SUR GRÉGOIRE
La physionomie morale de Henri Grégoire se distingue entre toutes dans les fastes de la révolution française : elle est originale autant que noble et pure. On ne peut s'empêcher d'admirer ce prêtre chrétien qui ose confesser sa foi au milieu d'un peuple insurgé contre la religion aussi bien que contre la politique du passé. Et pourtant ce peuple, respectant en lui des convictions sincères et profondes , n'a point cessé de le regarder comme un ami. C'est un beau témoignage en faveur du caractère national , et c'est pour-
quoi nous aimons à parler de Grégoire. L'affection dont nous honora sa vieillesse, héritage d'une afîection plus ancienne pour un compagnon de travaux et d'infortune, nous eût fait d'ailleurs un devoir d'accepter la tâche qui nous est offerte par une digne amie de cet homme de bien , celle de présider à la publication de ses manuscrits.
Les Mémoires que nous livrons aujourd'hui à l'impression, préparés dans les premières années du dix-neuvième siècle, ont été rédigés en 1 808; ils s'arrêtent à cette époque : notre notice a pour objet de les conduire jusqu'à la mort de l'évêque
de Blois, en 1 831 , et de les compléter sur plusieurs points. Nous nous sommes aidés souvent
des notes de Grégoire (i)] nous avons multiplié
les citations originales : heureux le biographe
qui dispose de pareilles ressources ! jamais un
caractère n'est mieux développé que par ses pro-
(0 Nous avons également mis à contribution plusieurs fois une notice nécrologique publiée par nous-méme, peu de jours après la mort de Grégoire. Voyez le GlobCy 2 juin 1831. — Cet article a été traduit en anglais dans : The Monthly reposiiory and revi&w of tkeology and gênerai literaiure. July I83i.
|Hpes œuvres. Nous possédons le manuscrit autographe des Mémoires y ainsi que la copie faite sous les yeux de l'auteur, et que sa plume a corrigée. Tout était prêt pour la publication, et nous pouvons attester qu'il tf y a pas été changé une ligne.
La fortune de Napoléon était à son apogée en 1808. Grégoire, considérant comme terminée la grande crise politique dont il avait été l'un des acteurs, jetait, avec le calme d'une conscience sans reproche , un coup d'oeil sur sa carrière , et la mettant en présence des calomnies dont on l'avait abreuvé , il voulait, non point se replonger vivant dans une polémique pénible, mais laisser après lui un portrait fidèle de luimême. C'est sur ce document cju'il veut être jugé par l'histoire ^ et l'histoire ne lui fera poiat défaut; car il s'est montré là, comme partout, naïf et vrai.
Ce livre ne fut donc destiné à recevoir publicité qu-après la mort de l'auteur , comme une confession et un testament. 11 est rare qu'une résolution de ce genre soit sérieuse et sérieusement accomplie. Elle le fut cette fois : Grégoire a conservé pendant vingt-trois ans ses Mémoires
manuscrits (1); de grands changemens se sont opérés autour de lui dans ce long intervalle de temps, sans qu'il ait éprouvé le besoin de changer un mot à l'expression de sa pensée.
C'est que pour lui la vérité de 1808 était encore la vérité de 1814, de 1815, de 1850; c'était la vérité de toute sa vie. Le trait le plus saillant, peut-être, du caractère de Grégoire , était la ténacité, qui chez lui s'alliait à une extrême mobilité d'imagination. Aucune existence ne se présente plus homogène au milieu de nos annales biographiques si bigarrées.
On retrouvera dans ses Mémoires les sentimens de piété, de philantropie et de républicanisme dont cette existence entière fut l'application ; on y retrouvera aussi l'empreinte d'une vivacité , disons même d'une irritabilité si grande, qu'il ne fallut pas à Grégoire moins de haute raison que de bonté pour se montrer indulgent comme nous l'avons toujours vu. Ses passions ardentes
auraient pu le dominer et l'entraîner, à l'exem-
(1) 11 en a sealement détaché quelques fragmens pour les io- •érer dans différens écrits , tels que : V Histoire des Sectes religieuses^ la Réponse aux Libellistes^ etc.
pte de beaucoup d'autres , pendant les jours caniculaires de la révolution ^ ainsi qu'il les nommait, si son intelligence n'eût à chaque instant trouvé un point d'appui dans le sentiment religieux. Ce n'est pas seulement dans ses écrits destinés au public , c'est sur ses notes, sur des agenda personnel, qu'il revient incessamment à cette pensée : « Oubli des injures, charité envers nos ennemis ! » Avertissement réitéré d'une raison vigilante à prévenir les écarts des passions ; et le triomphe de la raison est ici tellement complet, qu'elle s'exalte parfois jusqu'à l'enthousiasme, et emprunte les accens de la passion elle-même ; c'est ainsi que dans les belles pages qui terminent les Ruines de Port-Royal^ nous voyons avec admiration le prélat janséniste prier pour les jésuites, sur les débris de cet asile d'où ils avaient chassé ses patriarches. Je crois qu'il a dû s'opérer dans cette ame une de ces luttes intérieures dont la révélation serait si précieuse pour l'étude de l'homme et si encourageante pour l'humanité; je crois que ce travail moral s'est continué toute sa vie, et que Grégoire est arrivé à la vertu en triomphant de lui-même par l'énergie de son caraclère, comme d'autres sont inoffensifs par
indolence de tempérament Rien n'est plus rare, rien aussi ne doit placer l'homme plus haut, que d'avoir conscience de sa propre vertu et des efforts qu'il a faits pour la posséder. — J'ai dit dans tout ceci : Je crois ; c'est que tout ceci se fonde uniquement sur des observations individuelles. Le Testament moral de Grégoire, s'il avait été retrouvé dans ses papiers, en aurait peut-être donné la solution (1). Ce qui me parait incontestable, c'est que Grégoire a dû surtout à ses croyances chrétiennes les belles qualités que le monde a reconnues en lui ; et c'est sans
(1) M. Grégoire, en terminant ses Mémoires, fait mention de . son Testament moral et politique, déjà rédigé. L'importance qu'il attachait à cet ouvrage est témoignée par le soin que Fauteur avait pris de le distinguer de ses autres manuscrits, dans ses dispositions testamentaires de 1804 , pour en confier spécialement la publication à madame Dubois , son héritière. A plusieurs reprises, dans la suite, il lui fit de vive voix la même recommandation* Cependant le manuscrit a disparu : c'est une perte déplorable, et qui le serait plus encore s'il venait à tomber entre des mains intéressées à présenter sous un faux jour les opinions de Tévêque de Blois. Madame Dubois veut prévenir un abus de confiance qui pourrait être préjudiciable à la mémoire de son ancien ami^ en déctarant'qn'ello nereconnaitra comme authentique et exempte d'altération , aucune publication faite sans son aveu formel.
doute avec un profond retour sur lui-même qu'il répétait souvent : « Je ne conçois pas que l'on puisse être honnête homme sans religion, ^ Rendons hommage des effets à leur cause , et rappelons-nous d'ailleurs que ce révolutionnaire, aux opinions si chaleureuses et si absolues , fut le plus tolérant des hommes dans la pratique de la vie. Cette tolérance , il la portait jusqu'à un degré inimaginable; on eût dit qu'il y avait chez lui prédilection pour ses adversaires , tant il entourait de soins paternels tous ceux qu'il croyait égarés; Israélites, protestans, anabaptistes, il semblait les aimer à cause de leurs erreurs, comme le philantrope aime de préférence ceux qu'il trouve les plus malheureux. Tous les parias de la société eurent en lui un constant défenseur : au début de sa carrière, il s'efforça d'améliorer le sort des Juifs, des catholiques irlandais^ des nègres , des domestiques ; les mêmes pensées ont préoccupé ses derniers momens.
Grégoire avait vu dans la révolution française l'application des préceptes de l'Évangile aux relations politiques : Bourdon de l'Oise le caractérisa parfaitement, lorsqu'il lui reprocha, au club des Jacobins, de vouloir christianiser la ré-
votution. C'est ce qui explique si bien la véhémente indignation qui s'emparait de lui, et dont ses Mémoires offrent de fréquentes traces, chaque fois que, dans la tempête sociale, quelque atteinte était portée aux sentimens , aux habitudes de toute sa vie, an corps ecclésiastique dont il faisait partie ; c'était à ses yeux une déviation funeste des principes révolutionnaires.
Froissé dans ses opinions religieuses , déçu de ses espérances démocratiques, tout saignant encore de blessures récentes à l'époque où iF écrivait, sa plume a été l'interprète d'une misantropie et d'un découragement profonds; il avait été le témoin et la victime de tant de maux , qu'il eût haï les hommes si sa foi l'eût permis : c'est une amère élégie que ces Mémoires.
Nous sommes loin de partager les opinions^ sévères de l'ancien évêque de Blois sur certains hommes et sur certains événemens ; nous sommes loin surtout de ratifier son jugement sur la Convention, jugement dicté par de pénibles souvenirs; mais nous comprenons tout cela en nous identifiant avec la position personnelle de l'auteur, avec ses croyances, assurés d'ailleurs que jamais sa bouche ne parla que sous la dictée de sa
conscience. Le temps marche à grands pas ; il faut se hâter de rassembler les témoignages sur lesquels^ unjour, on écrira la yéritable histoire de la révolution : celui de Grégoire ne peut manquer d'y trouver place.
Il est surtout un ordre de faits qui a , passé , non point sans doute inaperçu^ mais presque complètement inapprécié par les écrivains ; nous voulons parler des débats religieux, constamment parallèles aux débats politiques.
Les résistances opiniâtres du clergé aux réformes qui atteignaient ses privilèges contribuèrent 5 autant que celles de la noblesse , à irriter les esprits et à donner à la révolution son caractère de violence ; elles encouragèrent les luttes sanglantes de l'Ouest et du Midi , et inspirèrent au malheureux Louis XVI des manœuvres occultes dont la révélation hâta sa perte.
De même que plusieurs hommes appartenant à l'aristocratie déchue se distinguèrent parmi les apôtresles plus exagérés de la démagogie , de même plusieurs membres du clergé donnèrent le scandaleux exemple de l'apostasie et de l'impiété. Mais pendant ce temps, d'autres ecclésiastiques , à la tète desquels figurait Grégoire, associés à la
marche libérale et régulière de la révolution,, s'efforçaient de maintenir le sentiment religieux et de le mettre en harmonie avec les institutions républicaines.
Le clergé émigré, non moins insensé que la noblesse dans ses projets et ses espérances contre-révolutionnaires , ne présentait pas aux étrangers des modèles de résignation chrétienne. Rappelé en France par le concordat de 18(M, lorsque Napoléon travaillait à une copie de l'ancien régime , il se précipita avec fanatisme dans cette voie de réaction , et employa tous ses moyens à effacer jusqu'aux traces de la réforme religieuse et politique.
Spectateur vivement intéressé de ces événeœens , acteur courageux , héroïque même ^ dans plusieurs d'entre eux , Grégoire était plus que personne appelé à les raconter.
V Histoire de^ Sectes j^ celle de V Église Gallicam^ d'autres ouvrages sortis de sa plume en contiennent des fragmens.
Ses Mémoires en offrent la partie personnelle à l'auteur.
Depuis long-temps Grégoire en préparait une narration complète, dont quelques portions sont
entièrement achevées. Rédigées d'après' ses prch près souvenirs et sur des conununicatrons particulières, nous avons pu les considérer comme des Mémoires historiques sur son temps , formant une suite naturelle aux Mémoires de sa vie.
Dans les siècles où le clergé catholique , ffdèle encore à l'esprit du christianisme, et habile à justifier son autorité morale par une supériorité réelle , mettait tous ses soins à distinguer dans son sein les hommes d'élite pour les placer à sa tête, quelle que fût l'obscurité de leur origine , Grégoire , bien que né de parens pauvres , dans un petit village de la Lorraine (1 ), aurait sans doute , par ses talens et ses vertus , obtenu la crosse de Tépiscopat ou la pourpre romaine :
mais depuis long-temps l'Eglise, abjurant son beau rôle de médiatrice entre le peuple et ses maîtres , avait identifié la cause de l'autel avec celle du trône, et se séparant du peuple, d'où ses premiers apôtres étaient glorieusement sortis , n'allait guère demander ses princes et ses
(0 A Yéhû, près Lunéville, le 4 décembre 17&0.
hauts dignitaires qu'aux familles seigneuriales , pour les envoyer faire le métier de courtisans auprès des rois.
Sans la révolution , Grégoire serait donc probablement resté ignoré dans sa modeste cure d'Embermesnil ; heureux encore si ses opinions indépendantes et la fierté de son caractère ne lui eussent pas suscité l'animadversion de ses supérieurs : car les événemens politiques ne firent que mûrir en lui des pensées dont ses premiers travaux offrent l'empreinte incontestable.
Nous ne citons que pour mémoiteV Eloge delà poésie , couronné en 1 773 par l'Académie de Nancy, quoique cette petite production ne manque pas d'un certain mérite littéraire. L'auteur était alors professeur au collège de Pont-à-Mousson; il cultivait lui-même la poésie, et avait composé quelques essais qui furent détruits dans la suite. C'était sans doute leur rendre justice ; car Grégoire , avec une imagination vive et féconde, possédait peu le sens des arts , pour lesquels il exprime souvent un grand dédain «
Mais nous devons nous arrêter quelques instans pour parler de Y Essai sur la Régénération physique et morale des Juifs, qui obtint également
la palme académique à Metz en 1 788. f< Cette Académie, dit un biographe allemand (M. Depping), ne se doutait guère que le curé de village dont elle récompensait les vues philantropiques sur le sort des Juifs , contribuerait un an plus tard à changer celui de la France elle-même , et à jeter dans le monde les germes d'une immense réforme pour tous les peuples » (1).
Dans cet ouvrage, le mieux écrit peut-être qui soit sorti de sa plume , Grégoire trace un tableau rapide et animé des persécutions auxquelles fut partout en butte la race juive , des humiliations auxquelles elle fut condanmée, et il attribue à ces causes les vices qu'on lui reproche; il combat l'opinion de Michaelis , qui prétend que les institutions morales des Israélites s'opposent invinciblement à toute réforme ; il demande que la loi civile devienne pour ces religionnaires la mente que pour les chrétiens : mais il admet aussi la nécessité de mesures destinées à restreindre leur penchant au mercantilisme et à l'agiotage , fimits de la condition précaire dans laquelle a vécu si long-temps ce peuple, campé ,
(l'j Die Zcitgeoosscn. [Le* Cotitemporains ), année iS2i.
pour ainsi dire, sur un soi étranger, où il n'osait se livrer aux travaux lents et paisibles de l'agriculture.
Ces restrictions temporaires ^^ qu'il déclarait indispensables y démentent assez les reproches souvent adressés à Grégoire » comme si, dominé par une impulsion purement révolutionnaire , il n'eût tenu compte d'aucune difficulté de posi-
tion, et marché à l'aventure dans l'application <le ses principes. Nous le verrons apporter la même prudence en émettant ses idées sur l'abolitioQ de l'esclavage colonial.
Lorsque l'on sut, dans le monde philosophique , que ce livre de tolérance était l'œuvre d'un prêtre , il fut accueilli avec enthousiasme. On le comprendra facilement en se reportant à cette époque, en songeant aux répugnances et aux préjugés dont l'auteur dut triompher en lui-même , et au courage qu'il fallut chez un ecclésiastique obscur pour faire une manifestation publique de pareils sentimens. Un militaire en écrivit la réfutation sous le voile de l'anonyme.
Grégoire terminait son ouvrage par cette chrétienne et libérale invocation :
« nations ! depuis dix-huit siècles vous foulez
~ 45 — les débris d'Israël t La vengeance divine déploie sur eux ses rigueurs ; mais vous a-t-elle chargés d'être ses ministres ? La fureur de vos pères a choisi ses victimes dans ce troupeau désolé; quel traitement réservez-vous aux agneaux timides , échappés du carnage et réfugiés dans vos bras ? Est-ce assez de leur laisser la vie , en les privant de ce qui peut la rendre supportable ? Votre haine fera-t-elle partie de l'héritage de vos enfans? Ne jugez plus cette nation que sur l'avenir; mais si vous envisagez de nouveau les crimes passés des Juifs et leur corruption actuelle , que ce soit pour déplorer votre ouvrage 5 auteurs de leurs vices, soyez^le de leurs vertus ; acquittez votre dette et celle de vos aïeux.
•f Un siècle nouveau va s'ouvrir ; que les palmes de rhumanité en ornent le frontispice , et que la postérité applaudisse d'avance à la réunion de vos cœurs. Les Juifs sont membres de cette famille universelle qui doit établir la fraternité entre tous les peuples ^ et sur eux , comme sur vous, la révélation étend son voile majestueux. Enfons du même père , dérobez tout prétexte à l'aversion de vos frères, qui seront un jour réunis dans ie même bercail ; ouvrez-leur des asiles où ils
puissent tranquillement reposer leurs têtes et sécher leurs larmes, et qu'enfin le juif, accordant au chrétien un retour de tendresse , embrasse en moi son concitoyen et son ami. »
Le jeune curé d'Embermesnil ne se bornait point à une philantropie théorique. Sur l'étroit théâtre où son action directe était restreinte , il s'efforçait de semer des germes salutaires. Non content d'enseigner par la parole les villageois de sa commune , il avait rassemblé au presbytère une collection de bons livres sur la morale et sur les arts utiles aux cultivateurs , et en avait fait une bibliothèque publique pour ses paroissiens.
Quelques voyages entrepris en 1 784, 86 et 87 dans la Lorraine , l'Alsace , en Suisse et dans la portion de l'Allemagne qui avoisine ce dernier pays, perfectionnèrent sa propre éducation, et le mirent en rapport avec plusieurs hommes distingués. Nous possédons le journal de ces voyages, et nous regrettons que le cadre de cette notice ne nous permette pas d'en copier quelques extraits : on y trouverait l'expression des sentimens que l'auteur développa par la suite; on le verrait rempli d'admiration pour les
— i7 — beautés de la nature , et d'intérêt pour les œuvres de l'homme; on le verrait s'enquérir avec soin de tous les perfectionnemens susceptibles d'être transplantés parmi ses compatriotes, et attribuer à l'influence de la liberté politique tout ce qui le frappe avantageusement dans les mœurs et les usages de la Suisse ; on le verrait tourner en ridicule les lances et les cuirasses féodales conservées dans l'arsenal de Zurich^ et demander pourquoi l'on n'entoure pas d'un cadre d'or l'arbalète de Guillaume Tell; on le verrait causant avec Hirzel et Lavater, visitant le chantre d'Âbel dans sa retraite sauvage de Sihlwald; on le verrait s'attendrir à la pensée de dire la messe dans la célèbre chapelle d'Einsiedeln que son père avait visitée quelques années auparavant.
Ljk renommée de& talens et des vertus de Grégoire s'était répandue dans la province de t Lorraine et lui avait acquis une juste popularité. Aussi quand les trois ordres se réunirent à Nancy pour choisir des députés aux États-Généraux, son nom sortit avec éclat de l'urne électorale.
Le biographe allemand que nous avoM cité
s'exprime ainsi en parlant delà présence du curé d'Ëmbermesnil dans l'Assemblée nationale :
« Quand on considère la prodigieuse activité de Grégoire à cette époque, on croirait qu'il était arrivé aux États-^Généraux porteur de tous les plans de per fectionnemens inventés dans l'univers entier, et qu'il s'empressait de les mettre au jour, de peur qu'il ne s'en égarât quelques uns* Ses travaux dans cette assemblée furent tellement multipliés, que l'historien a peine à énnmérer tout ce que produisit cet ei^rit ardent et fécond , dans un si court espace de temps. »
Peu d^hommes en effet ont jeté dans le monde autant de projets pour l'amélioration des relations sociales, et ces projets se distinguent presque tous par leur esprit de généralité : ils ne se limitent point au sol français , ils embrassent toutes les nations dans leur pensée. C'est e]\ cela que Grégoire peut être donné comme un des types caractéristiques de notre révolution. Les^ mouvemens politiques des autres peuples , puisant leurs motifs dans des griefs particuliers , n'eurent guère de prétention que [celle d'ob-tenir des réformes locales : l'insurrection du peuple français , au contraire , issue d'une lutte
philosophique où tous les droits de rhomme avaient été discutés et proclamés ^ présenta dès le début une toute autre portée. Dèa le début l'Assemblée nationale àéclàr eiqu" elle n'emploierait jamais ses forces contre la liberté d'aucun peuplezla nation française s'engagea à soutenir toutes celles qui réclameraient ses secours contre Toppression; elle Voulait faire participer le monde entier à ses conquêtes libérales.
