F. VILLOT
• Avril 183».
Monsieur le Conservateur,
l'ai un grand plaisir à vous témoigner toute ma satisfaction du talent, de l’érudition et du zèle actif que vous avez montrés dans votre beau travail du catalogue de la Peinture.
Ce troisième volume, qui a rapport î l’école française et qui complète votre œuvre, sera accueilli du public avec la même faveur que les deux premiers. Je vous autorise à le faire imprimer, au plus têt, 0 5,000 exemplaires.
Recevez, Monsieur le Conservateur, l’assurance de mes sentiments les plus distingués.
Le Directeur général des Musées impériaux,
Comte 1)E MEinVEHKERKE.
Avril 1S55.
AVERTISSEMENT
Les peintres italiens ont trouvé (le nombreux biographes, et l’on formerait une bibliothèque considérable des auteurs qui racontent leurs vies, qui décrivent leurs travaux. Après Vasari, ce Plutarque des grands artistes qui brillèrent depuis Cimabue, c’est-à-dire depuis le xm e siècle jusqu’en 1560, parurent, dans chaque province, des historiens qui consacrèrentleur existence à des investigations laborieuses, afin de réunir sur leurs célébrités municipales des renseignements curieux et authentiques. Raphaël, Corrège, Michel-Auge, Titien, etc., furent les héros de plusieurs monographies, et des artistes d’un faible mérite trouvèrent même des admirateurs assez fervents pour recueillir les faits insignifiants de leur pâle existence et cataloguer des ouvrages peudignes d’occuper la postérité. Enfin, un grand nombre d’érudits fouillèrent les archives, publièrent d’immenses séries de documents dont les dates irrécusables permettent de rétablir les faits dénaturés et de combattre victorieusement des erreurs depuis trop longtemps accréditées.
Il faut le reconnaître, l’Italie a devancé les autres nations dans ce genre d’étude. Les Allemands, les Flamands, les Hollandais, les Français, n’cnlrcprirenl que plus tard de reconstruire, à l'aide d’actes cpars, de traditions soigneusement contrôlées, des existences vénérables et oubliées. Dès le principe, les Allemands et les Flamands remon-
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AVERTISSEMENT
tèrent à des sources plus éloignées que nous. Van Eyck, Mcmling, Albert Durer, etc., excitèrent la sollicitude de leurs savants. Des pièces intéressantes furent exhumées, et si elles ne sont pas toujours assez nombreuses pour qu’il soit possible de suivre ces grands hommes pas à pas dans leurs travaux, elles permettent très-souvent de leur restituer des œuvres attribuées à d’autres artistes ou de prouver qu’ils n’ont pu exécuter tel tableau que l’on croyait sorti de leurs mains. La critique des faits est une science toute moderne; naguère encore on se contentait d’à peu près, de probabilités, d’anecdotes surtout qui ne seraient plus admises dans un livre sérieux. On veut maintenant la vérité absolue, et l’on applique, en quelque sorte, la logique inflexible des mathématiques à l’histoire.
Jusqu’à ce jour, les peintres français n'avaient éveillé, même parmi leurs compatriotes, que fort peu de sympathie. Félibien, d'ârgenville, leur concédèrent chacun un volume, et, dans leur admiration pour les artistes italiens attirés à la cour de France sous les règnes qui se succédèrent depuis François I er jusqu’à Henri IV, ils crurent inutile de s'occuper sérieusement des Clouet, de Jean Cousin et de tant d’autres peintres qui, grâce à leur coupable indifférence, restèrent si longtemps ignorés. Les écrivains qui vinrent après ces deux auteurs ne firent que les copier sans redresser leurs erreurs, sans réparer leurs omissions, et personne ne pensa à réunir les rares notices disséminées dans des recueils inconnus où une main amie consacrait quelques lignes à la mémoire d’un peintre qui venait de terminer sa carrière.
Depuis quelques années de nobles cœurs se sont justement indignés d'un pareil silence. Après avoir payé un large tribut aux illustrations étrangères, ils ont pensé qu’il était temps de songer à nos gloires nationales. Une école
AVEUT ISSEMENT.
qui peut vanter des noms tels que ceux de Clouet, de Poussin, de le Sueur, de le Brun, de Claude le Lorrain, de Bigaud, de Desportes, de Watteau, de Chardin, etc.; une école qui, dans ses compositions, l’emporte sur les écoles voisines par l’esprit, la sagesse ou la profondeur des pensées; uneécole qui, dans son inépuisable fécondité, loin de s'éteindre après avoir jeté d’éblouissantes lueurs, se modifie incessamment sans disparaître tout à coup, et aborde tous les genres avec une égale supériorité; une pareille école, disons-nous, méritait bien de trouver ses investigateurs dévoués. Il s’en est présenté enfin. Leur nombre, l’importance de leurs travaux s’accroissent de jour en jour, et d’ici à quelques années nous n’aurons plus à déplorer, dans l'histoire de l'art français, de si tristes lacunes. L’abondance des matériaux arrachés aux profondeurs des archives par ces patients mineurs permettront d’élever à nos peintres un monument digne d’eux. Les documents éminemment curieux publiés par MM. de la Borde, de Chcnnevièrcs, de Montaiglon, Dussieux; ceux que M. Jal a déjà recueillis après vingt années de recherches, et qui paraîtront prochainement; des pièces, que découvrent fréquemment en province et à Paris des écrivains dont nous ne pouvons citer ici tous les noms, ouvriront à l’histoire des routes nouvelles et sûres.
Quant à nous, dans cette dernière partie de la Notice des tableaux exposés au Louvre, partie qui à elle seule nous a coûté plus de peines que les deux précédentes réunies, nous n’avons négligé aucun soin pour ne pas rester trop au-dessous d’une lâche aussi difficile. Aux recherches des autres nous avons joint les nôtres, et nous osons espérer qu’on trouverait difficilement ailleurs autant de faits certains accumulés dans un espace aussi restreint. Ce n’est pas notre dernier mot toutefois, et nous comptons que chaque édition nouvelle, ainsi que cela a eu lieu pour les
AVERTISSEMENT
Notices italienne et allemande, s’améliorera sensiblement et s’enrichira de faits nouveaux. D’ici à quelque temps nous placerons en tête de ce troisième volume, comme préambule naturel, un abrégé de l’histoire de l’art français, divisé en deux parties. La première traitera des différentes phases de l’art national depuis les temps anciens jusqu’à nos jours, de l’influence exercée à différentes époques par les écoles étrangères, des travaux exécutés par des peintres dont les archives seules ont conservéles noms. La deuxième partie sera consacrée aux corporations, aux maîtrises, à l’Académie de Saint-Luc, à celle fondée par Louis XIV, à l’École de Rome, à l’Institut, aux premiers peintres des souverains français, enfin à toutes les institutions qui ont exercé une influence plus ou moins immédiate sur la direction de l’art. On le voit, le cadre est vaste, le sujet nouveau et plein d’intérét. Nous ferons tous nos efforts pour le traiter le moins mal possible.
2S Avril 1855.