‹ Notice historique sur BarèreChapitre 8 sur 8 · LA PAIX A TOUT PRIX · texte numérisé non relu

LA PAIX A TOUT PRIX

C'est la paix du banquier ministre Périer ; c'est une paix nominale, une paix stéiile, illusoire et même dérisoire. C'est une paix sur le papier , soumise à l'agiotage, à la hausse , à la baisse , et dépendante des concessions diplomatiques. C'est une lettre de crédit à longue échéance et non sujette à protêt , livrée sur la bonne foi des trônes absolus. Cette paix, bonne pour une nation niaise , imprévoyante et crédule , a fait naître une défiance universelle et arrêté les transactions commerciales dans ton le l'Europe ; tandis qu'elle aigrit les intrigues de la diplomatie. La paix du banquier , au milieu de puissances dont les populations passent leur vie à faire des manœuvres militaires , est une

iSq notice HISTOftIOUE

paix armée , orjfaiiisée avec des bataillons , à grands frais d'impôls el d'emprunts , sans proportion avec les facultés matérielles du peuple. La paix à tout prix est un état permanent d'hostilité et de menaces guerrières des deux tiers de l'Europe contre le troisième tiers , abusé , soumis à de perpétuelles déceptions. Cette paix , qui n'obtient pas plus de créance dans les villes que dans les campagnes, à la cour que dans les casernes; celle paix, au sein des fermentalionâ politiques, avec des armées échelonnées comme à la veille d'une campagne , voilà les fruits du fameux ministère du 13 mars,

LES FRANÇAIS DE l833.

Ils ont des libertés écrites , mais non exécutées.

Ils n'ont pas de constitution, mais ils possèdent deux chartes.

Ils se croient libres , et ne sont que des mutins.

Ils ont une armée sur le papier , une armée à payer ; mais ils n'ont pas une armée sur le terrain et propre à combattre.

Ils laissent élever des bastilles contre Paris , et laissent tomber les fortifications des frontières.

Ils sont les donQuichottesde l'Europe, et ne sont pas les défenseurs de la France.

Ils ne sont ni en paix ni en guerre ; mais ils prennent des flottes et assiègent des citadelles sans avoir d'ennemis.

Us déclament contre les traités ignominieux et oppressifs de 1815 , et ils se font la gendarmerie de la sainte alliance.

Ils ont une population de 33 millions d'individus, et 140,000 sont seuls représentés.

La souveraineté du peuple est proclamée , et l'élection est dans les mains du pouvoir.

Les électeurs sont nommés par le livre du percepteur des contributions , et les ministres se font par l'intrigue grands électeurs.

Dans leur vanité de civilisation, ils conservent des usages féroces, comme le duel , et des lois barbares, comme la peine de mort.

SUR BAÏIÈRE. l83

Ils rôromponsent ostensiblement les vainqueurs de la Bastille , et los prisons sont encombrées des vainqueurs du Louvre.

lis citent parmi eux des Richepanse, des Decaen , des Daumesnil , qui remportèrent des victoires , refusèrent de lor, et moururent pauvres comme les hommes de Plutarque ; et ils livrent les premières places de l'État à ceux dont les vols et les exactions ont fait abhorrer le nom français à l'étranger.

Ils s'enorgueillissent de deux révolutions faites par les classes ouvrières et par la jeunesse 5 et ceux qui n'y ont point contribué viennent à la sintc pour les exploiter. Les braves sont dans la tonibe , les profiteurs sont au pouvoir; les réactions et les dilapidations seules demeurent le lot du pays.

Un spectacle qui inspire d'aussi amères réflexions ne saurait être que pénible , et l'on est pressé de s'y soustraire. C'est ce que fit Barère en juin 1882 ; la vie de Paris était d'ailleurs trop dispendieuse pour ses modiques ressources , et enfin l'amour du pays nalal parlait vivement à son cœur,

Avant de partir il transcrivait sur ses tablettes ce passage d'Ugo Foscolo -.

« Je reviendrai vers toi , terre sacrée qui la première as entendu mes gémissements , sur laquelle j'ai reposé tant de fois mes membres fatigués, où j'ai trouvé , au sein de l'oljscurité et de la paix, les seuls vrais plaisirs que j'aie jamais ressentis , et à laquelle dans mes douleurs j'ai confié mes plaintes et mes soupirs. »

Arrivé à Tarbes, il continuait ainsi :

« En revenant de l'exil , Paris et ses troubles me

l84 NOTICK HfSTORIQLE

parurent insupportables. Je ne pensai plus qu'à me retirer dans ma patrie natale , que je n'avais pas oubliée un seul instant, mais qui m'avait mis tout-à-fait en oubli. J'espérais revoir la maison paternelle, d'où les affaires publiques elles malheurs qu'elles entraînèrent pour moi m'avaient banni pendant quarante-cinq ans. Désenchanté de cette grande Babylone , où tous les Français vont tenter la fortune, je n'aspirais qu'à vieillir et mourir sur mes foyers domestiques , au milieu de mes souvenirs de jeunesse et de quelques amis mes contemporains , si la mort les avait épargnés pendant la longue période de mon absence forcée.