Ces sentimens de philantropie . universelle»
dont on trouve l'expression dans tous les manifestes de l'époque, et qui sont loin d'ailleurs d'exclure le patriotisme , impriment à notre révolution un caractère qui la distingue de toutes les autres. N'est-ce pas aussi le secret de la vive sympathie qu'elle a excitée? la révolution d'Ângleteite y et même celles qui de nos jours ont éclaté en Espagi^e , en Portugal y en Italie , presque exclusivement nationales y ont peu franchi , les limites des pays qui les ont vues naître ; la ré^ volution française, énûnemment sociale dans ses intentions y a profondément retenti dans le cœur de tous les peuples européens.
Dès les premières opérations de l'Assemblée constituante , Grégoire fut persuadé que l'heure
était venue , non point de quelques soulagemens précaires pour les classes les plus souffrantes de la nation , mais bien d'une réforme radicale que des maui invétérés rendaient inévitable. Con* vaincu que cette réforme dans le sens de Tégalité , était la réalisation de la loi du Christ, et que son devoir de prêtre était d'y concourir, il s'efforça de faire passer la même conviction dans rame de ses collègues ecclésiastiques , et de les amener à s'unir avec le tiers-état.
Des conseils de ce genre devaient trouver peu d'accès auprès du haut clergé , appartenant à l'aristocratie; mais le clergé inférieur, sorti des rangs populaires, sympathisait bien mieux avec des douleurs qu'il touchait du doigt chaque jour. Vers le commencement du mois de juin 1789, Grégqjire adressa aux curés députés, une lettre politique , dans laquelle il exposait courageuseT ment les àabus dont la noblesse désirait le maintien , et £ivec elle le haut clergé; tandis que les simples pasteurs, s'identifiant avec le peuple, devaient en poursuivre Fabolition: il conjurait ceux-ci d'accepter la vérification des pouvoirs en commun , et le vote par tête , non par caste, seul moyen d'assurer une majorité dans l'Àssem-
blée aux idées de réforme; il les engageait enfin, dans lè cas où leurs collègues résisteraient atout effort de persuasion , à se séparer d'eux pour se joindre aux députés des communes , et à faire connaître à l'Europe, par un manifeste, les motifs de leur conduite.
Cet écrit contribua beaucoup à la réunion des trois ordres, et plaça Grégoire, dans l'opinion publique, à la tète du clergé populaire. Le 14 juin i 789, il vint , avec Dillon et quelques autres ecclésiastiques, accéder aux actes dès représentans du tiers-état. La veille, trois curés du Poitou avaient donné les premiers cet exem* pie qui, lès jours suivans,fut imité par d'autres ; le 17, on se constitua en Assemblée nationaie*^ le 20, Grégoire prêta serment au Jeu de Paume, où Von sait que sa présence, ainsi que celle du ministre protestant Rabaud-Saint-Étienne, et du chartreux dom Gerle, ont fourni à David un
épisode ingénieux de son admirable esquisse.
Dans la séance du 22, pendant la réuQion définitive de la majorité du clergé, lorsque le nom de Grégoire fut prononcé à son tour, la salle retentit d'acclamations. II devint un des secrétaires de l'Assemblée.
L'irritation allait sans cesse croissant chez le peuple, particulièrement excitée par la présence des troupes que réunissait la cour aux environs de Paris et de Versailles , et que l'on disait destinées à opprimer la représentation nationale. Grégoire appuya la motion de Mirabeau , qui demandait l'éloignement de ces troupes. Quelques jours après, le 13 juillet, il revint sur le même sujet, et proposa l'établissement d'un comité cbargé d'examiner la conduite des ministres. Comme il mettait une extrême vivacité dans ses paroles, l'archevêque 4e Vienne qui présidait l'interrompit, et témoigna sa surprise d'entendre un ecclésiastique s'exprimer avec tant de véhémence; mais les murmures de ses collègues l'avertirent qu'ils n'approuvaient point sa remarque.
Remplaçant à son tour momentanément le président au fauteuil, dans cette mémorable séance, c(ui, ouverte le 13 juillet au matin, ne fut levée que lé 15 à dix heures du soir, séance pendant laquelle le peuple prenait d'assaut la Bastille, Grégoire, se tournant vers les tribtmes publiques où se pressaient le» citoyens, inquiets des périls de l'Assemblée , s'éCria avec enthousiasme : « Apprenons à ce peuple qui nous entoure, que
la terreur n'est point faite poar nous... Oui» messieurs^ nous sauverons la liberté naissante qu'on voudrait étouffer dans son berceau, fallût-il pour cda nous ensevelir sous les débris fumans de cette salle!»
Grégoire , dans ses votes politiques, se joignit constamment à la portion la plus démocratique de l'Assemblée ; nous allons les passer [rapidement en revue.
En 17889 une société s'était formée à Paris pour provoquer l'abolition du droit d'aînesse; Grégoire en fit le premier la motion formelle , le 3 novembre 1790.
L'impôt d'un marc d'argent ayant été proposé comme condition d'éligibilité par le comité de constitution y Grégoire fut du nombre des députés qui repoussèrent toute r^triction à la liberté des choix. Cette opinion ne prévidut point. Plus tard , cependant , de nombreuses pétitions étan t arrivées 9 on parla de supprimer les conditions d'éligibilité 9 mais en élevant le* chiffre de l'impôt exigé pour devenir électeur. Grégoire s'opposa encore à cette nouvelle mesure, et donna la préférence à l'ancienne, toute défectueuse qu'elle lai semblait. « Vous voulez, dit-il , concentrer la
représentation entre quelques citoyens riches et grands propriétaires... Le pouvoir législatif se trouvera placé dans un certain nombre de familles. On a tant parlé d'aristocratie^ eh! la voilà, l'aristocratie ! vous verrez une nouvelle noblesse renaître; vous aurez des patriciens, et vingt millions de plébéiens sous leur dépendance. »
Quand le parti des réviseurs , par l'organe de Chapelier, prétendit apporter des restrictions au droit de pétition , Grégoire prit la parole pour maintenir ce droit d'une manière illimitée. Il fit d'abord observer qu'après avoir anéanti la distinction des ordres, l'Assemblée les avait reconstitués, sous une forme nouvelle^ par sa division des citoyens en actifs et non actifs, division à lar quelle il s'était opposé de toutes ses forces (1). Des murmures s'élevèrent , et le rappel à l'ordre de l'orateur ayant été demandé, il poursuisvit : « Qu'on ne vous* dise pas qu'il n'y a que les mendians et les vagabonds qui soient dans: la classe des citoyiens non actifs; je connais moi-même, à Pjgiris, des citoyens qui ne sont point ae-
(1) Poar être réputé citoyen actifs il folfeil ptyèr ané*c<Niitri* bation directe de la valeur de trois journées de travail.
tifs, qui sont logés à ud sixième, sans fortune^ et qai sont cependant en état de donner de fort bons avis. (Ici quelques murmures interrompirent sa voix et furent couverts par les applaudis* semehs des tribunes...) Observez, messieurs'^ quelle est la classe d'hommes à qui l'on voudrait ôter le droit de pétition : c'est à celle précisément qui a le plus de doléances à présenter, à celle qui est condamnée à une espèce de nullité politique. U serait bien étrange qu'à raison de la multiplicité de ses malheurs et de ses peines^ le citoyen n'eût pas le droit de former une pétition ! alors, vous dirai-je, garantissez-lui un bon^ heur constant; sans quoi, ces décrets que vous prétendez rendre auront l'air de vouloir étouf^ fer ses soupirs; franchement, la loi qu'on nous prcfpose me semble faire la cour à la fortune. » Lorsqu'on décréta la Déclaration des droits,, Grégoire proposa de placer le nom de Dieu au frontispice de ce monument social : « L'homme , dit-il, n'a pas été jeté par lei hasard sur le coin de terre qu'il occupe, et s'il.a des droits, il faut parler de celui dont il les tient... >» U demanda aussi que l'on y joignit une Déclaration des devoirs , corrélative et indispensable , selon lui.
Rien n'était mieux senti que cette proposition. Etablir seulement des droite ^ c'est exposer la société à Yoir Tégoïsme au nom du droit individuel 9" entraver tous ses progrès. Avant de définir les droits^ il fallait définir les devoirs, car de ceux-ci émanent les premiers. Quand un homme ou une classe dliommes vient à réclamer un droit , il faut que la société puisse lui demander : Quels devoirs femplissez-vous enyers moi 7
Dans la séance du 4 septembre i 789 , où l'on discutait sur la sanction royale , Grégoire parla contre le veto absolu, dont le principe lui paraissait en contradiction avec celui de la souveraineté populaire; il opina pour le veto suspensif, comme une garantie contre des décisions précipitées, en exprimant la pensée que « le roi ne peut être partie intégrante dé la législature que par la concession libre de celui dont émanent tous les droits de la royauté y le peuple. »
Il s'éleva contre un don de 800,000 francs que la famille Polignac avait obtenu de Louis XVI à titre de dédommagement pour la perte de certains privilèges féodaux , et en demanda la restitution dans les cofTres de l'état, restitution qui
fot ordonnée par un même décret avec celle de la fameuse baronnie de Fenestranges.
Enfin, il vota, lui quatrième , contre la liste . ciTile de 25 millions demandée par le roi , et que celui-ci, plus tard, trouva encore trop exiguë. Quarante ans après, en 1830, nous verrons Grégoire protester, dans une^ brochure qui fut sa dernière publication, contre Fénonnité de la liste civile offerte à la nouvelle royauté.
Après la fuite de Louis XVI et son arrestation à Yarennes , Grégoire se prononça hautement contre l'inviolabilité absolue de la personne du monarque , et demanda la convocation des collèges électoraux , pour nommer une convention chargée de faire son procès. Si cette mesure sévère avait été adoptée alors, elle n'eût eu sans doute pour résultat qu'un décret de déchéance , et l'on ne se fût pas trouvé dans la nécessité d'y recourir plus tard , lorsque de nouveaux attentats contre les libertés publiques avaient creusé un abkne entre le peuple et le trôné. « Il jurera tout et ne tiendra rien 1 » avait dit la voix prophétique de Grégoire , qui rappela ces paroles dans les débats du procès.
Lorsque lé curé d'Embermesnil montait à la
tribune pour émettre l'opinion que nous venons de citer , il entendit répéter autour de loi qu'il ne convenait pas à un prêtre Ae traiter cette question. Un membre de l'Assemblée s'étant même permis de l'apostropher iigurieusement , Grégoire lui répliqua sur-le-champ : « Qudile que soit mon opinion , je parlerai d'après ma conscience, et au lieu de comparer mon opinion à mon état, je demande que l'on me réfute. »
Ce prêtre, auquel on reprochait d'exprimer sa pensée sur les questions politiques, avait pourtant su se maintenir avec dignité au milieu des difficultés de sa position , et demeurer fidèle à sa double mission d'ecclésiastique et de député; il ne se montra pas moins zélé dans sa carrière législative pour les intérêts de la religion ^ quç pour la réforme des abus et des injustes privilèges. — Il s'opposa à l'entière destruction des étabiissemens r^eligieux, en se fondant sur les services rendus aux sciences et à l'agriculture par plusieurs d'entre eux. — Il s'efforça d'améliorer la condition du bas clergé, c'est-à-dire des curés et vicaires de campagne. — Dans la grande séance nocturne du 4 août 1789, il réclama et obtint l'abolition des annates : il ne té-
moigna point , quoi qu'on en ait dit , son regret de voir supprimer les dîmes ; mais , tout en admettant que le clergé n'était que l'administrateur et non le propriétaire des biens dits ecclésiastiques, il demanda, particulièrement dans l'intérêt des pauvres et dans celui de Tagriculture , que l'on assignât aux curés une dotation en fonds territoriaux , qui pût subvenir à leurs besoins. L'un de ses argumens contre le ceif s électora^ut aussi que les ecclésiastiques se trouverarent presque tous exclus de la représentation nationale. -^Grégoire n'adhéra pas sans réserve à la déclaration de l'Assemblée que la France ne reconnaîtrait plus l'autorité d'aucun évéque ou archevêque étranger, et, dans l'appréhension d'un schisme , il proposa d'y ajouter ces mots : sans pour cela porter atteinte à Vau-torité papale. Mais il approuva le retour à l'usage des premiers siècles chrétiens, où chaque paroisse nommait elle-même son chef; cette élection était, selon lui, tout à fait dans l'esprit des libertés de l'église gallicane. — Enfin , il fut le premier ecclésiastique qui prêta serment à la constitution civile du clergé. L'exemple d'un homme dont on connaissait la piété et les lu-
-^ 50 — mières exerça une grande influence sur les autres membres de l'ordre auquel il appartenait
Qu'on nous permette de rapporter ici quelques
fragmens du discours prononcé par lui à cette occasion :
t" On ne peut se dissimuler y dit Grégoire ^ que beaucoup de pasteurs très estimables , et dont le patriotisme n'est point équiToque^ éprouTeot d^s anxiétés parcequ'ils craignent que la constitution française ne soit incompatible ay^les principes du catholicisme. Nous sommes ffltesi inyariablement attachés aux lois de la religion qu'à celles de la patrie. Revêtus du sacerdoce ^ nous continuerons de l'honorer par nos mœurs; soumis à cette religion divine , nous en serons constamment les missionnaires ; nous en serions, s'il le fallait 9 les martyrs! Mais après le plus mûr, le plus sérieux examen , nous 'déclarons ne rien apercevoir dans la constitution civile du clergé qui puisse blesser les vérités saintes que nous de* vous croire et enseigner. — Ce serait calomnier l'Assemblée nationale que dé lui supposer le projet de mettre la main à l'encensoir ! à la face de la France, de l'univers*, elle a manifesté solennellement son profond respect pour la religion
catholique , apostolique et romaine ; jamais elle n'a voulu priver les fidèles d'aucun moyen de salut; jamais elle n'a voulu porter la moindre atteinte au dogme, à la hiérarchie , à l'autorité spirituelle du chef de l'église : elle reconnaît que ces objets sont hors de son domaine. Dans la nouvelle circonscription des diocèses , elle a voulu seulement déterminer des formes politiques plus avantageuses aux fidèles et à l'état: le titre seuldecon^^tYtitim civile du clergé énonce suffisamment l'intention do l'Assemblée nationale. — Nulle considéra*ti<Hi ne peut donc suspendre l'émission de notre serment. Nous formons les vœux les plus ardens pour que, dans toute l'étendue de l'empire, nos confrères, calmant leurs inquiétudes, s'empressent de remplir un devoir de patriotisme si propre à porter la paix dans le royaume et à cimenter l'union entre les pasteurs et les ouailles. »
jCeiie déclaration civique et apostolique à l.a fois fut écoutée avec un profond recueillement. Grégoire, alors, donnavtle premier l'exemple de la soumission qu'il recommandait à ses confrères, prêta, au bruit de longs applaudissemens, le serment en ces termes : « Je jure de veiller avec soin aux fidèles dont la direction m'est confiée;
je jure d'être fidèle à la nation, à la loi et an roi ; je jure de maintenir de tout mon pouvoir la constitution française , décrétée par l'Assemblée nationale et acceptée par le roi , et notamment les décrets relatifs à la constitution civile du clergé. >ï
Tel est l'acte dé la vie de Grégoire qui déchaîna contre lui ces longs ressentimens que nous avons vus se réveiller avec une nouvelle intensité dans ses derniers jours. Il répondit à ses détracteurs par une brochure sur la légitimitë du serment civique y et poursuivit avec calme la route que lui traçait sa conscience. Si la papauté, mieux conseillée , n'avait pas prononcé contre les prêtres assermentés une condamnation qui révolta le peuple et l'Assemblée; si le clergé, mieux avisé, au lieu de protester contre les lois de la patrie, avait suivi l'exemple d'un bon citoyen; si, préférant le bien du pays et celui de la religion à ses privilèges particuliers, il s'était franchement ralilé autour des institutions nouvelles, peut-être eût-il retardé la catastrophe. Mais ce que nous disons ici du clergé, ne faudrait-il pas le dire aussi de la noblesse, qui , comnie lui , s'opposa témérairement à des réformes devenues inévita-
' — 33 — blés? Il est des temps où la Providence elle-même semble rendre aveogles les adversaires du progrès, quand lenr assentiment contraint et restrictif ne ferait que le ralentir.
La majorité du clergé inférieur prêta le serment , qui d'ailleurs n'était aucunement^entaché d'hérésie, puisqu'il ne changeait rien à la doctrine de l'Eglise, puisque les eucologes , missels, catéchismes, enseignemens , demeuraient les mêmes, et puisque les assermentés ne se détachaient point de l'obéissance canonique au chef de la catholicité. Plusieurs évêques même , entre autres celui de Blois , M. de Thémines , ceux de Rhodez , Besançon, Saint-Flour, etc. , avaient déjà pris des mesures pour organiser leurs clergés et leurs chapitres selon les lois nouvelles , et se disposaient à prêter le serment, lorsqu'un contreH)rdre général fut donné par les ennemis de la révolution. La coalition des évoques députés y qui croyaient par leur résistance forcer l'Assemblée nationale à détruire son propre ouvrage , Tesprit de corps et l'entraînement de l'exemple, poussèrent dans l'émigration beaucoup de membres du clergé qui seraient volontiers restés au poste où devait
les retenir Tamour de la religion et du pays.
Le marquis de Ferrières» dans ses Mémoires^ peint en ces termes le crise dont nous parlons :
<c Les évêques et les révolutionnaires s'agitèrent et intriguèrent 9 les uns pour faire prêter le serm^pt , les autres pour empêcher qu'on ^e le. prêtât. Les deux partis sentaient l'influence qu'aurait dans les provinces la conduite que tiendraient les ecclésiastiques de l'Assemblée. Les évêques se rapprochèrent de leurs curés ^ les dévots et les dévotes se mirent en mouvement. Toutes les convei*sations ne roulèrent plus que sur le serment du clergé; on eût dit que le destin de la France et le sort de tous les Français dépendaient de sa prestation ou de sa non prestation. Les hommes les plus libres dans leurs opinions religieuses, les femmes les plus décriées par leurs mœurs, devinrent tout à coup de sévères théologiens, d'ardens missionnaires de la pureté et de l'intégrité de la foi romaine. »
« Le Journal de Fontenejii^ l'Ami du Roi, la Oazette de Durosois , employèrent leurs armes ordinaires , l'exagération , le mensonge , la calomnie. On répandit une foule d'écrits dans lesquels la constitution civile du clergé était
traitée de schismatique , d^hérètique ^ de des-
tnictire de là religion. Les dévotes colportaient
ces écrits de maison en maison. EU» priaient ,
conjuraient^ menaçaient, selon les penehans et
les caractères; on montrait ani uns lé clergé
triomphant , FÂssémblée dissoute , lesecclésiasti-
qnes préVaricatenrs dépouillés de leurs bénéfices^
enfermés dans des maisons dé correction ; leseè*
€lésiastiques fidèles couverts de gloire y comblés
de richesses. Le pape allait lancer ses foudres
sttr une Assemblée sacrilège et sur des prêtres apostats; les peuples, dépourvus de sacremens,
se soulèveraient ; les puissances étrangères en- (feraient en France^ et cet édifice d'iniquité et de scélératesse s'écroulerait sur ses propres fondémens^ » * -
Nous avons vu quelle fut la conduite de Grégoite en cette oo^asion ; elle fut appréciée par ceux de s» confrères que n'aveuglaient point l'esprit de coTpsôu le fanatisme ; de ce nombre fut le respectable Sanguine , qui avait été son professeur, et qui mountt, en 1806, curé à Nancy; il avait pris le parti de Témigration et s'était réfugié en Allemagne; mais, malgré la différence de leurs opinions j il ne cessa d'entretenir une cor-
respondance amicale avec son ancien élève, engagé dans les voies de la révolution.
