O NOTICE HISTORIQUE
Voici maintenant en quoi le travail de révision a consisté.
On a confronté tous les morceaux à intercaler , et lorsqu'il a fallu faire un choix entre plusieurs variantes, la plus complète a toujours été préférée. Quant aux pièces justificatives , celles qui pouvaient figurer dans la narration sans la rompre ou la ralentir y ont été admises , soit textuellement , soit analysées : les autres ont pris place à la fin des volumes. Enfin, quelques fragments qui offraient un véritable intérêt ont été empruntés à d'autres manuscrits de Barère , avec désignation de leur source. Ces emprunts ont porté particulièrement sur un recueil très volumineux de notices biographiques, auquel l'auteur avait donné ce titre : Les hommes de mon temps , mais qui est demeuré en ébauche parmi ses papiers. Nous y avons trouvé les portraits de Mirabeau, de Talleyrand, de Sieyès, de Lafayette. Nous n'avons pas besoin d'ajouter que , se conformant au vœu formellement exprimé par l'auteur luimême (i), on a scrupuleusement respecté, non seulement la pensée , mais le style de Barère , avec son néologisme , ses fréquentes négligences et ses tournures vieillies , comme avec les qualités qui lui sont propres et particulièrement avec son cachet méridional.
Nous avons dit tout-à-l'heure qu'au manuscrit des
(1) Lettre de Barère à M. Carnot , datée de Tarbes , le 23 septembre 1837.
SUR BARÈRE. y
Mémoùes seiTo\i\?i\eniiomts un certain nombre de passages rédigés postérieurement, quelquefois sous l'influence d'opinions nouvelles. Comme il nous paraît essentiel de placer le lecteur dans la meilleure position pour juger l'œuvre et l'écrivain, nous avons indiqué ces passages aussi souvent que possible. Quand on laisse après sa mort tous ses papiers, on s'expose à révéler bien des contradictions à ses exécuteurs testamentaires : nous en avons trouvé de nombreuses dans les écrits de Barère ; elles ne nous ont point surpris, et n'ont pas altéré notre respect pour son caractère.
Car, hâtons-nous de le déclarer, les variations dont il s'agit ne touchent jamais aux points fondamentaux de l'opinion : jamais la légitimité de la révolution et de ses actes ne fut pour l'esprit de Bar ère l'objet d'un doute. Cette énergie de convictions s'accroissant avec les années , au milieu des peines morales et des souff'rances du corps , au milieu des persécutions , des privations et de l'isolement , est un fait que nous constatons avec orgueil ; il est commun à presque tous les hommes de la grande période révolutionnaire , même à ceux dont la vie fut le moins exempte de reproche.
Les Mémoires de Barère seront certainement rangés parmi les documents les plus importants pour la connaissance de cette époque. Ils répandront un jour désirable sur des situations demeurées dans l'obscurité, malgré les efforts, quel-
qiiefois aussi par les efforts des historiens. En devenant leur introducteur auprès du public, nous ne prétendons engager notre solidarité à l'égard d'aucun fait ni d'aucun jugement; mais en même temps que la vérité, selon nous, gagnera quelque chose à leur publication , nous avons cru , et nous n'hésitons pas à le dire , rendre un service à la mémoire d'un vieux ouvrier de nos libertés. Tous les hommes qui ont coopéré à ce grand travail avec dévouement, et cela ne nous semble pas douteux quant à Barère, tous, quelles que purent être leurs fautes, méritent une part dans la reconnaissance nationale.
Ces Mémoires ne disculperont point leur auteur de tous les reproches dont il fut l'objet; mais leur lecture effacera certainement beaucoup de préventions défavorables. Il s'agit de l'un des caractères les plus maltraités par l'histoire. Chaque chef de parti a trouvé ses apologistes : on a construit un système pour exalter les Girondins , un système pour justifier Danton , un système pour diviniser Robespierre ; quant à Barère , il est resté sans défenseur contre la calomnie, qui s'est évertuée librement, puisque la proscription fermait la bouche à sa victime.
Cette calomnie , qui lui porta de si cruelles atteintes, il en parle à chaque instant dans ses pages intimes, et quelque part il la définit en ces termes amers :
« C'est une puissance chez les nations corrom-
SUR BARÈRE. g
pues. Elle a à ses ordres l'ingratitude et l'envie ; elle a une main de fer qui tient une plume empoisonnée; elle a un cœur de boue et une tête de bronze. Elle frappe toujours le génie, la vertu, le talent, le mérite; elle se cramponne à tous les pouvoirs pour servir leurs passions et pour mettre ses biographies et ses anecdotes mensongères à leur solde; elle est sans oreilles et sans pitié; sourde volontaire et méchante, elle n'écoute ni les faits vrais, ni les faits justificatifs; ses blessures font des cicatrices qui restent toujours. »
Il dit ailleurs :
« J'ai abandonné aux faiseurs de mémoires, aux marchands de biographies, aux journalistes de parti , tout ce qui tient à l'homme politique , au représentant du peuple : tout cela est du domaine public. Mais ce qui concerne mon caractère, mes penchants philanthropiques , mes travaux littéraires , mes opinions personnelles et mes sentiments d'homme , c'est ma propriété inaliénable , incessible. L'histoire et la postérité en peuvent seules disposer. La justice des contemporains est plus qu'une méchante passion , plus qu'une tyrannie, plus qu'une atroce proscription. Je récuse ce tribunal exceptionnel et usurpateur. »
Après la lecture d'un article publié par la Revue encyclopédique en 1826, et dans lequel étaient repoussées les erreurs d'un biographe, il écrivit: « Voilà le premier acte de justice publique que j'aie obtenu depuis 178g. »
lO NOTICE HISTORIQUE *
Il faut convenir néanmoins que Barère, par certaines ambiguïtés de sa conduite , s'est exposé lui-même aux jugements sévères dont il se plaint avec tant d'indignation. Il s'est exposé à se voir confondu avec ces fourbes politiques, exagérés tour à tour dans chaque opinion, et qui savent de chaque opinion utiliser le triomphe et éviter les revers. Barère aussi s'est approché successivement de divers partis ; mais il n'en a guère partagé que les malheurs, mais il a constamment joué dans leur sein un rôle de modérateur. Son opposition au 3i mai, à l'établissement du tribunal révolutionnaire, à l'exécution rigoureuse de la loi des suspects; voilà des faits constatés. Nous en pourrions citer beaucoup d'autres. Voilà aussi des actes de courage : la modération en exige presque toujours. Ce genre de courage qui consiste à exposer sa vie sans trembler, Barère le posséda tout autant qu'aucun des hommes de son époque : on en demeurera convaincu par la suite de ce récit. Cet homme n'a-t-il pas d'ailleurs travaillé sans relâche au milieu de périls quotidiens, dont notre imagination saurait à peine se faire l'idée? La fermeté qui lui manquait est celle qui brave la désaffection et l'isolement. Vous ne le voyez pas quitter son poste au jour du danger; il combat comme un autre , souvent mieux que tout autre : mais quand la défaite est accomplie, il subit le joug du vainqueur avec une déplorable facilité. C'est ce que Legendre exprimait ainsi dans son
langage pittoresque : « Le petit Barère se met toujours en croupe de ceux qui sont le mieux montés. »
La versatilité de Barère dans les occasions dont nous venons de parler a reçu les noms de ruse et de lâcheté, qu'elle ne méritait pas. Effaçons-les de son histoire, et cherchons à la caractériser autrement.
Ce qu'on peut lui reprocher, du moins à notre sens , ce sont des hésitations , des contradictions fréquentes, mais sincères; c'est une légèreté dans le choix de sa bannière politique , empruntée peut-être aux habitudes de l'avocat, plus disposé à voir des causes à plaider que des croyances à soutenir, et aux dispositions de l'artiste, souvent plus enthousiaste de la forme qu'attaché à la chose même; c'est une crainte perpétuelle de provoquer l'inimitié, dans laquelle entrait de la faiblesse sans doute, mais plus encore le besoin de l'approbation , et cet autre besoin , si impérieux pour un homme essentiellement sociable et mondain , de bien vivre avec tout ce qui l'entourait. Cette crainte a pu devenir la source de plus d'une erreur dans la vie de Barère ; mais rien n'autorise à prétendre que, dans aucune circonstance, elle ait dominé son patriotisme et son attachement à la liberté. L'agrément de son commerce le faisait généralement aimer de ses collègues : j'en ai entendu qui disaient : Baière était un bon enfant. L'éloge sonnera étrangement à certaines oreilles ;
mais il rend fort bien l'opinion que devaient avoir de lui ces âmes de fer, au milieu desquelles la sienne se trouvait déplacée.
Barère ne fut point un de ces êtres puissants qui dirigent leur époque; il ne fut pas même une de ces organisations fortes que les circonstances ne peuvent ébranler. Sans cesse, au contraire, nous le voyons dominé par elles. Aussi pourraiton dire de lui qu'il fut simplement le miroir et l'écho de la révolution , changeant comme ses phases, et pourtant, comme elle, tendant toujours au même but. Son imagination mobile, souvent poétique, en ressent tour à tour les hardiesses, les incertitudes, les découragements; il les réfléchit dans sa parole et dans ses actes.
Au reste , il se connaissait bien lui-même.
« Je n'ai point fait mon époque , dit -il , époque de révolution et de tempêtes politiques , grosse de passions, d'intérêts, de besoins , de sentiments exaltés, de corruptions systématiques, de violences publiques et de trahisons ; je n'ai point fait mon époque ; je n'ai fait et je n'ai dû que lui obéir. Elle a commandé en souveraine à tant de peuples et de rois , à tant de génies , de talents , de volontés et même d'événements , que cette soumission à l'époque et cette obéissance à l'esprit du siècle ne peuvent être imputées ni à crime ni à faute. Nous avons tous été soumis à ces>/ans victricibus auxquels l'antiquité éleva des autels ! »
Ce passage est extrait des notes que Barère
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avait préparéos pour servir à l'introduction de ses Mémoires , notes en tête desquelles il inscrivait ces paroles de Jean-Jacques :
« La postérité me rendra justice, j'en suis sûr; cela me console des outrages de mes contemporains (i). »
Nous allons emprunter à ces mêmes notes une réponse plus détaillée aux accusations portées contre son caractère :
Je suis las des calomnies que des hommes pervers ou corrompus ont déversées à flots sur ma conduite polilique.
Je prends la plume , vers les dernières années de ma vie , pour rédiger à la hâte ces Méinoircs , après vingt-six ans de révolutions et de calamités. J'ai attendu cette époque , afin d'écrire avec plus de sang-froid et d'imparlialilé sur des événements qui ont tant agité les esprits et si fortement influé sur la France et sur rEinope.
Si ma mémoire doit passer à la postérité , à cause des grands événements auxquels mes travaux se sont trouvés liés, je veux du moins qu'elle y parvienne telle qu'elle le mérite, c'est-à-dire avec un caractère de franchise, de patriotisme et de désintéressement, avec les preuves de ce zèle pour mes devoirs , et de ce respect pour les droits de la nation dont j'ai toujours eu la conscience intime.
Je n'ai que trop appris sans doute , par la diffamation sous laquelle mes ennemis et les agents secrets du cabinet de St. -James m'ont retenu en quelque sorte captif depuis la Dn de 179i jusqu'à ce jour (décembre 1815) ce que valetit la justice et l'opinion des hommes , et quelle est l'absurde crédulité du public égoïste et inattenlif des capitales, toujours avide de nouveautés, de calomnies, de tout ce qui est exagéré ou méchant.
Mais j'ai servi mon pays, j'ai concouru à empêcher qu'il
(1) Lettre de J. J. Rousseau à iW. Dupeyron , écrite de Woolon , en Angleterre , le 8 janvier 1 767.
l4 NOTICE IIISTORIOUE
ne fût partagé comme la Pologne ou ravagé par les barbares ; j'ai exposé cent fois ma vie aux attaques des sicaires étrangers et réacteurs; j'ai été obligé de passer mes plus belles années dans le comité de saint public , qne dans ma pensée j'appelais souvent la fosse an.r lions , parce que la Convention nationale , en le composant , m'avait condamné à y vivre près de Robespierre, de Collot , de Sainl- Just , de Couthon.
J'ai porté pendant vingt-sept mois le tribut de mes veilles à la tribune , encourageant les bons citoyens, célébrant les hauts faits de nos armées , tempérant les passions populaires , et couvrant de quelques rayons de la gloire militaire les excès de cette terrible époque ; je n'ai célébré que la guerre défensive, la seule légitime, celle que fait un peuple pour échapper au joug étranger.
Cette période de ma vie , la plus laborieuse et la plus forte, a produit sur mon existence politique et morale le coup le plus accablant , puisqu'elle m'a tout ravi: gloire , reconnaissance publique , honneur, patriotisme , tout a été flétri par quelques diffamateurs.
Mais la Providence , qui seule m'a défendu , la Providence en laquelle j'ai toujours eu foi , et à qui seule appartiennent l'avenir et la justice, m'a fait survivre plus de vingt années à mes puissants ennemis.
Ma vie tranquille et respectée sous le gouvernement consulaire et sous l'empire , est devenue à Paris une protestation permanente contre la calomnie et la stupide crédulité qu'elle abusait.
Si j'avais succombé à l'île d'OIéron , dans les prisons de Saintes ou dans les déserts de la Guyane , sous le poids des proscriptions, ma mort attirait sur moi une sorte de flétrissure, non seulement dans l'esprit du vulgaire ignorant, mais peut-être chez des hommes doués de bon sens, qui croient que tout ce qui est imprimé et n'est point contredit est la vérité m.ême.
Ce n'est pas sur les bruits accrédités dans les salons , ni sur les déclamations des journaux , mais sur des faits avérés faits trop souvent inconnus ou méconnus par les contemporains , qu'il faut juger un homme public.
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Je n'ai jamais été insensible aux jugements du public ; j'ai tout fait pour mériter son suffrage , parce que je sais qu'il est libre el toujours honorable; mais je méprise une opinion passionnée et vénale. Ainsi , loin de me détacher de l'opinion des hommes, j'ai travaillé dans ces Mémoires à me la concilier par la sincérité de mes souvenirs et de mes révélations. Fatigué de passer ma vie à faire de continuelles et inutiles apologies d'un gouvernement vraiment national, qui en i793 et 179i a sauvé la France, j'ai résolu de déposer dans ces pages des faits qui ne peuvent se trouver ni dans les journaux ni dans les actes publics de la Convention, mais qui s'étant passés dans le comité de gouvernement , forment une partie essentielle de l'histoire politique et législative de ces temps extraordinaires.
C'est à ces Mémoires qu'il appartient deme justifier auprès des gens de bien et des vrais amis de la France , qui ne l'ont point lâchement abandonnée dans les jours de trouble et de malheur , et qui ont jugé les enfants dénaturés , dont le bras s'armait contre elle. J'ose me flatter de mériter leur applaudissement. J'espère que la France éclairée par l'expérience appréciera mieux nos travaux pour sa défense et pour sa gloire. Alors les passions malfaisantes auront déposé leur limon grossier, la politique des ennemis du peuple aura dévoilé ses mystères et la mémoire de ses véritables défenseurs sera peut-être honorée. Oui , j'en ai la forte conscience : l'avenir sera juste !
On me rend justice pour mes travaux et mes opinions dans VÀssemblée constituante ; ou plutôt mes ennemis n'ont point trouvé moyen de calomnier cette première partie de ma vie politique.
La mauvaise foi s'est attachée à ma carrière dans le sein de la Convention nationale. Pour prix d'environ six cents rapports et de vingt-sept mois de travaux constants et pénibles au milieu des orages, j'ai élé proscrit le 12 germinal an m ( février 1795) , ensuite déporté à l'ile d'Oléron , enfermé trois mois dans le château et six mois dans les prisons de Saintes, destiné à périr, d'abord dans les déserts de la Guyane , puis sur les côtes sauvages de Madagascar.
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11 n'y a point d'exemple en France d'une injustice aussi révollanle, d'une ingratitude et d'une oppression pareilles à celles qu'ont exer ces sur moi mes ennemis depuis 1795 jusqu'en 1815.