Il ne me reste plus dans mon pays natal que le touchant souvenir de ces bons et honnêtes contemporains de 1789 à 181^. Ils me portèrent unanimement et avec une honorable confiance , pendant sept fois , aux fonctions de la magistrature et de la représentation nationale , présent respectable et funeste qui m'a causé tant de malheurs , d'exils et de proscriptions.

>5 Revenu dans mes vieux jours , et après tous ces chagrins , toutes ces persécutions , j'ai retrouvé dans la génération intermédiaire des ennemis invétérés et ignorants. La jeune génération , qui a plus de bonne foi , plus de générosité , moins de préjugés, est la seule qui m'ait accueilli et qui ait honoré ma vieillesse par ses suffrages.

» Quant à mes grands parents , il ne me reste

SUR BARÈRE. l85

que leurs tombeaux, où, plus qu'octogénaire, je m'attendris au souvenir de leurs vertus et de leurs bienfaits , en attendant le moment de les rejoindre dans le repos éternel. «

Puis il se voyait contraint d'ajouter ces cruelles lamentations :

« Ma famille collatérale a dévoré mes biens pendant mon absence ; et à mon retour dans mes pénates , après quarante-cinq années de tribulations et de refuge chez les étrangers , elle ne m'a accueilli que par de longs et injustes procès, pour me dépouiller et me réduire judiciairement à l'indigence.

)' Force a été , pour obtenir la paix avec mes trois fatales soeurs et leurs descendants plus cupides encore et plus impitoyables , d'abandonner mes foyers domestiques , de mettre en vente la maison paternelle, et de me défendre contre les dilapidations d'un frère ingrat et de ses créanciers fictifs , qu'il a lancés contre moi.

« La Providence m'a soutenu de la manière la plus visible danstoutes ces procédures tracassières. Je dois aux magistrats de Tarbes , justes et éclairés , la conservation du peu de bien qui me restait en 1834. Mais j'ai été dépouillé par ceux de Lourdes d'une partie de mes propriétés. »

Ces quelques lignes nous révèlent une blessure plus saignante que toutes les autres , une douleur d'autant plus cruelle que Barère portait au plus haut degré les affections de famille. Hâtons-nous

l86 NOTICE HISTORIQUE

do détourner les yeux. Combien de reproches ne doivent-ils pas se faire ceux qui ont abreuvé d'amertume les derniers jours d'un vieillard qu'ils devaient entourer de respects et de consolations !

L'élection de ses concitoyens le plaça au conseilgénéral du département des Hautes-Pyrénées. Il fut très sensible à cet honneur, et remplit assidûment ces fonctions jusqu'à l'année qui précéda sa mort.

« Parvenu à l'âge de quatre-vingt-cinq ans, écritil , après avoir essuyé toutes les épreuves d'une vie publique laborieuse , et tous les périls d'une longue proscription, j'ai dû me retirer en i84o des fonctions administratives dont, en i834, au retour de l'exil , mes concitoyens m'ont honoré. Je pensai qu'il fallait enfin mettre un intervalle de repos, de méditation et de prière entre la vie mortelle et la vie sans terme. Ce besoin moral , si impérieux au soir de la vie , semble inconnu à la génération actuelle. C'est pourtant dans cette courte période de repos que laissent les tumultes du monde et les vanités de l'état social , que le vieillard acquiert cette force d'àme , cette lucidité d'esprit , ce calme du cœur d'où naissent les consolations elles espérances religieuses, si nécessaires dans la plénitude et la fin de nos années. »

Toutefois , Barèrene se renferma pas dans l'indifférence à l'égard des destinées de son pays et de la liberté des peuples. Ses dernières méditations eurent pour objet V avenir de l'Europe. Il

avait dès long-temps préparé les éléments tVun travail qui devait porter ce titre , et sa main expirante a placé encore quelques feuillets dans le carton qui les renfermait. Quoique la position occupée par Barère dans le gouvernement , et le genre habituel de ses études puissent donner une valeur à tout ce qu'il a écrit sur les affaires générales de l'Europe , les bornes de cette notice ne nous permettent d'emprunter quelques citations qu'aux dernières pages tracées par sa plume, dans lesquelles il exprime son sentiment sur les événements de 1840. A la chaleur de la pensée et de l'expression, on attribuerait aisément ces pages aux jours les plus énergiques de sa vie.