Tandis que Tapôtre de la démocratie évangé-« lique soulevait contre lui la haine des dévots , il voyait redoubler la vénération dont l'entou-raient le peuple et l'Assemblée nationale. Celle-* ci le choisit pour son président, le 18 janviec 1 791 , et deux départemens, ceux de la Sarthe <^ de Loir-et-Cher, se disputèrent la gloire dç ravoir pour pasteur. Nommé le même jour évé-r que au Mans et à Blois , il opta pour ce dernier siège, et il a toujours joint à son nom un titre qu'il ne devait ni à l'intrigue, ni à la faveur des cours , mais au choix libre et spontané du peu* pie et 4u clergé.
A l'expiration de sa présidence, sa piété se témoigna par un trait que les journaux du temps ' ont recueilli. Il se rendit à l'église des Feuillans» pour remercier Dieu d'avoir soutenu ses forces pendant cette mission difficile; le prêtre chargé d'officier se trouvait seul , Grégoire aussitôt se mit à genoux derrière lui , et servit la messe. On vit ainsi l'homme qui venait d'occuper le plus beau
poste de l'état, remplir un instant après les pli^ humbles fonctions de la hiérarchie ecclésiastique.
Ayant de suivre le nouvel évéque de Blols au milieu de ses diocésains , où sa courte administration n'a laissé que des souvenirs édifians , je* tons encore un coup d'œil sur ses actes à TÂssemblée constituante, comme moraliste et comme philantrope ; nous avons déjà vu en lui le prêtre et l'homme politique.
Mais d'abord , rapportons ici l'origine de l'amitié qui lia pour toute sa vie Grégoire à une personne dont nous devrons citer le nom plus d'une fois.
Lorsque après les journées des 5 et 6 octobre, le roi et l'Assemblée quittèrent Versailles pour Paris, ceux des députés qui avaient figuré dans la résistance aux réformes craignirent les outrages d'une population irritée. Une terreur panique s'empara d'eux : le président Chapelier annonça dans la séance du 9 que plus de deux cents passeports lui avaient été demandés. On décida que l'Assemblée serait elle-même juge des motifs de ceux de ses membres qui voudraient s'absenter. Beaucoup réclamèrent alors des passeports pour cause de maladie , ce qui fit dire à un député q^e la résidence future du gouvernement avait exercé une influence
bien nuisible sur la santé de ses collègues.
Le costume distinctif , des ecclésiastiques les exposait particulièrement à des scènes fâcheuses , et quelques U9S d'entre eux furent insultés dans les rues. Grégoire s'était fait l'ardent champion des intérêts populaires ; mais sa personne était trop peu connue pour qu'il fût plus m éoagé qu'un tfutre, et comme les autres U se piond^ait en public le moins possible. Une famille riche et honorable lui ayant offert dans sa m^son la table et le logement , il accepta avec empr^^Or ment. Un ami de cette famille, habftapt Ijx Lorraine , lui avait adressé Tabbé Grégoire qui se rendait aux Etats-Généraux, comme un des ecclé* siastiques dont le savoir et les sentimens fai*saient le plus d'honneur au «lergé.
Insoucieux de tout bien-être matériel , comme la plupart des hommes que préoccupe le tri^vail des idées, Grégoire fut heureux de trouver dans ses nouveaux hôtes, M. et madame Dubois, les soins d'une véritable affection , que les dangers de sa carrière politique rendirent plus vive en«core et plus dévouée. De ce moment il fit partie de la famille , et après la mort du mari, survenue au bout de vingt ans, il continua de demeurer
chez la venve , qu'il prenait plaisir à nommer sa mère adoptive. C'est ainsi que madame Dubois^ associée à sies succès et à ses^ revers , et confidente de toutes ses pensées, est devenue dépositaire^ des papiers que nous publions.
La mémoire dé Tévéque de Blois est restée pour son amie une espèce de culte. Nous l'a- YonsYue dans le délire d'une maladie , où le sonreûir des dangers d'autrefois se confondait avèè le sentiment du danger présent , croire :que la . guillotine était dressée sous ses fenêtres , que leà bourreaux allaient la saisir, et adresser au ciel ce sublime remerchnent : <f Oh ! que je suis heureuse de lui avoir survécu pour témoigner de mon amitié en souffrant cela pour lui aussi courageusement qu'il l'aurait souffert lui-même ! Il sera fier de se voir représenter ainsi. » ' "^v. lies opinions qu'avait émises Grégoire , dès avant la révolution^ sur la nécessité d'améliorer lé sort des jttife , ne laissaient point douter qu'il mettrait à profit sa position nouvelle pour réa* liser ses vœux philantropiquei^. On ne tarda point en effet à l'entendiré dénoncer les persécutions exercées en Alsaèé contre ces religionnaires , tracer une peinture touchante de leur situation, et
— 40*myoquer en leur faveur la justice de rAssemblée constituante. Il obtint leur élévation à la dignité de citoyens. On vit alors ( exemple inoui ! ) les synagogues reconnaissantes faire des prières publiques pour un prêtre chrétien.
D'autres victimes de la cupidité et du préJQgé fixèrent également ses yeux jaloux de découvrir des maux à soulager. Le ^ octobre 1789, une députation des gens de couleur des colonies réclama pour cette classe de citoyens Texercice de leurs droits. Grégoire adressaà l'Assemblée un Mémoire dans le même but, et le 3 décembre^ comme on délibérait sur l'établissement d'un comité colonial, il demanda, pour la première fois^ l'admission des hommes de sang-mêlé dans la représentation nationale. Interrompu par les cris : A la question ! il ne lui fut pas possible de poursuivre. Mais de nombreux écrits appelèrent bientôt l'opinion publique à se prononcer sur ce vœu d'équité, et l'Assemblée dût céder à l'opinion publique. Grégoire devint l'un des membres les plus actifs et le président de la So-* ciété des amis des noirs , où figuraient Condorcet, Lafayette, Pétion , Robespierre , Larochefaucauld, Brissot, Clavière, etc.; société dissoute
plus tard par les événemens^ mais qui laissa après elle le terrain préparé. Il ne s'agissait d'ailleurs dans le principe que de Tadmission aux droits civiques d'une classe d'hommes dont l'ayancement moral et intellectuel ne pouvait être mis en doute : l'abolition de l'esclavage ne se présentait encore que comme une espérance pour l'avmir. r :Un jour, dit Grégoire dans sa lettre adressée :atfâ? citoyens de rot«2^r pour leur annoncer qu'ils participeront désormais ^ lasour Tcraineté du peuple , un jour le soleil n'éclairera panni vous que des hommes . libres ; les rayons de l'astre qui répand la lumière ne tomberont plus surdes fers et des esclaves. L'Assemblée na^ tionale n'a point encore associé ces derniers à votre sort, parce que les droits des citoyens, concédés brusquement à ceux qui n'en connaissent pas les devoirs, seraient peut-être pouiveux nn présent foneste; mais n'oubliez pas que, comme vous , ils naissent et demeurent libres et égaux. 11 est dans la marche irrésistible des événemens, dans la progression des lumières, que tous les peuples dépossédés du domaine de la liberté récupèrent enfin cette propriété inamis-
SU)l€. »
La lecture de ce passage suffit pour attester qu'M y . eut chez les atm des noirs , et chez Grégonre^eD particulier , autant de prudence po^U-^ que 'que deiphitautropii». Oft sait aiypyird'lbni qt» Ite profuiers troublai de Saint^Itomiogne ii9
lurtnt'point ipi^ftroquéfi par la proolamttioii dm ptioflipes de Itbeité^ ni «urtoulrpar Vabolition de ycfidavHge résolue troisïtiis aprèSifiWÎs par (a rôsistaocedes colons au décret qui accordait )4S prifiléges ctTiques an^'^l^ôdimes de.sang^nijâlé) c'esi*à-Hiire à leurb pm|>res edfang^ 0& «fût égi|<^ tement i{u6 l'obstination de cette ré^ista^œ Armée obligea les oonAnissairesde la Conventioit à:deVàiioer lés projets de TAssembléev «n prtt^ mettant la liberté aux esclayes qui Yi€»draieiit â^ ranger sous lés draffeaux de la république. Otfsait enfin (les rapporta présentés réeenunent au parlement anglai» en font foi) que Ces esd»vespubitement émancipés 9 aulieii de^e liycer aux désordres^ que l'on ^pouvait redouter, retours nèrent presqtie^tous paisiblement à Icfurs travail; et que ces munies esclaves , ou leurs descendans qui forment Aujourd'hui la population d'Haïti ; loin de présenteif le spectacle d'inactivité et d'ifrr subordination que les ennemis de leur causé ise
plaisent à tracer^ s'adonnent à leurs occapations avec autant d'ordre et de calme, et en tirent autant de bieihêtre qu'aucune autre clause do ciiltirateurs^ sur quelque partie du glofee qu'on les prenne (i). •
Et quapd il n'en serait pas ainsi,, auraitron le droH.de s'en étonner? Pendant des siècles, l'idée du travail et celle de la servitude ont ^té insépa-^ blés dansl'esprit de ces homqies ; l'id^ç de repos et d'indolence n'a-t-elle pas dû devenir pour eux synonyme de liberté? Étonnons-»ou£i plutôt que la civilisation aitfaitdesprogrè3,assezrapide§ pour triqmpher de pareilles erreurs. {jC travail est^il donc si fort en honneur chez nos vieilles nations européennes ? Y a-t-il si long-temps qu'une certaine classe aurait cru déroger en exerçant les professions industrielles?
Une croisade morale a commencé contre le trafic de la liberté humaine ; ses débats ont été longs et pénibles, parce qu'elle avait à combattre
(1) UalU , ou renseignemens authentiques sur Tabolitlon de l'escUfage et ses résultats à Saint-DomiDgue et à la Guadeloupe , avec des détails sur l'état actuel d'Ha!ti et des noirs émancipés qui forment sa population. Traduit de l'anglais. Paris 1835. — Ouvrage publié par les soins de M. Zachary Macaulay.
les préjagfés et l'égoïsme; mais ta tictoire est toujours assurée, en définitive, à la morale publique sur les intérêts; et s'il était flrouvé aujourd'hui (ce qui est fort loin de l'être) que la production des denrées coloniales est impossible autrement que par le travail des nègres , la conscience des petiples ne devrait en tirer d'autre conclusion que celle-ci : cessons d'envoyer la race blanche dépérir sous le ciel de la zone torride; laissons k la race noire les climats pour lesquels la nature l'a créée , et par ufte association dans l'intérêt de tous , échangons les produits de notre travail contre ceux de son travail devenu libre comme le nêtre (i).
L'humanité n'oubliera point que Grégoire fut le saint Bernard de cette généreuse croisade. Au reste, il est à remarquer que les partisans du préjugé colonial dans l'Assemblée constituante étaient les adversaires déclarés de toutes les réformes intérieures, tant il est vrai qu'il y a solidarité entre les différentes erreurs d'une mauvaise cause. Les colons de Saint-Doiningue qui
(1) Voyez le Prodîicieur , journal philosophique, cahier de mai 182C.
~ 45 — brûlaient Grégoire en effigie pour avoir appuyé les réclamations des mulâtres ^ et ceux qui , le lendemain de chaque discusision sur l'esclavage et la traite, faisaient crier dans les rues de Paris : Voici la liste des députés qui ont voté en faveur de V Angleterre contre la. France , n'hésitèrent point à sacrifier l'esprit national à leurs intérêts personnels ^ ils appelèrent à leur aide les gouvememens anglais et espagnol, en guerre alors avec la France ; ils se démasquèrent eux-mêmes en foulant aux pieds la cocarde tricolore et en arborant la cocarde J)lanche : c'était rendre à la lutte son véritable caractère, car cette lutte, en effet, c'était, quelque nom qu'on lui donne, celle de la révolution contre l'ancien régime.
Grégoire ne négligeait aucune occasion pour jeter la lumière de sa charité religieuse sur toutes les questions de morale. Le fameux duel de Bamave et de Cazalès lui fournit celle de;se prononcer évangéliquement contré cet usage des temps de barbarie (1). Une autre fois, le, marquis de Foucault s' étant écrié que ce serait le plus grand des malheurs , si tous les Français
(1) Réflexions générales sur le Duel, par M. Tabbé Grégoire.
sayaient lire^ le curé d'Embermesnil lui repliqaa : « La yertn a sa place naturelle à côté des lainières et de la liberté, j»
La soUicitade de Grégoire pour les intérêts politiques ne détournait point son attentioR d'autres intérêts plus matériels, relatifs, soit à sa province, soit à la France entière. Nous rayons déjà yu envisager la question de la dotation: ti^* ritoriale du clergé sous l'aspect des progrès agricoles : nous citerons encore , parmi ses tra« vaux législatifs à la Constituante, son opinion pour la suppression de la gabelle, une lettre am citoyens du département de la Meurthe rar es salines de la Lorraine y et une proposition pour le dessèchement des marais^ les défirichemens et les plantations.
Ces objets l'occupèrent toujours beaucoup^ ^ méibe au temps des débats politiques lesr plus
attiens ; en 1795 , il publia une dissertation sw
famélioratioiide r agriculture par desétabUsae^ niîens d'économie rurale^ et une instruction sur les semailles d' automne j adressée aux citoyens culH^
valeurs y par ordre de la Convention nationale.
Lorsque l'Assemblée constituante se sépara pour faire place à la législative ^ les sociétés
patriotiques adressèrent des félicitations aux dé-^ pûtes qui avaient déployé, dans i'6xercice de leurs fonctions, le plus de talens et û^ civistne* Grégoire répondit en leur nom. Lni-^mème présidait alors par intériiA la ^(kiièté des amis 4e la comstituUôny devenue pluii tard lé clul^ dêà Jacobins ; il fut chargé par elle dé l'édiger tlne adresse aut députés de la nouvelle législature; Dans cette pièce, qui ,fut imprimée et signée par Rœderér, président, par Louis -Philippe d'Orléans et Collot d'Hei^bWsVsëctétaîres, Fauteur analysait avec sévérité le^ tràvaîix de TAssemblée pendant sa session de vingt-^euf mois'; et des fautes de ce corps politique il tirait dès conseils salutaires pour les nouveaux repré^ sentans. Les premières pages que nous allons citer montreront la crudité dé franchise qui C(MDunençait à être le cachet de Fépoque :
«De tous lès points de Tempire, le Voeu de not concitoyeqs vous députe au ccmgrès na*^ tional^. et la natiop vous y appelle. Il èsl temps que les^ fondateurs de la constituticm, les créateurs de la France nouvelle > remettent en vos mains les rênes du pouvoir qui commençaient à flotter dans les nôtres* Quelques uns
d'entre nous couraient encore dans la carrière ; mais un grand nombre s'y traînaient, et des chutes fréquentes ont annoncé leur épuisement, constaté leur impéritie , ou signalé leur corruption. La Liberté inquiète et meurtrie vous tend les bras ; vingt-cinq millions d'hommes ont les yeux fixés sur vous ; ils espèrent que vous consoliderez notre ouvrage. Salut à nos successeurs !
« Si, à l'éclat des talens, vous joignez celui des vertus, si vous apportez en tribut à la patrie la fierté des Spartiates et le courage des Romains; si , également inaccessibles aux terreurs et aux caresses, vous marchez invariablement sur la ligne du bien , vous trouverez quelques modèles parmi vos devanciers.
<' Puissiez-vous , les uns justifier, les autres démentir les récits de la renommée qui vous a précédés dans la capitale! Â côté d'une imposanté majorité qui consolera la patrie , on montre déjà ceux qui, admis par la loi dans sou sanctuaire, en sont repoussés par la confiance publique , [parce qu'ils ont souillé la pureté des élections, fait mouvoir les ressorts de la cabale et soudoyé la bassesse.
«Déjàron désigne ceux qui sont susceptibles d'être achetés ou séduits par le ministère^ car les co urs seront à jamais les ennemies irréconciliables de la liberté ; et presque toujours ceux qui les ha bitent ne se croient heureux que par l'oppression et le malheur des peuples. Hommes vertueux , vous êtes dignes d'être calomniés ; vous le serez : mais la justice arrachera vos noms à rimposture pour les présenter à notre estime. Hommes pervers, vous serez jugés; et chacun aura droit d'imprimer sur votre front le sceau de l'ignominie 5 le fer rouge de la vérité. »
Terminons cette partie de la biographie politique de Grégoire , par un portrait qui n'est point sans quelque réalité, quoique l'auteur fasse ressortir avec affectation le côté désavantageux, n ne faut pas oublier que c'est un adversaire qui parle :
« Parmi les cent quarante-quatre curés qui parurent aux États-Généraux , un seul , M. Grégoire, montra quelque facilité pour s exprimer, ainsi que quelques connaissances dans le droit et les affaires publiques. Son langage avait plus d'ardeur que de feu, plus d'impétuosité que do vivacité. Il se trouvait presque toujours dans ce qu'il
disait ((uelque chose de provocateur, et sentait un homme qui se défend comme les très attaquent. Cela n'empêche point que vastes connaissances, acquises par un tra infatigable, n'appartiennent à M. Grégoire que, dans toute sa carrière, il n'ait montn ardent amour de la liberté, avec une confori parfaite de principes : chose honorable dans I les temps, dans tous les pays, dans tous hommes (1). »
Établi dans son diocèse , après la clôtun l'Assemblée nationale, Grégoire se livra travaux de l'épiscopat avec une active char Feu de temps lui suffît pour dissiper les prév tiens de ceux qui avaient peine à compren que chez lui la ferveur politique n'était qu mode d'action de la ferveur chrétienne. Ils | rent s'en convaincre en lisant ses Lettres pm raies , où s'harmonisent l'onction religieuse e patriotisme; en l'écoutant prononcer, dans chaire apostolique , des discours parfaitem conformes à ceux dont sa voix avait fait retei la tribune législative. Des services solennc
(1) Les qmtre Concordats^ par l'abbé de Pradt.
célébrés dans l'église cathédrale de Blois , l'un en l'honneur de Simonneau , maire d'Ëtampes , massacré en défendant la loi , l'autre pour les citoyens morts à Paris le 10 août 1792 en combattant pour la liberté, fournirent surtout au nouveau prélat l'occasion de manifester ses sentimens démocratiques. Ces discours portent l'empreinte d'une exaltation révolutionnaire, qui souvent fut blâmée comme peu assortie au ministère du prêtre. Mais doit-on s'étonner qu'avec ses convictions hardies , au milieu des obstacles que l'esprit retardataire et les intérêts égoïstes ne cessaient d'opposer à la réalisation des idées ^nouvelles, un homme jeune, ardent, impressionnable comme Grégoire, ait employé fréquemment le style que les passions de Tépoque avaient mis en usage ? Nous y voyons seulement une preuve de plus de l'énergie et de la siQcérité de ses croyances. C'est d'après leurs actes qu'il faut juger les hommes, et parmi ceux de Grégoire^ on n'en cite pas un où son entraînement lui ait fait démentir le caractère évangélique.
Ceux qui le voyaient alors de près , ses diocésains, dans un pays où les habitudes dç dévotion
exerçaient un grand empire, car c'est surtout dans cette partie de la France que la petite église a jeté ses fondemens, investirent leur pasteur d'une confiance sans bornes; ils le choisirent pour présider l'administration centrale du département 9 et bientôt après pour leur représentant à la Convention.
La nouvelle Assemblée s'étant constituée , mit l'évéque de Blois à la tête d'une députation chargée d'en porter avis à celle qu'elle remplaçait. Cette notification fut accueillie par des applaudissemens universels. La France était dans l'attente des grandes mesures d'intérêt national qui allaient émaner de'ses nouveaux mandataires.
Ceux-ci ne trompèrent point cette attente; ils débutèrent par un acte solennel , que le vœu public, hautement exprimé , appelait depuis plusieurs mois : l'abolition de la royauté et la proclamation du gouvernement républicain. Collot dlierbois et Grégoire jen firent la proposition, qui fut adoptée unanimement , au milieu des plus vives démonstrations de joie. On verra dans les Mémoires de Grégoire, l'espèce de délire qui s'empara de lui en songeant qu'il avait provoqué cette grande résolution.