Il me suffira cependant d'invoquer dans Paris les nombreux individus dont j'ai préservé la liberté et la vie ; d'invoquer l'opinion de mon département , où, par mes soins et mon influence , il n'a pas été versé une goutte de sang pendant toute la révolution.
Je puis aussi invoquer en ma faveur l'analyse la plus sévère et la plus minutieuse de mes travaux, rapports, discours : elle a été faite dans les Tables du Moniteur. Je n'en citerai que quelques traits :
« Page 320. Lors du pillage des boutiques à Paris le 28 février 1793 , Barère s'écrie : «Tant que je serai représentant du peuple , je ferai impitoyablement la guerre à ceux qui violent les propriétés, mettent le pillage et le vol à la place de la morale publique, et qui couvrent ces ciimes du masque du patriotisme- »
» Page 323. Barère compare l'institution du tribunal révolutionnaire aux vengeances des plus méchants despotes. Il réchime des jurés , et , contre tous les usages reçus , il fait lecture à la tribune d'un passage de Salluste sur Catilina et sur les dangers de semblables tribunaux. »
« Plus loin : Il dorxiande la punition des auteurs des massacres de septembre, qui n'avaient d'exemple que dans l'anarchie sangianle du régne de Charles VI. »
« Pages 312, 313. Il demande la poinede mort contre ceux qui proposeraient des lois agraires ou le partage des propriétés. »
J'ai fait ordonner , au printemps de 1794 , la dissolution des armées révolutionnaires et des repas publics appelés civiques.
Je me suis opposé, le 31 mai, à la violation de la représentation nationale , et je l'ai fait seul , au péril de
ma vie.
J'ai célébré dans mes rapports militaires les bauls faits de nos armées victorieuses 5 voilà peut-être mon plus grand crime aux yeux du despotisme et de ses valets.
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Quant aux phrases atroces qu'on se plaît , de mauvaise foi évidente, à mattribuer, je les ai démenties publiquement , soit à la tribune , soit dans ma défense à la Convention. Je n'ai jamais dit qu'on baltait monnaie sur la place delà Réi-oluiion. Je défie mes ennemis de trouver ces mots dans aucun de mes discours. Le Moniteur les attribue à un rapporteur du comité des finances. — Quant aux expressions : Il n'y a que les morts qui ne reviennent pas , elles ont été détournées de leur sens par mes ennemis ; ce que je disais des calamités de la guerre , ils l'ont appliqué aux malheurs de la révolution.
Croit-on que si j'avais eu le malheur de proférer la première de ces phrases à la tribune, le Moniteur et les journaux l'auraient passée sous silence? Croit-on que si celte imputation était vraie, mes injustes et puissants accusateurs n'auraient pas répondu en l'an m à mon défi d'en produire la preuve ?
Voici d'ailleurs l'explication que Barère donne à cette phrase : // /^ jr a que les morts qui ne rei>iennent pas. Le général Houchard, à la bataille d'Hondscoote , avait fait grâce de la vie à des soldats anglais qu'il pouvait exterminer sur les Dunes, et quelque temps après, à la prise de Valenciennes , ces mômes soldats firent subir aux officiers et aux représentants du peuple les plus brutales injures. Ce fut en rendant compte de ces actes d'ingratitude que l'orateur du comité de salut public exprima le regret que l'on n'eût point usé à l'égard de ces barbares de toute la rigueur des lois de la guerre.
On conçoit l'importance que dut mettre Barère à désavouer des paroles dont ses ennemis prenaient acte pour baser contre son caractère un reproche d'inhumanité , bien peu compris par ceux I. a
l8 NOTICE HISTORIQUE
qui l'ont connu personnellement. Mais les eût-il prononcées, ou d'autres analogues, que l'induction qu'on prétend en tirer ne serait pas permise. En quelque temps que ce soit, il est au moins léger déjuger un homme sur ses paroles sans les rapprocher de ses œuvres ; mais en temps de révolution , un tel jugement deviendrait inique. Qui peut se défendre de parler un langage passionné au milieu des passions en tumulte? qui oserait répondre de toutes les exclamations provoquées par de violents débats? Barère moins qu'un autre , Barère impressionnable au plus haut degré , et si jaloux de briller par la parole, qu'un mot saillant était pour lui le plus beau succès. — IN'ai-je donc point trouvé dans les discours de l'évangélique Grégoire quelques expressions tout empreintes de la fougue révolutionnaire ? Mais quelques expressions pèseront-elles plus dans la balance qu'une vie tout entière consacrée à leur donner les plus chrétiens démentis ?
Au reste , les historiens qui enregistrent avec tant de scrupule les barbaries du vocabulaire terroriste , s'ils prolongeaient leurs recherches jusqu'au sein de notre idiome politique, si prude et si discret , seraient peut-être surpris d'y faire également une curieuse récolte. Je ne crois pas, pour ma part , que dans la plus véhémente carmagnole de Barère, on puisse citer rien de comparable à la froide et cruelle ironie de celte phrase célèbre : V ordre règne à Farsoviel — Pour achever le rap-
prochement , il faut se rappeler que les paroles du tribun étaient dirigées contre les ennemis de la France ou de la révolution , tandis que celles du ministre faisaient allusion au malheur d'un peuple lié avec nous par les nœuds de la plus sainte amitié. Et cependant qui songerait à taxer de férocité les mœurs de l'homme dont la bouche articula ces paroles ?
Je ne sache pas que Ton ait accusé Barère de s'être enrichi dans les fonctions publiques. Ce crime n'était pas de son temps. Mais ceux qui auraient quelques doutes à cet égard sont invités à lire le passage où il raconte qu'en 1 794, alors qu'il figurait parmi les gouvernants de la France , à la tête de trois ou quatre ministères à la fois , il se vit obligé de puiser dans la bourse d'un ami de son père, vieux prêtre, ex-chapelain du roi à Versailles, jusqu'à concurrence d'une somme de 1 0,000 francs: après son retour d'exil en i83o , Barère économisait encore pour payer à la famille de son prêteur capital et intérêt de cette dette de quarante ans , qu'il n'avait jamais été en mesure d'éteindre , et qu'il regardait comme sacrée.
Mais on ne saurait mieux repousser les attaques dont Barère fut Tobjet qu'en énumérant les témoignages publics d'estime et de confiance qui lui furent donnés à toutes les époques de sa vie par ses compatriotes.
En 1789, ils le choisissent pour électeur et ensuite pour député aux États-Généraux
aO NOTICE HISTORIQUE
En 1791 , ils le nomment membre du Tribunal de cassation, magistrature soumise alorsàlelection.
En 1 792, ilsl'envoient àlaConvention nationale.
En 1 795 , Barère , enfermé dans la prison de Saintes , et sur le point de subir un jugement devant la cour criminelle , en butte aux accusations les plus atroces, reçoit la visite d un bataillon de son pays natal. Les jeunes soldats viennent avec respect lui présenter le drapeau national qu'il avait remis entre leurs mains trois ans auparavant.
En 1797, pendant qu'il se cache pour éviter l'evécution de l'arrêt de déportation prononcé contre lui , son département le nomme député au conseil des Cinq-Cents.
En i8o5 et en 1810, il le nomme candidat au Corps-Législatif.
En 181 5, il le choisit de nouveau pour représentant à la Chambre des Cent-Jours.
Enfin , après une nouvelle proscription de quinze années , à quarante-cinq ans de distance de sa première élection , ses compatriotes le portent encore à la Chambre des députés et au Conseil général du département des Hautes-Pyrénées.
Une telle persévérance, et dans dételles circonstances , n'honore pas moins les électeurs que l'objet même de leurs choix.
Nous avons puisé dans les notes destinées à la préface des Mémoires l'exposé des motifs personnels qui ont déterminé Barère à prendre la plume. 11 nous reste à montrer, d'après ces mômes notes.
que des raisons d'un ordre plus élevé n'y ont pas moins contribué. Péniblement affecté de voir la révolution si peu connue dans ses événements , si mal comprise dans ses intentions , si dénaturée par ses historiens, Barère voulait entreprendre de rétablir la vérité ; il faisait précéder sa narration de réflexions générales et de jugements très sévères sur les récits contemporains. A sa manière large et haute de comprendre et de tracer les devoirs de l'historien , on voit qu'il s'était proposé d'abord une tâche plus grande que celle d'écrire des annales individuelles ; à la fermeté et à la couleur de son style , on s'aperçoit avec regret qu'il n'y a pas toujours apporté le même soin. 11 est aisé d'ailleurs de reconnaître que ces notes, rédigées sans ordre sur des feuilles volantes , l'ont été à diverses époques.
Si j'ai écrit mes Mémoires, malgré ma répugnance à reparaître , même typographiquement , sur la scène politique , où j'ai été si malheureux , ce n'est point pour traduire mes ennemis devant le tribunal de l'opinion publique, mais pour que la vérité sur plusieurs crises de la révolution soit connue , pour que les passions des partis soient dévoilées , pour que quelques hommes mystérieux ou renommés soient démasqués.
Mes vues , en écrivant ces Mémoires , sont désintéressées, toutes pour la patrie et la liberté ; car ils ne seront publiés qu'après que je serai descendu dans le tombeau. C'est à la mort qu'il appartient de sanctionner mon faible et dernier ouvrage.
J'ai connu mon siècle et je n'ai point publié mes travaux politiques. Je n'ai vu de place , dans l'opinion de mes contemporains, ni pour la justice ni pour la vérité. J'ai consa-
ea NOTICE HISTORIQl^'E
cré le temps de mon exil, et ensuite mes dernières années en France, à recueillir mes souvenirs de la ré\ohilion , mes observations sur les événements majeurs et sur les hommes lesplus remarquables de mon temps. Je n'ai point voulu céder aux instances de mes amis ou de mes collègues anciens, qui se moquaient des ouvrages posthumes, et qui appelaient duperie l'attente de l'approbation de l'avenir. Toutes ces idées viagères , tous ces intérêts personnels m'ont peu touché : il n'y a que les âmes fortes et les cœurs désintéressés qui supportent facilement l'absence des éloges contemporains, et le bruit passager d'une société plus avide de nouveautésque disposée à la justice. L'unique et honorable récompense de l'auteur d'ouvrages posthumes, ou de mémoires historiques légués à la postérité, est la pensée consolante que ses travaux seront un jour appréciés et peut-être honorés ; que les préjugés injustes passeront; que l'ignominie ou l'oubli couvriront les calomniateurs et les enne» mis de la liberté.
Quand on sème sur la terre de France des principes de liberté et d'égalité et des institutions conservatrices de ces principes , il faut que cinq générations imbues de préjugés, d'habitudes et d'intérêts contraires , aient passé sur ce sol défriché avant que de pareils germes puissent se développer : il faut un siècle pour la germination politique et morale.
Les minorités de ces cinq générations sont arrêtées dans leurs espérances pendant ce long siècle de lutte : si elles se montrent impatientes de l'avenir, elles sont proscrites par les usurpateurs ou les héritiers du pouvoir ; elles tombent victimes de leur amour précoce pour la liberté de leur patrie.
Mais la sixième génération , vierge des abus et des excès inséparables des révolutions , ainsi que des vengeances et du servilisme corrompu des réactions , comprendra mieux la langue politique de l'Assemblée constituante et de la Convention nationale; elle rendra plus de justice aux hommes des grandes pensées et des fortes résolutions : les noms de ces législateurs démocrates , qui d'une main corn-
battaient les rois coalisés et de l'autre écrivaient des consti tufions libres , seront prononcés avec reconnaissance. Le souvenir des luttes terribles qu'ils ont eues à supporter recommandera leurs travaux et leur courage à l'équitable postérité.
J'ai vu le règne de Louis XV, le règne de Louis XVI , les états-généraux, la révolution commencée le 14 juillet, l'assemblée constituante , l'assemblée législative et la convention nationale , la chute de Louis XVI et son jugement solennel , la contre-révolution commencée en 1795 , le directoire exécutif et sa décadence subite , le consulat et ses entreprises, l'empire avec ses guerres, ses conquêtes et ses abdications , la restauration des Bourbons par les baïonnettes étrangères, cette balte des émigrés dans la boue, le sang et l'or, la nouvelle révolution populaire de 1830, le règne de Louis-Philippe , enfin le charlatanisme impitoyable des doctrinaires politiques.
J'ai vu tous ces événements dans le cours de quatre-vingts années : j'ai pu les apprécier du haut de la tribune et du fond de l'exil; j'ai écrit les souvenirs de ma vie et la biographie des hommes de mon temps. C'est un ouvrage de franchise et de vérité dans un siècle d'hypocrisie et de mensonge.
L'histoire de la grande période de 1789 à 1830 n'est qu'à demi connue. Les faits écrits et les résultats visibles ne sont, il est vrai , ignorés de personne. Mais la véritable histoire d'une révolution ne se compose pas de ces seuls éléments, soit officiels, soit passionnés, que les contemporains ont publiés ou altérés à leur gré. Une histoire doit remonter aux causes des événements politiques , militaires et civils Le hasard et les passions enregistrent sans discernement et sans bonne foi ces événements qui ne forment que des annales. C'est à la vérité, à la justice, à en composer une histoire. Cette gardienne inexorable des temps qui ne sont plus ne se borne pas à raconter, à décrire , elle doit expliquer et dévoiler; elle doit pénétrer dans Finlérieur des gouvernements et des comités législatifs ; elle doit s'insi-
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nuer dans les cabinets diplomatiques , de même qu'elle assiste aux quartiers généraux des commandants d'armée, de même qu'elle parcourt les réunions particulières qui ont de l'influence et les places publiques où s'assemblent les factions les plus opposées. L'histoire doit à la postérité le secret des causes premières. Mais elle ne saurait remplir cette tâche avant que le temps ait placé les hommes et les choses à la distance où ils doivent être vus pour les bien juger, avant que le temps ait permis aux dépositaires des secrets des gouvernements et des révolutions de dévoiler ce que par intérêt ou par passion ils avaient tenu caché; il faut que les individus aient écrit leurs mémoires et raconté ce qui est parvenu à leur connaissance.
II n'appartient qu'à un homme politique et philosophe de connaître tous les changements de positions , de principes , de formes et de doctrines que la régénération et la constitution du nouvel état social ont fait subira la France depuis 1789. Il faut un homme d'État , doué à la fois de génie et de patriotisme , pour discerner les ressemblances et les dissemblances de ces positions et de ces principes. Il faut aussi un publiciste diplomate qui apprécie de bonne foi et avec sagacité les événements et les intrigues dont cette grande révolution fut environnée , ainsi que les moyens employés par ses puissants ennemis et les ressorts divers qu'ils ont fait jouer au-dessus et au-dessous , au-dehors et au-dedans de la France.
! Il faut avoir été témoin des grandes scènes de la révolution et des vastes espérances qu'elle fit naître, pour se faire une juste idée de cette époque extraordinaire et inespérée ; il faut avoir reçu les impressions profondes de la liberté au moment de l'émancipation d'un peuple vieilli et opprimé sous des institutions antisociales, pour en retracer les fidèles images et en écrire les féconds souvenirs.
Il existe au désert une race d'Arabes : petite et malheureuse , elle gratte le pied des pyramides ; elle enlève ainsji aux gigantesques monuments un peu de ciment et quelques
briques ; puis elle bâtit quelques huttes ; elle s'y blottit à l'abri du soleil , du vent et du sable ; c'est là le parti qu'elle tire des pyramides. Aux autres elles laisse une stérile admiration.
Voilà aussi ce qu'on peut dire des auteurs d'histoires , de résumés et de mémoires sur la révolution française.
Où sont les témoins contemporains , éclairés et désintéressés, de cette |?rande révolution? Quels sont les historiens qui ont approfondi les causes elles résultats de ce terrible mouvement politique et social?
Les uns l'ont raconté d'une manière diffuse , tels que Lacretelle et Thiers -, les autres d'une manière concise , tels queMignet et Rœderer. lia paru des résumés, des analyses, des esprits de la révolution -, mais pas une seule histoire vraie, impartiale, sévère, écrite sans passion, sans influence de coterie , et par un ami courageux de la liberté et de l'égalité. Depuis 1789 chaque époque a eu son esprit , sa tendance et son personnage dominant ; chaque parti a eu son triomphe et ses revers , ainsi que ses erreurs et ses crimes; chaque journée, chaque grand événement a eu son anniversaire et a été couvert du même oubli ; peu de ces journées sont restées dans les souvenirs.