AVENIR DE l'eUROPE.

(Juin 1840.) Deux gouvernements sont en mouvement perpétuel d'usurpation , de guerre et de perfide diplomatie; c'est l'Angleterre, c'est la Russie. Ils parlent toujours de paix et ne savent faire que la guerre. Hypocrites pacifiques , ils envoient partout des armées. Quand ils se seront rencontrés sur les bords de TOxus et sur les frontières de l'Inde britannique, les deux géants du Nord et de l'Occident, se combattant à outrance, laisseront respirer l'Europe.

Le gouvernement anglais continue doccuper en Espagne le port du Passage, second Gibraltar ; il entretient à Alger un consul qui ne veut pas reconnaître la dominalion française; il s'est renforcé dans l'A.fghanistan et veut pénétrer dans le Caboul ; il s'est emparé d'Aden , dans le golfe Persique, en attendant qu'il puisse disposer de l'isthme de Suez ; il s'essaie à dominer les intérêts de la France au Mexique , dans la Plata et à Monte-Vidéo ; il convoite par sa diplomatie l'Egypte et la Syrie.

l88 NOTICE HISTORIQUE

Le gouvernement russe , qui a toujours son œil de Polyplième ouvert sur l'Europe occidentale, a ses bras de (er (^tendus sur le Caucase , la Circassie et la Perse; il ne perd pas de vue l'occupation armée et dès Ion g- temps préparée de l'Asie-Mineure, des provinces de la Turquie d'Europe et de Constanlinople. Quoiqu'il ait échoué dans le kannat de Khyva , en 1839, et qu'il ait été repoussé de la frontière de la Chine, Tentété et ambitieux czar n'en persiste pas moins à faire reprendre , à une nouvelle expédition , la route de Khyva pour pénétrer sur les bords de l'Oxus , s'il n'est prévenu par l'armée anglaise allant s'emparer des places importantes de cette contrée.

Ces deux gouvernements s'observent , se mesurent, parlent d'alliance et se trompent diplomatiquement, sans relarder leurs préparatifs hostiles. La France, qui n'a aucune ambition à satisfaire, est absorbée par la guerre arabe de l'Algérie , en même temps que par les efforts constants de l'Angleterre contre l'Egypte et de la Russie contre l'Asie- Mineure. L'Angleterre augmente sa marine, et la Russie complète son armée -, pendant que l'Autriche se retranche dans son ^taiu quo après avoir envahi l'Italie, et pendant que la Prusse maintient par économie son système de paix et de neutralité, ne s occupant que des douanes germaniques et de dissensions religieuses.

Le résumé de la situation actuelle consiste dans une hypocrisie universelle de paix et dans \ine réalité générale de sentiments hostiles , dans une inévitable collision des deux puissances tui bulentes et ambitieuses , l'Angleterre et la Russie.

Les Européens seront réduits à cet ancien axiome: Quidquid délirant reges plechminr achivi. ^

{Juillet 1840.) Il faut à l'ambition de l'Angleterre un grand chemin à travers la Syrie pour arriver plus vile dans l'Inde britannique. Le gouvernement anglais sacrifiera à cet intérêt personnel la sûreté de l'empire ottoman et le maintien de la paix européenne. Rien nest sacré pour cette puissance maritime, qui mettrait en feu l'Europe, l'Asie et l'Afrique pour conserver l'Inde, avec ses cent

millions de sujets qui ne travaillent que pour une compagnie de marchands.

Le premier soin du gouvernement anglais a été d'empêcher tout rapprochement entre Méhémet-Ali et le jeune sultan. Il fut opiniâtre à épouvanter le divan sur l'ambition égyptienne, aOn de cacher l'ambition britannique qui visait secrètement à la défection de la Syrie, pour s'en emparer et pour y fonder sa correspondance maritime et armée avec l'Inde, seul aliment de la puissance anglaise.

Son deuxième soin a été d'occuper la Russie par ses vieux projets d'usurpation dans le Bosphore et l'AsieMineure. Le cabinet de Saint James s'est fait Vintroducleur des arméfs russis à Constanlinople , pour prix de la tolérance qui lui était accordée dans la Syrie. L'envoyé russe, M. de Brunow, a organisé avec le ministre des affaires étrangères ce vaste complot à Londres; il y a fait adhérer les cabinets de Berlin et de Vienne, qui se sont réduits au rôle de vassaux militaires et politiques.