Une phrase de son discours est demeurée célèbre comme expression de sa haine pour la monarchie : ^ L'histoire des rois est le martyrologe des nations. » Sans doute si elle se trouvait dans quelque étude historique, les commentateurs n'auraient pas tort de la taxer d'injustice et d'exagération; mais est-ce donc sur le champ de bataille , et en présence de son ennemi , que l'on peut se montrer impartial? L'instant où l'on combat pour renverser une institution politique , serait-il bien choisi pour rendre froidement justice à son utilité passée ? Ajoutons pourtant qiie Grégoire , dans cette occasion , ne fit que donner une forme absolue à une opînion'réfléchie, qu'il ne cessa de maintenir, en y consentant de rares exceptions.
Lorsque s'ouvrit ( le 1 5 novembre suivant ) la discussion sur la mise en jugement de Louis XVI, Grégoire se prononça pour l'affirmative , et reproduisit quelques uns des argumens qu'il avait fait valoir , après le retour de Varennes , contre l'inviolabilité royale.
Repoussant d'abord la doctrine qui regarde cette inviolabilité comme une fiction heureusement imaginée pour étayer la liberté, il s'indr-
gnait contre la pensée que le bonheur du peuple dût reposer surune fiction. «L'inyiolabilitéroyale, disait-il , même en adoptant ce système, ne peut s'étendre à des faits étrangers à l'exercice de la royauté , de même que l'inyiolabilité des légis* lateurs et des ambassadeurs ne s'étend point à des actes personnels étrangers à leurs fonctions. Là où ne se peut appliquer la responsabilité da ministre, il faut bien que cesse Tirresponsa^ bilité du monarque ; si non , il existerait des délits sans châtimens, et ce serait la destruction du principe fondamental que force soit à la loi. »
Il établissait en outre, que la doctrine de rinViolabilité constitutionnelle étant admise dans sa plus entière acception , Louis XVI ne pourrait en revendiquer le bénéfice, puisqu'il avait protesté contre la constitution en la déclarant inexécutable. De ce fait seul, disait Grégoire, il résulte que Louis ne s'était jamais regardé Comme roi constitutionnel.
« Quel homme s'est joué avec plus d'effronterie de la foi des sermens? ajoutait-il; c'est dans cette enceinte , c'est là que je disais aux législateurs : Il jurera tout , et ne tiendra
rien. Quelle prédictioti fut jamais mieux accomplie! 4
Mais, dans ce même discours où Grégoire s'exprimait avec tant de véhémence contré le ci-de; vant roi 9 il proclamait formellement son aversion pour la peine de mort , qu'il appelait : « Un reste de barbarie, destiné à disparaître des codes européens. * Précédemment déjà il en avait réclamé Tabolition ; et cette fois il demandait un acte de clémence individuelle, pour obtenir une loi de clémence générale.
ff II suffit à la société, disait^il, que le coupable ne puisse plus nuire. Assimilé en tout aux autres criminels , Louis Capet partagera le bienfait de la loi, si vous abrogez la peine de mort. Vous le condamnerez alors à l'existence , afin (|ue l'horreur de ses forfaits l'assiège sans cesse
et le poursuive dans le silence de la solitude
Mais le repentir est-^il fait pour des rois? L'histoire, qui burinera ses crimes, pourra le peindre d'un seul trait : aux Tuileries , des milliers d'honmies étaient égorgés par son ordre , il entendait le canon qui vomissait sur les citoyens le carnage et la moft, et là il mangeait, il digérait! »
Pendant ces j ours de crise , madame Dubois , que des relations de famille et d'amitié rendaient moins opposée que son commensal à la cause des Bourbons, lui demandait son opinion sur Fissue du procès. ^ Louis est un grand coupable, répondait Tévèque de Blois, mais la religion me défend de répandre le sang des hommes. »
Il se montra fidèle à cette parole et aux principes qu'il avait émis à la tribune. Absent pour une mission, lorsque la sentence fut prononcée, il se trouvait à Chambéry avec trois de ses collègues, Hérault de Séchelles , Jagot et Simon. Ceux-ci jugèrent que leur absence ne les dispensait point de prendre leur part de responsabilité dans l'acte décisif du corps politique auquel ils appartenaient. Us rédigèrent un projet de lettre à l'Assemblée, contenant leur vote pour la condamnation à mort. Mais Grégoire déclara, que ni sa qualité de prêtre , ni son opinion contre la peine capitale, ne lui permettaient d'y apposer sa signature, à moins que ces deux derniers mots n'en fussent effacés. Ses collègues y consentirent après une assez vive discussion , et la lettre fut envoyée telle que nous allons la transcrire :
Ghambéry, 20 janvier 1798.
(( Nous apprenons par les papiers publics que la Convention doit prononcer demain sur Louis Gapet. Privés de prendre part à vos délibérations , mais instruits par une lecture réfléchie des pièces imprimées, et par la connaissance que chacun de nous avait acquise , depuis longtemps, des trahisons non interrompues de ce roi parjure , noos croyons que c'est un devoir pour tous les députés d'annoncer leur opinion publiquement , et que ce serait nne lâcheté de profiter de notre éloignement pour nous soustraire à cette obligation.
« Noos déclarons donc que notre vora est pour la condamnation de Louis Gapet par la Convention nationale , sans appel au peuple.
(c Nous proférons ce vœu dans la plus intime conviction, i cette distance des agitations où la vérité se montre sans mélange, et dans le voisinage du tyran piémontais. » Signé : Hérault , Jagot, Simon , Grégoire.
Cette lettre existe encore aux archives du royaume. Les noms des quatre signataires ne furent point comptés parmi les votes pour la peine capitale. Ils furent même dénoncés aux Jacobins, comme ayant mal rempli leur devoir de citoyens.
Tout cela n'empêcha point les ennemis de
— S8 ~ Grégoire de renouveler plusieurs fois contre lui, et particulièrement dans les occasions où ils le Tirent en butte aux persécutions , le reproche d'avoir manqué dans cette circonstance aux sèntimens d'un chrétien. Ils poussèrent même l'esprit de vengeance et de perfidie jusqu'à imprimer là lettre que nous venons de citer , en rétablissant^ après le mot condamnation y les deux mots: à mort. C'est le souvenir de ces [infamies qui faisait dire à Grégoire sur son lit de douleur: «Une circonstance de ma vie a été odieusement dénaturée ; je n'ai jamais voté la mort de personne. » — Puis ailleurs : « La haine coloniale et la haine sacerdotale sont les plus exaspérées et les plus cruelles! »
Neus ne sommes entrés dans ce détail que pour faire apparaître la mauvaise foi des accusateurs de Grégoire , et pour montrer qu'il ne fit point fléchir le caractère du prêtre devant celui du révolutionnaire. C'est au contraire en admirant comment il sut les concilier, qu'un de ses biographes lui a justement appliqué la maxime de saint Augustin : Immoler l'erreur et aim^r les hommes.
Jamais d'ailleurs l'évéque de Blois^ quelque
importance qu'il attachât à prouver qu'il n'avait pointparticipé à l'arrêt dnmalheureux LouisXVI, n'exprima le plus léger blâme sur la conduite de ceux de ses aollégues , qui , obéissant à d'autres inspirations, jugèrent utile de donner à l'Europe attentive un grand exemple de sévérité nationale.
Le 16 novembre 1792, Grégoire avait été élevé aux honneurs de la présidence. Il accueillit la députation des Anglais , Ecossais et Irlandais résidons à Paris , qui venaient féliciter la Convention sur les succès des armes françaises, ainsi que celle des sociétés constitutionnelles de Londres, Sheffîeld et Belfast, qui offraient un don patriotique de six mille paires de souliers pour les défenseurs des libertés européennes. La réponse du président exprima les vœux de l'Assemblée pour le maintien de la concorde entre deux nations trop long-temps ennemies.
Le91 novembre, une députation des Savoisiens, qui reprenaient alors leur ancien nom d'Allobroges , après avoir aboli chez eux la noblesse et la royauté, vint demander la réunionne leur pays à l'empire fi-ançais. Grégoire leur] donna le baiser fraternel aux acclamations générales , et ,
dans le discours qa'il leiir adressa » promit solennellement Tappui de la France à tous les oppriknés. Son sentiment philantropique , Téletant aa dessus des préjugés nationaux, lui faisait entrevoir dans l'avenir l'alliance universelle des peuples* « La liberté, s'écriait-il, planant sur toute l'Europe , visitera ses domaines , et cette partie du globe ne contiendra plus [ni forteresses^ ni frontières , ni peuples étrangers. »
La Convention ordonna l'impression de ce discours, et sa traduction en difTérentes langues , comme étant le manifeste de tous les peuples contre tous les rois.
Huit jours après, Grégoire fut chargé par les comités diplomatique et de constitution réunis , de faire un rapport sur l'incorporation de la Savoie au territoire français, et l'Assemblée, ayant adopté les conclusions affirmatives de ce rapport , envoya l'auteur lui-même sur les lieux, avec ses collègues Hérault de Séchelles , Jagot et Simon , pour installer l'administration républicaine dans le nouveau département du Mont- Blanc. Ce fut durant cette mission, ainsi que nous l'avons raconté , qu'eut lieu le jugement de Louis XVI.
ies
Nous trouvons cette citation parmi les papiers de Grégoire , sur une feuille volante qui porte en marge ces mots de sa main : Mensonges ecclésiastiques'^ elle devait prendre [place dans un recueil , préparé en effet par lui sous ce titre.
Le fait est que l'évéque de Blois , pendant sa mission , vécut en parfaite intelligence avec celui de Chambéry, et célébra la messe dans sa cathédrale; le fait est que, lorsqu'il fut sur le point de quitter ce pays y plusieurs officiers mvtr nicipaux se présentèrent pour le supplier de demeurer au milieu de leurs concitoyens , dont il s'était acquis l'estime et la reconnaissance (1).
De la Savoie j Grégoire passa dans le comté de Nice, pour y présider à l'organisation du département des Alpes maritimes. Au retour de cette nouvelle mission , il disait à madame Dubois : « Bonne mère (c'est le nom qu'il lui donnait ton* jours) , devinez combien mon souper de chaque
(1) Dans les papiers de Grégoire se trouve aussi la note suiFaiite, * reproduite deux fois de sa main : Si je meurs avant Picot (rédacteur de TAmi de la religion), et qu*on lui donne d faire mon article biographique dans quelque dictionnaire, il s'empressera d'accepter et me calomniera. » M. Picot est un des collaborateurs de la Biographie Universelle : accomplira-t-il cette prophétie ?
soir coûtait à la nation ? juste deux sous ; car je soupaîs avec deux oranges. Aussi , je n'ai pas dépensé tout mon argent : voyez ce que je rapporte au trésor public... »
Il montrait, nouée dans le coin d'un mouchoir, la petite somme épargnée sur ses frais de voyage , et se glorifiait naïvement de sa patriotique économie.
INious demandons grâce pour ces détails à nos habiles administrateurs ; ils doivent leur sembler bien puérils et bien niais.
Rentré dans le sein de la Convention , après six mois d'absence , Grégoire , en qualité d'ancien président, remplaçait momentanément Mallarmé au fauteuil, le 51 mai, lorsque les sectioimaires vinrent présenter une adresse pour obtenir la proscription des Girondins.
Dans sa réponse , Grégoire s'efforça de rappeler les citoyens à l'union , gage du salut de la patrie; mais en même temps il s'exprima avec force surle$ soupçons que répandaient contre la population parisienne les Girondins et leurs amis dont il désapprouvait les principes.
<r Citoyens , disait-il , la liberté est dans les crises de l'enfantement ; une constitution popu-
laire en sera le fruit, et contre elle se briseront^ les efforts impies des brigands couronnés , de no^ ennemis extérieurs et intérieurs ! Le moment ap — proche où le peuple en masse les écrasera pasr sa puissance et sa majesté. >»
« Estimables citoyens , l'absurdité des calomnies répandues contre Paris couvre de honte leurs inventeurs ! la Convention nationale vient encore de vous venger en décrétant que Paris , qui a fait tant de sacrifices pour faire triompher la révolution, a bien mérité de la patrie. Non, elle ne disparaîtra pas du globe cette illustre cité(1), qui, dans les décombres de la BastiUe renversée par son courage , a retrouvé la charte de nos droits ! elle les a reconquis , elle défendra son ouvrage, et Paris, sous l'empire de la liberté, deviendra plus brillant qu'il ne le fut jamais sous le sceptre du despotisme.
<c Vainement les aristocrates, les royalistes, les fédéraiistesjessaient de nous diviser ; nous jurons de rester unis! nous serons pour ainsi dire agglutinés dans le sein de la république une et indivisible, et les orages de la révolution ne
(1) Allusion à de célèbres paroles d'Isnard.
feront que resserer les liens de famille qui unissent les Parisiens à leurs firères, des départe-
mens. »
Ce vœu de concorde ne fut point exaucé. Les
uns commirent le crime de chercher par la guerre civile le triomphe de leurs opinions , les autres commirent la faute de mutiler la représentation nationale.
La discussion du pacte constitutionnel se poursuivait au milieu de ces troubles. Grégoire proposa de placer en tête du titre : Des rapports de larépublique française avec les nations étrangères, une série d'articles formant une déclaration du droit des gens. On reconnaît dans la plupart de oes articles le chrétien cosmopolite.
« Un peuple doit agir à l'égard des autres comme il désire qu'on agisse à son égard ; ce qa'un homme doit à un homme , un peuple le doit aux autres peuples. ^
te L'intérêt particulier d'un peuple ^st subordonné à l'intérêt général de la famille humaine.»
« Les entreprises contre la liberté d'un peuple sont un attentat contre tous les autres, etc. »
 côté de cet article qui proclame un grand principe de solidarité entre les nations, on pour-
rait être surpris d'en lire un autre qui semble nier le droit d'intervention , c'est-à-dire celui de secourir Topprimé :*
« Un peuple n'a pas le droit de s'immiscer dans le gouvernement des autres. »
Mais cette contradiction n'est qu'apparente:
Grégoire ne donnait le nonide gouvernement qu'à une autorité acceptée par la volonté populaire et non point à une autorité imposée; il ne faisait aucune concession à ces théories d'égoïsme national, dont l'écho nous afflige trop souvent dans la bouche de prétendus hommes d'état, qui transportent le sentiment de leurs petits intérêts au sein de la politique générale.
Le projet présenté par Grégoire ne fut point admis par la Convention. Il le reproduisit l'année suivante, à l'occasion de la réception solMb^ nelle de M. de Staël^^ ambassadeur de Suède , et na fut pas plus heureux. La Convention fit alor&CB que feraiemt nos assemblées légi^tives en présence d'une proposition de ce genre; elle la re^ légua parmi les utopies philantropiques. Peutêtre les circonstances difficiles où se trouvait la république le voulaient^elles ainsi. Quoi qu'il en soit, l'auteur avait eu soin , dans son exposé de
«totifs, de préTOir cette <^jectioii qui ne l'av^aU;
« C'était im beau, rèye , dit-on , que celiii' da pnbliciste Saint-Pierre... et pourquoi désespérer que jamais it se réalise? lorsque Ton connaît les Lucamones des Etrusques , la ligue des Achéens et le Corps amphyctionique , la différence n'çst que du plus au moins. Il y a du mieux , disait un écrivain ; le monde donne des espérances... permettez-moi donc d'espérer que le despotisme, qni est une grande erreur, que la guerre, qui est une grande immoralité, deviendroi^t plus rares en Europe; que les peuples» détrompés des fausses idées de grandeur, et connaissant mieux leurs intérêts, s'occuperont à vivifier leur éconcMiiie politique; qu'alors tomberont peutêtre les barrières entre les nations, qu'elles étendront les unes vers les autres leurs mains fratenielles , bien convaincues que pour elles , comme pour les individus, les bonnes moeurs et la justice sont les sources uniques du bonheur. »
Les mêmes sentimens se trouvent exprimés dans les considérans d'un arrêté que proposa Grégoire au comité d'instruction publique, dont
il avait été nommé membre au retour de sa mission dans le midi. Cet arrêté avait pour okjet de créer entre les écrivains, les savans, les journalistes de tous pays^ une sorte de confédération littéraire ; des correspondances actives et régfulières devaient être établies par l'intermédiaire des agens diplomatiques et consulaires ; les secours et la protection respective des gouvernemens devaient leur être assurés. On lisait dans cet arrêté :
« Les comités de salut public et d'instruction publique réunis, considérant qu'il importe essentiellement au bonheur social et à la prospérité de la république de multiplier les moyens capa-blés d'aviver le patriotisme , de'^perfectionner la morale universelle et d'agrandir le domaine des arts; considérant que ce patriotisme n'est point exclusif, et que l'énergie de ce sentiment se concilie avec cette douce philantropie qui res^ serre les liens entre les peuples amis, qui, pout fortifier l'esprit de tolérance et de fraternité, accueille tous les moyens d'éteindre l'égoïsme national, de combler l'intervalle que les préjugés^ la haine et le despotisme ont mis entre les nar* tions rivales ; considérant que la circulation ra^
pîde des lumières est un moyen d'atteindre ce but, arrête, etc. ^>
Nous verrons Grégoire reprendre et agrandir, ï plusieurs époques de sa vie , cette idée favorite l'une association entre les homimes placés par leurs talens à la tête de l'opinion publique dans chaque fpays, association destinée à préparer celle des peuples eux-mêmes.
Nous avons dit qu'à son retour des départemens méridionaux , Grégoire avait été appelé au comité d'instruction publique ; ce fut alors surtout qu'il déploya son immense activité.
Sur sa proposition, la Convention chargea ce comité de recueillir, sous le titre d'Annales du cittsmcy les traits de vertus qui avaient illustré la révolution. En traçant le plan de l'ouvrage projeté, Grégoire citait par avance plusieurs des eiemples d'héroïsme civique qui mériteraient d'y être consignés , et s'efforçait de les choisir dans la vie de ces citoyens obscurs , de ces siml^es soldats qui se sacrifient pour le bien géiftéral , sans nourrir même l'espoir que leur nom figurera dans un bulletin et sera transmis à la re- <^onnaissance de la patrie. C'est en rappelant les belles actions inspirées par le sentiment repu
— ro —
blîcain qu'il voulait faire aimer la république* Le 8 août 1 793 , Grégoire proposa et fit décider l'abolition des académies, mais pour les réorganiser sur un plan nouveau , mieux approprié aui progrés de l'esprit humain.
« Citoyens , disait-il , détruire est chose facile^ et c'est moins en supprimant qu'en créant qufi le législateur manifeste sa sagesse; la rôtre écla* tera dans les mesures que vous prendrez pour que , du milieu des décombres , le sanctuaire des arts , s'élevant sous les auspices de la liberté . présente la réunion organisée de tous les .savans et tous les moyens de science. »
Il fut l'un des fondateurs de Y Institut national^ ainsi que du Conservatoire des arts et métiers y et du Bureau des longitudes. Dans le Conseiratoire devaient être réunis , outre les produits^de 1! industrie française et étrangère , les instrumens , outils et modèles de machines servant à tous les travaux qui s'appliquent à la vie matérielle de l'homme , de même que les livres ayant pour objet le perfectionnement des sciences et des arts; tout cela classé de manière à en rendre facile la recherche ou l'étude. On devait y trouver, rangés par ordre chronologique , les instrumon»
employés aux diverses époques , afin d'en pouiFoir suivre la progression , elles machines étrangèi^es qu'il serait avantageux de transporter dans notre industrie.
Le plan primitif de ce bel établissement était plus vaste que celui qu'on a réalisé ; la lecture du rapport de Grégoire ne serait pas sans fruit encore aujourd'hui pour le .perfectionner; il le twminait ainsi :
« Tandis que l'orgueil des despotes élève des palaiscimentésparlesangetleslarmesde ceux qu'ils nomment leurs sujetsn, vous vous occupez d'étabUssemens propres à faire naître le bonheur dans les chaumières. Au milieu des tourmentes révototionnaires , il est beau d'ouvrir des agiles à l'industrie et d'assembler tous les élément dont se compose la félicité nationale : cette marche est ^nmîment digne du législateur ; car , entre les peuples comme parmi les individus, le plus industrieux sera toujours le plus libre. C'est donc calculer en politique que d'ôter tout j^rétexte à Fignorance , à la fainéantise , et de faire ^n sorte que rien ne soit à meilleur compte que la science et la vertu ! »
Dans son rapport sur le Bureau des longitudes,
Grégoire traçait une esquisse rapide des services rendus par l'astronomie. Il fit attribuer au nou* veau bureau la rédaction de la Connaissance des temps.
