Notice descriptive du Théatre Historique
La pensée du Théâtre-Historique a été connue du public le jour où Monte-Cristo réalisait ses dernières merveilles, au moment où, prenant décidément des proportions fabuleuses, il soumettait l'univers à sa loi.
C'est sous l'empire de ces idées qu'est né le Théâtre- Historique.
Bientôt tous les détails de sa construction, de son ornementation, de sa décoration., ont été connus.
Le granit de l'île Monte-Cristo servait à l'élever; le marbre, le porphyre, l'agate, étaient livrés aux sculpteurs; l'or ruisselait le long de ses murs; les étoffes les plus belles, les plus riches, décoraient ses loges et son foyer; Lyon et les Gobelins s'étaient suri dans cette circonstance solennelle.
Enfin la description, faite d'après des documents officiels, authentiques, était telle, que, si dans les palais fantastiques des Mille et une Nuits il y avait un théâtre, quelles que fussent sa beauté, sa magnificence, sa richesse, il était éclipsé par la nouvelle salle de ->pec!acle.
C'était, en un mot, un théâtre impossible. Malgré cela, ou peut-être même à cause de celn, bien des gens y croient et en parlent comme s'ils l'avaient vu.
Il n'y a rien au monde de plus terrible, pour I'h|>préciation d'une œuv.e quelconque, que les éloges exagérés qui lui sont jetés à profusion avant que le public soit admis ;i la juger.
C'est ainsi que d'ordinaire les gens qui viennent a Paris pour la première fois ont entendu faire «les récits, des descriptions tellement exagérés, que lorsqu'ils arrivent et qu'ils voient, ils disent :
« Comment, ce n'est que ça! »
Tout ceci indique assez quelle acte noire pensée en rédigeant cette notice.
Les directeurs ont été dès l'origine aux prises avec les gens à projets, à imagination, les rêveurs de toute espèce; il leur a fallu subir les propositions les plus saugrenues, entendre dérouler les rêves les plus irréalisables. Le théâtre nouveau était le point de mire d'une infinité d'individualités incomprises qui lie voient «pie l'impossible, gens d'un autre monde ou atteints
de folie, qui ne savent pas que pour bâtir un théâtre, il y a des conditions absolument réglées parla science; qu'un établissement, toutes les fois qu'il est public, relevé il.' l'autorité; que les plans doivent être logiquement faits, qu'il faut qu'ils soient approuvés, et que, eussent-ils été même sainement conçus, encore faut-il qulls n'entraînenl pas des dépenses folles, qu'ils ne rend. 'lit pas des l'origine le théâtre impossible.
Combien n'avons-nous pas vu déjà d'administrations '!'■ ce genre succomber, parce qu'au seuil même de leur affaire, elles avaient été surchargées de frais grevant tellement le budget, qu'ils mettaient la direction dans l'impossibilité, au jour où le public était devenu plus froid, de frapper un de ces grands coups qui amènent la foule et assurent pour un long temps la fortune de l'entreprise.
Que ne demandait-on pas? On parlait d'un terrain double de celui qui avait été concède. On parlait de rachètera prix d'or des terrains précédemment vendu-, (m voulait construire un monument qui ferait époque, qui serait une des merveilles de Paris. Pour l'intérieur du théâtre, on se livrait aux fantaisies les plus étranges, les plus hyperboliques : on rêvait une double xene tournant sur un axe, et toute la salle • levait, à un moment donné, opérer un mouvement de rotation ; il y avait là des effets dramatiques dont on ne pouvait pas encore prévoir la portée, (l'était toute une révolution de théâtre; d'abord, cela supprimait de prime-sauf les entr'actes, qui ont bien été inventés un peu pour faire reposer les acteurs. Qu'importe ! en créant un nouveau théâtre on aurait certainement invente des hommes appropriés à l'établissement dramatique qu'on rêvait. Bref, il a fallu arriver au possible, au réalisable; c'est le possible, c'est le réalisable que nous avons vu et que nous avons à vous dire.
Les descriptions exagérées et beaucoup trop anticipées dont nous parlions tout à l'heure, les contes de tonte nature, racontés, écrits, publiés par cent journaux, ont rendu notre tâche beaucoup plus pénible.
Les renseignements que nous donnons ont été puisés àla seule source officielle qui put nous les fournir. Ainsi nous ne disons pas un mot dont nous ne soyons sûr.