Le troisième soin a été d'éloigner la France de toute influence sur le sort de l'empire ottoman et de l'Egypte. Cependant la France, étant l'alliée politique de l'Angleterre, il était difOcile d'agir hostilement. Lord Palmerston , qui ne doute de, rien quand il s'agit d'extension commerciale , d'usurpalion territoriale et de nuisance à la France , s'est chargé de l'iniliative du complot anglo-russe. Il a, par ses agents et par ses guinées, fail éclater en Syrie une insurrection générale sous prétexte d'impôts et de milices, pour embarrasser le pacha, et pour avoir le prétexte d'envoyer de Malte l'amiral Stopford avec une escadre dans les eaux de la Syrie pour appuyer les insurgés.

Ainsi ont débuté les hostilités contre l'empire ottoman, mis en question par le gouvernement anglais et le czar de Russie. Là est l'avenir de l'Europe. Cette initiative anglaise sur la Syrie en révolte est grosse de perfidies politiques et d'événements milit;iires.

{\Q juillet 1840.) Quatre peuples ont joué leur repos, leur honneur et leurs armées sur la frêle croyance de l'insurrection de la Syrie. C'est sur ce complot anglais que les

igo NOTICE HISTORIQUE

quatre peuples ont joué et compromis l'alliance française, après dix; aus d'utiles résultais de tout genre.

La plus grande 'question du temps , celle qui regarde l'empire ottoman, n'a fait que s'embrouiller davantage par cet insolent ti'^ilé qui cherche à isoler la France pour l'abaisser et la combattre.

Comme.it dos ministres éclairés ont-ils pu exclure la France dune question diplomatique armée, qui comprend et peut compromettre tous les intérêts des peuples du littoral méditerr^inéen ?

Comment ont-ils appelé à traiter des intérèls de cette mer commerciale, îa Prusse et l'Autriche qui n'y ont rien à faire? Mais le Init unique est la ligue des puissances du Nord, toujours ennemies de la révolution et de la liberté françaises, en brisant l'alliance de l'Angleteri'e et de la France, véritablr-s conservateurs de la pai.v générale- Mais la Fraace seule a dé}h défendu avec gloire et succès son territoire et sa révolution. La France est loujours là !

i Uî aoùi 1840.) Le gouvernement anglais ressemble à ce gros poisson de l'Océan qui , avec sa queue , trouble las «auxi>our ao pas laisser «percevoir sa marche ou sa natation ; de même le calMnet de Saint- James excite des trou- Wes en Europe, en Asie, en Afrique , pour ne pas laisser voir le véritable but de son ambition insatiable, et de sa peiflde «vterv^nlio^n dans toutes les questions de la politique.

Il faut au cabinet anglais les turbulents préparatifs d'une guerre générale, pour que , pendant ce grand trouble des nations, il puisse s'emparer de l'islhme de Suez et menacer l'Egypte.

11 lui faut une invasion russe dans le Bosphore et l'Asie- Mineure, pour qu'il ait une route plus rapide vers l'Inde britannique , par la Syrie et l'Euphrale.

Il faut qu'il livre Gonslantinople aux Moscovites , qui «surperont , par le secours anglais , la plus belle position du globe.

C'est sur l'autel des dieux infernaux que le cabinet de Saint-James rompra son traité d'alliance avec la France pour s'umr à la iîussie. <:e cabinet a besoin des troubles

SUR BARERË. igi

de la guerre générale pour le succès de ses gueires particulières.

Il faut qu'il occupe les Russes de leurs intérêts sur les Dardanelles, pour qu'ils ne pénètrent pas, dans la Perse , plus avant que les bords de l'Araxe.

Il faut que l'Europe soit livrée aux fureurs des puissances soldatesques pour que le cabinet ang-lais puisse s'établir dans le nord de l'Inde et se porter en maîlrc dans le Caboul. Enfin le gouveniement britannique, retranché au seia de l'Océan , livrera le continent européen , livrera l'empire Ottoman, pour conserver i'ïnde, qui est la vérrtable puissance anglaise.

Ce qui doit dévoiler à r^urope la redoutable et perfide politique de la Russie et de l'Angleterre , c'est la lactique de ces deux puissances , qui est entièrement la même dans ses mouvements et lians ses résultats. Eu Ï793 , l'Angleterre a cccupc la France et les États de l'Europe , des travaux et des calamités de la guerre continentale, pour s'emparer, à la faveur du trouble , des colonies françaises et hollandaises. De même, en 1840, la Russie veut occuper la France et les États de l'Europe par la guerre coniincnlalc , pour s'emparer des provinces de l'empire Ottoman et de Constanlinople. Celte tacliqnc^ qui a une origine occulte et un subside assuré, se développe par une coalitionde quatre puissances contTe une seule. Cette lactique tend à affaiblir et ruiner les États du continent, pour s'assurer de leur impuissance pendant les invasions et les usurpations.