Sa sollicitude pour les gens de lettres et les savans lut fit proposer d'admettre le cumul en faveur de ceux qui remplissaient plusieurs fonctions dans renseignement public. Il obtint pour eux de la Convention, à titre d'encouragement^ une somme de cent mille écus , portée ensuite à huit cent mille francs ; mais il voulait que , dans la répartition de ces secoumet de ces récompenses , on eût égard surtout à la moralité des écrivains , et à la tendance de leurs travaux.
<r L'homme, dit- il, est moins grand par son génie que par l'usage qu'il en fait..... Rendez l'existence à des hommes couverts de gloire et de malheurs ; mais repoussez ces hommes qui , sous une cour , rampaient dans les antichambres^ et dont l'ambition n'a fait qu'adopter une nouvelle tactique sous te gouvernement républicain; repoussez ceux encore qui insultent par leur conduite à la majesté des mœurs. >>
Le comité d'instruction publique , dépositaire des fonds alloués, voulut laisser à Grégoire le
soin de leur distribution j mais celui^i fit repor* ter le choix du comité sur Chénier, qui n'était pas nioins digne que lui-même de ce témoignage de confiance. '
Bien des fois , pendant la tempête révolutionnaire , Grégoire avait profité de sa position et de son influence pour mettre à l'abri du danger les hommes d'art ou de science. Il avait dressé une liste de tous ceux qui habitaient les départemens, et il faisait expédier à chacun d'eux , par le comité d'instruction publique , quelque mission littéraire j qui , en le rattachant officiellement à l'administration centrale , devenait pour lui un gage de sécurité. Ces actes d'humanité atteignaient un double but ; car les protégés de Grégoire protégèrent à leur tour , dans toute l'étendue de la France ^ une foule de monumens , de collections et de bibliothèques. La fureur populaire, dans son aveuglement , en avait détruit un grand nombre, et le brigandage intéressé beaucoup plus encore. Des spéculateurs volaient ou achetaient à vil prix des antiquités , des livres , des tableaux, en trompant l'ignorance des administrations locales : Grégoire fut chargé, et nul ne pouvait le mieux faire , de rendre compte des
dévastations exercées par ce vandalisme pendant la terreur, et de proposer des moyens pour en empêcher la continuation. Ce fut de sa part l'ob-
jet de trois rapports pleins dlntérèt.
Un écrivain du temps a dit en parlant de Grégoire (4) :
<' Qui peut calculer le degré de reconnaissance que lui doivent les sciences et l'humanité , lors* que, dans ce foyer de passions violentes et exaspérées , où tout était sacrifié h Tambition ou aux vengeances des partis opposés, Grégoire, montant à la tribune, venait y adoucir les âmes et y o^^tiver les esprits pardes idées comervatrioes ou par des senUmens de bienveillance publique? Qui powrait lui:C(mt6ster la gloire d'avoir arcaehédesi mains du vandalisme révolutionnaire les monumens et les chefs-d'œuvre du génie dopt la France s'honore, d'avoir rappelé à Fémulation et à^la confiance taqit (ie savans et d'artistes utiles , prêts à tomber dans le découragement ou àiporter loifi de leur patrie le produit de leurs
veilles et, de leurs talens? U ^era regardé
câmne un des fondateurs , non 4^ la république
(j) Collection des portraits des personnages célèbres de la réyolution. Paris , 1796, îii-4°.
avilie par les crimes des factions et des réactions sanglantes, mais de la république victorieuse et triomphante par le double empire de ses armes et de sa législation. »
En se plaignant, dans un autre discours, des dégradations et du gaspillage des domaines nationaux j Grégoire s'élevait avec force contre la prodigalité des administrateurs de la fortune pu-
« L'homme qui n'a même qu'une mesure commune de pvobité , disait-il , sentira que s'il est nntttve de prodiguer son bien, il n'a que le droit d'économiser celui de la nation. Le système fré^ quemment suivi est précisément l'iuTerse; et
quand on vient nous dire que dix écus de plus ou demôinsine sont rien pour le ^trésor public, on affecte d'ignorer que, pour y verser ces dix écus, une pauvre veuve, un père de famille, ont été couverts dé sueur, et que ces légères dépenses forment, réunies, une masse énorme. »
L'éducation publique trouva «urtout en Grégoire un infatigable propagateur : ^ Sachez , citoyens , disait-il à la Convention , sachez qu'un peuple ignorant né sera jamais un peuple libre , ou qu'il ne le sera pas long-temps. »
Et j parlant des bibliothèques qu'il voulait multiplier :
c( Que le jeune homme j oubliant les frivolités de son âge, fréquente ces asiles o(l les lumières éparses se rassemblent dans un foyer commun , où sans cesse il pourra converser avec les grands génies de tous les pays el de tous les âges! Près d'eux, l'art trouve toujours des modèles , le goût des leçons, la>ertu des exemples ; car , périssent les talens qui n'ont point la vertu pour appui ! Sans elle , ils ne peuvent être que des instrumens de crimes. La patrie repousse ces hommes qui étudient uniquement pour briller et satisfaire leur orgueil ; elle n'avoue pour ses enfans que ceux qui s'occupent sans cesse à devenir meilleure pour la mieux servir. »
U entrait dans le système de la Convention d'extirper autant que possible les patois locaux
si nombreux en France , et qui contribuaient . à maintenir les anciennes individualités provinciales. De l'unité d'idiome, comme de l'unité des poids et mesures^ des monnaies, etc., devait se former l'unité républicaine. Grégoire , daus un rapport sur la nécessité de généraliser l'usage de la langue française, fit valoir cette haut^
considération ; il représenta également, que tous les citoyens étant désormais aptes sans distinction aux emplois publics , tous devaient Be mettre en puissance de les occuper , afin qu'il ne se constituât pas une caste particulière ^ seide en possession du langage national , et seule capable en conséquence de remplir les fonctions admt-* nistratives, judiciaires ou militaires* Tout ci* toyen, d'ailleurs, est tenu à la connaissance des lois de son pays , et il ne peut l'acquérir qu'en sachant apprécier leurs expressions, sous peine des plus étranges erreurs.
Ce rapport est infiniment curieux par la mid-^ titude des renseignemens qu'il contient et des mesures qu'il propose. Rien ne s'y trouve né* gligé , pas même les complaintes populaires et les enseignes des boutiques. On y voit avec quel soin Tauteur s'efforçait de rendre ses idées ap^plicables jusque dans les plus minutieux dé(a9s. C'était-là une des propriétés de son esprit : nom Tavons un }ù& entendu recommander, comme moyen d'instruction pour les enfans , les devises ^de bonbons , sur lesquelles il désirait que Yùn inscrivit de bonnes maximes au lieu de fades galanteries.
Pour aider à la réalisation de son plan , Gré-^ goire fit décréter par TÂssemblée k composition d'une grammaire et d'un dictionnaire qui devait comprendre les mots nouveaux et les acceptions nouvelles inti^oéfdftéf dans le lAâgaige par là régulation.
D'autres proposition^ y toàtes couettes dand te même espril , eurent principalement poifit* objet :
L'usagfe 4e la langue française dans les inscriptions des monumens ptibliCs , en respectant toutefois celles des monumens anciens, et mènke celles des modernes qui n'étaient point consacrées à la royauté ou à la féodalité (i ) ;
Un systètttè général de dénomination ^otit W places, rneis, quais, etc., dans toutes léscotthmunes de ta république. £e spîëÈÈte consistait à
(1} te NaUe p«tt f stn» douce , ob ne tnhrre sar les nioniiinetis publics des ioscriptioDS aussi mauvaises et aussi ridicules que dans ce pays-ci , qui possède cependant une Académie des inscriptions. Je im tévôlté dé iîrëîéà sermoiis rimes et non rîmés^ longs d'une aune et âssafsérikiès^ de Mise? flâneries , q«e l^^if nomtee ici des inscriptioi» ; aartout ceux qui figurent sur les ouvrages d'vn» époque modèle en honteuse courtisanerle ; je veux dire le siècle de LouJsXIlIet Louis XIV. »
BrieYe aiis Paris, elc. ( Lctlres écrites de Paris pendant la révolutloB, pAt ï. S. Campe, lettre 6*, du 23 août 1789).
~ 80 — remplacer des noms souvent barbares , insignifians, ou même indécens , par d'autres noms empruntés à la géographie , à l'histoire , aux sciences , aux arts , ou aux hommes qui ont le plus travaillé pour le bien de l'humanité.
Plein d'intérêt pour les progrès de l'art agricole, comme il s'était déjà montré à l'Assemblée constituante, Grégoire proposa d'établir dans chaque département une maison modèle d'économie rurale et eh même temps de multiplier les jardins botaniques, pour l'encouragement desquels il fit voter une somme de 1 50,000 francs. Enfin il réclama les honneurs du Panthéon pour Olivier de Serres , l'auteur du Théâtre d* agriculture y qui , disait-il , méritait bi^n mieux cette gloire que Voltaire : (^ce poète flagorneur de la cour et des divinités régnantes. » — ^ Oui, ajoutait-il ,. il serait sublime le moment où les représentans du peuple français porteraient en triomphe la statue d'un laboureur au Panthéon. »
Ce n'est pas la seule fois, pour le dire en passant , que l'évèque de Blois s'est exprimé d'une manière très défavorable sur le compte de Voltaire. Dans ses notesMe voyage , en 1 786, il s'indigne contre les presses de Kehl qui publiaient sa
torrespondance avec le roi de Prusse et la tzarine. — En 1789, Palissot ayant offert à TAssemblée nationale son édition des OEuvres de Voltaire, Grégoire demanda que cette dédicace ne fût acceptée qu'après avoir vérifié si l'ouvrage était purgé d'impuretés. — Dans son rapport sur le Conservatoire des arts et métiers , il dit : •f celui qui le premier réunit les douves d'un tonneau , ou qui forma la première voûte ; celui qui trouva le van, ou qui rendit le pain plus dig^estif par le moyen du levain; ceux-là, dis-je, méritèrent mieux de l'humanité que celui qui, soixante siècles après, écrivit la Henriade. » N'y avait-il pas quelque réminiscence de l'esprit prêtre dans cette haine'pour le puissant agent de destructilm du 'catholicisme ?
En rappelant le souvenir de toutes ces œuvres utiles , nous n'avons pas seulement l'intention de faire honneur à Grégoire ; tant de personnes sont habituées à ne voir dans la Convention qu'une sorte de club révolutionnaire, exclusivement occupé à s'entourer de ruines, proscrivant la science et les savans, et mettant à l'ordre du jour l'ignorance et la grossièreté, qu'il importe de leur montrer quels furent les actes d'un seul
homme parmi les membres de ce grand corps politique , auquel la France doit )a plupart des belles institutions dont elle s'enorgueillit aiqourd'hui.
Au milieu de ses travaux multipliés, Grégoire snl faire triompher les idées de bienfoisance qui l'avaient si vivement préoccupé au début de sa carrière publique. Le 27 juillet 1795, il demanda et obtint la suppression de la prime accordée pour la traite des nègres, prime que Ton év^uail à deux millions et demi de francs. Elu membre de la Commission cokmiale, des tentatives avaient été £aitea peiur l'^a^er de toute discussion sir cette matière ; il avait même reçu une letti e>, signée de phisieur» colons j. qui menaçaient de le dénoncer à la Convention s'il ne se retirait àê comité : mais^ il se borna à donnw lecture de ç^te lettre à FÂssemUée^ en ajoufant: <r J'ii fût la loii^e et triste expérience qu'on ne dé* fend pas impunément l'humanité et la justice; etje n'en serai , dans toutes les circonstances^ que plus acharné à plaider la cause de la justice et de l'humanité', même en faveur de mes enne^^ mis... J'attendrai avec intrépidité mes accusa-* teurs ; j'attendrai avec calme votre jugement. »
— Z' ordre du jour ! s'écria-t'On de tou& côtés; 6t l'ordre du jour fut prononcé.
Enfin Grégoire obtint de la Convention la ré-^ compense de ses généreux efforts, couronnée déjà d'un demi-succès par l'Assemblée couâtituante. L'esclavage colonial fut complètement aboli le 4 février 1794, Il fallut, pour lé rétablir, le rétablissement de la monarchie dans la personne de Napoléon , et dès la première année , on rit xm fabricant de Carcassonne présenter à l'exposition des produits de l'industrie , des drùpê pour la traite des nègres (1 ). Heureusement In guerre , plusihumaine que les décotes, snspéfi-^ dît ces atrocités. Abolie de nouveau le SO mai 4M 4 , par une mesure générale ^ue provoqua rÂilgletenre,la traita rqprit activité dan^ies eu* knties françaises sous les auspices du gouverne-ment des Bouilxms , qui s'était réservé le droitde la eontîouer pendant cinq ans , sous le préteitte d'approvisionner s^ colonies, qui n'âvaien* pu se peitrvoir d'esclaves pendant te» guerres Biafi'limes. Napoléon , à son retour de l'tle d'Elbe^
(OD^ la Traite et de l'esclavage des noirs et des blancs, par Grégoire. 1815.
mieux inspiré et mieux conseillé que la première fois , supprima sans restriction cet infâme traûc , le 29 mars 1 81 5 ; et Louis XVIII se vit contraint par l'opinion publique de ratifier cette résolution. On sait toutefois que malgré les réclamations obstinées de la philantropie et les mensongères protestations du pouvoir, la traite des nègres s'est poursuivie jusqu'en 1830.
On nous pardonnera cette digression sur l'objet ' des vœux et des travaux les plus constans de l'homme dont nous racontons ici les travaux et les vœux: nous devrons revenir plusieurs fois encore sur ce chapitre.
L'antipathie de Grégoire pour la royauté cherchait avidement toute occasion de se faire jour. Le 1^"^ août 1795, il liemanda la suppression , dans un rapport de Bàrrère , de quelques mots favorables à Louis XII , dit le Père du peupie... « La flagornerie et l'imposture ont bien pu donner ce titre fastueux à un roi qui avait quelques bonnes qualités, s'écria-t-il, mais je pourrais vous faire voir que ce prétendu père du peuple n'en a été que le fléau. »
Une autre fois encore, il lut, au nom du Comité d'instruction publique, quelques observa-
— gâtions sur une lettre écrite par Charles IX à son frère le duc d'Alençon; dans cette lettre , où il conférait au seigneur de MontreVel le collier de son ordre pour le récompenser du signalé service qu'il lui avait rendu en assassinant le connétable de Mouy, le roi recommandait que ledit seigneur fût , par les manans et habitans de sa bonne ville de Paris , gratifié de quelque honnête présent y selon son mérite.
Grégoire demanda l'insertion de cette pièce au bulletin , et son dépôt aux archives nationales, afin 5 disait-il, .d'augmenter l'horreur des peuples pour les rois.
Pareille exaltation démagogique se remarque dans son Histoire patriotique des arbres de la liberté , publiée en 1 794, L'auteur lui-même désavoue, sur un exemplaire que nous possédons, plusieurs passages destinés à être supprimés si jamais on réimprimait ce petit livre , d'ailleurs curieux et fort rare (1). Il le fut en 1835, mais les nouveaux éditeurs ignoraient sans doute cette
(1) Grégoire signale aussi dans cet ouvrage, comme dans plusieurs de ses discours , des altérations et intercalations , qui, selon lui, sont le fait des commis auxquels la correction des épreuves était confiée.
efrconslance. Grégoire avait également jeté rinterdit sur son rapport au sujet de la Savoie , et même sur son Éloge de la poésie^ dont le ton lui semblait peu en harmonie avec la gravité dil ministère ecclésiastique.
Toutefois , la ferveur révolutionnaire de Grfr^ goire ne lui fit jamais oublier les devoirs de Ift charité , même envers les ennemis les plus irré^ conciliables de son opinion. Les prêtres réfirao-faires lui avaient particulièrement voué une haine, à laquelle ils se sont montrés fidèles, comme on devrait l'être à un bon sentiment.
Beaucoup de ces malheureux , condamnés à lir déportation , gémissaient encore , après la ceasa^ tion delà terreur, entassés sur les pontons de Rof^^ chefort ; Grégoire invoqua en leur faveur l'huma^ nité de la Convention , et obtint leur déUvrance. L'un d'eux publia plus tard une relation de leurf souffrances communes, en taisant soigneose^ ment le nom de celui qui les avait fait cesser.
Grégoire aussi a laissé un ouvrage manijiscrit sur Y Histoire de rémigration ecclésiastique; mais on lit, sur^la première page, une note ée sst main , dans laquelle il recommande de n'imprimer cet ouvrage qu'après avoir rectifié certain»
faits- désavantageux à l'égard de quelques personnes sur lesquelles il a été ihyolontairement induit en erreur. Ces personnes figuraient parmi ses adversaires.
De quel côté est le véritable esprit dn chris*tianisme ?
Mais ce fut surtout dans la scène scandsdeuse des abjurations, que Févéque de Blois déploya la fermeté de son caractère et son attachement à ses principes religieux.
Le 7 novembre 1795, les membres de la Commune et le clergé de Paris se présentèrent à la barre de la Convention. L'évèque Gobel, et plusieurs curés et vicaires, déposèrent solennelle^ ment leurs lettres de prêtrise, en déclarant qu'ils avaient cessé de croire au Christianisme ^ qu'ils ne reconnaissaient désormais d'autre religion que celle du patriotisme et de la liberté* Quelques ecclésiastiques et un ministre protes^ tant, membres de l'Assemblée, imitèrent aussitôt cet exemple. Les uns mirent de la dignité dai» leur abdication , d'autres ne rougirent point de proclamer que jusqu'alors ils n'avaient été que des charlatans, et qu'ils étaient fatigués d'enseigner l'erreur et le mensonge.
Au moment où cela se passait , Grégoire était au Comité d'instruction publique : il se rend sur le-champ à l'Assemblée; on le presse, on le somme de suivre l'exemple de ses collègues. Il monte à la tribune.
Mais au lieu d'une abjuration , c'est l'apologie de sa croyance que prononce le prélat républicain. « Cette croyance , dit-il, est hors de votre domaine : catholique par conviction et par sentiment, prêtre par choix, j'ai été désigné par le peuple pour être évêque ; mais ce n'est , ni de lui, ni de vous, que je tiens ma mission... Agissant d'après les principes sacrés qui me sont chers et que je vous défie de me ravir, j'ai tâché de faire du bien dans mon diocèse; je reste évêque pour en faire encore. »
De bruyans témoignages d'improbation interrompirent pour la première fois les paroles de Grégoire , et dès ce moment il fut en butte à des attaques de tous genres ; pendant plusieurs mois, quelques uns de ses collègues refusèrent de siéger près de lui : il se vit insulté dans des lieux publics , dénoncé dans les clubs , outragé dans des placards qui le signalaient aux fureurs de la multitude. On peut croire , sans trop d'invrai-
semblance , que parmi les hommes dont Tévêque de Blois avait encouru la haine en donnant le premier l'exemple de l'obéissance aux lois civiles, il en est qui surent emprunter le masque de l'athéisme pour le frapper dans sa popularité.
Nous compléterons le récit de cet événement par une anecdote que nous écrivons sous la dictée de madame Dubois , la commensale et l'amie de Grégoire • :
(' Trois personnes que je ne connaissais pas se présentèrent chez M. l'évéque en son absence, et dirent qu'elles reviendraient le lendemain matin. Lorsqu'il rentra, je lui annonçai cette visite; il me répondit qu'il la recevrait.