On peut citer comme véridiques les ouvrages anecdotiques de Froissard, Philippe de Commines, Dangeau , Saint- Simon. Mais qui pourra assigner aux hommes de la révolution la physionomie qui leur était particulière? qui saura mettre à proQt les véritables traditions et les faits incontestés, pour conserver à chacun des grands acteurs de cette époque mémorable tel profil , tel maintien, tel trait caractéristique, telle beauté oratoire, telle laideur politique, telle imprévoyance , telle gaucherie, telle erreur capitale? qui aura le talent d'individualiser avec bonne foi et d'une manière pittoresque et philosophique , les principaux personnages? quelle plume assez véridique pourra isoler certaines physionomies politiques, et faire que les hommes distingués par leurs talents ou par leurs erreurs soient eux et non pas d'autres? Il n'est pas donné à tous les écrivains
de savoir mettre les choses et les personnes en relief, de leur imprimer cet air de grandeur, donné par les événements, ou de constater ces types humains inaltérables, donnés aux révolutions par la nature. Et cependant l'époque de la révolution française a été riche en caractères originaux, en physionomies saisissantes, en talents extraordinaires , en hommes d'État improvisés parles événements et par Taraour de la liberté, inspirés aussi par les passions les plus excessives , par tous les nobles sentiments épanouis , et par toutes les haines concentrées.
Bertrand Barère naquit à Tarbes , le lo septembre 1 755 , d'un homme de loi et de la fille d'un agriculteur ( 1 ). Son père possédait à Yieuzac, dans la délicieuse vallée d'Argelès,un petit fief dont le revenu consistait en redevances féodales. Il ajouta de bonne heure ce nom au sien , soit pour se distinguer des autres membres de sa famille, soit pour obéir à un usage par lequel on cherchait à dissimuler rinégalité des conditions , déjà blessante pour le sentiment public. Au reste , Barère renonça de lui-même à ces droits féodaux avant les décrets qui les abolirent , ce qui est constaté par une délibération des habitants de Yieuzac , ayant pour objet de le remercier.
Issu d'un père qui avait défendu les privilèges municipaux de sa province au péril de sa liberté personnelle , grandi dans un pays d'états , élevé dans la cité parlementaire de Toulouse , siège d'un
(1) Défense de B. Barère. Appel à la Convention nationale et aux républicains français. — L'an III de la république.
barreau distingué par ses talents, et foyer d'un travail littéraire essentiellement académique , Barère dut ressentir l'influence de ces prémisses : aussi trouvons-nous dans la réunion de ces circonstances les principales impulsions de sa vie.
Il sera lancé au milieu d'un mouvement français, européen, social, où disparaîtront imperceptibles les intérêts de localité ; il y entrera avec toute l'ardeur de la jeunesse et les convictions delà philosophie nouvelle : mais il n'oubliera point sa province de Bigorre ; il la fera conserver intacte dans le grand bouleversement géographique de 1 789, et après un demi-siècle de triomphes et de revers , de combats et de proscriptions , véritable enfant de la montagne , il voudra rendre le dernier soupir en sa présence ; son orgueil sera de porter le titre de conseiller municipal dans le chef-lieu du département créé par ses soins.
Il deviendra l'un des agents de la plus puissante concentration gouvernementale , il en sentira la nécessité ; mais les habitudes de son esprit protesteront sans cesse contre la prépondérance des grandes capitales , et lorsqu'il écrira ses Mémoires , la première phrase tracée par sa plume sera empreinte de cette pensée.
Il vivra dans le foyer d'action le plus vif et le plus entraînant , et la part qu'il s'y réservera pour lui-même sera de traduire cette action en paroles. L'ancien membre de l'Académie des jeux floraux empruntera aux églogues de Virgile des épigra-
phes pour ses rapports à l'Assemblée constituante (i).
Les premières années d'une vie qui devait être si rudement agitée s'écoulèrent dans le calme , au sein d'une famille bien unie , dont il conservait le plus touchant souvenir. Un petit manuscrit , portant le millésime de 1797, ^^^^ lequel Barère semble avoir déposé ses impressions intimes sous le titre de Pages mélancoliques , va nous en offrir quelques traits.
J'ai consacré ce pieux monument , dil-il, à la mémoire chérie des aiUeurs de mes jours. Hélas! je les ai perdus quand j'avais besoin encore de leurs sages conseils et du spectacle de leurs vertus et de leur courage d'âme.
Mon père s'était signalé à la défense des droits du peuple dans l'assemblée des états de Bigorre , où il était président des députés des communes, en qualité de consul-échevin de la ville de Tarbes. Il fut exilé par les intrigues d'un trésorier des états , dont il voulut faire vérifier la caisse et con- .stater le déficit. Un évèque , président des états, aida à cet acte d'injustice.
Ma mère, issue de la famille noble des Nais, dans le Lavedan, j' avait puisé une fierté d'âme et une élévation de sentiments dont je m'honore d'avoir hérité. Elle me chérissait au-dessus de toute expression , à cause sans doute de ma ressemblance physique et morale avec elle. Elle avait quinze ans quand elle me donna le jour, et lorsque, dans les premières années de ma jeunesse, revenant de Toulouse , j'allais me promener avec elle aux eaux de Cauterets , de Saint-Sauveur et de Bagnères , les étrangers nous prenaient pour le frère et la sœur.
(1) Rapport sur les forêts nationales , fait à la séance du 6 août 1790, avec cette épigraphe: Si canimus sylcas^si/hœ tint consule dignœ.
Je trouve un grand plaisir à me rappeler tous ces petits détails, qui m'arrachent de douces larmes, tandis que je les dépose sur ce papier pendant le long cours de ma proscription.
Combien de fois, en me voyant si fort maltraité par mes contemporains , combien de fois je me suis félicité de ce que la nature avait ordonné que mfs chers parents ne seraient pas les tristes témoins des infortunes de leur fils ! Ils n'y auraient pas suivécu, je le sais ; je connais leur profonde sensibilité. Aussi ont-iis disparu de la terre l'un et l'autre avant les premiers jours de cette terrible révolution , dont les despotiques résultats seront si funestes à mon pays.
Dans un des courts intervalles que me laissaient les affaires publiques, j'allai visiter les jardins de Betz , prés Soissons , qui avaient beaucoup de célébrité , et que je trouvai encore au-dessus de leur réputation. C't si la duchesse de Monaco qui les avait fait dessiner par Robert , et exécuter avec un luxe anglais.
Revenant un jour des tombeaux élevés à grands frais dans le fond d'une forêt à l'extrémité du parc, une foule d'idées tristes oppressaient mon cœur, ses cicatrices se rouvrirent; je me reposai sous un ombrage de peupliers et de saules pleureurs, le long du ruisseau ou petite rivière qui coule au milieu de la grande prairie ; je m'aperçus que j'étais auprès d'une urne cinéraire de marbre, posée sur une large base de pierre et entourée d'une vigoureuse végétation , contrastant avec la pensée que doit inspirer un tombeau. C'est un excès de vie auprès de la morl.
Là j'éprouvai la plus douce et la plus mélancolique des jouissances , celle de penser à ma mère, que le chagrin de me voir malheureux par mon mariage avait moissonnée avant le temps. Comment, me disais-je, la nature a-t-elle pu rompre des liens aussi purs , aussi délicieux que ceux de la mère et du fils? Comment meurt-on à quarante-cinq ans, dans la force de l'âge et de la sensibilité? Mille ré flexions se siiccédaient dans mon âme attristée par ces cruels souvenirs , et mon imagination me transportait dans
3o NOTICE HISTORIQUE
l'autre vie, où je me voyais réuni à ma mère, dans les Champs Élysées ou dans le paradis que noire reli^rion a adopté pour le séjour des èt)es bons et vertueux. En lournani alors mes regards vers le tombeau auprès duquel j'étais assis, je ne pus prononcer que ces mots: Par-delà
Ob ! oui, c'est par-delà le tombeau que les infortunés voudraient se trouver quand linjuslice et les persécutions viennent les atteindre.
On ne fait pas assez d'attention aux préliminaires des grands accidents de la vie. Ce sont pourtant des avertissements que la Providence nous donne , mais dont nous protilons rarement , soit qu'ils passent inaperçus, soit qu'ils arrivent trop tard. Lors de mon mariage, en 1785 , qui fut une grande fête de famille à Vie et à Tarbes, j'allais à l'autel avec ma jeune fiancée : c'était au milieu de la nuit ; l'église était resplendissante de lumière ; une société nombreuse de parents et d'amis nous entouraient. Une profonde tristessse me serrait le cœur , et lorsque je prononçai le <,iii solennel, des larmes coulèrent involontairement sur mes joues décolorées. 11 n'y eut que ma mère qui s'en aperçut et qu i, après la messe des épousailles, me prit la main et la serra contre sa poitrine
Ma mère , que je chérissais plus que la vie , en conserva un mélancolique souvenir; elle avait le pressentiment que je ne serais pas heureux dans ce lien , contracté plus par convenance que par sentiment. Ah ! la nature m'avait donné une sorte d'aversion ou de mépris pour la richesse. Son avertissement secret avait été méconnu , et mon mariage fut des plus malheureux.
Nous ne nous excuserons point d'avoir prolongé celte citation; nous continuerons au contraire à choisir dans les manuscrits de Barère, et de pré? férence dans ceux qu'il ne destinait point à l'impression, les pages où l'homme se peint involontairement , sans être préoccupé par l'idée qu'il aura des lecteurs. A travers l'étalage de sentimentalité
SUR BARÈRE. 3l
que le style des romans avait mis à la mode , on ne saurait y méconnaître une sensibilité \raie. On a dit quelquefois que Barère était comédien ; c'est artiste qu'il fallait dire. Il l'est souvent dans l'expression , dans l'exagération peut-être de ses sentiments ; il l'est si naturellement , que , chez lui , le monologue solitaire diffère à peine de la harangue publique. Cela ne prouve-t-il pas que la vérité est au fond de son rôle ?
A quinze ans, et au moyen d'une dispense d'âge, Barère commença ses études de droit à Toulouse. L'ordre des avocats au parlement était alors riche en talents justement célèbres, Taverne, Désirât, Monyer , Faget , Duroux , Jamme , Roucoule et tant d'autres , auxquels succéda bientôt un jeune barreau non moins brillant , Janole , Mailhe, Veyrieu, Faure, etc. Nous empruntons ces noms au tableau qu'en dressa, en i84o, dans une occasion solennelle , l'un des continuateurs de leur renommée (i). M. Romiguières n'oublie point parmi eux Barère de Vieuzac, alors l'homme de toutes les académies , V homme de tous les salons.
Le premier succès judiciaire du jeune avocat avait été l'heureuse défense d'une pauvre ouvrière accusée d'infanticide , et déjà condamnée à la peine de mort par le sénéchal de Limoux ; son premier succès littéraire fut l'Éloge de Louis XII, que suivirent à peu d'intervalle ceux de son mi-
(1) Discours à l'audience de rentrée de la cour royale de Toulouse , prononcé par Romiguières , procureur-général.
3 SI >OTICE HISTORIQUE
nistre le cardinal d'Âmboise , du chancelier Séguier , de Montesquieu, de J.-J. Rousseau, de Pompignan , etc. Plusieurs de ces travaux lui valurent des couronnes et lui ouvrirent les portes des principales académies du Midi. Enfin , une cause éclatante fonda sa réputation d'orateur; ce fut celle d'une jeune personne qu'un chevalier de Malte avait séduite , enlevée et épousée dans un pays d'asile, le comtat Yenaissin, et qu'il prétendait répudier, après plusieurs années de mariage, sous prétexte d'inégalité de condition.
Barère ne se borna point à faire lui-même un noble usage de son talent ; il profita du crédit que ce talent commençait à lui donner parmi ses confrères pour les engager à former une conférence de charité . ayant pour objet la défense gratuite des accusés indigents. Nous ignorons si cette utile création a subsisté long-temps ; mais en lisant ce fait dans les Mémoires de Barère, nous nous sommes rappelé avec quelque satisfaction que nous avions contribué à organiser une institution analogue au sein d'une société bienfaisante de la capitale (i).
L'Académie des jeux floraux s'associa, en mars 1788, le jeune légiste, déjà membre de l'Académie des sciences de Toulouse. Il y remplaça M. Férès, lecteur et bibliothécaire du comte de Provence. Son discours de réception eut un succès ,
;1) Le Comité des prisons de la Société de la morale chrétienne.
SUR BARÈRË. 33
mérité sans doute par les idées phisosophiqaes qui s'y trouvaient répandues , puisqu'il provoqua, dit-on , cette sortie du premier président , M, de Cambon : « Ce jeune avocat ira loin. Quel dommage qu'il ait déjà sucé le lait impur de la philosophie moderne ! Croyez-le bien , cet avocat est un homme dangereux. »
Vers cette époque , un procès de famille conduisit Barère à Paris. Comme il partait, son père lui dit : « Tu vas dans un pays qui ne tardera pas à devenir bien dangereux... la corde est trop tendue ; il faut qu'elle rompe. »
« Je me trouvai , raconte Barère , dans cette capitale célèbre, électrisé par le mouvement rapide, inévitable et perpétuel des hommes et des choses. Mille idées confuses , contradictoires, roulaient dans ma tête étonnée. Je ne pouvais suffire aux premières impressions produites par une immense population s'agitant , se heurtant , se civilisant au milieu des richesses et des misères , des sciences et des ignorances, du pouvoir et de la servitude.
» Il me vint dans l'idée de mettre quelque ordre à mes sensations et à mes observations, en écrivant chaque soir tout ce qui m'avait occupé ou frappé pendant le jour. C'est un journal que je rédigeais pour moi seul et pour me rendre compte de l'emploi du temps , dans un pays où il passe si vite, avec ses longues ailes. »
Ce journal existe encore manuscrit. Lorsque, cin- I. 3
34 NOTICE HISTOIUQUE
quant e ans plus lard, en i838 , Barèrc songeait à le publier, et écrivait la note préliminaire que nous venons de copier, il lui donnait ce titre : Le dernier jour du Paris de l'ancien régime. Quel livre curieux eût pu devenir celui-là , rédigé sur le cratère d'un volcan prêt à faire éruption ! Sans répondre tout-à-fait à ce qu'on pourrait attendre d'une telle situation , l'ouvrage offre un assez vif intérêt.
Le jeune voyageur se montre d'abord plus sensible à l'attrait d'un spectacle nouveau pour lui que préoccupé des affaires publiques. Si , en effet, nous étudions sa vocation , il est certain que le barreau et l'académie lui eussent offert un élément plus approprié à sa nature que les périlleux labeurs du comité de salut public. Il a fallu des circonstances impérieuses pour faire , de l'avocat toulousain , un des gouvernants de la France révolutionnaire.
Les monuments , les statues , les tableaux , les sociétés littéraires , les plaidoiries , les théâtres , voilà ce qui le frappe à son arrivée. Il assiste au discours de réception de l'auteur à' Estelle et i\émorin, remplaçant à l'Académie française celui des Époques de la nature , et il entend à TAcadémie des sciences l'éloge de Buffon , prononcé par la bouche de Condorcet , mieux faite pour cette tâche que celle de M. de Florian. Il fréquente le Lycée , où professent et causent Fourcroy, Champfort , Lebrun , La Harpe. 11 rencontre à l'Opéra les
SLR BARÈIIE. 35
ambassadeurs de Typoo-Saïb. Les palais qu'il visite, les pièces qu'il voit représenter , la musique qu'il entend , et dont il est amateur passionné, le jeu des bons acteurs du temps , tels sont les objets qui d'abord inspirent sa verve. Si son tableau de Paris ne contenait pas autre chose , on ne le lirait guère après celui de Mercier. Mais bientôt un reflet de l'esprit public y apparaît, et son récit prend le caractère de mémoires historiques. On y voitTinsubordination du parlement applaudie au Théâtre-Français dans ce vers du Cid:
Désobéir un peu n'est pas un si grand crime.
et la haine d'un public intelligent saisir cette allusion aux conseillers de la conronne:
Je leur couvre de fleurs les bords du précipice.
(AïHALIE.)