Il n'y a plus pour le salut de l'Europe que l'association morale l militaire contre cd-te nouvelle sainte alliance des despotes Si les peuples européens opposent leur force d'inertie aux gouvernements coalisés, la guerre finira faute de combattants-, s'ils réclament leurs droits avec un courage unanime, ce cri de liberté épouvantera les rois; la Pologne renaîtra de ses cendres comme le phénix ;la Hongrie recouvrera ses franchises; Cracovie ne se laissera plus protéger par des tyrans; les États moyens de l'Ailemagne formeront une association plus homogène et plus puissante que lu Confédération Germanique ; la Prusse éclairée ne

voudra plus être une légion auxiliaire d'un czar de Russie ; ritalie verra affranchir de nouveau ses populations opprimées par des soldats tudesques ; et la Grande-Bretagne ne sera pas tranquille ni impunie dans son despotisme marilime , dans son usurpation de l'Inde et dans son extension commerciale.

(25 août 1840.) Le temps des coalitions est passé. Ces croisades politiques n'ont plus ni fanatisme pour les nourrir , ni emprunts de milliards anglais pour les subsider : les quatre puissances sont sans argent , et lord Palmerston ne peut ni ne sait , comme William Pitt, s'ériger en payeur général de la guerre continentale.

{4 novembre l^iO. La France seule a défendu l'empire Ottoman, son intégralité et son indépendance. La France s'est interposée deux fois entre la Turquie et l'Egypte , pour les pacifier. Lord Ponsomby s'est emparé des suffrages du divan, et par corruption et intimidation il gouverne la Turquie à la manière anglaise , c'est-à-dire en faisant la guerre pour son compte , en faisant des conquêtes en Syrie à son seul profit, et en éloignant toute intervention de la Russie.

La France n'a rien à gagner ni à conquérir sur la terre ottomane. Elle a intérêt au maintien, de l'équilibre des États européens, et à la durée de la paix générale. La France n'aspire qu'à conserver et à défendre la place éminente que sa puissance et sa modération lui ont assurée. Si la France s'est montrée conciliatrice deux fois , en 1833 et 1839, entre la Turquie et l'Egypte, cette conciliation projetée était du moins franche et désintéressée ; elle soutenait en faveur du pacha le fait et le droit , la possession et les traités. Nulle puissance de l'Europe ne peut citer de telles interventions et offrir de telles garanties.

La France a été trompée, abandonnée, menacée par le gouvernement anglais , qui a traité clandestinement avec son éternelle ennemie, la Russie, contre la France , sans la France -, et ce traité monstrueux menace les franchises des États européens, si la nation anglaise ne désavoue pas et ne punit pas son ministère. Au fond , la Syrie viagère ou héréditaire , concédée au pacha Méhémet-Ali, ou retournant

SUR BARÊRE. igS

au sultan son suzerain , ne vaut pas les aimées qu'il faudrait sacrifier, les milliards qu'il faudrait dépenser et les dangers qu'il faudrait courir , dans un cas de conflagration générale.

Cette question ainsi posée aurait eu un succès de pacification, sans l'ambition du gouvernement anglais; elle serait depuis long-temps résolue , si ce gouvernement n'avait voulu s'emparer d'Adana, de Candie , et surtout du chemin de l'Inde , par la Syrie et par l'Euphrate. Mais le cabinet de Saint-James veut seul profiter de la guerre commencée en Syrie avec des soldats turcs et des mercenaires autrichiens, évitant ainsi toute participation aux usurpations syriennes delà part de sa nouvelle alliée la Russie , et éloignant soigneusement toute intervention du czar dansl'Asie-Mineure.

( 1" janvier 1841.) Le gouvernement anglais s'est rendu maître absolu des destinées de l'Orient par sa guerre navale en Syrie et en Egypte; il domine le divan, suspend l'ambition russe et se prépare à s'emparer du passage de la Syrie vers la navigation de l'Euphrate, pour exploiter seul l'Inde britannique, fermée à tous les États de l'Europe et de l'Asie centrale.

Ce gouvernement, qui depuis le traité de Méthuen a colonisé à son seul profit le royaume de Portugal , sauf pendant le règne ministériel de Carvalho de Pombal , a organisé les moyens de reprendre toute son influence politiqTie et maritime sur cette partie lusitanienne de la péninsule des Pyrénées. Elle lui offre d'immenses avantages commerciaux sur le Tage et le Douro , qui sont comme des fleuves inutiles à l'Espagne, ayant leur embouchure dans l'Océan, où la marine anglaise est dominante. Jusqu'à l'occupation du port du Passage par les Anglais, à l'époque de la guerre civile sous la régence de Christine , leur gouvernement a favorisé le parti exalté des Espagnols, pour obtenir des nouvelles cortès de 1841 les avantages commerciaux qu'il cherche en tous lieux, et qui font les principaux objets de son intervention. Ainsi la péninsule, à qui les Anglais feront oublier l'alliance naturelle du I. i3

la Fraoce, sera exploitée commercialement et poliliquenient par le cabinet de Saint- James.