Quant au reste, quant au travail des artistes par exemple, nous avons tout vu, tout examine avec une ttteution, unsoindom il serait difficile de se faire une idée, si cela ne rebutait clairement de notre notice
elle-même.
Kt maintenant, laissant de côté les rêves elles ticlions, abordons la réalité.
Le Théâtre-Historique a tout d'abord si vivement excité la euriosité du publie et l'intérêt des artistes,
qu'il n'est aucun détail de sa création qu'on ne désire
connaître.
Pour tout autre qu'Ait xandre humas, l'obtention d'un privilège nouveau eût ete un obstacle difficile, impossible peut-être a franchir.
Pour lui, grâce à une auguste protection, les difficulté-,, les impossibilités disp mirent.
Son Altesse Royale monseigneur le duc de ftfontpensiera remplacés pour les artistes, sou frère, le duc d'Orléans. Comme lui, il aime les ait--, il les comprend; comme lui, il encourage les arts et les artistes.
C'était là une trop belle occasion de montrer ces nobles sentiments, pour que le prince la laissât échapper.
Le privilège fut obtenu, et la foule, avec cet instinct merveilleux, avec cette intelligence qui ne l'abandonne (pie quand ses passions excitées la jettent hors de sa voie ordinaire, la foule salua du nom de Iheàlre-Montpensier la nouvelle salle destinée à ses plaisirs.
Et quoi qu'il arrive, quel que soit le nom qu'une ordonnance récente ait inscrit au fronton de sa façade, ce théâtre est et restera pour tous le théâtre Montpensier.
Le privilège est délivré au nom de M. Hostein.
Une société a été créé pour acheter le terrain et faire construire la salle. Le terrain, l'ancien hôtel Foullon, coûte six cent mille francs, les constructions et ouvrages d'art, huit cent mille francs.
Grâce aux soins, au zèle de M. Védel, ancien directeur de la Comédie-Française et gérant de la société commerciale, aucun embarras financier n'est venu entraver la marche de l'affaire.
Après ces détails nécessaires pour expliquer l'organisation financière du théâtre, abordons sans plus tarder la partie principale de notre travail.
La première question, la question lapins importante peut-être, était le choix des architectes auxquels serait confié le soin de dessiner les plans, d'élever et de construire la salle.
Le Théâtre-Historique a la prétention d'être le roi des théâtres du boulevard. Il veut être le Théâtre- Français de celte Acropolis dramatique si pittoresquement appelée le Boulevard du Crime.
Or, le public qui fréquente ces théâtres a des habitudes auxquelles on ne saurait le faire renoncer, des exigences contre lesquelles il serait dangereux de lutter.
D'un autre côté, le Théâtre-Historique , tout en étant le théâtre populaire par excellence, lient essentiellement à être patroné, soutenu, fréquenté par la plus brillante société de Paris.
C'était donc, une question vitale que le choix d'un architecte qui comprit bien la pensée de la direction, et imaginât le plan d'une salle combinée de telle façon que l'élite de la société parisienne pût s'y trouver, avec tous les avantages possibles, sans cependant gêner le public ordinaire des théâtres du boulevard.
Plusieurs sollicitèrent ce travail et présentèrent des projets, parmi lesquels fut choisi celui de M- Séchan, qui, pour la première fois, sortait de sa spécialité de décorateur, pour développer, s'il était possible , les
idées que lui avaient suggérées depuis longues années ses études des théâtres modernes.
Ce choix fait, M.Seelim, en généreux camarade et a\< c nu»' Spontanéité qui honore smi caractère, proposa à .M. Dedreux, l'un de ses concurrents, de faire ce travail avec lui, et il ne pouvait mieux choisir pour repondre à la confiance que lui accordaient .MAI. Yé-
del, Dumas et Hostein.
M. Dedreux est premier grand prix à l'école royale d'architecture, ancien pensionnaire de Rome et membre du conseil (le la grande voirie a la préfecture de !a Seine.
Dans ses lon^s voyages en Italie et en Grèce, V. Me-
dreux s'était surtout préoccupé de l'architecture théâtrale.