Les opinions philosophiques de l'écrivain se font jour dans des pages pleines de verve sur le luxe des grands et la misère publique ; les salons de Versailles et les boudoirs de Luciennes lui suggèrent d'amères réflexions , et son imagination compare les bruits aigus de la machine de Marly aux cris d'un malheureux peuple travaillant et soufl'rant pour ses maîtres. Puis l'amour de sa province vient toiit-à-coup interrompre un déjeuner champêtre par celte exclamation : « Nous étions sous des treillages verts , qui ne valaient pas les
36 NOTICE IIISTORÎQLE
ombres de nos campagnes de Bigorre , et le beurre fait auprès de Paris ne vaudra jamais celui de nos Pyrénées ! »
Le sérieux prend alors une place plus importante. Entre la représentation d'un ballet et une partie de campagne , se trouve la narration de quelque événement politique.
La lutte des parlements , dont Barère connaît parfaitement l'histoire , est pour lui l'occasion de digressions intéressantes. Il raconte l'arrestation de d'Éprémesnil , le lit de justice tenu à Versailles et l'établissement de la cour plénière.
L'espérance que celle-ci fait naître en lui atteste la situation de son esprit , partisan d'un progrès constitutionnel, mais fort éloigné de toute pensée révolutionnaire.
Une cour plénière doit enregistrer seule les impôts et les lois pour tout le royaume. Elle est composée d'hommes \oués au prince par leurs places et pliis encore par leurs vues. Les membres en sont nommés pour la vie. Il ne leur est accordé que le droit de remontrance ; la volonté seule du roi fait arrêt. Ces mots n'ont pas besoin de commentaire : c'est le style des princes orientaux. Cependant, si les circonstances obligent les peuples à accéder au plan imaginé parla cour, ce tribunal nouveau pouna acquérir de léner gie et de l'influence sur le corps politique; il pourra s'améliorer dans sa constitution. C'est un noyau qu'un beau fruit viendra entourer. Les étals réclameront une place , les provinces y auront des représentants; la chambre des communes se posera à côté de celle du parlement ; nous serons peut-èlre un jour dignes de la liberté, et nous profiterons enûn de nos fréquents voyages à Londres , sans être obligés de devenir des sujets aussi rebelles et aussi cruels que les fiers habitants de celte ile.
SUR BARÊRE 87
La chute de Brienne , le rappel de Necker , la rentrée du parlement de Paris , la seconde assemblée des notables , tous ces événements accomplis pendant le séjour du jeune Barère dans la capitale, fournissent autant de chapitres à son journal de voyage.
Enfin , les États-Généraux sont convoqués ; la France s'agite pour enfanter la grande assemblée qui doit la régénérer. Barère quitte Paris, où lui est parvenue la nouvelle de la mort de son père , sans se douter qu'il va être appelé à jouer un rôle important pour les destinées de sa patrie. Ce qui doit le prou\ er , c'est qu'il n'arrive chez lui qu'au mois de mars , lorsque les élections commençaient, et après avoir interrompu son journal au milieu de la description des antiquités de Nîmes.
Nommé successivement électeur, commissaire rédacteur du cahier des doléances , et enfin le premier député du Bigorre aux États-Généraux , Barère part au mois de mai pour assister à l'ouverture de l'Assemblée.
Il possédait alors au barreau de Toulouse une renommée qui lui présageait l'avenir le plus brillant. Le patrimoine qu'il venait d'hériter était presque entièrement fondé sur le régime en vigueur : c'étaient des droits féodaux et une charge de judicature à la sénéchaussée de Tarbes. Cependant il résista à beaucoup de flatteries du parti privilégié , qui voulait se servir de ses talents, et il n'hésita point à embrasser le parti des réformes.
38 NOTICE HISTORIOIE
Barère eut bientol dans lo monde les succès que lui promettaient sa figure et son esprit. Madame de Genlis le dépeint ainsi :
« Il était jeune, jouissant d'une très bonne réputation, joignant à beaucoup d'esprit un caractère insinuant, un extérieur agréable, et des manières à la fois nobles, douces et réservées. C'est le seul homme que j'aie vu arriver du fond de sa province avec un ton et des manières qui n'auraient jamais été déplacés dans le grand monde et à la cour. Il avait très peu d'instruction ; mais sa eonversatioti était toujours aimable et totijours attachante; il montrait une extrême sensibilité, un goût raisonné pour les arts, les talents et la vie champêtre. Ces inclinations douces et tendres, réunies à un gëiire d'esprit très piqitant, donnaient à son caractère et à sa personne quelque chose d'intéressant et de véritablement original (i). »
(1) Précis de la conduite de Madame de Genlis depuis la révolution. Publié je 12 mars 1796 à Hambourg.
Elle ajoute , après avoir raconté la présentation du jeune Barère dans son salon :
'< Voilà de quelle manière je fis connaissance avec ce scélirat.... Au reste, ma liaison avec lui ne fut jamais intime. Je ne le recevais qu'une fois par semaine , le dimanche, jour où je voyais du monde. Je ne lui ai écrit qu'une seule fois dans ma vie , pour lui demander quelques détails sur les mœurs des pâtres des Pyrénées. 11 me répondit une lettre de trois pages, uniquement sur cet objet. Il m'écrivit depuis une seule lettre, sur la (in de mon séjour en Angleterre , pour m'engager à revenir. II ajoutait dans
SUR BARÈRE. Sg
Cependant l'ambition du jeune député commençait à se porter vers un but plus sérieux. Dès son arrivée, il se rapprocha de Bailly et de Mirabeau, qui l'accueillirent avec bienveillance, et leurs encouragements l'enhardirent à prendre la parole dans une discussion où les plus célèbres orateurs s'étaient fait entendre. 11 s'agissait de la constitution de l'assemblée et du nom qu'elle devait adopter. Barère se prononça pour celui à' assemblée nationale, qu'un député fort obscur venait de proposer; titre bien préférable aux définitions énigmatiques et verbeuses imaginées par Sieyès et par Meunier. Mais il ouvrit l'opinion de ne s'approprier définitivement ce titre que quand les minorités de la noblesse et du clergé auraient abandonné leurs ordres respectifs pour se rallier au
cette lettre , que j'ai conservée > qu'il imaginait facilement « que les scènes terribles qui s'étaient passées à Paris cau- » salent à ma sensibilité une terreur sans doute invincible ; )) qu'il ne me proposait point de revenir à Paris , mais qu'il « m'offrait pour asile son habitation dans les Pyrénées, où » je pouvais rester jusqu'à la fin des troubles; que là je vi- » vrais paisible dans la retraite et au milieu des pâtres, dont «j'avais si bien peint les mœurs et les vertus patriar- » cales , etc., etc. » Le reste de la lettre ne contenait que des compliments-, elle était datée du l" octobre 1792. Je n'y fis point de réponse. Je n'ai jamais eu d'autre correspondance avec lui. »
Barère, avec lequel madame de Genlis répudie si vivement toute liaison, était alors proscrit et emprisonné. Au reste, le dernier passage que nous venons de citer atteste que cet homme exécrable, comme elle le nomme, avait du moins su faire des ingrats.
4o NOTICE HISTORIQUE
tiers-élat. Cet ajournement devait, selon lui, ne laisser aucun motif d'éloignement à des députés également dévoués aux libertés du pays. Voici déjà une opinion mixte , dictée peut-être par l'hésitation d'un début, mais qui trahit le caractère de l'homme politique.
Ce même jour, 1 7 juin , oii les communes prirent l'immense résolution de se constituer en Assemblée nationale , Barère , à qui l'activité de la tribune ne suffisait pas , se livra en outre aux labeurs du journalisme. Il commença la publication du Point du Jour, destiné à rendre compte des débats législatifs, sous une forme dramatique , qu'ont depuis adoptée les journaux. Le ao juin, il rédigeait sur son genou la séance du Jeu de Paume, attitude dans laquelle le pinceau de David l'a représenté. Dès les premiers numéros du journal, son auteur fît acte de courage en signalant au mécontentement public la séance royale du 23 juin: c'est, disait-il, un nuage épais qui dérobe le trône aux jeux des citoyens (1).
Le i3 juillet, trente-six députés, désignés par le sort, furent chargés de se rendre à Paris pour calmer l'agitation populaire. Barère était du nombre. Leur mission, difficile et dangereuse, devint un triomphe, car, dans l'intervalle, la Bastille avait été prise.
Vint la nuit du 4 îioût , qu'on a nommée la
(1) Le Point du Jour^ ip 7.
Saint-Barthélémy des privilèges. Durant son séjour à Paris , Barère , conseiller à la sénéchaussée de Bigorre , avait publié une brochure contre la vénalité des offices judiciaires, et proposé quelques moyens de la supprimer (i). Ses électeurs lui ayant donné un mandat conforme à son opinion personnelle, il profita de l'occasion pour s'en acquitter. Puis , afin de mettre sa propre conduite en harmonie avec ses paroles , il déclara faire abandon de la charge dont il était titulaire.
Devenu membre du comité des lettres de cachet, avec Mirabeau , Fréteau et de Castellane, et chargé avec ce dernier du travail effectif , il présida à la vérification des registres d'écrou de toutes les prisons d'État ; on en comptait alors trente-deux à Paris seulement , situées dans les quartiers les plus reculés et ignorées des magistrats. Grâce à l'active sollicitude des deux députés qui se livrèrent à cette œuvre obscure et pénible, une foule de captifs furent rendus à la liberté. Deux abominables abus , établis par le despotisme royal , dans son propre intérêt , ou pour servir l'orgueil , la haine et l'avidité des familles puissantes, furent particulièrement découverts et réprimés. L'un était la détention , sous prétexte de
(I) La Vénalité des magistratures détruite. Avec cette épigraphe de Montesquieu : « La vénalité est bonne dans les Étals monarchiques , parce qu'elle fait faire comme un métier de famille ce que l'on ue voudrait pas entreprendre pour la vertu." Esprit des lois, 1. i , ch. 19.
folie, des personnes dont on voulait se débarrasser; l'autre, plus neuf et plus difficile à reconnaître , consistait à les faire incarcérer hors dé France, en mettant à profit la complaisance des cours étrangères. UnCréqui, ayant donné de l'ombrage à sa famille, se trouvait ainsi oublié dans la citadelle de Stettin. « Il était d'une de ces castes privilégiées qui n'attiraient pas mon intérêt, dit Barère; mais il était malheureux et persécuté; je ne vis en lui qu'un homme. J'intimai à Montmorin , alors ministre des affaires étrangères , l'ordre de l'Assemblée nationale, pour faire mettre en liberté Créqui , banni et inhumé vivant à deux cents lieues de sa patrie et de sa famille (i). »
Nous avons dit que , dans le nouveau plan de division de la France , Barère avait fait conserver sa province de Bigorre sous le nom de département des Hautes-Pyrénées. Telle est l'origine de la reconnaissance que n'a cessé de lui témoigner ce département : aussi Barère, après son élection au conseil-général, vers la fin de i833, a-t-il réimprimé les Observations qui , en 1790, avaient déterminé la résolution de l'Assemblée nationale (2). Il faut lire dans ses Mémoires le récit de ses démarches auprès du comité de division, de ses
(1) Défense de B. Barère à la Convention nationale.
(2) Observations présentées à l'Assemblée nationale par M. Barère de Vietizac , député du Bigorre , sur la nécessité de faire de ce pays d'étals mi département dont la ville de
Tarbes soit le chvf-lieu. 21 décembre 1789.
Stiïl BÂRÈRE. 43
luttes avec les députés du Béarn , qui prétendait, à titre d'ancien royaume , absorber la principauté de Bigorre , et avec ceux de la ville de Saint-Gaudens, qui formaient le même projet en faveur du Comminge. On jugera du prix qu'il attachait au succès par cette dernière phrase de ses Observations :
« Que le Bigorre conserve à jamais, sous lenoth de département, son antique indépendance , et la douceur de continuer à ce titre de s'imposer luimême et de se gouverner par ses administrateurs particuliers. Si malheureusement cette supplique de ses députés n'avait point tout le succès qu'ils en espèrent , ils ne sauraient se résoudre à revenir dans leur patrie , pour y être les témoins , et peutêtre les victimes , du désespoir que causeraient à leurs commettants la dégradation et l'avilissement de cette belle contrée. »
Si nous-môme nous avons donné à ce trait de la vie de Barère une importance qu'on trouvera peut-être exagérée , c'est qu'il ne s'agit pas seulement d'un acte de patriotisme local ; il s'agit d'une opinion qui tenait la plus grande place dans son esprit. Tout y décèle en effet une tendance marquée vers le fédéralisme : et son attachement pour les institutions municipales , qui va jusqu'à préconiser quelquefois celles de l'ancien régime (i); et sa répugnance pour la centralisation
(1) Barère a laissé le canevas d'une dissertation qui de-
des grandes capitales, qui lui inspire de fréquentes diatribes contre l'influence de Paris; et ses liaisons politiques avec les Girondins, qu'on le voit défendre au 3 1 mai. Si l'on remarque , dans ses rapports et dans ses écrits postérieurs, des paroles sévères sur les doctrines et la conduite de ces derniers, c'est qu'il ne tarda point à reconnaître qu'en réalité l'appel aux provinces avait été pour eux un moyen de combattre la république; de même que l'accusation de fédéralisme servit de prétexte pour réprimer des efforts contre-révolutionnaires. Chez Barère, au contraire, le provincialisme fut, à n'en pouvoir douter, une opinion sincère et réfléchie : nous-mèmo nous lui avons entendu dire : «11 faut fédéraliser la France; vous n'aurez pas sans cela de véritable liberté. » Ses Mémoires contiennent, d'ailleurs, sur ce sujet, à la page où il raconte la fondation de la république , l'exposé de tout un système.
Ce n'est pas que nous ne trouvions dans ses manuscrits et qu'on ne lise dans plusieurs de ses rapports des passages conçus dans un sens opposé. Ces contradictions sont le cachet de son esprit , selon qu'il se place au point de vue de ses théories favorites ou qu'il se pénètre davantage de la nécessité des temps.
vait avoir pour titre: La France plus libre sous le despotisme que sous la liberté, dissertation dans laquelle il examine le système des garanties nmnicipales existantes dans l'ancienne^monarchie.
Lorsque l'Assemblée s'occupa de la nouvelle organisation judiciaire , Barère proposa l'établissement du jury au civil comme au criminel, à l'exemple de l'institution anglaise. « Mais , dit-il , la routine des vieux magistrats et avocats , jointe aux préjugés judiciaires , firent ajourner la première partie de cette motion. » Lorsque Cambacerès la reproduisit plus tard . à la Convention , il l'appuya vainement de nouveau.
Membre du comité des domaines et de féodalité, Barère fit , depuis le mois d'août 1 789 jusqu'au mois de mai de l'année suivante , une série de rapports sur les forets nationales , sur les domaines à réserver au roi , sur ses chasses , etc. L'Assemblée décréta , selon ses propositions , que les biens de la couronne pourraient être aliénés pour subvenir aux besoins de l'État ; que le monarque serait assujetti , comme tous les citoyens , à l'impôt territorial ; qu'il ne posséderait le droit de chasse que sur les propriétés de la liste civile et dans des parcs enclos de murs , etc. — Au nom du même comité, Barère fit décréter que les protestants bannis par la révocation de l'édit de Nantes rentreraient en France, et recouvreraient les biens invendus qui étaient demeurés sous la régie des domaines.
Parmi les autres décrets de la Constituante dont Barère fut l'auteur principal , nous devons citer celui qui supprima le droit d'aubaine , et celui
46 NOTICE HISTORIQl'E
qui accorda une pension à la veuve de J.-J. Rousseau.
Quand on annonça la mort de Mirabeau , il demanda à l'assemblée d'assister tout entière à ses funérailles.
Le i3 mai 1791, il proposa de reconnaître les droits de citoyen actif aux hommes de couleur qui rempliraient les conditions voulues par la loi.