|g.Le gouvernement anglais s'opposera toujours à ce que k Portugal , malgré les projets de la régence de 1841 et l'habileté nailitairc du géttéral Esparlero, à ee que le Portugal, quel que soit son ïégiuie, devienne une puissance espagnole. Quoique ia France ait le plus grand intérêt à soutenir ici lEspagne , elle ne prendra pas cctti; initiative contre rAugleterre , car elle laisserait le cLamp libre aux usurpalions de la Russie en Orient. La France, n'ayant pas un gouvernemont capable de suivre une ligne de conduite droite et ferme, verra encore s'évanouir son influence dans la Péninsule.

Le cabinet anglais, a*;coutuiuié à la suprématie diplomatique, décidera de la position du Portugal €e<i»ine de cçlle de l'Egypte.

{6 janvier iSii.) Le 15. juillet 1840 a porté ses frwils. L'Angleterre seule en a profité. Elle a conquis son che min exclusif par la Syrie vers la navigation derEupbrate,pour arriver seule par cette co*arte voiie dans son empire de riiMile.

Ce qui avait déterminé tant de perturbations et rais tant d'obstiiclea successifs à la terminaison du différend élevé entKe le sultan et le pacha d'Egypte, a éié divulgué. Le gouverjîement anglais s'était brouillé avec JViéhémet-Ali , parce que celui-ci lui refusait obstinément la permission d'établir, depuis la mer Rouge jusqu'à la Méditerranée, une roule fortifiée qui ne devait servir qu'aux Anglais. Indemali labes ! Ce refus du pacha d'Egypte était la véritable cause de la guerre conduite avec des soldats turcs et autrichiens par le commodore > apier, sous les ordres de l'amwal Stopford.

Le but anglais étant atteint, lord Palmerston avait fait consentir les trois puissances militaires du Nord à adopter un résultat qui consacrait la toute puissance maritime de la Grande-Bretagne. C'est ce qui a ouvert enfin les yeux ù la politique du czar Nicolas, imprudente à force d'ambition. Aussi le 15 juillet 1 840 est-il appelé, dans tous les États de l'Europe, la journée des dupes...

SUk BARÈREi^ ig5

La paix est faite par les quatre puissances], entre le [sultan et le pacha d'Egypte. L'isolement de la France lui a ôté toute influence. Elle a retiré sa dangereuse protection, et le vice-roi a eu le bon sens de garder l'hérédité égyptienne, bien préférable à la possession périlleuse de la Syrie, révoltée contre Ibiaïm-Pacha et corrompue dans ses troubles par le gouvernement anglais.

Deux lettres de l'amiral Stopford , écrites les 2 et A déceraibre 18iO au vice-roi Méhémet-Ali, annortcent les coùditions auxquelles l'Iiérédité du pachaiik d'Egypte sera cODStituée eu laveur de ce dernier-, c'est la rcstituliou de la flotte turque au sultan , et l'évacuation de la Syrie par l'armée d'ibraïm-Pacha. Ces lettres n'accordent que trois JQUFS de délai à Mébénïet-Ali , qui s'esî empressé d'envoyer au sultan sa soumission aux conditions voulues par les quatre puissances européennes. Le ministère du 1" mars avait imprudemment engagé le vice-roi à une résistance impossible , tout en se retirant du débat.

Aussi tout est changé subitement dans la politique conliuentaie , abusée par le gouvernement anglais. Une dé pèche de M. de Xessehode à l'ambassadeur russe à Paris Al. de Pahlen , a été communiquée officiellement à M. Guizot, des aflaires étrangères, à la lin de décembre 1840, Elle est pleine de bienveillance russe pour la France. Le czar Nicolas ne se fait plus d'illusion sur son alliance anglaise , devenue si illusoire et si perfide. La conclusion d'une alliance franco-russe, méditée par Paul J" et exécutée un iustant à ïilsilt par Alexandre, changera la face des affaires politiques. Le continent, trop souvent l'instrument de Tambilion anglaise , sera préservé de ce misérable r(Ae par tes deux puissances continentales , la Russie et fa France.

BaTère tFa^ait ees ligiles huit jours avant de rendlrele dernifer soupir. Nous observons que, contrairement à son habitude (était-ce unpressenl!!menfe?) il a daté chacun des feuillets écrits par lui dans ses derniers mois.