« Cependant j'avais cru remarquer une grande exaspération chez les trois visiteurs , et mon inquiétude était extrême ; le lendemain, quand ils furent arrivés, je ne pus m'empêcher de m'arréter devant le cabinet de M. Grégoire, où l'on parlait à haute voix et avec vivacité. Les étrangers lui représentaient la nécessité d'une abjuration qui 7 dans sa bouche, porterait un coup mortel , au papisme; ils employaient tour à tour, pour l'y déterminer, les promesses et les menaces ; mais c'était vainement. Un seul mot
sortait de la bouche de M. l'évéque en réponse à toutes leurs interpellations; c'était un non bien positif et fermement accentué. U était assis dans son fauteuil, les mains derrière le dos , et accompagnait chacun de ces nen d'un coup sec de son pied sur le parquet.
« Eh bien ! s'écria l'un des étrangers avec l'accent de la fureur, tu viens de monter deux degrés de l'échafaud , tu monteras le dernier.
« Je suis prêt, répliqua M. Grégoire , car, vous pouvez en être assuré, je ne démentirai jamais mes croyances.
« Quand M. l'évéque fut débarrassé de cette visite^ il descendit pour déjeuner avec un air aussi serein que de coutume ; mais au moment de se lever de table : « Mes bons amis, nous ditil, dans un temps comme celui où nous sonmies^ quand on vit au milieu de la tourmente , on ne sait pas ce qui peut arriver. U faut que vous me fassiez une promesse. . .
^ Et laquelle ?
tr On arrête tant de gens sans rime ni raisott ( si je venais à l'être à mon tour, promette£-moi de demeurer calmes et de ne point montrer d^ faiblesse.
<f Nous vous obéirons.
<^ Promettez-moi aussi , dans le cas où ma vie serait en danger, de ne tenter aucune démarche en ma faveur, et de me laisser tout le soin de ma propre défense.
« Que demandez-TOuglà? m'écrial-jé , fondant en larmes au souvenir de la conversation que j^avais entendue le matin ; si votre vie était menacée , j'irais trouver vos amis, vos collègues, vos juges, et je saurais bien me faire écouter.
« Vous compromettriez ainsi vôtre repos sans me sauver, reprit M. Grégoire; ce serait m'affliger beaucoup : d'ailleursj'almerais mieux mourir que de devoir la vie aux hommes qui me menacent.
•f Eh bien ! nous respecterons votre volonté ; avez-vous encore autre chose à exiger de nous ?
« Oui ! dans le cas où il m'arriverait malheur, partez aussitôt et allez consoïer ma vieille mère. »
Le culte catholique fut aboli , et trois jours après la scène des abjurations, la première fête de la raison fut célébrée dans Fancienne cathédrale de Paris- Rien ne put ébranler l'inflexible résolution
de Grégoire; il demeura évêque: seul il coutinua de siéger dans la Convention en costume ecclésiastique , et on le vit même présider l'As* semblée en babit violet; exemple d'une rare fermeté, mais exemple aussi de l'autre part d'une tolérance magnanime après ce qui s'était passé.
Et l'ascendant de la vertu triompha dans sa personne de la colère des plus fougueux démagogues. Robespierre et Danton eux-mêmes approuvèrent implicitement la résistance de Févéque de Blois en réclamant contre le scandale des abjurations , qu'ils appelèrent un autre genre de inomeries. Plût à Dieu que cette même vertu eût également désarmé les vengeances du parti contraire !
Le 1^' nivôse an III (21 décembre 1794), Grégoire, ayant demandé la parole pour une motion d'ordre, commença un discours en faveur de la
liberté des cultes. Il y posait en principe la nécessité d'une religion pour le bonheur des peuples , et soutenait que le catholicisme n'a rien d'incompatible avec le régime républicain ; mais il pensait d'ailleurs que le gouvernement ne doit adopter ni salarier aucun culte.
Ce discours , d'abord interrompu par de vifs*
applandissemens , le fut ensuite par des murmures ; Grégoire annonça qu'il allait en passer la moitié. Quelques membres de l'Assemblée , indicés de ce manque de tolérance pour les opinions d'un collègue , lui crièrent de continuer ; le tumulte croissant l'en empêcha ; mais il publia son discours ayec un avertissement où il disait :
tf Pendant longues années, je fus calomnié pour avoir défendu les mulâtres et les nègres , pour avoir réclamé la tolérance en faveur des juifs, des protestans , des anabaptistes; j'ai juré de poursuivre tous les oppresseurs, tous les intolérâns : or, je ne connais pas d'êtres plus intolérans que ceux qui , après avoir applaudi aux déclarations d'athéisme faites à la tribune de la Convention nationale , ne pardonnent pas à un homme d'avoir les mêmes principes religieux que Pascal et Fénélon. »
Peu de temps après ( le 21 février i 795 ) , les mèmeshommes qui l'avaient hué contribuèrent à rendre un décret qui garantissait la liberté des^
cultes.
« Cela prouve , dit Grégoire , que si les principes sont invariables , les hommes ne le sont pas. »
Quand ce décret eût été proclamé > révéqœ.
d# Blois adressa à ses diocésains une lettre pai^ torale , dans laquelle , après avoir peint les bor* reurs de la persécution , il recommande TonUi et la charité envers ceux qui s'en étaient rendus coupables.
D'accord avec quelques autres prélats cmisti-* tiitionnels^ parmi lesquels se distinj^uaieiil les évéques Grati^i, Royer, Saurine, Mane, Lecozy Desbois 9 Moyse, Wandelaincourt , il travaiUa aussitôt activement à relever les débrisdel'Eglfee gallicane, et à réorganiser les diocèse&r Cette réunion y en conséquence , publia et envoya dans toute la France , deux Lettres encycliques , qui «ttbrassaient toutes les mesures nécessaires à ^exécution de ses desseins* Elle ne s'en tint pas là : elle assembla , en 4797, un ConcUe natéonaly ayant pour but de tenter une fusion entre les ecclésiastiques assermentés et les non conformis* tes. Mais de si bonnes intentions échouèrent contre l'obstination de ces derniers^ ils ne rér pondirent à l'afTectueuse invitation de leurs ccoir frères que par des invectives : « Les maux qu'ils o«t soufferts n'ont pu encore leur donner d'utiles leçons de tolérance ^> ^ écrit mademoiselle Wil-
liams, qui se trouvait alors à Paris (1). Le ooneile fat fermé par cette acclamatiôa : Que Dieu les pénètre de l'esprit de paix! Oa ae s'y était pas seulement eeciipé des iatéarèts religieux de la France : snrla propositioB de Gf égoire, ré\Ôgiifi Mauviel avait été envoyé à Saint-Domingue,, chargé àd porter les secoure spiriituels à une popialatlon eattkolique qi^e sooi archevêque avait abandonnée pour passer sur le contiAent amiérî-^
Nous [parlerons en son lieu à'im second coft^ die, tenu; en 1 S(M , qui poursuivit les travaw^ éM prenoier, consacra des évéquea, et iai»tali<i daaa ttie multitude de pairoisses des cufféS: et dea vi^ eairea,mais qui ne fot pa& plus heureux daitftaw tentatives é^ coAieiliation*
Au reste^ , ces> assemblées religieuse» n'ewenfc pas à se plaindre d'un manque de tolérance du la part du gouv^nemeftt ; cai! an vit celle de t797,. en présence d'une loi civile qui autorisait tedi voFCC^, dédarer que l'Eglise gatUûam demeure miolublément attachée à la doctrine évangëliq^iB
(t) Aperça de l'état des mœurs et des opinions dans la répabliqae française vers la fin du dix haitième siècle. 2 vol. in-8.
et d renseignement de ^Eglise universelle swr l'unité j la perpétuité et Vindissoluhilité du mariage; que c'est un devoir pour les époux catholiques de recevoir ce sacrement , et qu'il ne peut être conféré aux personnes divorcées (1). s »
^ II est impossible de ne point reconnaître que la religion catholique doit au , courage et à la persévérance du clergé assermenté , de n'avoir pas entièrement péri dans le naufrage de l'ancien régime. Les réfractaires, transgressant le devoir que prescrit l'Eglise aux pasteurs de ne jamais abandonner leurs troupeaux , sous peine d'être déchus de Ifeuts sièges et retranchés de la communion , avaient fui en grand nombre ou s'étaient cachés; d'autres, plus coupables encore, ameutaient l'étranger contre leur pays ou soufflaient le feu de la guerre civile dans nos campagnes. Les prêtres constitutionnels, au con^ traire , placés sous le feu croisé de la calomnié et de la persécution , traités d'impies par les dissidens , et confondus avec ceux-ci dans une
(1) Canons et décrets du concile national de France, tenu à Paris en Tan deTère chrétienne 1797. —Paris, 1798.
même réprobation par les ochlocrates qui regar* datent toute religion comme un crime, combattaient les efforts de l'athéisme pour bannir la foi, et ceux du fanatisme pour exciter à la révolte les populations les moins éclairées ; ils demeuraient à leur poste , entourés de périls, et tâchaient de maintenir des habitudes de piété sans violer les lois nationales.
Le chef de la catholicité sembla d'abord reconnaître lui-même les services rendus à la religion par le clergé constitutionnel , puisqu'il adressa au Directoire deux chapeaux de cardinal , destmés: l'un àSaurine, évêque de Strasbourg; l'autre à Grégoire, évêque de Blois, Nous ignorons si des considérations politiques ou les refus de ces deux prélats s'opposèrent à ce qu'ils fussent élevés au rang de princes de l'Église.
Les dernières journées de la Convention furent agitées.par les scènes sanglantes de vendémiaire. Real, qui s'en est fait l'historien (1), raconte que l'on apportait à chaque instant des républicains blessés dans les salles de l'Assemblée. Les femmes qui s'y étaient réfugiées en grand nom-
(1) Essai sur les journées des 13 et 14 vendémiaire, par
P.-F. Real Paris, an IV de la république.
bre, les épouses et les ûlles des députés que le danger avait amenées auprès de leurs maris et de leurs pères, voulurent remplîi; Toffiee d'infirmières; plusieurs médecins et chirurgiens, membres de là Convention , Lehardy , Barailloik , Siblot , Laurent , Maurel , s'empressèrent de prodiguer leurs soins. « Au milieu d'eux , dit le narrateur, le vénérable Grégoire portait dans Tame des blessés le baume de ses pieuses consolations et de ses encouragemens civiqueis : de combien de héros il a recueilli les derniers Soupirs ! »
La Convention ayant terminé ses travaux et promulgué une constitution nouvelle , celle de Tan III , Grégoire fut élu au Conseil des Cinq- Cenis. Les costumes adoptés pour les législateur» et pour tous les fonctionnaires publics avaient été composés par lui. Lorsque nous considérons tes portraits du temps, et en particulier ceux des membres du Directoire, Aôus sommes peu tentés d'en faire honneur à ison goût; mais nous applMdissons volontiers aux obi^ervations qiie contiéift son rapport sur le manque d'élégance et de H^ gnité de nos vètemeAs modernes , ainsi qûé sâr l'influence qu'exerce le costume sur l'esprit de celui qui le porte comme sur Tesprit des specta-
tenrs : nous croyons que la tenue des séances législatives serait moins souvent compromise par des scènes puériles ou indécentes, si lesTeprésentans de la nation étaient rappelés à la gravité de leur mandat par la gravité de leur extérieur ttiême.
OrégOîre fit aussi un rapport sur les sceaux de la république, pour lesquels il proposa Temblèiioe de la liberté. Il pensait que les types monétaires devaient être calqués sur celui du sceau, « afin que nos emblèmes, circulant sur le globe, présentassent à tous les peuples les images chéries de la liberté et delà fierté républicaines. » L'évéque de Blois était d'ailleurs dans la nouvelle assemblée une apparition étrange : les l'oyalii^eis lé détestaient comme un révolutionnaire et un impie, et les philosophes se moquaient de son orthodoxie chrétienne. La lutte des opinions était alors plus haineuse que jamais.
il parut rarement à la tributte du Côtaseil des Cinq^eots, mais il continua de s'intéresser aux établissemens qu'il avait travaillé à fonder sous la Convention. Son dernier rapport eut pour objet la rétfnion des trois collections du Conser-
Yatoire des arls et métiers dans le local de l'aneienne abbaye Saint-Martin-des-Champs , où nous le voyons encore aujourd'hui.
Après le 18 brumaire , Grégoire entra dans le nouveau Corps législatif, et ses collègues rélevèrent bientôt à la présidence. Orateur de la députation envoyée aux consuls , pour l'ouverture de la session de l'an X, il porta la parole devant eux avec fermeté et patriotisme ; il leur rappela que les dépositaires de l'autorité n'existent que par le peuple et pour le peuple.
Et le premier consul répondit sur le même ton républicain , qui était encore à l'ordre du jour : « Le peuple français est notre souverain à tous ; il juge nos travaux. Ceux qui le serviront avec pureté et zèle seront accompagnés dans leur retraite par la considération et l'estime de leurs
concitoyens. »
Grégoire avait d'abord , comme bien d'autres, nourri l'espérance que Bonaparte userait de son pouvoir pour consolider les libertés nationales ; il appartenait au cercle choisi qui se réunissait à Auleuil , chez la veuve d'Helvétius. Cette femme distinguée était alors âgée de quatre-vingts ans. Elève de madame deGraffigny et l'amie des hom-
mes qui avaient fait l'ornement de la France philosophique pendant un demi-siècle, elle comptait dans sa société intime Destutt de Tracy , Gallois , Lefebvre de Laroche son commensal depui s trente ans , Cabanis qu'elle chérissait comme une mère : elle devait à sa longue habitude de vivre au milieu du débat des opinions diverses une admirable tolérance; mais le jeune conquérant de l'Italie et de l'Egypte lui avait inspiré un enthousiasme qu'elle s'efforçait de faire partager à tous ceux qui l'entouraient.
Leur illusion fut de courte durée , et Grégoire surtout ne fit bientôt aucun mystère de son mécontentement. Aussi fut-il vainement présenté à trois reprises par le Corps législatif comme candidat au Sénat conservateur ; les répugnances du maître l'en éloignèrent obstinément ; car celui-ci prévoyait bien qu'il ne trouverait point dans les sentimens républicains de Grégoire , la flexibilité que tant d'autres lui avaient montrée. Le premier consul d'ailleurs , qui , dans l'intérêt de son ambition , bien plus que par tout autre motif, préparait alors une réconciliation du gouvemement français avec la cour de Rome , sentait que des faveurs accordées à un ecclésiastique
— 102 ~ aussi éminent que Grégoire dans l'opposition gallicane , seraient peu propres à faciliter ce projet. Des obstacles s'élevèrent également dans le ^ein du Sénat lui-mémi^ contre la nomination du candidat : quelques membres de ce corps politique, philosophes peu tolérans , laissèrent entendre que si l'on pouvait consentir à ne pas contrarier leur futur collègue sur ses opinions religieuses, on devrait néanmoins exiger de lui; qu'il renonçât à' des pratiques de piété, incompatibles, à leur sens, avec la dignité s^i^io^ riale.
^" L'évëque de Blois , informé des poi^^parlers
fi
qui avaient lieu à cette occasion , écrivit au pré^ sident du Sénat , Sieyes, une lettre dans laquelle il repoussait avec indignation l'idée de toute capitulation de conscience :
« Si quelques hommes , disait-il , prétendent subordonner ma nomination , je ne dis pas à l'abandon des principes qui me sont chers , et qu'on veut bien me laisser , mais à l'omission des actes qui en sont la conséquence , cette injustice de, leur part ne m'arrachera pas une lâcheté;- Ils peuvent appliquer ailleurs des suffrages que je suis loin de leur demander. ^>
La fermeté de Grégoire obtint un nouveau triomphe; son élection eut lieu (deux jours après la remise de cette lettre, le 25 décembre 18(M. Le vœu réitéré de la législature rendait difficile de se refiiser à un témoignage aussi positif de Topinion publique, poiir laquelle on affectait encore dçs mténagemens.
Lorsque Ijsi députation des sénateurs se présenta chçz le premier consul pour lui annoncer l'élection qu'ils venaient de faire, cplui-ci en les voyant s'écria : Eh bien! qui avez-vous nommé ?
— Grégoire*
Grégoire! répéta Bonapartg avec un geste d'impatience et de mécontentement. Plus tard il fit des reproches sur cette élection à Kellerrmann et à François de Neufchàteau.
Puisque nous venons de citer ce dernier nom, qu'on nous permette de raconter un trait honorable pquf celui qui l'a porté. Au sortir de la révolution, Grégoire, qui n'avait vécu que de son faraitement de député, se trouva sans r^^ source^. François de Neufchàteau, alors ministre de l'intérieur, donna à la bibliothèque de l'Arsenal un conservateur avec 4,000 francs d'appointemens; ce fut Tancien évéque de Blois.
Quand celui-ci entra au Sénat , des postulans se présentèrent pour occuper sa charge à l'arsenal; mais le ministre déclara qu'il l'avait créée pour Grégoire et qu'elle finissait avec lui. Grégoire se rappela , en écrivant son testament, combien ce petit emploi lui avait été utile ; il légua à la bibliothèque de l'Arsenal sa collection de livres et documens relatifs à la traite et à l'esclavage des nègres, la plus riche, sans doute, qui jamais se soit trouvée réunie.
Dans l'année 1801 , avait été tenu le second concile national , qui fournit à l'évèque de Blois une nouvelle occasion de manifester ses croyances politiques et religieuses. 11 en fit l'ouverture, le 29 juin , par un discours , où, après avoir payé à la philosophie un juste tribut de reconnaissance pour les lumières qu'elle a répandues, après avoir honoré la courageuse énergie des fondateurs de la liberté, et témoigné de sa foi constante dans le principe de la souveraineté du peuple, il adressait des paroles de conciliation aux prêtres réfractaires, et les adjurait au nom de Dieu et de la patrie , de cesser leur désobéissance aux lois nationales.
Voici en quels termes mademoiselle Williams^
que nous ayons déjà citée , rend compte de ces faits dont elle était spectatrice :
« Les promoteurs du premier concile ont envoyé une lettre circulaire pour la convocation d'une nouvelle Assemblée. Depuis les premiers siècles de l'Église nous avons eu peu de lettres pastorales peignant aussi bien la simplicité du zèle apostolique et évangélique. Ils invitent leurs collègues à étudier avec eux les dogmes de l'Église; ils les engagent surtout à remonter aux écrits originaux , aux monumens de l'Église primitive, et leur recommandent de sortir de l'enceinte de leur propre église, et de s'avancer dans des contrées que l'infaillibilité avait jusqu'ici défendu de parcourir.
« Peut-être , disent les respectables prélats signataires de cette circulaire , faut-il reprocher à divers auteurs catholiques d'avoir trop peu consulté les ouvrages des nations savantes qui environnant la France. Une multitude d'écrits profonds et presque. inconnus parmi nous, jetteront le plus grand jour sur des points dogmatiques, sur la discipline et l'histoire ecclésiastiques... Nous ne sommes plus à ces temps où une chose était réputée mauvaise, uniquement parce
qu'elle avaiH été. aiinqncée par un protestant : comme si les enfans de Terreur ne pouvaient jamais être Torgane d'aucune vérité , conune si use assevtion était viciée par d'autre^ titres que son opposition à ce qui est vrai, à ce qui est jii0tQ : en conservant soigneusenouent 1- intégrité d6 la foi » par tous les moyens que suggèrent la science et la charité, aplanissons les voies» pour ramener au bercail ceux de nos frères qui
s'en sonk écartés ! » .
