mehemet-Ali en prétendant que l’Egypte est encore trop jeune à la vie nouvelle qu’elle vient de recevoir, pour posséder un public facilement impressionnable aux choses de l’archéologie et de l’art. Il y a quelque temps, l’Egypte détruisait ses monuments; elle les respecte aujourd’hui ; il faut que demain elle les aime. Mais , pour en
arriver là, il est nécessaire, à mon avis, d’éviter l’aridité à «
laquelle nous condamnerait l’appropriation trop systématique des objets dans les meubles destinés à les contenir. Je sais par expérience que le même monument, devant lequel notre public ég\q)tien passe toujours distrait et indifférent, attire se.s
yeux et provo((ue ses remarques dès (|ue , par une artitice de mise en place , on a su le Ibrcer à y fixer son attention. Il est certain (jiie, comme archéologue, je serais assez disposé à hlamer ces inutiles étalages (pii ne profitent en rien à la science; mais si le Musée ainsi arrangé plaît à ceux auxquels il est destiné, s’ils v reviennent souvent et en v revenant s’inoculent, sans le savoir, le goût de l’étude et, j’allais presque dire, l’arnour des antiquités de l’Rgypte, mon but sera atteint.
La science des antiijuités égyptiennes est aujourd’hui assez sûre d’ elle-même pour ne plus craindre de se tromper dans l’appréciation des éjioques auxquelles appartiennent les plus intéressants des objets soumis à son examen. Je n’aurai garde de négliger ce puissant moyen de fixer l’attention , et , après la description de chacun des gmnds monuments compris dans cette Nolice , on trouvera la mention de la (////o/.ça> qui donne sa place à ce monument dans l’iiisloire d’Egypte. De la fondation de la monarchie à Alexandre , les monuments du Musée SiU’ont donc répartis sur les trente-une dynasties de Manéthon. Les Macédoniens et les I^tolémées formeront la XXXTl"’® et la XXXriî"'®; enfin les Romains, égyptiens au meme titre que les Perses, compteront |xmr la XXXI
Quant à la date absolue à assigner à chacune de ces familles royales et par suite aux monuments contemporains, je dois avertir que, j)Our toutes les dates antérieures ù l’avènement de Psammétichus'l ^663 avant J.-C., XXVI*"® dynastie;, il est impossible de donner autre chose que des approximations <jui deviennent de plus en plus incertaines à uiesure (ju’on remonte le cours des âges. La chronoh^gie égyplienne présente en effet des difficultés que personne jusqu’ici n’a réussi à vaincre (*;. L’habitude de compter par les années du roi régnant a toujours été un obstacle à l’établissement d’un calendrier fixe, et rien ne
[*) Voy. ce que j’ai dil sur celle queslion dans l’.l/WfM de l’Hisfoire fl‘ Egypte, pag. 72.
j)i’ouvf> ({ue les Egyptiens aient jamais lait usage d’une ère proprement dite {*]. Au milieu de ces ténèbres, c’est encore Manéthon qui est notre meilleur guide. Mallieureusement, dès qu’on jette les yeux sur ce (pie certains écrivains chrétiens nous ont conservé de son œuvre, on aperçoit des traces manit’estes d’altération et de négligence. Les noms propres sont souvent défigurés, quel([uotbis transposés. Les chifîres surtout manquent de précision, et varient selon (jue l’extrait consulté nous est l’ourni par Eusèbe ou par l’Africain. Bien plus, les totaux enregistrés à la fin de chaque dynastie ne représentent (|ue bien rarement l’addition des règnes compris dans cette dynastie. Dans l’état où les listes de Manéthon nous sont parvenues, nous ne trouvons donc pas un moyen de fixer sûrement les dates dont nous avons besoin. Je sais qu’on a cherché à rendre aux listes de Manéthon le crédit qu’elles ont perdu (îoinme instrument de chronologie en y rattachant ((uelque svnchronisme incontesté. Le moven en effet serait infaillible.
Etant donné un phénomème céle.ste, le lever héliaque de Sirius, par exemple, rapporté à une date de l’année d’un règne mentionné dans Manéthon, il est évident ((ue , par un calcul rétrogmle facile aux astronomes , on peut déterminer , en année julienne, la date du phénomène , et , par conséquent, celle du règne qui le vit s’accomj)lir. En ce point , les efforts de la science ont été aussi loin que possible, et les beaux mémoires de M. Riot et de M. de Rongé resteront comme des monuments de sagacité et de pénétmtion. Mais , pour que ce résultat ne puisse être contesté, il faudrait, en premier lieu, qu’en mentionnant un lever d’étoile céhibré comme une fête dans un temple , les Egyptiens aient voulu parler d’un lever effectivement observé ; en second lieu que , le fait de l’observation une fois reconnu, ils aient pu, à cette époque, se
("‘) Ceci était écrit avant que M Brugsch ail fait paraîlreson excellent travail intitulé : Matériaux pour servir à la reconstruction du calendrier de.s anciens Effujdiens. Leipsi};.
débarrasser de toutes les causes d’incertitude qui s’attachent à une opération faite avec les yeux et sans le secours d’instruments. Or, sur cette dernière question , on lira les remarques que suggère à M. Biot lui-méme ce (ju’il appelle son puritanisme sciend/ique. Les synchronismes assyriens et bibliques, au moyen desquels on avait aussi espéré consolider les listes de Manéthon, ne se sont pas mieux prêtés à l’œuvre dont nous parlons. Que Moïse ait vécu sous Uainsès II et (jue Ménéphtah soit le Pliaraon de l’Kxode, c’est là un fait désormais acquis à la science, mais qui ne nous est d’aucun secours quanta la clironologie de la XIX“® dynastie , puisque la Bible ne nous donne que des renseignements contradictoires sur la durée de la j)ériode des juges et par suite sur l’époque qui vit Moïse se mettre à la tête du peuple hél>reu. Des difficultés presque aussi insurmontables nous arrêtent dès que nous essayons d’assigner une date au synchronisme de la prise de Jérusalem par Sésac, premier roi de la XX!!*”® dynastie. La chronologie des Rois n’est pas plus précise (jue l’année du règne de Sésac qui fut celle de l’envahissement de la Judée, et il nous faut descendre jusqu’au commencement de la XXVI™® dynastie pour rencontrer la limite des chilfres exacts ;665 avant J.-C.) Restituer aux listes de Manéthon l’élément chronologique que les altérations des copistes leur ont enlevé est donc une œuvre impossible, et on voit par là qu’autantla science "se sent aujourd’hui assez forte pour affirmer qu’un monument appartient à telle ou telle dvnastie, autant elle fait acte de conscience en refusant de se prononcer sur la date absolue à la(|uelle ce monument remonte. Le doute en pareille matière augmente à mesure que l’on s’éloigne des temps voisins de notre ère, au point que, selon les systèmes, il peut y avoir jusqu’à deux mille ans de différence dans la manière de compter l’àge de la fondation de la monarchie égyptienne.
Après ces explications, le lecteur comprend avec quelle réserve je présente le tableau suivant des dynasties ;
NOUVEL EPIPIRE «OYEH EIPIRE ANCIEN EMPIRE
Tableau des Dynasties Egyptiennes, selon Manéthon.
CAPITAr.ER.
(‘.A PI tai.es
Nom arabe 1
ritoviM;KS j
Itlirne
Avant
Nom grec.
Thiiiis.
Harabat-^l-Madfouneh .
Girgeh.
253 ans