Depuis long-temps ses chagrins de famille, auxquels était venue se joindre laperte d'une personne qui l'avait fidèlement accompagné dans sa proscription , et qui continuaità lui prodiguer des soins, avaient miné sa santé. Cependant il paraissait reprendre goût au travail , lisait les journaux et écrivait, lorsque, le 7 janvier i84i, un engorgement catarrhal dans les bronches, accompagné d'un peu de fièvre , l'obligea de garder le lit. Des crises analogues se reproduisant chez lui chaque année vers la même époque, son état n'inspira d'abord nulle inquiétude. Comme cet état se prolongeait néanmoins, et que les forces du malade s'épuisaient, on lui proposa d'appeler un médecin. «Que voulezvous que m'ordonne un médecin? répondit-il; je suis une vieille machine : vos soins me suffisent. Quant au reste , je m'en rapporte à la Providence ! »

C'était le 12 janvier. Les personnes qui l'entouraient insistèrent. Il se fît alors apporter une feuille de papier, en alléguant que son extinction de voix ne lui permettrait point de se faire entendre du docteur ; puis , sur son séant , il écrivit une note explicative fort détaillée des douleurs qu'il éprouvait dans les bronches , et surtout dans le larynx. Ce sont les dernières lignes de la main de Barère.

La nuit fut bonne : le 1 3 au matin , il voulut changer de linge pour recevoir le médecin ; mais pendant qu'on apprêtait ce linge , le malade fut pris d une faiblesse qui dura dix minutes h peine. Ce fut là toute son agonie.

Slll BARÈRE. 197

Deux jours après, les habitants de Tarbes conduisaient au champ du repos hi dépouille mortelle de leur illustre compatriote , et le bâtonnier de l'ordre des avocats, M. Lebrun, qui avait prêté au vieillard l'appui de son ministère dans de pénibles circonstances , prononçait sur sa tombe de dignes el touchantes paroles :

« Ici , disait-il , où tout éloge menteur serait un sacrilège , je puis hautement attester que jamais le désintéressement ne se montra plus pur, les sentiments de famille plus affectueux , l'amour des arts plus passionné , les principes de sociabilité plus honorables.

» Ce fut une grande consolation pour le vieillard de se voir élire membre du conseil général de son département.

» Ce fut aussi une grande surprise pour ses concitoyens de voir ce vieillard , si long-temps el si durement tourmenté , conserver une àme calme et digne , une bienveillance exquise , une lucidité d'esprit et une fraîcheur d'imagination que la jeunesse lui eût enviées ; travaillant , sans relâche , à éclairer l'Iiistoire, qui recevra de lui des documents précieux et d'importantes révélations ; la plume n'est tombée de sa main qu'à quatre-vingtcinq ans , avec son dernier soupir.

» Hommes et faibles que nous sommes , soyons justes et miséricordieux sur le bord de la tombe.

» Citoyens et Français , soyons reconnaissants envers ces enfants de la patrie qui ont brisé ses

fers , défendu son indépendance et fondé ses libertés au prix de leur repos , de leur vie et de leur renommée !

» Vieillard , qui es aujourd'hui face à face avec l'Éternel, ton pays te salue, et la postérité tecoute ! »

Barère est demeuré l'un des derniers représentants de cette génération qui a commencé l'œuvre révolutionnaire. La longévité de beaucoup d'hommes distingués de cette époque est un fait digne de remarque : il est , d'ailleurs , commun aux divers partis politiques. Lorsque les émigrés rentrèrent en 1 8 1 4 7 ils parurent à la France nouvelle comme des ombres d'un passé dont à peine elle avait gardé souvenir ; et lorsque aujourd'hui nous apprenons par les journaux la mort de quelque membre de nos grandes assemblées , nous nous demandons , avec surprise , comment il peut en rester encore. C'est que les fatigues et les souffrances ont moissonné de bonne heure tout ce qui n'était doué que d'une constitution ordinaire ; n'est-ce pas peutêtre aussi qu'il régnait dans les deux camps opposés cette force de conviction qui semble donner à la vie une sorte de ténacité ?

Cette force de conviction , on ne saurait sans injustice la refuser à Barère , malgré les inconséquences de son esprit et les faiblesses de son caractère. Nous n'avons dissimulé ni les unes ni les autres : mais ce qui les efface à nos yeux , c'est son invariable attachement à la cause nationale. Celui

SUR BARÊRE. I99

qui a écrit le beau passage sur la Marseillaise , qu'on lira dans ses Mémoires, ne pouvait être un homme de peu de foi. Étranger à l'esprit de secte, qui jeta tant de divisions parmi les républicains , et qui jette encore tant de trouble dans leur histoire , on l'a vu combattre avec rourage toute faction jalouse de la suprématie ; sincère partisan du gouvernement parlementaire , dans toute l'acception de ce mot , c'est-à-dire du gouvernement par l'assemblée des représentants du pays , on l'a vu s'opposer à toute prétention dictatoriale, alors même qu'elle revêtait les apparences du républicanisme. Il mérite d'être rangé parmi les hommes qui ont toujours su , au milieu du choc des passions , des erreurs et des intérêts , distinguer et servir la cause de la patrie.