Le passage suivant^ avec sa tendance à la réforme des abus , expriiBfi le déaîr que la cathcHicité ^ler-même entreprenne spontanément cette, réfonne : « Ne laissons pas la pn^itique attaquer, les hérétiques censurer, ies incrédules nous reprocher des abus que nous pouvons corriger nqus-mômes; ayons le courage de changer, de réformer, tout ce qui doit l'être j le montent est favorable. On ne verra plus TEurope réUro^ grader vers les fauisses décrétales : l'opinion de tou9 Içs hom»^ instruits a fait jii^tice de ce tissu d'inepties :qui a fait le malheur du monde, et dont la religion à long-temps gémi. »
Nous avons fait ces citations, afin de mettre en évidence le caractère de ces deux assemblées
religieuses, dans lesquelles l'évéque deBloisjoua le rôle principal. Elles contribuèreat beaucoup , plus peut-étr€ que Napol^n lui-^méme, au rétablissement du cultei catholique; car elles leyèrent les premiers obstacles, toujours les plus difficiles. Napoléon w faisait comparera Cyrus, à Constantin , à Cbarlemagne , et se donnait comme lé reçtt^uratêur des autels; mais il résulte d'un relevé fait par radmiuistration .des domaines nationaux , en vendémiaire an V , c'estrà-dire quatre 4)i6 avant le concordat, que, dès cette époque, sur qpiArante mUie paroisses ^ trente^deux; mille, deux cent quatorze avaient rouvert leurs églises, desservies, presque toutes par le clergé assermenté, et quatre mille cinq cent soixante et onze étaient alors en réclamation pour obtenir également l'exercice public du culte (1 )•
Grégoire fut personnellement consulté par le cbef du nouveau gouvernement sur son projet de concordat ; il le combattit vivement , et surtout il s'opposa à l'article dans lequel on faisait garantir par le pape la vente des biens du clergé^
(0 Voyc« : Essai historique sur les libertés de l'église galli" cane, par Grégoire. — El? Histoire des sectes religieuses ^ ^slt le même.
comme si cette vente , effectuée en vertu d'une loi de l'état , avait besoin d'une ratification étrangère. Grégoire , dans son Essai sur les libertés de t église gallicane , a rendu compte de sa conversation avec le premier consul. La résolution de
celui-ci était prise d'avance, et ne Ait point ébranlée : il choisit pour l'un des négociateurs de son concordat le fameux abbé Bernier , l'ancien aumônier des Chouans, et le récompensa par un évéché.
• Ce traité d'ailleurs avait un but de conciliajtièn ; il voulait que tes anciennes querelles fussent ensevelies dans l'oubli , et que le clergé tout entier fût reconstitué , sans distinction d'assermentés et d'insermentés (1). Défense fut faite
(I) « Toutefois , dit Grégoire ( iHiU des SeeteSj t. III , p. 107 } , dans la compositioD da clergé coocordatiste et la répartition des plaees ecclésiastiques, les assermentés n'avaient été compris qœ pour un cinquième , parce qu'ayant une teinte républicaine ,^apoiéon leur préférait des prêtres et surtout des prélats qui , assouplis an métier de courtisan avant la révolution, et appartenant à la caste nobiliaire, attachaient à son char ces noms historiques pour lesquels madame de Staél , née plébéienne , avait conçu nn tendre intérêt, quoique assurément elle n'eût' aucun besoin personnel de parchemins pour imprimer à son nom une éclatante célébrité. »
d'exiger des nouveaux prélats autre chose qu'un simple acte de soumission aux jugemens du saintsiége (1); toute rétractation publique du serment fut formellement condamnée (2), et le pape Pie VII dit : « Nous ne voulons pas même soupçonner qu'il reste dans le cœur d'aucun des réfractaires, pas plus que dans le nôtre, aucun souvenir contraire à la charité et à la paix. » — On comprend qu'ici sa sainteté ne faisait pas du nom de réfractaire la même application que nous. Mais les distinctions qu'interdisait la loi, on sut ;les introduire dans la forme , et tandis que les dissidens étaient invités avec douceur à envoyer leurs démissions, Grégoire et les autres prélats constitutionnels reçurent un message papal , qui leur enjoignait, en termes durs et injurieux, de déposer leurs titres. Grégoire, qui ne voulait point être un sujet de trouble et de scandale, obéit; le 12 octobre 1801 , il adressa sa démission d'évéque , mais en déclarant qu'il ne cesserait point de considérer comme ayant
(0 Frayssînous. Les vrais principes de V église gallicane. — Apologie du concordat de 1801, par un curé.
(2) Lettre de M . Portalis , conseiller d'état , chargé des affaires ecclésiastiques , au préfet de...
été légale et légitime , une élection faite par le peuple. Sa lettre pastorale d'adieux aux fidèles et au clergé du diocèse de Blois eât empreinte de la plus touchante onction ; tout en regirettant de se voir séparer d'eux , il se félicite , pour ce qui le concerne personnellement, de pouvoir éé* poser le pesant fardeau de Fépiscopat.
Grégoire raconte , dans son Essai sur tes libertés gallicanes j c(ue lorsque les archives éû Va-tican furent apportées A Paris , il y chercha vainement l'original de la circulaire qui lui avait ordonné de quitter ses fonctions ; au lieu dé cette pièce ^ qui probablement avait été falsifiée dans l'expédition ^ par une main plus rigide en Otthodoxie que celle du saint-père lui-même , il trour va une minute de lettre rédigée en termes beMcoup plus modérés et plus chrétiens.
Quoi qu'il en soit, tous lés évéques ConstifoUottnels envoyèrent leura démissions, qu'ils àvaâeot offertes bien des fob en cas que l'extinctton des disputes dût en être le fruit , donnait ainsi une nouvelle preuve de leur dévouement à la paix de l'Église et du pays. Mais des dissidences s'élevèrent tout à coup parmi les insermentés , qui presque tous habitaient l'étranger.
Plug de quarante d'entre eux se défirent dé leurs titres, et beaucoup^ fatigués d'un loiig^kfi dont ils n^osaient plus espérer le terme par une contre-réinohrtîon tant de fois promise à leurs vœux et timt de fois âjoiA^Àé^, c^tiséntiréirit à faire partie du nouyéan x^lergé concordatiste : ils se dévouèrent au régime impérial , et ptôthirent fidélité à sa eôiistiti^ion, acceptant alors ce qu'ils ayaieot bfttttemeût refusé dix ans pluif^l , et se servant, pour justifier leur soumissiôft^ précisément des raisons ique les constitutionnels avaient fiait valoir eh faVeùr d« sermetat civique;
ly autres, plus persévérâtes, ou pettt-^tte ^pôtir»vus de moyens d'etistence yjM tetir rendaient l'exil moins dur et la constant^e pltts fobile , tèft'^ sèrent obstinément leurs démissions. Maïs Hié qu'il y e«t de bizarre , c'est qu'ettx aussi inv6què-^ rent à leur tour les tiôiotife dokA s'étaient àûtre^ fois servi les bâ^rmeiités pour établir Ik cahooi^ cité d6 letrs titres : taïit l'ài^mentation est utt iustrumeiit fl«!xible entre des inains exercélés! Devenus tout à coùt> partisans z^és des Ubertéil gallicanes et de l'ancienne discipline , i|u41s avaient foulées aux pieds en 1 791 , en déclarant alors que leurs titres dépendaient exclusivement
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du saintrsiége, on les vit refuser de rendre au saint-stége ces titres qu'il leur redemandait; on les vit même ^ en Belgique, faire des prières pour la conversion du pape. Doublement réfractaires, ils formèrent un sous-schisme dans l'Eglise, et écrivirent des déclarations contre le nouvel ordre de choses. « Point de concordat, disaient-ils dans un pamphlet publié à Londres, point de capitulation , point de fiision , point de rapprochement. »
En France, les scissionnaires , réunis dans des assemblées , la plupart clandestines , exercèrent un culte séparatiste (1 ). «
« Les ecclésiastiques émigrés , qui d'abord s'étaient flattés de rentrer à la suite d'armées triomphantes , ayant été déçus dans leur espérance , affectèrent de rentrer au moins comme conquerans spirituels. Il voulaient persuader, et personne ne l'a cru, que l'étendard de la religion catholique , sorti de France avec eux , y rentrait dans leurs mains ; Boisgelin le dit formellement dans son discours prononcé le jour de la publication solennelle du concordat à la cathédrale de
(i) Essai hist, sur les libertés de l'église gallicane.
Paris (i) ». — «Cest par suite de ce système, qu'eux ]pt leurs émissaires ont^ au. grand scandale des fidèles, rebénit des églises, qu'ils remarient, reconfessent, refusent d'admettre pour parrains et. marraines , d'administrer , de communier , d'enterrer des. acquéreurs de biens nationaux, et des gens qui ont eu recours au ministère du clergé assermenté; ils efïraient quelques sots.en parlant avec emphase de schisme , de suspense , d'excommunication , et autres mots qui ne devraient être prononcés qu'avec frayeur, quand ib sont appliqués avec justice (2). »
* Forts de l'appui de la cour de Rome , et encouragés par l'indifférence du gouyemement, peut-être même par l'approbation secrète, de quelques hauts fonctionnaires , les prélats réfiraetaires, établis sur les nouveaux sièges, commmeèrent une persécution opiniâtre contre les membres du clergé assermenté. Ceu:x-ci furent écartés de toute fonction active , ou même exclus entièrement du ministère , avec défense de célébrer la messe ^ l'ostracisme et l'emprisonne-
(i)Grégoire« Histoire de l'émigration ecclésiastique. (Ouvrage inédit.) (2) Idem, idem.
ment atteig^nirent ploslears d'entre eux sou» les plos absurdes prétextes. En vain des lettres chr* ciriaires da ministère de la peMce et de eelni des coites^ rappelaient qu'nne adhésion an eoooor-^ dat était seule exigiUe de la part des ecclésiastiques; les palais des érèfues se trausformdrent en tribunaux d'inquisition^ oè Ton s'efforçait d'extorquer aux constituti<mnels, par promesses ou par menaces , des rétraetatiotts dont on Ywiait les formules avec une jéraitique ha-^ bileté.
Quelques curieux ont formé des' collection» de ces pièces; nous en trouvons dans les papiers ék Grégoire un échantillon qui montrera jusqu'où peut égarer le jEanatisme de la vengeance. Il en existe un exemplaire ^ écrit, à ce qu'oa assure» de la main de Villefort y prêtre exerçant à Mou^ Kns; elle fut adressée en^ 1797 à l'évèque de ce diocèse, qw en eut horreiir; la voici :
« Je me rétracte de toas \aê sermea» ^ae fai ftths i là répobUqcie, tpécialemenl de celui de iTM. Je jote haine à la république et j'emploierai tous mes moyens pour rétablir la royauté et pour faroriser Louis* XYIII , notre bou roi, à son avènement au trône.
fi yapprea? e la SMieiice prononcée eontie les patribles par le GOMdl du roi :
•« l^Tooa iea députés de la€!ou?mtkm et de lalégiala* iWe actuelle à êtrependua.
« S»' Ij6b comités de surreillaiice et réTokitionnaire lirMéatilb.
« 7i^ Tous les gardes rérolutionnaires ^ condamnés 1 êtae rompus Tifs et à eig^irer sur la roue.
« 4o Tous ceux qui ont occupé des places de la répu- W^edans les administrations quelconques, marqués sur le finmt d*nn fer rouge , portant cette inscription : T R^ tndire à son roi-, le fouet et la même marque sur Tépaule, et bappia pour toujours des ^aces.
« tW Gomt qui ont acheté des biens de Téglise ou ti^ mgtés Ifa rendront et les leurs seront ccmfisqués.
« flu loua les prêtres, moines ou religieuses qui aoraut frtié b aeffOMnt et ne se seront pas rétractés , seront renfamés pour la fie dcondtfnnésam pain «t àTeau. »
EiiYérité, mms n'hésiterions pas àdéclarerque de pareilles formules n'ont pn être prescrites par des hommes revêtus d'un ministère sacré, et que cette pièce 9 où Tineptie le dispute à la férocité, est rœirfre isolée de quelque fou^ si nous ne nous souvenions que l'un des esprits les plus
élevés parmi les défenseurs du catholicisme, de Maistre , s'est attaché avec une cruelle complaisance a détailler les supplices qu'il voudrait faire souffrir aux révolutionnaires.
Des catholiques étrangers, que n'aveuglait point l'esprit de parti , surent juger plus sainement le véritable état de la France , et rendre justice au clergé constitutionnel. Celui-ci a conservé dans ses archives beaucoup de lettres d'adhésion qui lui furent écrites de divers pays. La faculté théologique de Fribourg, représentée par les docteurs et professeurs Wakeri, Hug, Schinzinger^ Petzek, Klupfel et SchwarzQl^ se distingua particulièrement, en publiant, le SX) mars 1 798 , une consultation dans laquelle elle approuvait la conduite des pasteurs assermentés, les déclarait légitimes, et engageait les dissidens à se réunir à eux. Cette consultation fit un gnuM
éclat en Allemagne , et suscita contre ses rédacteurs les tracasseries du cabinet autrichien ,
qui voulait alors soulever la Suisse contre les Français, en peignant ceux-ci comme des atbèes endurcis.
, Nous puisons la plupart de ces détails dans des manuscrits de Grégoire intitulés :
Histoire de rémigration ecclésiastique;
Révolte du clergé dissident contre le concordat, ou essai sûr les persécutions exercées par le clergé dissident contre le clergé constitutionnel^ depuis V établissement du concordat;
Des rétractations;
Opinions dès catholiques étrangers sur les ré* formes ecclésiastiques de France.
Ces chapitres historiques contiennent de curieux renseignemens sur les débats religieux de la fin du dix-huitième et des premières années du dix-neuvième siècle.
Grégoire était devenu membre de Tlnstitut national. n y fit lecture, le 22 floréal an VIII, de son apologie de Barthélémy de Las-Casas (1). La calomnie n'a point respecté la mémoire dii saint évéque de Chiappa; elle lui a long- temps attribué l'introduction de la traite des nègres d' Afrique ^ enJui prêtant d'ailleurs une intention d'humanité singulièrement inconséquente /celle d'épargner à ses chers Indiens des travaux pénibles et un. cruel esclavage. L'historien espagnol H^rera est l'auteur primitif de cette étrange in^
(0 Mémoires de l'Institut , classe des sciences morales et poUtiq'ies, t. 1V-. — Traduit en anglais par Y-orke. Londres, i80^..
— H8 culpation, accréditée par Cbarleroix » Roberteon et beaucoup d'autres écriyains. Grégoire en fit justice y en démontrant que TétabUsseaieiit de la traite est antérieur, de quatorze ans seiiHi les uns , de dix-neuf selon Herrera luinooiârae , à Yépoque où Ton prétend que Las-Casas en conçi* le projet.— En 1827, notre grand sculpteur DttTid, ayant proposé aux États américains de «'associer pour ériger un monument à Las-€asas dans la ville de Panama, Grégoire s'intéressa Tiv^ment à cette belle pensée , qui malheiflreasenent ne fut point réalisée.
En 18(M, Grégoire i^blia : 1^5 Ruines 4e Port- Boval-âeg-Champs. Retracer la vie des austères habitans de cette fiamense solitude , c'était » pour l'héritier de leur savoir, de leur piété et dé leur esprit ^'indépendance^ écrire sa propre biogra* phie : il les considérait d'ailleurs, et ne craignit jpas de les peindre , comme les précwseuis de la révolution <le 4 789 ; les attacpies réitérées et violentes du clergé émigré , contre la mémoire de Port-royal, semblent dire que cette opinion n'était point sans fondements Jansénios^ le patriarche de leur école religieuse, n'avait-il pas été jadis jiccusé de vouloir républicaniserlaFlan-
dre? r— Ce fiât dans la traaquiUe yallée où s'était élevé le monastère , et dans la maison même habitée pu Tillemont, Vwn des plus illustres écrivains de Port-Royal , que Grégoire composa son litre. liorsqu'en 1909, année séculaire de la destraction du couvent , il fli paraître une seconde édition , Napoléon , parvenu alors au faite de aon édifice monarchique , «'irrita contre qndqaes pages sévères sur le despotisme de Lews Xty, dont il faisait rapplicaUon à sa propre dBetature. U en témoigna vivement sa mauvaise humeur au milieu de ses courtisans , et ce kAj pour les éternels persécuteurs du prélat démocrate, le signal d'un nouveau torrent d'injures. Celui-ci , quand le comte Garnier, président ammel du Sénat, lui fit part du mécontentement de Pempweur , se borna à répondre que cette irritation se manifestait bien tard, puisque le premier eonsul lui avait demandé , et reçu de sa main , en 1 801 , un exemplaire du livre , qoTfl pouvi^ faire rechercher par son bibliolàéeaire.
Les adhérons de Vécole de Port-Royal avment fmdé à Paris, dès Tannée 1795, la Société de phito9opkiê thréHenne , réunion savante de l«q«elle
SAitifent plusieurs écrits remarquables. Outre Grégaire , elle comptait au nombre de ses membres Pingre;^ Camus, Pasumot^ Royer, Saurine ^ etc.; eUepubliaun plan des travauxqu'elle se pro^ posait d'exécuter^ et un recueil périodique , les Ànnahs de la reUgion^ dont l'évéque de Biais Ait un des principaux collaborateurs. C'est dans ces annales que parut ^ en 1798, sa Lettre à donRamond Joseph de Ârce, archevêque de Burgas et grand inquisiteur d'Espagne , lettre qui lui valut trois ou quatre volumes de réfutations et deidia^tribes de la part des amis du saint^office/ U fut môme prêché^ le 25 novembre 1798, un swmon contre l'auteur, dans l'église patriarcale, par le révérend, père Raymond Gonzalès, Fraaciscain de l'Obseryance; dans ce sermon, imprimé et dédié au prince de la Paix, il est dit que l'irruption des Sarrasins ne fut pas plus redoutable pour la religion que le pamphlet de Grégoire.
Dans les premiers jours de sa puissance crois^ santé , Bonaparte , malheureusement inspiré par son ambition, et peut-être aussi par les préjugés créoles de son oreiller conjugal, avait réuni ses mijustres, des conseillers d'état^ des séna-
- iai —
leurs, etc. , au nombre (f environ soixante, pour aviser aux moyens de rétablir à Saint-Domingue l'autorité francise. La mode des idées libérales et phiiantropiques était déjà remfplacée par celle de caresser les désirs du maître. Aussi la plupart des membres de cette nombreuse pommission s'empressèrentilsdeproposeyrdesmesurespromptes et rigoureuses. L'un invoquait la force des armes pour dompter la rébellion et réinstaller Tés* clavage aboli par la Convention; Fautre voulait que l'on décimât les coupables, afin d'imposer Tobéissance par la terreur : il est des bommes à. qui ce moyen semble tellement salutaire, qu'ils l'emploient indifféremment au service de toutes les causes. Quelques uns préféraient user d'adresse ; ils proposaient de gagner les chefs nègres par des promesses, et de tâcher de les amener en France , où l'on pourrait les garder pri^ sonniers , sauf à leur assurer une modique pension.
Grégoire n'avait point encore donné son opinion. Le premier consul l'ùiterpélla : Qu'en pensez-vous ?
Je pense ^ répondit-il, que , fût- on aveugle , il suffirait d'entendre de tels discours pour être sûr
qu'ils sonfttenya par des Mancs. Si ces messîeors ckaiigeaieiità l'instant de cooleur, ils tiendraient probablement nu tont autre langage.
ÂII0AS9 intcrrampit Bonaparte ^ ayec un rire qui dissimalait quelque humeur, tous êtes inooi!rigiUe« .
Le rétaUiSsement de ^esclavage fut résolu par deux cent onsie suffrages, contre soixante-cinq seulement , dans le Coi|is législatif, dont la dé* férence mérita des félicitations officielles.
Et la colonie de Saint-Domingue, florissmite sous les sages réglemens de Toussaint-IxMraertare, devint un affireux théâtre de carnage; les colons , paisibles possesseurs de le«rs habitations entretenues par des nègres libres, au lieu de fiedre rentrer ceux-ci dans la servitude, lurent .rapulses du pays; une armée française, Télite de nos soldats répubUcaiàs , fut exterminée par le fer et les maladies (1 ).
(li>0fKliDlMf<*, et pMicÉlfèreineai de 4)e1Ie de Stint-llMiiingae > ^r le colonel IblenAf^, , pnopriéCaire k âtfm-Doiniiigae ec déléguéda gouvernement français à Surinam» 1814.
Mémoires pour servir à l'histoire de la révolution de Saintr
tomingue, {mr le général Pamphile de Lacroù:. 2 vol. 1819. ! (OM^fàtl,, MaeattUyfdiégàtrilé, p. 43).
Ce ne fut pas seutement dans cette occasion où ses idées favorites se trouvaient enjeu, que (kégoire manifesta une conragease opposition aux volantes du despote. H appartint constamment à cette minorité infioiment petite, qui ne cessa de protester conbre les ^ faiblesses du Sénat.