Le 6 juillet, il appuya fortement la première mesure pénale contre les émigrés. « Ce sont , dit-il , de mauvais citoyens qui , furieux d'avoir perdu les hochets de la vanité ou les pensions du despotisme , ne nous pardonneront jamais ni l'abolition de la noblesse , ni les lois que la liberté a données à la France. «
Trente ans plus tard , il écrivait : « Que prétendez-vous faire d'un vaste pays où, après une imprudente amnistie, prodiguée à cent mille émigrés armés pendant quinze années contre leur patrie et la liberté, un ministre, digne de cette caste d'assassins politiques, a osé dire que la France était, pendant l'éniigration , non sur le territoire français, mais ^ Goblentz, là où était alors le roi ? »
L'âge n'avait, comme on le voit, affaibli chez lui ni la colore, ni l'énergie de l'expression. Mais nous avons peine à blâmer cette véhémence , lorsque nous nous rappelons notre propre indignation en entendant un ministre de la royauté de i83o professer en plein parlement les mômes doctrines,
et distinguer la patrie morale de la patrie nationale.
Le 12 juillet 1791, après l'arrestation de Louis XVI à Varennes , Barère imprima dans le Point du Jour une adresse du département des Pyrénées-Orientales qui demandait hautement la république. Cependant, envoyé, lui trentième, par l'Assemblée, pour protéger la rentrée de la famille royale aux Tuileries, il avait rempli, comme ses collègues, son mandat avec zèle et fermeté. Grégoire et lui s'étaient chargés du jeune Dauphin, qu'ils avaient porté dans leurs bras, tandis que d'autres députés conduisaient ses parents à travers une foule exaspérée et menaçante.
Cet événement ouvrit la carrière aux opinions républicaines et à leurs représentants dans l'Assemblée ; mais en même temps il réunit dans un intérêt commun les partisans de la monarchie constitutionnelle, jusqu'alors divisés sur les questions les plus iinportantes. Barère, qui n'avait point figuré parmi les premiers, se joignit à eux pour repousser la révision. Cette tentative , organisée par ceux qui , déjà effrayés du progrès des institutions libérales , voulaient restituer à la royauté une partie de ses prérogatives, ne rencontra que trente-cinq opposants , et Barère fut du nombre; tentative avortée, si l'on se place au point de vue de ses auteurs , mais qui suffit pour affaiblir notablement la popularité de la constitution nouvelle. Dans les discussions qui eurent
48 NOTICE HISTOKIQLE
lieu , Barère parvint à faire rejeter Tinitiative des ministres en matière d'impôts, proposée par Beaumetz et Duport. Il établit ce principe, aujourd'hui reconnu dans notre droit politique , qu ^7 n'existe pas deux pouvoirs eu matière de contributions; qui/ ny a d'autre pouvoir que celui du peuple^ c'est-à-dire des députés élus par lui dans un gouvernement représentatif (i).
Nous venons de dire que Barère n'avait pas été républicain à l'Assemblée constituante. Il s'y était montré en effet modéré et parlementaire , et ses talents s'y étaient manifestés avec assez d'éclat pour que les constitutionnels de la cour eussent songé à lui faire confier, malgré sa jeunesse, le ministère de Tintérieur. Son dernier vote avec Péthion, Buzot, Robespierre, Grégoire, au sujet de la révision, l'introduisait dans une voie nouvelle ; non pas que ce vote fut en contradiction avec les opinions émises par lui jusqu'alors, mais il le mettait en relation avec un parti qui lui était demeuré à peu près étranger.
Barère , dans ses Mémoires , blâme la Constituante de s'être, dit-il, suicidée; et il ajoute: « Tous les esprits sages eussent désiré qu'elle se prorogeât, en se formant en assemblée législative,
(1) Opinion de M. Barère, député du département des Hautes-Pyrénées , prononcée à la séance du 27 août 1791, contre l'initiative du roi tt des ministres concernant les contributions publiques. Imprimée par ordre de l'Assemblée nationale.
SUR BARÈRË. 49
pour faire exécuter elle-même sa constitution. » Il oublie que lui-même s'était exprimé ainsi : « Vous avez été sages et magnanimes en suivant le mouvement noble et généreux qui vous a tous placés hors de l'éligibilité pour la prochaine législature. Le pouvoir créateur n'est pas dans la sphère des pouvoirs créés, et ceux qui ont donné une constitution à leur pays sont pour ainsi dire hors de l'état social qu'ils ont formé; les législateurs de l'antiquité vous en ont donné l'exemple (i). »
Voilà encore une des contradictions dont nous avons parlé. L'opinion générale, qui avait d'abord applaudi au désintéressement de l'Assemblée constituante, vient à l'envisager comme une erreur politique; Barère soumet si facilement sa manière de voir à celle qui domine autour de lui, qu'il ne croit même pas avoir jamais autrement pensé.
Dans ce même discours que nous venons de citer, selon ses habitudes de ménagements, il prend un moyen terme entre l'opinion de Cazalès et celle de Robespierre : il propose de borner à deux législatures la possibilité d'être réélu, après quoi un intervalle de deux ans serait nécessaire pour recouvrer l'éligibilité.
11 est une grave question d'histoire politique qui paraît avoir beaucoup exercé les méditations
(1) Opinion de M. Barère , prononcée le 19 mai 1791 sur la réélection illimitée des membres des législatures.
5o NOUGE HISTORIQUE
de Barère, et qui a laissé de nombreuses traces dans ses manuscrits : c'est celle que madame de Staël pose très nettement en ces termes : Y avait-il une constitution en France avant la révolution (i)? Question dont plusieurs publicistes ont prétendu faire dériver la légitimité ou l'illégitimité de la révolution française. Dans un ouvrage assez récent , un légiste fécond a été jusqu'à déclarer usurpatrice l'Assemblée nationale , pour n'être pas demeurée, selon les limites posées par cette prétendue constitution, un tiers-ordre dans les états-généraux; il a été jusqu'à traiter de félonie le serment du Jeu de Paume , par lequel les députés s'engagèrent à ne point se séparer sans avoir donné une loi fondamentale à la France (2). La polémique des partis s'était d'ailleurs exercée déjà sur ce terrain. M. de Yillèle, en 181 4, avait protesté contre la Charte octroyée , contestant à Louis XYlli le droit d'apporter aucun changement à la forme de l'ancien gouvernement français. Une telle doctrine ne pouvait déplaire au prince qui avait écrit : 11 faut rendre à la France cette antique constitution qui seule peut faire son bvnJieur et sa gloire (3) ; et, sans les dangers de cette entreprise
(1) Considérations sur la révolution française, première partie , chap. 2.
(2) Locré , La législation civile , commerciale et criminelle de la France, t. i, 1826.
(3) Lettre de Louis-Stanislas Xavier, adressée aux émigrés français , datée de Hamm le 28 janvier 1793.
SUR BARÈRE. 6l
rétrograde, il ne se serait pas déterminé à y renoncer.
Quoi qu'il en soit , dès l'aurore de la révolution, et avant la révolution , comme on va le voir , la même question avait préoccupé les esprits. Galonné la résolut négativement dans un livre réfuté par M. de Montyon;mais précédemment, le duc de Ghoiseul , écrivant à un ambassadeur français à Vienne , et Turgot écrivant au docteur Price à Londres , en avaient fait l'objet de leur attention (i).
Ces deux lettres importantes, sur lesquelles Barère appuie particulièrement son opinion, tendent en effet à démontrer l'absence de toute ancienne loi constitutive de l'État. Une réponse solennelle faite par Louis XVI aux remontrances du parlement de Bordeaux , relatives à la propriété des alluvions (29 juillet 1786), est beaucoup plus explicite encore. En voici quelques traits : « 11 ne vous appartient pas de peser dans la balance de la justice mes droits et ceux de mes sujets. Je suis seul gardien suprême des intérêts de mon peuple, qui ne peuvent être séparés des miens. Vos arrêts et vos arrêtés ne peuvent jamais vous faire des titres pour résister à mon autorité. »
(1) Turgot termine ainsi sa lettre : « Ne me répondez pas en détail par la poste , car votre réponse serait infailliblement ouverte dans nos bureaux de poste , et l'on me trouverait beaucoup trop ami de la liberté pour un mmisfre , même pour un ministre disg^racié. »
Dans le lit de justice tenu le 6 août 1787, pour l'enregistrement des édits sur le timbre et sur la subvention territoriale , le garde des sceaux ayant professé les mêmes doctrines de pouvoir absolu , et avancé que le roi , seul administrateur de son royaume , avait le droit de créer seul des impôts, le premier président du parlement se fonda, pour le réfuter, sur l'existence d'institutions primitives.
<( Le principe constitutionnel de la monarchie française, dit- il, est que les impositions soient consenties par ceux qui doivent les supporter. »
Au reste , les dernières querelles des parlements avec le trône et ses ministres ne sont en quelque sorte qu'un grand débat historique sur ce sujet.
Avaient-ils tort , ceux qui concluaient d'un pareil état de choses en France à la nécessité de créer une loi politique fondamentale? Barère trouvait là une justification complète de l'Assemblée constituante et de la révolution tout entière. C'était combattre l'opinion de M. Locré, en se plaçant au même point de vue avec un coup d'œil historique plus juste, peut-être; œuvre importante, sans doute, mais œuvre de légiste plutôt que de philosophe et d'homme d'État.
Au mois d'octobre 1791, après la clôture de l'Assemblée, Barère alla prendre au tribunal de cassation le siège que lui avait donné l'élection
de son département. Au mois de septembre 1 792, ce même département le nomma député à la Convention nationale. Il avait passé dans les Pyrénées quelques mois de congé, nécessaires après les fatigues d'une session permanente pendant deux ans et demi, et il n'était revenu à Paris que l'avantveille du 10 août, journée à laquelle il demeura étranger , comme à tous les événements politiques accomplis jusqu'à l'ouverture des séances conventionnelles.
Celte journée, dil-il, fut celle des mu'^qiies arrachés. Les hypocrites de la cour et du cabinet des Tuileries , les complices de rémigralion , les dépulés de l'Assemblée législative coopéralcurs de la défection royale, furent dévoilés. Les moins clairvoyants comprirent alors que le trône ,qui ne pouvait avoir de stabilité qu'en sappuyant sur le principe constitutionnel et national , élanl lui-même devenu complice de l'étranger, devait tomber en éclats devant la colère d'un peuple indigné de tant de trahisons. Louis XVI, après avoir prêté un serment solennel à la constitution , au mois de septembre 179t , regretta l'abdication de ce vieux despotisme dans lequel il avait été nourri. Les droits de la royaiJté de naissance et de la palrimonialité héréditnirede.s peuples, lui semblaient seuls légitimes. Loin d'adopter franchement la monaichie constitutionnelle , il demanda aux rois absolus des secours armés pour le rétablir dans son ancienne souveraineté de droit divin. L'histoire a re cueilli et révélé les documents authentiques de cette alliance impie, et de la sollicitation autographe de Louis XVI auprès des cours d'Autriche et de Prusse pour une intervention militaire dans les affaires de France. Celte hypocrisie irrita la nation contre hii : la trahison ne peut rester long-temps sur le trône. Louis XVI fut démasqué, combattu et vaincu par le peuple. Un roi détrôné n'appartient plus
54 KOTICE HISTORIQUE
à la vie. Avec Louis XVI péi il la inonartl^ie çonBlltulloonelle (l).
Laiépublique futdécrétée d'enthousiasme, dans la première séance de la Convention. Barère semble blâmer TAssomblée de n'avoir point fait précéder cette grande mesure par un débat régulier, '( propre , dit-il , à faire sanctionner un tel changement par l'opinion nationale. » L'Assemblée eut un sentiment plus juste de la situation. Ces résolutions capitales , par lesquelles un seul mot change la forme de l'état , ne peuvent être l'objet d'un examen contradictoire , comme les articles de la constitution. Elles viennent lorsque chacun est pénétré de leur nécessité ; mais il est important que leurs auteurs ne témoignent aucune hésitation, s'ils veulent assurer au nouveau pouvoir toute la force morale dont il a besoin. Depuis le lo août, l'abolition de la royauté était un fait accompli sans retour, personne n'en doutait; une Convention nationale ayant remplacé le gouvernement provisoire de l'Assemblée législative , la république était établie ; il ne s'agissait que de lui donner la sanction légale. La nouvelle Assemblée ne pouvait avoir aucun doute sur sa propre compétence. Pourquoi donc aurait-elle hésité ? pourquoi aurait-elle soumis aux délais d'une discussion l'expression d'une volonté déjà formée ? Ce qui prouve que tel était le sentiment universel , c'est que deux voix seulement , auxquelles Barère ne joignit pas la (1) Manuscrits.
sienne , s'élevèrent pour demander l'ajournement ^ deux voix qui étaient loin de protester contre le gouvernement républicain : c'étaient celles de Quinette et de Jean Debry. Mais nous répétons ici que Barère ne fut jamais un esprit dominant et initiateur : il faut dater ses opinions républicaines du 21 septembre 1792.
Nous disons ses opinions républicaines; cat nous ne supposons pas que les lecteurs des Mé^ moires veuillent prendre au sérieux quelques phrases pleines d'amertume où s'épanche un patriotisme découragé. Les adversaires de ces opinions ne manqueront point d'en induire que Barère lui-môme ne croyait pas à la possibilité de leur application ; mais ceux dont la bonne foi n'isolera pointées quelques phrases de l'ensemble, en jugeront autrement. Nous l'avons dit, Barère est un artiste , sujet plus que personne aux enivrements du succès comme aux abattements qui suivent les revers , et à toutes les contradictions qui expriment de pareilles alternatives.
« La république, dit-il, ne convient pas mieux aux Français que le gouvernement anglais ne convient aux Ottomans (1). » — « Pour faire une république , prenez des républicains, des hommes désintéressés , ayant une patrie , de la probité , des mœurs et de l'instruction . Mais prétendre faire une république avec de vieux esclaves et d'anciens
(i) Mémoires.
monarchistes, avec des inlriganls et des parvenus; c'est un projet insensé (i). » — « Les Français ne peuvent pas sortir du cercle étroit et brillant que la royauté a tracé autour d'eux. Ils ne pourront jamais s'élever au-dessus de la forme monarchique et de l'inégalité des conditions et des personnes (2). » — « Le gouvernement républicain dura sept siècles sur les bords du Tibre; il a duré sept ans sur les bords de la Seine. Il convenait à des hommes graves et patriotes comme les Romains ; il ne convient guère à des hommes légers et cosmopolites comme les Français. Rome avait des mœurs politiques ; Paris a des mœurs efféminées. Le Capitole était le temple de Mars autant que de Jupiter; l'hôtel de la Bourse est le temple de la fortune autant que du pouvoir. Les Romains aimaient naturellement la liberté ; ils en avaient les principes et les habitudes: les Français ont des habitudes et des traditions gouvernementales opposées à la liberté et à l'énergie des formes républicaines, etc., etc. (3). »
Nous ne prolongeons pas ce parallèle, où les prédilections de l'auteur se manifestent aussi clairement que ses regrets. Voici d'ailleurs une des dernières expressions de sa pensée :
« La république est le vœu des âmes élevées et
(1) Manuscrit.
(2) Idem,.
(3) Idem.
5LR BARÈRE. 5 7
des cœurs libres ; c'est l'utopie des esprits énergiques , ardents et nourris des lumières de la civilisation et des sentiments de l'indépendance ; c'est le gouvernement du bon sens, de la justice et de l'économie ; c'est la tendance inévitable du genre humain. Sans doute l'état des sociétés politiques, façonnées au joug monarchique, présente une disproportion affligeante entre les vœux et la réalité, entre la situation présente des institutions , des personnes et des choses , et les lumières immenses de la génération actuelle. Mais plus tard les vœux des hommes éclairés et libres seront accomplis : le temps est le révolutionnaire implacable , irrésistible , qui s'est chargé de porter la jeunesse et les vertus civiques dans l'ordre social (i). »
Barère a quelquefois été signalé comme un des membres du parti orléaniste. Puisque nous sommes entré dans l'examen de ses opinions, il faut épuiser ce sujet.
Les relations de Barère avec la maison d'Orléans commencèrent, ainsi qu'il le raconte luimême, pendant l'Assemblée constituante. Introduit dans la société de madame de Genlis, il eut souvent occasion d'y rencontrer le chef de cette famille, ainsi que ses fils, dont il ne manque pas de faire l'éloge chaque fois que leurs noms se présentent sous sa plume. Ces liaisons devinrent assez intimes pour que Barère fût prié d'accepter et
(1) Manuscrits.
acceptât en effet la tutelle d'une jeune personne qui tenait de très près aux d'Orléans (i).