Quelles que soient les prétentions de ceux qui réclament pour eux seuls le privilège de la modération , il y a dans toutes les opinions , dans tous les partis , des hommes modérés et des hommes violents. Barère appartient incontestablement à là première classe. On cite de lui quelques phrases tristement célèbres : les plus condamnables lui ont été faussement attribuées , nous en avons la preuve ; d'autres sont tout simplement , qu'on nous passe l'expression , des gasconnades terroristes , issues des habitudes de son esprit bien plus que des fibres de son àme ; et ces paroles-là sont moins nombreuses dans la vie de Barère] que les actes d'humanité et^leslservices personnels.

20O NOTrCE HISTORIQUE

Ces mômes habitudes méridionales se décèlent dans sa manière de se mettre en scène , et volontiers au premier plan. Il ne peut s'empêcher de prendre une pose théâtrale , alors même que personne ne le regarde , et un ton déclamateur quand personne ne l'écoute.

Mais, en revanche aussi, le soleil du Midi colore souvent sa pensée ; sa plume rencontre parfois des images éblouissantes de hardiesse et de grandeur ; il y a peu d'orateurs dont il soit resté dans la mémoire contemporaine un plus grand nombre de ces phrases sentencieuses qui semblent taillées à vif dans notre langue sévère et circonspecte.

Nous avons dit que tout imbu de la philosophie du xviii' siècle , Barère n'avait pas été sceptique ; qu'en un temps où la religiosité était bafouée, lui, si esclave de l'opinion et de l'exemple, si enclin à sacrifier beaucoup au succès d'un bon mot, il avait résisté au torrent ; et que , dans ses épanchements intimes , il se montre constamment religieux. C'est un côté de son caractère qu'il ne faut pas mettre en oubli ; il contraste avec bien des faiblesses qu'on n'a pas tort de lui reprocher.

Barère n'était point un homme de méditation , mais un homme de production. Chez lui toute pensée se traduisait à l'instant en un écrit. De là tant d'ébauches informes, tant de plans peu mûris. Politique, législation, administration, histoire, religion, morale , critique littéraire , beaux-arts , romans et poésie , il atout essayé. Mais ce qui mérite

SUR BARKKE. 201

le plus d'attention dans son héritage littéraire , c'est une série d'au moins quarante volumes manuscrits, dans lesquels il consignait chaque jour ses observations , ses souvenirs , les fruits de ses lectures. Senilia : tel est le titre qu'il a donné aux derniers volumes de cette précieuse bibliothèque.

Barère coopéra à tous les grands actes de la Constituante et de la Convention; au comité de salut public , il travailla puissamment , par ses rapports sur la politique étrangère, à entretenir l'esprit national , par ses rapports militaires , à propager cette excitation électrique qui doubla la force de nos soldats libérateurs.

Ces faits demeureront écrits dans la vie de Barère et attachés à son nom ; ils marquent sa place dans l'histoire.

En composant cette notice , appuyée sur des citations autographes , nous croyons avoir bien fait comprendre l'attitude et les sentiments de Barère dans les circonstances les plus difficiles de sa carrière publique. Nous n'avons pas prétendu l'ériger en héros de Plutarque, mais expliquer les fautes dont on l'accuse par quelques faiblesses humaines qui ne prennent point leur source dans une mau vaise nature.

Il y avait pour nous deux écueils à redouter : Barère , l'un des hommes de la Révolution qui déployèrent le moins de force de caractère , est l'un de ceux avec lesquels Carnot avait le moins d'affinité ; nous devions donc nous tenir en garde

202 NOTICE HISTORI013E SUR DARERE.

contre des préventions traditionnelles. Barère a été l'objet de calomnies dont l'odieuse couleur se révélait de plus en plus à nos yeux; en nous laissant aller à notre juste indignation, nous pouvions être conduit jusqu'à l'apologie.

Si , malgré ces écueils , nous avons réussi à être vrai , et c'est toute notre ambition , les lecteurs de bonne foi reviendront certainement sur quelques impressions trop défavorables à Barère, et nous pourrons alors nous applaudir d'avoir accompli une œuvre de justice et de réhabilitation. .Nous aurons également rempli un devoir en combattant les systèmes ou les erreurs à faide desquels on a voulu déprécier la génération révolutionnaire.

JL

Page 1