Partout il avait étudié les monuments destinés aux représentations scéniques, aux jeux publics ; tantôt fouillant dans le passé, pour y rechercher des traces de ces gigantesques monuments, dont les débris et les ruines étonnent le monde entier; tantôt étudiant, en Italie surtout, les salles les mieux construites.
Quant à M. Séchan , tout le monde connaissait les immenses travaux d'architecture scénique qu'il avait faits en collaboration avec MM. Feuchères, Diétefle et Despléchin, ses merveilleuses décorations qui, plus d'une fois, ont remplacé le libretto ou le poëme avec tant d'avantage, et à qui un si grand nombre de nos auteurs les plus habiles doivent en partie leurs plus beaux succès, son habitude enfin des exigences, des nécessités matérielles du théâtre.
Ce furent donc ces deux hommes éminents par leurs travaux et par leur science, que la direction chargea de la réalisation de l'œuvre nouvelle.
Immédiatement M. Védel leur fit connaître ses pensées intimes, les initia à tous ses projets, puis il leur livra les terrains, avec un budget de dépenses.
Dès lors, mettant en commun leurs études, l'expérience de leurs travaux anciens, leurs rêves d'avenir, les deux architectes commencèrent l'œuvre qui leur avait été confiée.
Deux grandes difficultés se présentaient tout d'abord. Le chiffre un peu restreint des fonds mis à leur disposition, — sept cent mille francs à peine, — pour élever un des plus grands théâtres de Paris, un théâtre qui contînt deux mille spectateurs; puis une disposition de terrain détestable, à faire reculer deux hommes moins patiemment habiles, moins décidés à l'emporter dans la lutte, terrain disposé de telle sorte, que fatalement , par nécessité absolue, il y a obligation de faire l'entrée sur l'axe transversal de la salle.
Mais enfin la difficulté est vaincue, les plans et devis sont faits et arrêtés en vue du budget accordé. 11 ne reste plus qu'à exécuter.
Bientôt des myriades d'ouvriers s'emparent de l'ancien hôtel Foullon, qui disparaît rapidement. On hésite un instant pour savoir si l'on pourra conserver un admirable salon, merveilleusement décoré de lambris sculptés avec une perfection incroyable et d'une or-
nementation pleine de bon goût et de coquetterie. Mais la loi du plan est inflexible, et le grand salon de l'hôtel Foullon est démoli.
A côté de l'hôtel et sur les terrains qu'occupe en partie le théâtre, il y avait alors un endroit bien plus fameux, bien plus renommé que l'hôtel Foullon, à peine connu de quelques-uns de ces chercheurs infatigables qui, furetant sans cesse, finissent, comme Koger de Beauvoir, par exemple, par découvrir des merveilles là où jamais personne n'eût pensé qu'il pût y avoir autre chose que de vilaines bâtisses, sales, puantes et tombant en ruine, rongées par le temps et l'humidité.
Cet endroit si connu était l'estaminet de l'Epi— Scié.
Ce cabaret de sombre apparence, dans lequel on ne pénétrait qu'en descendant deux marches sales et glissantes, paraissait, pour le public, être le rendezvous des marchands de contremarques qui assiègent la porte des théâtres.
C'était là que se réunissait, en effet, cette société nombreuse d'industriels de bas étage. Les marchands de contremarques occupaient la partie de l'établissement qui se trouvait en façade sur le boulevard.
Une entrée particulière, une porte basse, placée à l'extrémité, et qui ne s'ouvrait qu'au moyen d'une formule, dans le genre : « Sésame, ouvre-toi, » conduisait à une grande salle basse, enfumée, empestée, sans jour, presque sans air, si peu éclairée le soir par quelques quinquets fumeux, que les deux tiers de la salle restaient dans une obscurité complète.
Ici la société était parfois nombreuse, mais toujours mal choisie.
C'étaient ordinairement des forçats libérés, des condamnés en état de ruplure de ban, des contumaces, des repris de justice sortis du bagne ou des prisons par suite de clémence et à l'expiration de leur peine.
Enfin, comme on le voit, c'étaient tous gens de la même trempe, ayant les mêmes goûts, les mêmes habitudes, le même genre de travail.
Aujourd'hui le Théâtre-Historique élève fièrement sa tête au-dessus des maisons et des théâtres voisins.
Placé ainsi, grand, gigantesque, immense, le premier sur cette ligne où viennent s'aligner tant de théâtres, il semble être leur chef.