Voici d'ailleurs ce que nous trouvons dans les
(1) Celte personne, après avoir fait un brillant mariage , tomba dans la détresse et reçut des secours de son ancien tuteur; elle vivait encore lorsque celui ci fut rappelé de son exii par la révolution de juillet. Voici une anecdote de ce lemps qui m'est racontée par un témoin.
Une dame entièrement vêtue de noir se présenta chez M. Barére , et se donna pour la femme de chambre de Paméla Fitz-Gera!d. — Vous êtes attachée à une personne que j'ai toujours affectionnée, lui dit Barére-, donnezmoi de ses nouvelles. Est-elle heureuse? — Hélas ! non, répondit la prétendue femme de chambre; puis elle ajouta que sa maîtresse parlait souvent avec reconnaissance des soins que lui avait donnés son tuteur. — Je voudrais bien la revoir , cette bonne Paméla, poursuivit Barére en la regardant d'un œi! scrutateur; dites-lui que j'ai soigneusement conservé son portrait , et que je l'avais emporté avec moi dans mon exil.
— Vous avez son portrait ? s'écria l'étrangère ; oh ! monsieur, faites-le-moi voir.
Quand il lui fut présenté, elle ne put retenir cette exclamation : — Ah ! mon Dieu , comme j'étais jolie !
— C'est vous, Paméla, vous ne pouvez plus vous cacher, dit Barére.
— Oui , c'est moi qui ai voulu vous embrasser. Vous me trouvez bien changée, n'est-ce pas? j'ai tant souffert! Je vous raconterai tout cela.
Puis s'emparant du portrait avec une extrême vivacité : ^Donnez , donnez-le-moi ; je veux aller le montrer à mademoiselle A*'*.
Elle sortit les larmes aux yeux, après avoir serré la main de M. Barére . qui ne l'a jamais revue.
A quelque temps de là, on apprit que l'héroïne de celte anecdote était morte dans un hôtel garni.
feuilles manuscrites de Barère relativement à Joseph Égalité :
A l'Assemblée constituante, il servit très efficacement la cause des communes en entraînant une minorité de la chambre de la noblesse. Des intrigants politiques, décorés du nom de patriotes, cherchèrent à exploiter l'influence et la richesse du duc d'Orléans , en le poussant à s'emparer du trône, sur lequel il m'a paru évident qu'il n'avait jamais
voulu sérieusement monter
Nul de ses contemporains n'aurait pu dire de
ce prince avec quelque fondement : Cet homme avait tel but.
Il m'a semblé dans
toutes ses actions ne chercher qu'à se venger de l'indifférence affectée de Louis X\ I et des mépris outrageants de
la reine, qui le détestait et le persécutait
Il se conduisit avec modération et désintéressement lors de la fuite du roi , le 21 juin 1791. Loin de profiter de cette circonstance, favorable à son ambition, ni lui, ni personne de son parti ne chercha à saisir le pouvoir. Cette intention n'exista même chez aucun membre de l'Assemblée constituante. Ildéclara au contraire publiquement qu'il n'accepterait ni la régonc;: , ni aucune place qui le mettrait à la tète du gouvernement. ... Il n'avait pas voulu être président de l'assemblée en juillet 1789, après la réunion des ordres. Cette présidence lui avait été offerte par les communes , qui formaient la majorité. . .
En novembre et décembre 1792 , le duc d'Orléans était un objet de crainte ou de jalousie pour les deux partis qui divisaient la Convention. Les montagnards se défiaient de Dumouriez , auquel ils supposaient des projets contre l'assemblée. Les girondins travaillaient à s'emparer de l'esprit et des moyens militaires du général de l'armée du Nord , pour conquérir le pouvoir et l'influence politique. . . . Ces derniers avaient fait rendre un décret de bannissement contre tous les membres de ia maison de Bourbon qui se trouvaient encore eu France. Les montagnards prétendirent
6o NOTICE HISTORIQUE
que ce décret était une hypocrisie pour dég^uiser leurs opinions royalistes, et deux jours après ils le firent rapporter. J'entendais les projets des deux partis , et aussitôt que je connus les objets de leur anlipalliie, j'en avertis Égalité, mon collègue. Je lui expliquai comment les montagnards voulaient exchwe Rolaîiil du n)inis(ère, et comment les girondins paraissaient vouloir enlever le duc d'Orléans à la députation de Paris. Un jour de décembre, nous alIAmes sur la terrasse des Feuillants, pendant la séance de l'assemblée. J'engageai Égalité à demander un congé de quelques mois , pendant lesquels il se rendrait aux Étals-Unis, seul asile où il pouvait laisser passer les événements q;ii semblaient menacer la France. M. le duc d'Orléans , loin de désapprouver mon opinion , m'en remercia et me dit qu'il avait besoin de consulter sur ce point M. Pélion, en qui il avait toute confiaiice. Il me pria de l'attendre sur la terrasse, cl se rendit chez Pétion , qui demeurait alors dans une maison de l'orangerie des Tuileries , du côté de la rue Saint-Florentin. Pétion et ses amis furent d'un avis contraire au mien , ce que j'appris le lendemain dans une nouvelle promenade sur la terrasse des Feuillants
M. Rœderer {Esprit de la révolution ,
pag. 191^ altère l'histoire de la Convention, qu'il n'a pu connaître, puisqu'il était caché au Pecq , près Saint- Germain , depuis le ÏO août: il écrit: Ainsi la Gironde crut anéantir la Montagne en faisant évanouir la possibilité de couronner le duc d'Orléans. Jamais un tel projet ni une telle idée, même la plus lointaine, n'exista dans la Montagne. Tout était alors à la république et rien à la monarchie. Le duc d'Orléans se plaçait sur les bancs de la Montagne ; mais il voyait beaucoup Pélion , Gensonné, Guadet et d'autres girondins, qui se rendaient te soir chez Pélion. Guadet était très lié avec le général Valence, attaché de tout temps et de tout cœur à la maison d'Orléans M. Rœderer n'a donc fait qu'imposlurer celte époque et calomnier celte moitié de la Convention nationale appelée la Montagne. . .
Egalité étant assis à la Con\ention près de M. Mailly, et voyant les divisions de l'a.ssemblée, lui dit : « Simon fils aîné
SUR BARÈRE. 6l
était ici, il voterait avec le côté droit (les girondins), mais mon fils cadet, Monlpensier, volerait comme moi (1). • . .
Dumouriez voulut , comme un nouveau Monck, disposer de la couronne , appeler la branche d'Orléans au trône relevé par son armée de Jemmapes , quoique vaincue et mise en déroute à Nerw inde. Il organisa» avant de se montrer devant la forteresse de Lille , sa contre-révolution armée et son expédition politique sur Paris. Il voulait réaliser son utopie d'une monarchie votée par tous les présidents de canton , réunis et assemblés sur les ruines de la Convention nationale. Dumouriez méditait cette horrible trahison avec son état-major, moins son armée de Belgique, moins l'assentiment des frontières , et moins toute la France libre, indignée d'une aussi monstrueuse défection.
A la Convention nationale, Joseph d'Orléans prononça le vote de la mort! contre Louis XVI. Ce vole retentit à Coblenlz sans douleur, mais non sans y fournir un prétexte de se débarrasser du votant. L'intrigue des piinces bannis était occulte , mais puissante, à Paris , où clic avait des agents à la Commune, aux Cordeliers, aux Jacobins, et môme à la Convention. Toutes les machines contre-révolutionnaires agirent à la fois. Le duc d'Orléans fut compromis dans la défection de Dumouriez , et arrêté le A avril 1793 au Palais-Royal , avec un de ses fils, âgé de treize ans , le duc de Beaujol is. Monlpensier fut arrêlé à.\ice. L'aîné quitta l'armée du Nor.l le 5 avril , après le décret rendu contre son général. Transférés à Marseille, dans l'intention sans doute de les ajourner et de les sauver , Égalité et sa fa-
(1) Le manuscrit contient ici quelques détails sur la réception du duc de Chartn s dans la société des Jacobins et des extraits d'une correspondance relative aux négociaiions entamées pour le faire élire membre de la convention à Sarreguemine>. Dans un journal rédigé par luimême , le jeune duc disail : Je suis né^ous une haireuse étoile. Toutes les occasions se préientent;je n'ai qu'à en profiter.
mille furent d'abord eniermt-s dans le château de Notre Dame , puis dans le fort Saint Jean. Ils y demeurèrent jusqu'au mois d'octobre. Le comité de salut public , qui avait fait donner les attributions de tout le personnel au comité de sûreté générale, ne s'occupait ni des détenus ni des accusés ; il avait oublié que le duc d'Orléans était à Marseille; cela ne le regardait pas. Mais les ennemis du prince s'en occupaient sans doute; sa perte avait été résolue àCoblentz, dont les agents parvinrent à le faire revenir deMarsoille, pour lui susciter des accusations et le faire condanmer à
mort Sa mort parait être l'ouvrage des républicains
exagéré.s ; ils ne furent , d'après mon sentiment , et je l'exprimai alors à plusieurs députés , que les instrument» aveugles des haines de Taristocratie. C'est la perfide et infatigable intrigue de Coblenlz qui amena, parle mouvement des sections et de l'esprit départi , la perte de toute cette minorité de la noblesse qui s'était réunie aux communes en juin 1789 , et dont plusieurs avaient passé au service de la liberté dans les armées de la république. Voilà les deux crimes irrémissibles aux yeux de Témigration ; et le comte de Provence fut l'intrigant le plus corrupteur et le plus perfidement habile que la famille des Bourbons ait produit.
Les biographes contemporains , c'est-à-dire la classe la moins digne de confiance , parce qu'elle est la plus passionnée et la plus vénale, ont accusé la révolution de dévorer ses enfants comme le Saturne des anciens. Ainsi périt ce prmce, disent ces biographes , sacrt^é par ceux-là mêmes dont il acait embrassé la cause , à la haine implacable que lui portaient ses ennemis, leurs propres adversaires : trisie et mémorable exemple des vicissiludes de la fortune et de l'inconstance de kl faveur populaire.
Non , le peuple français n'est point coupable de la mort du duc d'Orléans ; le peuple s'était affectionné à lui par reconnaissance et par sympathie. C'est à Louis XVIJI qu'il faut reporter cette accusation , lui qui a intrigué secrètement à Paris pour exciter le peuple contre son frère Louis XVI, contre Marie-Antoinette et madame Elisabeth; comme cela est prouvé par des lettres et documents re •
SUR BARÈRE. 63r
cueillis à Vienne dans le cabinet de l'empereur, d'après le dire du prince Charles.
Nous ignorons ce que Barère a pu dissimuler dans les notes qui précèdent; mais il est de notre devoir d'affirmer que toutes celles que nous connaissons, en témoignant de rapports assez familiers avec Joseph d'Orléans, et des dispositions les plus bienveillantes , éloignent l'idée d'une connivence politique.
En i833, Barère, étant retiré àTarbes, reçut d'un de ses anciens collègues une lettre dans laquelle celui-ci , servant d'intermédiaire au roi Louis-Phdippe , demandait quelques éclaircissements sur les circonstances qui avaient déterminé la catastrophe de Joseph Égalité; on désirait surtout savoir si sa mise en jugement avait été débattue dans le comité de salut public, et par quelles voix elle avait été prononcée. Barère répondit à l'appel de son collègue par une narration assez détaillée des événements, dans laquelle il explique que le comité de salut public n'existait pas encore quand l'arrestation du duc d'Orléans fut décrétée, et qu'il ne s'occupa point de son jugement, œuvre exclusive du comité de sûreté générale.
Peu de temps après , le collègue de Barère lui fît passer un mandat de mille francs de la part du roi, qui avait provoqué ces explications; et depuis cette époque chaque année pareille somme fut ré-
gulièiL'iueiit adiessée à Tarbes par le. chet" de la maison d'Orléans.
Telle est l'origine de cette espèce de pension dont on a diversement parlé. Un ancien employé du comité de salut public , qui avait conservé de l'attachement pour Barère , dirigeait alors le cabinet du roi ; il est permis de penser que la demande de renseignements historiques faite au vieux conventionnel , fut tout simplement un prétexte pour adoucir a son égard les rigueurs de la fortune. Barère , privé de son patrimoine , avait pour toutes ressources de faibles secours, obtenus par quelques amis , du ministère de l'intérieur en qualité d'homme de lettres, et du ministère de la justice comme ancien magistrat.
Nous avons eu sous les yeux la minute du travail envoyé par Barère à son collègue ; elle contient, avec quelques développements de plus, les mêmes faits et les mêmes suppositions que nous venons de recueillir dans ses notes.
La place de Barère dans la Convention paraissait marquée d'avance au milieu des Girondins parla nature littéraire de son talent, par les opinions qu'il avait soutenues à la Constituante, et par sa tendance au fédéralisme, dont il ne fait nul mystère dans ses Mémoires. A tous propos, la députation de Paris y est attaquée avec une extrême violence; il lui reproche d'établir au profit de la capitale un monopole de pouvoir hostile aux départements, et surtout à ceux du Midi. Barère,
SUR nARÈRE. 65
en effet, était lié avec la plupart des députés do la Gironde, et il compta pendant queî({ue temps, avec raison, comme un des leurs. Cependant, tout en désapprouvant le coup d'Étal du 3i mai, et en s'y opposant même avec courage, il n'embrassa point leur cause et n'imita point leur conduite. Il sentait que toute entrave à la marche de la révolution et à celle de l'assemblée chargée de protéger le théâtre où cette révolution s'accom plissait, était un crime, non seulement envers le pays, mais envers la liberté du monde; il sentait que toute opposition intestine venait en aide aux projets des conspirateurs et de l'étranger. Les efforts, les manœuvres, disons avec Barère, tout en regrettant ce mot, les intrigues des Girondins, avaient le caractère d'un intérêt de coterie peu soucieuse des affaires nationales. L'appel au peuple, qui fut leur mot de ralliement dans le procès de Louis XVI, était un appel à la guerre civile ; il mettait en question la dictature conventionnelle, que le pays avait entendu créer pour son salut ; il offrait un prétexte à la lâcheté, pour éluder l'immense responsabilité qu'un immense pouvoir portait dans ses flancs. Ce n'est pas ainsi que la majorité de l'Assemblée avait compris sa mission : elle prétendait marcher à l'avant-garde du mouvement révolutionnaire , et se trouver la première sur la brèche au jour du danger. « Ces hommes républicains et courageux , a dit Barère en parlant de ses collègues , ces hommes qui ont voulu I. 5
délivrer la France du mal des rois, n'ont point été étonnés de leur proscription chez une nation changéante et légère : ils ont accepté et subi les conséquences de leurs héroïques décrets. C'est ce qui fit dire à Cambon, lorsqu'un député réacteur le menaçait de la colère des rois : Pour conquérir la liberté, nous cn>ons brûlé nos vaisseaux. C'est une haute et consolante pensée qu'en s'exposant au courroux héréditaire des rois, ces représentants ont rempli leur devoir, et se sont sacrifiés avec courage au bonheur général et à l'affranchissement de la nation (i). »
La notabilité de Barère dans l'Assemblée conventionnelle date du jugement de Louis XYL C'est sous sa présidence que le procès fut entamé ; c'est à lui que fut attribuée la tache délicate et pénible de donner le ton dans cetle grave circonstance. Un premier exemple est souvent déçjsif , et le sien contribua certainement à établir l'ordre et la haute convenance magistrale qui ne cessèrent de régner pendant le cours des débats. Il mit autant d'égards que de dignité dans les rapports du président avec l'accusé, autant de calme et d'énergie que d'adresse dans la répression de tous les incidents qui pouvaient troubler la solennité des séances. Il sut concilier avec le soin de sa popularité , l'observation d'une foule de ménagements , reconnus par le roi lui-même et par ses
(1) Manusùrils.
défenseurs ; ce n'était pas chose facile devant une foule irritée par des malheurs récents, au mi" lieu de laquelle se trouvaient sans doule bien des orphelins et des veuves du i o août, foule disposée à la défiance parce qu'elle avait déjà vu bien des trahisons.
