Q NOTICE HISTORIQUE
fait à son despotisme la plus franche et la plus directe opposition , à siiîger dans les conseils du gouvernemeui , investi du ministère politique qu\ comprenait le plus spécialement les garanties réclamées par le pays. Et Carnot ne tarda point à voir se grouper autour de lui un grand nombre des vieux et infatigables champions de la liberté , joignant leur abnégation à la sienne , leur patriotisme au sien. Il vit venir des hommes qui avaient long-temps marché à ses côtés , d'autres qui dans des luttes cruelles s'étaient parfois montrés ses persécuteurs.
Parmi ces hommes se trouva Bertrand Barère. Les deux anciens membres du comité de salut public ne s'étaient guère revus depuis l'époque où ils avaient travaillé de concert à la défense du pays , sans éprouver jamais aucune sympathie réciproque. Lorsqu'on met ces deux caractères en présence , il est facile de s'expliquer leur éloignement. Après plus de vingt ans , un nouveau danger national les réunissait ; tant que la France n'avait pas eu besoin de leurs services , ils étaient demeurés étrangers l'un à l'autre.
C'est alors que je vis Barère pour la première fois. J'étais trop enfant pour que mon père eût songé à m'apprendre sérieusement l'histoire contemporaine. Les calomnies traditionnelles , enseignées comme aujourd'hui dans les écoles, m'avaient parlé d'un démagogue forcené , d'un tribun âpre et sanglant ; comment le retrouver dans cet
homme à Tesprit enjoué , à la parole littéraire , aux manières élégantes de l'ancien régime? Depuis, je l'ai revu à Bruxelles, dans sa cellule d'exilé; à Paris , le lendemain du triomphe populaire qui l'avait rappelé en France ; à Tarbes , sa ville natale , déjà penché vers le tombeau , partout le même ; partout aussi je l'ai entendu s'exprimer sur la révolution avec la liberté de cœur d'un homme qui a mis sa propre biographie dans les balances de la justice historique , et qui a vu les intentions droites et les services rendus au pays l'emporter sur les erreurs et même sur les fautes. Dans le cours de nos entretiens , Barère me parlait souvent de ses Mémoires , et témoignait le désir de m'en confier la publication posthume. Ses instances devinrent plus pressantes quand j'allai le visiter dans ses montagnes en i836; il me remercia d'avoir accompli le même pieux devoir envers un autre patriarche de nos grandes assemblées politiques (Grégoire). Comment ne pas accepter cette touchante marque de confiance, partagée avec un ami , avec l'artiste illustre dont le ciseau s'est consacré à faire revivre les traits de tant de vétérans de la liberté? Dans la crainte que ses Mémoires n'éprouvassent le sort de bien des documents politiques importants , soustraits à la postérité par des mains qui fuient la lumière , Barère avait eu soin , d'accord avec M. David et avec moi , de les placer d'avance dans un dépôt d'où ils ne sont sortis que quand la mort
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de leur auteur est venue sonner pour eux Theuré de la publicité.
La rédaction de ces Mémoires a surtout occupé les dernières années de la vie de Barère ; mais la réunion de leurs matériaux fut l'œuvre de soins patients et prolongés. D'autant plus jaloux d'expliquer les actes révolutionnaires que non seulement il en avait été l'un des principaux auteurs , mais aussi l'un de ceux qui avaient le plus souffert de jugements précipités et passionnés; d'autant plus apte à bien faire connaître la révolution , qu'il en avait parcouru toutes les phases ; d'autant mieux posé pour accomplir cette tache , qu'avec une immense activité d'esprit il se trouvait éloigné subitement de toutes fonctions publiques , Barère se mit à l'œuvre dès que le sol politique eut cessé de trembler sous ses pieds. Depuis les premiers temps de l'empire, il s'occupa de jeter sur le papier les souvenirs dont son heureuse mémoire était si richement meublée , de ranger dans ses cartons les documents dont la production lui semblait nécessaire pour les appuyer , de compulser les opinions historiques contemporaines , pour avoir le droit de s'en faire l'appréciateur.
De ce travail persévérant est résultée une accumulation de matériaux vraiment colossale , mais de matériaux un peu confus et au choix desquels l'esprit de critique a médiocrement présidé. Ils ont servi de base à la composition des Mémoires ,
dont nous croyons pouvoir rapporter les premières pages h l'ère impériale, tandis que les dernières ont été tracées par une main que la mort allait glacer, sans que la vieillesse l'ait fait trembler un moment.
Des Mémoires autographes ont besoin d'être vus : l'œil aime à comparer les feuilles écrites au courant de la plume , où l'idée jaillit comme dans une improvisation , avec ces passages travaillés, dont les nombreuses ratures accusent parfois l'embarras de l'auteur ; il aime à faire sur les intercalations un travail de géologue , en étudiant dans ces couches diverses de la pensée les variations du temps. L'imprimerie malheureusement efface toutes ces nuances. Nous devons dire à nos lecteurs comment nous avons essayé de conserver pour eux les principales , et d'abord dans quel état s'est trouvé le manuscrit de Barère.
Les Mémoires se composent :
1° D'une série de cahiers formant environ 800 pages d'une écriture assez serrée. Presque toutes ces pages portent en marge , soit une note explicative, soit quelque passage nouveau, avec indication de la place qu'il doit occuper.
Q° D'un très grand nombre de feuilles volantes , destinées à être intercalées.
3° Viennent enfin six liasses considérables , contenant des fragments préparés aussi pour entrer dans le texte , et des pièces justificatives qui doivent l'accompagner ; le tout parfaitement en ordre.