La motion ayant été faite de renvoyer au comité de sûreté générale les demandes adressées à l'Assemblée par les avocats de Louis XVI : « Nous devons , dit Barère , donner à la défense du cidevant roi toute la latitude que le droit naturel établit ; nous devons encourager tous ceux qui voudront exercer le plus intéressant mandat , celui de défenseur officieux. La mesure proposée est immorale et impolitique ( i ). « Il engagea vainement Target et encouragea Malesherbesà accepter la mission que Louis XVI avait offerte à l'un et à l'autre.
On sait d'ailleurs quel fut le vote de Barère (q); et le remarquable discours qu'il prononça le 4 jan
(1) Séance du 14 novembre 1792.
(2) Le teite de ce vote est trop bien empreint des opinions personnelles à Barère pour que nous ne le donnions pas ici:
« Si les mœurs des Français étaient assez douces , et l'éducation publique assez perfectionnée pour recevoir dé grandes instilutions sociales et des lois humaines , je voterais dans cette circonstance unique pour l'abolition de la peine de mort , et je porterais ici une opinion moins barbare. Mais nous sommes encore loin de cet état de moralité; je suis obligé d'examiner avec une justice sévère la question qui m'est proposée. La réclusion jusqu'à la paix ne mj présente aucun avantage solide ; un loi détrôné par une nation me paraît un mauvais moyen diplomatique. Le
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vier contre Tappel au peuple eut une grande influence sur la décision de T Assemblée. Il y combattait comme superflu le principal motif invoqué par les partisans de cette mesure, c'est-à-dire la nécessité de lier la nation entière au parti qu'allait prendre la Convention. « La nation s'est liée ellemême et par sa propre volonté à votre décret, ditil , parce qu'elle vous a créés ses représentants , parce qu'elle vous a envoyés après que Louis Capot, arrêté, suspendu de ses pouvoirs et emprisonné, a été accusé de conspiration contre l'État; parce que la nation vous a investis de ses pouvoirs illimités et d'une confiance sans bornes ;
bannissement me semble un appel aux puissances étrang^ères, et un motif d'intérêt de plus en faveur du banni J'ai vu quela peine de mort étaitprononcée par toutes loslois, et je dois sacrifier ma répugnance naturelle pour leur obéir. Au tribunal du droit naturel, celui qui fait couler injustement le sang humain doit périr; au tribunal de notre droit positif, le code pénal frappe de mort le conspirateur contre sa patrie et celui qui a attenté à la sûreté intérieure et extérieure de l'État; au tribunal de la justice des nations, je trouve la loi suprême du salut public. Cette loi me dit qu'entre les tyrans et les peuples il n'y a que des combats à mort. Elle me dit aussi que la punition de Louis , qui sera la leçon des rois, sera encore la terrible leçon des factieux , des anarchistes, dés prétendants à la dictature, ou à tout autre pouvoir semblable à la royauté. Il faut que les lois soient sourdes et inexorables pour tous les scélérats et ambitieux modernes. L'arbre de la liberté, a dit un auteur ancien , croit lorsqu'il est arrosé du sang de toute espèce de tyrans.
« La loi dit la mort , et je ne suis ici que son organe. »
SUR BxVRÈRE. 69
enfin parce que vous êtes la Convention nationale
d'une république représentative 11 m'a toujours
semblé que l'appel au peuple avait été fait par l'Assemblée législative après les événements du 10 août ; il m'a toujours paru que le peuple y avait répondu en formant une Convention nationale. »
Mais à peine la sentence eut-elle été prononcée, que Barère s'efforça d'anéantir toutes les traces de division. La proclamation au peuple français qu'il rédigea le a3 janvier, sur l'ordre de la Convention, est un monument de modération digne d'être conservé.
« Cette crise politique nous a environnés de contradictions et d'orages, dit-il ; cependant les diverses opinions ont eu des motifs honorables. Des sentiments d'humanité, des idées plus ou moins vastes en politique , des craintes plus ou moins raisonnées sur l'étendue des pouvoirs des représentants , ont pu séparer les esprits pendant quelques moments : mais la cause a cessé ; les motifs ont disparu ; le respect pour la liberté des opinions doit faire oublier ces scènes orageuses. Il ne reste plus que le bien qu'elles ont opéré, parla mort du tyran et de la tyrannie ; et ce jugement appartient maintenant tout entier à chacun de nous , comme il appartient à toute la nation : la Convention nationale et le peuple français ne doivent plus avoir qu'un même esprit, qu'un même sentiment, celui de X'îs. fraternité civique, v
On a souvent refusé à Barère toute espèce de
courage. Nous nous sommes expliqué sur ce qu'il faut croire de ces assertions ; mais le moment est venu de donner des preuves. Si l'on compare en effet la conduite de Barère dans quelques occasions décisives avec les actes de nos jours dont la hardiesse est le plus vantée , il est permis de s'étonner du reproche , et Ton apprécie d'autant mieux la différence des temps.
Dès le mois d'octobre 1 792 , et l'un des premiers , il s'essaya à la tribune contre la hideuse et redoutable autorité de Marat, déclarant que la place d'un pareil homme était à l'hospice de Charenton plutôt qu'à l'Assemblée nationale. « Si quelque chose avait pu me faire changer, dit-il dans son discours contre l'appel au peuple , c'est de voir le même avis partagé par un homme que je ne puis me résoudre à nommer, mais qui est connu par ses opinions sanguinaires. » Puis il ajouta en parlant de Robespierre : « Je dirai mon opinion , quoiqu'elle soit conforme à celle d un autre homme qui a émis des principes républicains quand nous étions en monarchie , et qui ne présente que des principes monarchiques maintenant que nous sommes en république, »
Le 5 novembre, lorsqu'une prévoyante accusation de dictature fut lancée par Louvet contre Robespierre , l'ordre du jour ayant été demandé par la majorité , Barère s'efforça de le motiver sur des considérants que celui-ci repoussa comme injurieux. Barère , en effet , s'était exprimé dans les
termes les plus propres à exaspérer la haine d'uu ambitieux. « Pour accuser un homme de viser à la dictature, s'était-il écrié, il faudrait lui supposer un caractère, du génie, de l'audace, et quelques grands succès politiques oumililaires. » Puis il l'avait frappé tout à la fois avec l'arme du ridicule et avec celle d'une sanglante ironie, l'appelant un homme cl un jour, un petit entrepreneur de ré^'olutions , e 1 1 ni décernant une couronne/ormée des cyprès du 2 septembre. « Je réclame pour la patrie , avait-il ajouté , un temps précieux que l'on veut nous faire employer à des luttes individuelles. Ne donnons pas de l'importance à des hommes que l'opinion générale saura remettre à leur place ; n'élevons pas des piédestaux à des pygmées. » — Le soir de ce môme jour, à la tribune des Jacobins , sur le théâtre où Robespierre remportait ses plus grands triomphes , en sa présence et au milieu des clameurs de ses partisans , Barère osa répéter les mêmes expressions.
La veille, il s'était prononcé hardiment contre la puissance croissante de la commune de Paris , ce qu'il réitéra plusieurs fois, le lo novembre, le 2 décembre 1799., le 26 février suivant, etc.
Au 3 1 mai, au 2 juin , c'était à la fois contre la commune, contre Robespierre, Danton, Hébert , Marat , qu'il prenait la défense des accusés, et c'est au milieu de la Convention assiégée qu'il s'écriait : « Fous avez fait tomber la tête du tjran ; vous devez encore faire tomber celle du soldat in-
yQ noticl: histouioue
soient, de cet Hcnriot , qui use violer la représentation nationale. »
Enfin , au temps de la plus extrême terreur, dans un rapport sur les ponts et chaussées , il fit entendre cette paraphrase du fameux hémistiche de Chénier : Des lois et non du sang!
« C'est par des monuments publics dont l'utilité consacre les dépenses , c'est par des grandes routes , c'est par des chaussées nécessaires au commerce , c'est par l'ouverture de canaux de navigation et par leur liaison avec les principales rivières de la France , que nous parviendrons à augmenter les moyens de richesse et d'industrie; c'est avec de tels travaux et de semblables communications multipliées dans un État que l'on parvient à civiliser les nations et à faire prospérer les peuples , et non avec cette horrible prodigalité de lois pénales et cette profusion effrayante de supplices. »
Ajoutons, à la gloire de Barère , que ses actes de courage furent presque tous inspirés par les sentiments qui dominent dans le passage qu'on vient de lire; ce n'est point par des paroles seulement qu'il protestait au nom de l'humanité. ïl combattit la création du tribunal révolutionnaire, demandée par Carrier, Danton , Lindet , et s'attacha surtout à démontrer la nécessité du jury ; il combattit la loi des suspects , celle du 2 1 germinal an II provoquée par Saint-Just contre les nobles , et qui en était le complément ; celle du 22 prairial , qui ôtait à la justice toute forme tutélaire des
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accusés, ouvrage exclusif de Robespierre et de Couthon, qui firent voter leur projet par la Convention sans l'avoir soumis au comité de salut public.
Toutefois , la position des membres du pouvoir exécutif, et plus encore ce sentiment de solidarité qui caractérise les époques de dévouement , leur interdisaient des dissidences extérieures capables d'entraver la marche des affaires : quand la majorité avait prononcé, la minorité devait se soumettre; il y allait du salut de l'État. Une fois devenu responsable d'un acte en y participant, on lui cherche involontairement des motifs dans la justice et dans la nécessité. C'est ce que fit souvent Barère ; mais d'ailleurs il négligea rarement l'occasion d'adoucir les rigueurs dictées par la politique du temps. C'était ordinairement par des réquisitions individuelles , sous prétexte de services publics , qu'il dérobait ses protégés aux sévérités des lois générales , moyen que l'humanité avait également suggéré à l'excellent Grégoire (1). Barère évalue à plus de six mille les exceptions qu'il obtint de cette manière , particulièrement en faveur de savants , d'artistes , de gens de lettres, etc. Il s'était trouvé en relation avec un grand nombre d'entre eux comme membre du comité de constitution , ayant fait au nom de ce comité un appel à tous les hommes versés dans les sciences morales , pour les inviter à com-
(1) Notice historique sur Grégoire, par H. Carnot, p. 73.
luuniquer leurs vues sur les institutions constitutionnelles (i).
Notre dcAoir d'impartialité ne serait pas rempli si, après avoir repoussé par des exemples l'injuste accusation de lâcheté qui plane sur Barère , nous laissions inaperçus les faits qui révèlent chez lui le penchant à louvoyer et l'absence de fermeté morale. Il nous importe que l'homme soit connu tout entier. Cependant nous abrégerons beaucoup unp énumération qui pourrait être longue.
Q^and le désordre est à son comble , quand , suivant l'expression de Barère , on croirait plutôt voir dans la Convention les gladiateurs de la liberté que ses fondateurs ; quand les Jacobins demandent l'exclusion et la mise en accusation de la Gironde , et que Guadet leur répond en proposant de casser les autorités municipales de Paris et de transférer l'assemblée à Bourges, Barère vient faire accepter un projet mixte, celui d'une commission de douze membres , chargée de rechercher les complots qui mettent la république en péril.
Mais quelques jours après , cette commission fournissant un prétexte à l'insurrection armée des sections , lui-même propose de la supprimer ; il est vrai qu'en même temps il veut enlever à la commune , pour la mettre à la disposition de la Convention , la force armée du département.
(1) Séance du 19 octobre 1792.
Quand les partis sont près d'tm venir aux mains , et que l'indécision de la victoire jette le pays dans une intolérable anxiété , Barère saisit avec empressement la pensée de donner à cette crise une issue indirecte par l'ostracisme volontaire des chefs ; mais , immédiatement après sa démonstration courageuse du 2 juin , on le voit se désister de la mesure des otages qu'il avait proposée, et suivre le torrent.
Nous avons dit que Barère avait fait partie du comité de constitution. Ce comité, formé dès le mois d'octobre 1 792 , est celui qui présenta son travail le i5 février suivant, par l'organe de Condorcet; il ne doit pas être confondu avec le second , dont Hérault de Séchelles et Saint-Just furent les membres les plus actifs , et qui rédigea la constitution de 93.
Cette constitution, dont la nation attendait la fin des troubles et l'union des partis, fut accueillie par les quarante-lîuit mille assemblées primaires, une seule commune exceptée. Barère, chargé de rédiger le décret du 27 juin , relatif à la convocation de ces assemblées, quoiqu'il donnât une préférence d'auteur à l'œuvre à laquelle il avait coopéré, partageait l'enthousiasme général ; il s'exprimait ainsi :
La voilà , cette constitution tant désirée , el qui , comme les tables de Moïse , n'a pu sortir de la montagne sainte qu'au milieu des foudres et des éclairs. Et qu'on ne dise pas qu'elle est l'ouvrage de quelques jours. Dans quelques jours on a recueilli la lumière de tous^les siècles. Là, l'égalité
a déposé ses bienfaits avec une touchante simplicité ; plus loin, la liberté civile et la liberté politique y ont buriné leurs droits avec un style concis et sévère. Dans une autre partie, la propriété, ce bien , non seulement de ceux qui sont propriétaires , mais de ceux qui ne le sont pas , parce que tous peuvent et doivent le devenir , a posé ses bornes et consacré cette base de toute société politique 5 la propriété qui , sous les lois d'une sag^e république , est toujours la récompense du travail , de Téconomie et des vertus , y est solennellement reconnue et assurée ; la philosophie y a stipulé pour la liberté des cultes, la politique pour la paix de l'Europe , la raison pour l'instruction de tous , la république pour les sociétés populaires , la société pour les travaux publics , l'humanité pour les secours des citoyensmalheureux, la justice et la force pour la garantie de tant de droits.
Bien des années plus tard il écrivait encore :
On condamne cette constitution sans pouvoir la juger , puisque pas un seul de ses articles n'a été mis à exécution. On n'a jamais songé, ni eu le temps de songer, à rendre la France républicaine en réalité , par les intérêts, par l'éducation , par la législation. Aussi, n'ayant été républicaine que de nom , Bonaparte en eut bon marché au 18 brumaire.
Le Comité de défense générale , créé dans l'Assemblée législative , et qui avait rendu de grands services , ayant été renouvelé par la Convention , Barère en devint membre , et ensuite président. Ses Mémoires contiennent sur les démêlés qui s'élevèrent au sein de ce comité entre Danton et Gensonné , relativement à la Belgique , des particularités curieuses. Cependant, au printemps de 1 792 , les embarras de la république naissante, à Tintérieur et à l'extérieur , firent sentir la néces-
SUR BA.RÈRE. 'J'J
site de concentrer le pouvoir dans les mains d'un pelit nombre d'hommes qui se dévoueraient à tous les travaux et à tous les dangers de cette dictature collective. Les circonstances étaient si graves , qu'une seule pensée , celle du salut public, absorbait les esprits : aussi , la Convention baptisat-elle de ce nom le comité dans lequel sa coniiance plaça les destinées du pays. Barère, dans un discours plein d'entraînement, en traçant le tableau des immenses besoins de la situation, fit comprendre toute l'étendue des devoirs imposés aux nouveaux chefs du gouvernement.
La liberté , dit-il , esl devenu? créancière de (oiis les citoyens; les uns lui doivent leur industrie, les autres leur fortune; ceux-ci leurs conseils, ceux-là leurs bras; tous lui doivent leur sang. Ainsi donc tous les Français, tous les sexes, tous les ûges, sont appelés par la patrie à défendre la liberté. Toutes les facultés physiques ou morales , tous les moyens politiques ou industriels, lui sont acquis ; tous les mélaux , tous les éléments, sont ses tributaires. Que chacun occupe son poste dans le mouvement national et militaire qui se prépare. Les jeunes gens combattront , les hommes mariés forgeront les armes, transporteront les bagages et l'artillerie , prépareront les subsistances ; les femmes travailleront aux habits des soldats, feront des tentes , et porteront leurs soins hospitaliers dans les asiles des blessés; les enfants mettront le vieux linge en charpie ; et les vieillards, reprenant la mission qu'ils avaient chez les anciens , se feront porter sur les places publiques, ils enflammeront le courage des jeunes guerriers, ils propageront la haine des rois et l'unité de la République Les maisons nationales seront converties en casernes, les places publiques en ateliers , le sol des caves servira à préparer le salpêtre , tous les chevaux de selle seront requis
pour la cavalerie, Ions les chevaux de voilure pour l'artillerie ; les fusils de chasse , de luxe , les armes blanches et les piques suffiront pour le service de rinléricur. La République n'est plus qu'une grande ville assiégée; il faut que la France ne soit plus qu'un vaste camp.
Pour faire face à tant de travaux , et pour que l'accomplissement de leur tâche ne fût point entravé par des conflits d'attributions , les douze citoyens qui composèrent le grand comité (i) se distribuèrent les portions de la dictature qui leur était imposée. Chacun exerçait l'autorité la plus absolue dans son ministère ; mais le tiers des signatures étant légalement indispensable , d'après le décret d'institution, pour rendre les arrêtés exécutoires, ces signatures s'échangeaient réciproquement , à titre de simple formalité , entre les membres présents. Billaud-Varennes et Collotd'Herbois entretenaient la correspondance avec les départements et les représentants en mission à l'intérieur; Saint-Just avait demandé la législation, et Couthon s'entendait avec lui pour ce travail. Lorsque Robespierre fut entré dans le comité , on le chargea de préparer les questions générales : plus tard ces trois membres établirent et dirigèrent un bureau central de police. Carnot avait Fadministralion de la guerre , Jean Bon Saint- André celle de la marine , Prieur (de la Côte-d'Or),
(l) Ce nom, que ratifiera l'histoire, a été donné au second comité de salut public , formé en juillet 1793, pour le distinguer de ceux qui le précédèrent et qui le suivirent. Barère avait fait partie du premier.
SUR BÀRÈRE. "79
la fabrication des armes ; Robert Lindet et l'autre Prieur (de la Marne) les approvisionnements militaires. Quant à Barère, qui, dans le premier comité de salut public , avait partagé avec Danton le ministère des affaires étrangères , il le conservait en commun avec Hérault de Séchelles ; mais ce collaborateur , presque toujours en mission , et plus tard arrêté , lui laissa toute la besogne commune. La marine lui fut également confiée pendant l'absence de Jean Bon Saint-André , qui dura plusieurs mois. A cette même époque il dirigeait les bureaux de l'instruction publique, l'administration des secours de bienfaisance, des monuments , des théâtres , etc. Nous parlerons tout-àl'heure de ses rapports militaires qui s'élèvent à plus de deux cents. Disons seulement encore qu'il trouvait le temps d'assister aux séances de l'Assemblée , d'y prendre souvent la parole dans les luttes politiques et d'y faire des rapports nombreux et étendus sur les relations étrangères, l'administration , la législation , la marine , les ponts et chaussées, etc. Son Y'àY>]}OTl su/- les /noje/is d universaliserLa langue Jrancaise , forme un complément de celui de Grégoire sur le même sujet. Son rapport sur les moyens d'extirper la mendicité dans les campagnes , contient l'exposé des principes que le comité de salut public avait résumés dans cet axiome : Les malheureux sont les puissances de la terre; ils ont le droit déparier en maîtres aux gouvernements qui les négligent; la substitution des
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secours à domicile aux hôpitaux et hospices, eslle fondement du système développé par le rapporteur. 11 avait encore préparc plusieurs projets d'institutions en faveur des enfants trouvés et des mères abandonnées; mais les événements de thermidor en arrêtèrent l'exécution.
Enfin , c'est sur son rapport qu'il fut procédé à l'organisation de l'École de Mars , où , sous la direction de Prieur de la Côte-d'Or, nos plus illustres savants enseignaient une nombreuse et patriotique jeunesse, dans quelques baraques de la plaine des Sablons. Cette école a été le noyau de nos plus beaux établissements d'instruction publique (i).
(l)Xous lisons cette note de Barére en marge (Fun journal qui avait attribué à Robespierre la création de l'Ecole de Mars: « Ce fut Barère qui fit le rapport et rédigea le décret qui établit cette Ecole. Robespierre ne délibéra même pas au comité de salut public le jour où Carnot en proposa l'idée.» En parlantde l'organisation intérieure du comité de salut public, nous ne pouvons nous empêcher de relever les étranges bévues d'un article nécrologique publié par le Times vers l'époque de la mort de Barère. Nous les relevons , parce que cet article contient d'ailleurs des renseignements qui ont dû être fournis par quelque personne amie. L'auteur , qui signe Un cosmopolite, dit avoir élé présenté à Barère , il y a quarante ans , par Thomas Payne : cette circonstance nous semble désigner le fameux Lewis Goldsmilh, ixwicur dos Crimes des cabinets , lequel fut en effet introduit par l*ayne auprès de son ancien collègue, ainsi qu il résulte d'une lettre du premier, que nous avons entre les mains.
Suivant le biographe anglais, Robespierre et Carnot faisaient à la fois partie des deux comités de salut public et
SLR BA.UÈRE- 8l
Il n'eût pas suffi , pour accomplir à la l'ois tant de travaux divers, de cette extrême facilité que nul historien ne refuse à Barère ; il fallait aussi moins de dissipation qu'on ne lui en a généralement attribué ; ou bien il fallait ce dévouement des vraies croyances qui rendent riiomme capable d'imposer silence à ses passions. Mais supposer qu'il ait pu mener de front ces labeurs presque fabuleux avec une vie de plaisirs , c'est en faire un colosse , c'est lui donner plus que la taille d'un Mirabeau.
La souplesse d'esprit et l'infatigable activité qui distinguaient Barère étaient hautement appréciées par le comité. M. le docteur Souberbiellc , alors juré au tribunal révolutionnaire , nous a raconté qu'un jour Bobespierre exprima devant lui sur son collègue ce jugement , dont les termes n'étaient pas d'ailleurs sans malignité : « Barère a pu commettre quelques erreurs, mais c'est un honnête
de sûreté générale (ce que rinsiitution rendait impossible); Barère n'était membre que du premier , qui , ajoute-l-il » ne s'occupait point cks affaires de l'inlérieur.
Viennent ensuite les détails les plus romanesques sur la déportation de Billaud -Varennes. L'auteur en fait un moine , prenant le nom de padre Varenas , dans un couvent de Jacobins d'un;; colonie espagnole. Il l'envoie au Mexique, en 1810 , pour révolutionner le pays ; enfin , il le fait fuir et aller mourir fi New-York en 1817. De pareils mensonges n'ont besoin que d'être indiqués. On sait que Billaud , après avoir p:»sié vingt ans à Sinnamari, se réfugia, fn 181G, dans la république d'îLiïti, où le président Péthion l'accueillit avec beaucoup d'égards : c'est là qu'il termina ses jours en 1819.
8q notice mSTOlVlQLE
homme' qftti aime son pays et le sert mieux que persomie. Dès qu'un travail se présente, il est disposé à s'en charger. // sait tout ., il connaît tout , it est propre à tout. »
Ou Ire les affaires spéciales à chaque branche de l'adiMuislration , et que chacun des membres du comiil'é traitait dans ses bureaux , on se réunissait }m soir pour parler des affaires générales. C'est albrs surtout que Barère jouait le rôle si ulile que l'a nature de son talent lui avait assigné.
« Lorsqu'après de longues heures de débats animés , qui nous tenaient souvent une partie de la nuit, nos esprits fatigués ne pouvaient plus qu'avec peine se rappeler les circuits que la discussion avait parcourus , et perdaient de vue le point principal ^ Barère prenait la parole ; à la suite d'un' résumé rapide et lumineux , il posait nettement la: question , et nous n'avions plus qu'un mot à dire pour la résoudre. ¥
C'est en ces termes qu'un collègue de Barère (Prieur, de la Côte-d'Or) m'expliquait un jour combien sa présence était précieuse au Comité de salut public.
Le mandat de rapporteur était une suite naturelle des résumés dont nous venons de parler. Barère en était presque constamment investi , et il s'en acquittait avec une incontestable habileté. Mais c'est peut-être aussi la cause du déchaînement de haines auquel il fut exposé. Obligé fréquemment d'exprimer au nom du comité des
SUR ^*RÈRE. ^
opinions qui n'étaient point les siennes, des opinions quil avait peut-èlre combattues, obligé même (le leur chercher des motifs apologétiques, il est arrivé sans doute qu'on 'l'a rendu moralement responsable de ce qui ne lui appartenait point ; il est arrivé qu'on a pu le taxer de faiblesse, en le mettant avec lui-même dans des contradictions apparentes. Nul autre que Barère , peut-être , ne se fut plié à de pareilles exigences ; un caractère plus énergique s'y serait refusé ou se serait ibrisé.'Et pourtant son rôle était nécessaire : le comité de gouvernement se présentant à la tribune de l'assemblée sans homogénéité , eût été privé de toute force ; tous les jours on eût vu se reproduire cette scène où Barère, proposant au nom d'une partie de ses collègues le bannissement des détenus politiques dont la loi des suspects encombrait les prisons, fut violemment contredit par Gollotd'Herbois et traité de défenseur des aristocrates. La tâche que s'était donnée Barère était brillante , mais pénible : tandis que d'autres membres du comité , qui avaient su se créer une spécialité , trouvaient dans la conscience du bien qu'ils accomplissaient le dédommagement du mal qu'ils ne pouvaient empêcher, Barère, condamné à se mêler de tout , devait encore tout présenter au public sous des couleurs favorables.
Si , en se formant une idée plus juste des devoirs^ imposés au rapporteur du comité, on cei=;se Me \ fcai - imputer des opinions étrangères , il faut
bien aussi retrancher quelque chose du mérite de ses travaux. Il assistait, hi plume à la main , à ces discussions intérieures , riches souvent de vues larges , de notions savantes et de traits énergiques, et , sa mémoire aidant , il en reproduisait la physionomie; de sorte que tel ou tel de ses collègues aurait pu revendiquer, non seulement sa part de l'omniscience du rapporteur . mais quelques unes peut-être de ces expressions pilloresques , et pour ainsi dire sculptées , qui abondent dans les rapports du comité plus que dans tout autre ouvrage de Barère.
Ses comptes-rendus des opérations militaires en l'orment la partie la })lus importante. Carnot , Prieur et Lindet lui fournissaient presque chaque jour la matière de quelque discours sur les succès de nos armes. Ce qu'ils exécutaient dans le silence du cabinet , ils laissaient à leur collègue le bonheur de le raconter. Le public et l'assemblée étaient tellement habitués à voir en lui un porteur de bonnes nouvelles , que sa présence dans la salle excitait un enthousiasme inimaginable ; des acclamations le saluaient à l'entrée , et de toutes parts on s'écriait : Barèie à la tribune! La discussion commencée était interrompue pour l'entendre. Ses rapports, lus à haute voix dans les camps , électrisaient les soldats , et lui-même raconte avec un juste sentiment d'orgueil qu'on ena vu courir à l'ennemi en s'écriant : Barère à la tribune ! Alors un décret de ùien mérité de la patrie
était la récompense la plus belle et la plus ambitionnée.
Barère eut le droit de s'exprimer ainsi en parlant de l'éloquence révolutionnaire :
« C'est la première fois , soit en France , soit en Europe, soit chez les peuples anciens et chez les nations modernes , que la tribune nationale , consacrée aux discussions législatives et aux affaires politiques, a exercé une grande influence militaire , en s'élevant à un nouveau genre d'éloquence. C'est la première fois que les représentants d'une nation ont parlé au nom de la liberté et de l'égalité à d'innombrables bataillons , célébré les exploits et les grands faits d'armes des forces nationales , et décerné des récompenses aux armées victorieuses de tant de rois (i). »
On pourra lire dans les Mémoires de Barère combien ce Comité de salut public , obligé de combattre l'Europe entière, songea néanmoins aux choses de la paix ; et l'on pourra se convaincre que , s'il en avait joui , bien des travaux n'auraient point attendu jusqu'à nos jours pour s'accomplir. L'embellissement des Tuileries et des Champs- Elysées , l'achèvement du Louvre , et l'établissement de la ]>ibliothèquo nationale dans ses galeries, avaient sérieusement occupé le comité. Dans son plan , proposé ])ar Barère , comme chargé des monuments publics , le terrain de la
(I) Manuscrits.
S(y NOTICE lilSTOUlQrK
BiWiolîiècjue aetueHe devait être ccunerti cb mie place ornée de fontaines , devant l'Opéra. D'autrescirconstances ont fait exécuter précisément le contraire.
L'opinion pul)liqne , au reste , est déjà revenue sur beaucoup d'erreurs , et avant même que l'histoire eût commencé à l'écîairer, les intelligences assez élevéespour dominer l'esprit de parti avaient formé leur jugement. Voici ce que nous trouvons dans une note de Barère :
« M. le général Subervic , membre de la chambre des députés , ancien aide-de-camp de Lannes dans la guerre dltalie , est venu me voir à Tarbes , où il faisait l'inspection d'un régiment de cavalerie. Nous avons beaucoup causé de Bonaparte , et, de souvenir en souvenir, il m'a dit avoir entendu de la bouche même du général en chef, causant de la France avec ses officiers , ces paroles , qui étaient sur la terre étrangère comme un jugement de l'avant-garde de la postérité : Jl n'y a eu en France^ depuis la révolution de \']%(^ ,quunseul véritable et énergique gouvernement : c'est le Comité de salut public. »
La note se termine ainsi :
(c Plus tard , et pendant l'empire , M. le général Subervic a entendu Napoléon dire : Il est très difficile de bien écrire l'histoire de la révolution française. Je ne connais quun seul homme capable de bien, exécuter ce travail : c'est Barère. Mais ilfaut qu il abandonne quelques préventions.
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Sans doute Napoléon faisait allusion à mes travaux pour la république , qu'il avait renversée ; il Sippelsiiipréi'e/itio/is mon amour de la patrie et mon dévouement à la liberté. Mais il ignorait ou ne voulait pas savoir qu'il faut avant tout , pour influer sur le gouverneixient d'une grande nation , tout faire pour elle , et non pour soi ; qu'il faut surtout être de son pays et de son siècle. Agir «e* Ion d'autres principes , c'est là vraiment avoir des pr£Pentions , et Napoléon n'en fut point exempt. »
parère a souvent songé à écrire l'histoire des temps révolutionnaires ; il en a tracé le cadre sous mille formes : tantôt ce sont des Etudes, des Considérations , des Soiwenirs ^ ou les Leçons de la Révolution ; tantôt c'est une Histoire secrète , OU simplement un Oiario politique , quelques Chapitres détfichés du grand livre de la Réi>olu~ tion , un Tableau de Paris et des provinces pendant cette étonnante période ; tantôt enfin il ne s'agit que des Hommes, des Époques y des Grandes j'our^ nées.
Il se proposait de recueillir ses rapports militaires à la Convention. Avec les développements explicatifs qu'il y aurait joints, nous eussions possédé une histoire des guerres de la république , écrite dans le style du temps , et d'un prix incontestable.
Enfin , l'idée lui vint aussi , et il en a laissé quelque trace , de peindre les personnages mysté rieux de la Révolution. Ce titre promettait beau coup. 11 y a en effet dans les temps de troubles pg^
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litiques un i^ertain r.ombrr> de figures entraînées si rapidement par l'orage, (ju'elles posent devant l'historien pendant un moment trop fugitif pour qu'il puisse en saisir les traits ; le plus souvent aussi elles ne se présentent que sous une face. A. d'autres acteurs des révolutions , les circonstances imposent un rôle si étranger à leur nature , que la raison renonce aies juger , et que la passion en fait des monstres ; cependant quelque coin soulevé du voile qui les entoure prouve qu'ils appartenaient à Thumanité par les côtés les plus sensibles. C'est aux contemporains qui leur survivent qu'il appartient de combler ces lacunes de l'histoire.
Nous avons passé sous silence la moitié des plans conçus et quelquefois ébauchés par Barère. Leur multitude atteste les points de vue divers auxquels il s'était placé.
Mais ce qu'on doit particulièrement regretter, car en effet lui seul peut-être pouvait le bien faire, c'est qu'il n'ait point achevé son Histoire du Comité de saint puljlic. En attendant que peut-être nous fassions de ce travail l'objet d'une publication spéciale, on ne nous blâmera point d'en donner quelques extraits , propres à faire connaître le plan et la manière de l'auteur :