L'évéqne • de Blois s'est expliqué sur ce siqet dans ses Mémoires : nous aurions pu y intercaler
lesfiragmens manuscrits qu'on Ta lire; mais, outre que cettx-ci sont d'une date postérieure, nous nous sommes fkît une loi de publier les Mémoires exactement tels que Fauteur les avait préparés. Ces fragmens semblent avoir été destinés à une Histoire du Sénat.
« Dans le principe , dit Grégoire, les sénateurs étaient absorbés , c'est-à-dire qu'ik ne poavaient occuper aucan autre emploi. Bona^rte, en dérogeant à cette règle, éveilla toutes les ambitions des faméliques.
« Dans le principe ^ les nominations de sénateurs avaient lieu sur présentation de caiididats par le Corps légisUtif et le Tribunat. Le premier consul s'empara plus tard des nominations , et fit entrer au Sénat ses affidés et ses grands domestiques : le grand chambellan , le grand veneur , le grand écuyer, le grand maître des cérémonies.
Il Dam le principe , c'était aa €ôrp8 législatif et au Tribonat qu'il fallait présenter les demandes de conscriptions; cela n'était point da ressort dn Sénat. La première demande de ce genre fut présentée par Regnaalt (de Sainl-Jeaad'Angélj), sons prétexte d'argence. L'asage oontinna.
a Ainsi y par des sénatns-consnltes , on démolit saoceAsivement tous les principes de liberté , toute constitution \ le Sénat ne fîit plus qu'un bureau d'enregistrement des YoloDtés de Bonaparte.
« Depuis long-temps il aspirait au sceptre : le titre de prqmier consul était beau \ mais il voulait descendre aa rang d'empereur , auquel l'opinion attache de pins grandes idées qu'à celui de roi.
« Son ambition, secondée par ses créatures, éclata enfin ^ le Tribunat, censé défenseur des droits du peuple , prit rinitiative par Torgane de Curée , et tous s'empressèrent de suivre son exemple , excepté Garnot.
« Le Tribunat^ pour récompense , fut supprimé bientM après.
c( Quand il fut question de faire ratifier le vote du Tribunat par le Sénat ^ on prit d*abord une forme insolite. Une lettre adressée à chaque sénateur les invita & manifester individuellement leur pensée. La plupart sans doute répondirent par un assentiment servile^ en se' courbant ventre à terre. Quelques uns gardèrent le silence. Mais, deux au moins répondirent négativement: Lambrechts et Grégoire. Ce dernier envoya mêm^ une série d articles dont il de-
mandait ladoption. pour opposer une barrière au despo* ti8nie(t). *
c( Vint eosuitala fameuse séance où l'on vota sur Tiftipérialité. :
a M. Bredow, célèbre écrivain allemand , dans sa Chronique du ^x-neuvième sièclcyXiie comme opposans Sieyes, Lanjuinais. et Grégoire. <
K Mademoiselle Williams , dans sa relation des évéiiemens arrivés en France depuis le débarquement de Bonaparte, dit que]^* Lanjuinais s'écria : Quoi! vous livreriez votre pays à un Corse, à un homme d'une nation si méprisée des Romains qu'ils n'en voulaient pas pour esclaves ! «Ces récits sont inexacts : M. Lanjuinais était absent et malade.
« A la séance^ M. Grégoire seul paria, et persistant dans son vote négatif, il demanda que sa lettre et les articles qu'il avait envoyés fussent au moins insérés dans le procès- Torbal , ce qu'on eut garde de lui accorder. Puis on vota, itonaparte eut toutes les voix excepté cinq: deux billets biancflfrdép^^ P^i* ^^ Iftches, et trois non, l'un de M.Kambredits, l'antre de M. Grégoire-, le troisième est il bitti eoDnn (2) ? Lambrechts , dans un de ses écrits , pié •
(1) Voir les Mémoires.
(2) Ce troisième non a été réclamé timidement et indirectement pour plus â^un sénateur , car une époque est venue où tout le inonde voulait avoir fait partie de la minorité.
— iS» — sume que ce fiil 11. Garai. Il y aafail ra , Baas doute; qaaIreToles négatifii A U. LaDjainais n'eût pas été abaeiit.
«Le lendemain, qnand on proclama rélératioo de Bonaparte an trOne» cette annonce fat écoutée dans on morne lilence^ «Tec nne espèce de stupenr générale ] ce qui n'empêcha pas les joamanx de débiter le lendemain, à toute la France , que cette proclamation avait élé conyerte d'applandissemens \ les joumanx n'étaient qoe leséck^os des yolontés du maître.
«( Portails avait dit 1 la tribime dn Sénat qu'en Mipereur était nécessaire pour qu'il n'y eût ni maître m sujetf. Divers journaux (par ordre sans doute) travestirent la phrase en disant : ni mettre ni estlaves.
« La minorité du Sénat y à laquelle viennent s'aggréger actuellement certains personnages que la venté et l'opinion publique en repoussent , fut eonstamment moindre qu*on ne le croit. Dans quelques circonstsmces, teUes que le divorce, l'occupation des États romains , il y eut quelques votes négatifr de plus que sur Timpénatité; mais ce denÛOT article^ ie plus nnportant , donne la juste mesure de la Iftcheté de et corps \ elle prouve que la éhose publique périclite quand elle est livrée à des hommes qui peuvent avoir des talens^ des qualités aimables, mais qui sont dépourvus d'énergie et sans probité politique. »
Les autres fra^ens que nous possédons ,<
— i'isr —
griffonnés su? des ehiffons de papier, sur des adresses de lettres^ etc. , t<mt mformes qu'Ile sont 9 nous semblent mériter de n^ètre point per* dus. Rien n'est plus précieux pour l'histoire^ et * pour la biographie en même temps ^ que ees^ épanchemenS' spcmtanés où la plune écrit de l'abondance du cœur, sans se mettre en muet d'^aucune élégance littéraire. C'est un tableau dans lequel l'auteur se peint tui-méme à son insu en voulant peindre ce qui l'entoure. Nous citerons textuellement ces petites phrases mélangées de latin , mode abréWatif que Grégoire employait souvent dans se» notes ;
« Asserrissement da Sénat:
« Qae n'aurait-il pas pu fidre y ee Sénat y d une nation rajeunie !
« Serment de défendre les droits du peuple !
« Le Sénat a septembrisé les principes.
« GeoB souples , bons à tous les partis^ à saint BUchel et & Satan.
« jAî savans , sed pas en politi<ine.
« Pa9 courage civil , ni prolnté politique -^ il ne volera pas une montre , mais il Tole la liberté.
« Consciences qui seraient bourrelées si elles n'étaient pas cautérisées.
K Au retour de Russie , en 1815, discours de Lâcép&de; if apprend aux sénateurs qu'ils ne sont rien que snbordon* nément aux volontés de Tempereur.
<( Servilité des sénateurs envers les ministres. — Chez Gambaoérès on ne les annonce plus.
« Toutes les voitures des sénateurs entraient dans la cour d'honneur des Tuileries, de Saint-Gloud, etc.; Bonaparte décida que celle du président seule jouirait de ce privilège. Croirait-on que cette ineptie fut annoncée aa Sénat par son président (Gamier, je crois) comme. une marque de faveur pour le corps !
« On détruit les arbres de liberté coram Luxembourg.
« Cabinet de lecture u^î sénateurs se réunissaient pour journaux ; on le supprime.
« Deux commissions avaient été formées : lune pour
la liberté de la presse, Tautre pour la liberté individuelle.
On eût dit une moquerie. Celle-ci a pourtant provoqué
la délivrance de quelques prisonniers \ mais l'une et Fau-
tre , celle de la presse surtout, n'étaient que dérisoires. Pour en faire sentir le ridicule , les sénateurs de la minorité ne
manquaient point d'en demander très-sérieusement le renouvellement , chaque fois que la durée des commissions était expirée , et qn*on Foutrepassait , sans doute par pudeur.
« Les projets de sénatus-consultes n^étaient jamais
imprimés avant la discassion *, les menenrs^ dans lenirs cer^clés , préparaient d'avance les décisions.
« Dans les commencemens^ Fadministration du Sénat était confiée à des commissaires élus dans son sein \ elle était gratnite. Bonaparte créa ponr cet objet quatre grands officiers à sa nomination: on président , un chanceliers-deux préteurs, dont le traitement absorbait une sommé an- Duelle de 144 mille francs. On ne rendit plus alors aucun compte au Sénat»
« Quand on annonça la création de sénatormes , Favis primordial était qu'on les obtint par rang d'ancienneté de nomination. Joseph Bonaparte avait déclaré que l'empereur ne ferait point au Sénat Tinjure d'adopter une autre forme ^ cependant une autre forme Ait adoptée , celle de présenter trois candidats^ entre lesquels choisirait Bonaparte. Alors se déploya toute Tintrigne des meneurs pour ttre sur la liste, ou y faire placer leurs affidés. Le nombre des sénaUnreries n'était pas proportionné à celui des avides etdesierviles qui les convoitaient. Il en résulta parmi eux an mécontentement qni feisait hausser les épaules et pro*- Toipait le rire des indépendans.
« Sénatoreries. — Listes faites en famille. — Nouveau inoyen d'asservir les voloAtés. — Alléchés par l'odeur des
WCDUS.
«( Bons de IS^OOO francs distribués, dit-on > aux ser- Tiles les plus influens.
n Sénat conscryateur... oui, conservaleor de ses Iraitemens. >»
Les notes deviennent plus piquantes encore lorsqu'elles traitent de l'élection des muets au Corps législatif par le Sénat , dépendant luimême de la nomination impériale.
« Les choix étaient arrêtés à ravance et l'on faisait circaler les listes.
« Des notices étaient distribuées , quelquefois manuscrites y mais presque toujours imprimées.
« A défaut de mérite , on faisait impudemment valoir des motifs tels que ceux-ci :
(( Généalogie, ancienneté de famille. — Un de ses ancêtres a servi sous Henri IV. — Richesses. — Apte par conséquent à devenir législateur.
(c D'antres : — Quatre oncles chevaliers de saint Loois* — Parens cheyaliers de Malte. — Décoré de Tordre de Gincinnatus. — Ergo capacité législative.
« Un frère tué sous les drapeaux. — Un fils dans 1^ gardes d'honneur. — Un parent chez madame^mère. r' Ergo capacité.
ce A logé S. M. l'impératrice. — Assisté au couronna ment. — Assisté au baptême du roi de Rome. — SanO' mination fera plaisir à l'empereur. — Capacité.
« A établi des manafactares. ( Il s'agissait d'anc fabrique de cartes à jouer. ) — Gapadlé.
Les noms de ces candidats si dignes d'admission se trouvent parfois en toutes lettres à côté de leurs titres, dans les notes que nous consultons.
« Le népotisme, n'osant présenter lui-même ses candidats, les faisait recommander par un complaisant, à charge de revanche. — C'est- le cousin, le neveu, le gendre de tel de' nos collègues que nous estimons tous.
C'est surtout en janvier 1815 que le népotisme eut ses plus beau^ triomphes. ï>
L'indignation et le mépris excités chez Grégoire par ce long spectacle de bassesse et de corruption, se sont fait jour dans son Histoire des sectes ^ il y constitue , sous le nom de basHéoldtne ou monarcholdtrie (adoration des rois et des grands), une secte répandue dans toutes les autres, t'est l'adulation des clergés de cour envers les princes; l'adulation des fonctionnaires publics , des savans , gens de lettres , artistes , en- ^ers les puissans ; l'adulation des papes et celle <le la cour de Rome à l'égard des souverains. "Tous ces genres d'idolâtrie pdli tique sont passés
en revue, et, comme on le pense bien^ dans l'histoire des pratiques de ce culte , les chapitres consacrés à Tempire et à la restauration ne sont ni les moins étendus ni les moins curieux.
Les basiléol&tres de Napoléon et des Bourbons donnèrent toute l'extension que peut suggérer une imagination complaisante à ce précepte divin : Priez pour tous ceux qui sont élevés en dignité.
On vit le clergé dire que Napoléon avait été annoncé par les prophètes , que le sépulcre de la sainte Vierge avait enfanté pour la France le héros destiné à la régénérer; on le vit appliquer à Bonaparte ces paroles du psalmiste : // touche les montagnes et les montagnes se réduisent en fumée; exprimer le vœu : que la dynastie napoléonienne fût immuable comme le soleil; on vit le supérieur de Saint-Sulpice exhumer des BoUandistes on Saint-Napoléon^ qui dut toute sa gloire au hasard de son patronage y et qui» après avoir pendant des années absorbé la fête de la mère de Di^i , est retomt)é tout à coup dans le néant , vaincu i Leipzig et à Waterloo.
On entendit un sénateur recommander au bon Dieu de conserver le trône de Napoléon^ il vouait que le christianisme se conservât sur le
globe; un autre membre de la même assemblée dire à madame Lœtitia que la conception du grand Napoléon , dans son sein, était assurément une ' inspiration divine; un orateur du conseil d'état nommer Bonaparte : « Ce que l'univers a de ph»s grand, ce que la France a de plus cher. » ^Noiis ne continuerons pas ces citations : à qudques années de là nous retrouverions les mêmes hommes fidèles au commandement donné par saint Rémi à Clovis : ^ Adorez ce que vous mez brûlée brûlez ce que vous avez adoré. >»
Quant à Tévéque de Blois, nous le voyons dans le Sénat tel que nous l'avons connu dans les autres assemblées politiques. Chrétien plus tolérant que les incrédules qui l'entouraient , il proposa pour le Corps- législatif Furtado, istlBiéiite de Bordeaux, qui fut président du Sariiédrin; Garât Fappiiya, mais le candidat fut éeérté, surtout par Tinfluence des Bordelais. — Lonqu'il s'agit d'un projet d'adi'esse de félicitatioBs^à l'empereur^ au sujet du rétablissement des titres nobiliaires, Grégoire fut le seul opposant.. « Mes collègues, dit-il 9 furent très fâchés contre nioi : ils disaient que je serais cause qu'on leur ferait payer leurs lettres de noblesse, et
que moi aussi je serais forcé de payer lesf
miennes. »
Ceux qui lui ont reproché comme un acte de faiblesse , ou comme une désertion de ses principes y d'avoir accepté le titre de comte , pourront lire dans ses mémoires , écrits précisément la même année, l'expression de sa yéritable pensée à cet égard ; ils comprendront combien la soumission du citoyen aux lois diffère d'une approbation adulatrice. Grégoire, d'ailleurs, savait mettre à cette soumission les bornes que lui dictait le sentiment des convenances. Nous allons en citer un ej^emple qui se rapporte également au réveil des anciens usages de cour.
Napoléon voulait que les sénateurs fissent endosser la livrée à leurs domestiques. Madame Dubois, pour conformer la maison de Grégoire à ce^te règle, et en même temps pour ne pas trop blesser la simplicité du bon évêque, commanda un galon d'argent très-étroit , orné d'une pensée brodée ct bleu. Quand le galon fut fait, elle le lui porta dans son cabinet en disant : ^ Monsieur l'évéque, voici votre livrée. » — <^ Ma livrée ! vous savez bien que je n'en veux pas. » — ^ Mais l'empereur l'exige; vous ne voudrez pas, pour si peu de
chose , augmenter sa mauvaise humeur contre vous. » — <f C'est bien, dit Grégoire , montrezmoi cette livrée. »
nia considéra quelques momens, puis; sans ajouter un mot , il ouvrit une armoire et jeta le galon tout au fond , derrière ses livres. Ce ne fut que quand madame Dubois promit d'en faire usage pour border les meubles du salon qu'il consentit à le lui rendre ; mais il ne prit point de livrée.
Nous lisons dans ses notes manuscrites, citées tout à rheure :
« Titre de comte, no/u/ prendre un nom de terre. (( Armoiries , ego une croix .
« Nof^a noblesse , insolence.
(( Benj. Constant dit : Idée heureuse de conserver an* cienne et nouvelle noblesse^ ego non, ff Noblesse^ siepe fruit d'adultère. »
On verra peut-être une contradiction entre les faits que nous venons de rapporter et la complaisance avec laquelle Grégoire recevait le titre de monseigneur, surtout jie la bouche des étrangers. Mais il faut se rappeler que. ce titre était la reconnaissance de celui d'évêque , au-
quel il attachait d'autant plus de prix qu'il loi était contesté par la cour de Rome.
Sa susceptibilité , très ombrageuse à cet égard^ lui fit même un jour refuser par écrit une invitation à dîner chez le cardinal Caprara, parce que, avec ou sans intention, elle était adressée ftu sénateur et non à Vévéqw. « Je crois ne devoir pa«. ratjLre que souale dernier de ces titres chez le^^rdinal légat de sa sainteté » , lui écrivait-il. — Si quelquefois , sous la restauration qui le proscri* vait , Grégoire se laissa également donner le nom de monsieur le comte , ce fut sans doute dans on sentiment analogue.
Une autre anecdote, dont le sujet est plus grave , fera connaître les pusillanimités que Grégoire avait à vaincre, même chez plusieurs de . ses collègues qui composaient avec lui l'imperceptible opposition sénatoriale. . A l'occasion d'une nouvelle levée de soldats, Grégoire, qui avait cru remarquer un léger symptôme d'hésitation dans l'inépuisable complaisance de rassemblée, écrivit aussitôt à l'un de ses amis qui se trouvait à la campagne aux portes de Paris :
« On nous demande encore vingt mille hommes; il semble régner quelque incertitude dans le Se-
<i'''Mm
nat; si nos efforts pouvaient déterminer un refus I accourez vite; une seule voix, peut-être, conservera ces vingt mille pauvres jeunes gens à leurs familles, j»
Le collègue répondit à ce pressant appel qu'il avait des plates-bandes à tracer^ des arbres à aligner j il ne parut point au Sénat.
Grégoire protesta^ avec sa persévérance ordinaire^ contre l'usurpation des États-Romains, votée par quatre-vingt-deux voix, sur quatre-vingtseize; contre la création des droits-réunis ; contre les tribunaux exceptionnels et les prisons d'état; et dans une circonstance où la personne même de l'empereur se trouvait en cause , celle da divorce , il demanda vainement la parole à plusieurs reprises pour se prononcer, au nom delà religion, contre cette mesure. Ses coUègoesy sachant qu'il avait préparé un discours, fonaèrent autour de lui une espèce de rempart, en lai déclarant qu'il avait beau faire , qu'on ne l'entendrait point. Il dut se contenter de voter , loi onzième', contre le divorce; il y eut, sur quati6-vingt-sept votans, sept billets négatife, et^ comme à l'ordinaire^ qnatre billets blancs.
Lorsqu'il s'agit du nouveau mariage de Napo-
— ^38 — léon avec Marie-Louise, il y eut division parmi les cardinaux sur la question de savoir s'ils y assisteraient : plusieurs refusèrent. Quant à Grégoire , il déclara d'avance au président du Sénat que , si le tirage au sort amenait son nom pour faire partie de la députation qui devait entrer dans l'intérieur de la chapelle , il ne s'y rendrait point; il refusa même les billets offerts à chaque membre pour voir la cérémonie.
Cette conduite donnait à Napoléon de fréquens accès d'humeur; il s'exprimait alors aigrement sur le compte de l'ancien évêque de Blois ^ qu'il plaçait dans sa cathégorie des idéologues^ nom devenu presque synonyme dans sa bouche de celui d'amis des idées libérales. Les adulateurs de sa police ne manquaient point de faire figurer le nom de Grégoire sur leurs listes de conspirateurs, et même les ennemis de ce dernier répandirent le bruit, dans l'espoir peut-être qu'il ne serait pas toujours faux, qu'on allait l'envoyer à Vincennes , en compagnie de quelques autres récalcitrans , pour châtier leur obstination. Mais Bo* nàparte , dont l'ame était plus généreuse que ses complaisans ne le supposaient , les laissa mentir; il appréciait le savoir et la loyauté du vieux pré»
— isolât républicain , et maintes fois il le fit appeler aux Tuileries, pour conférer avec lui sur des matières de son ressort ; Grégoire est même du petit nombre des bommes auxquels il a rendu pleine justice à Sainte-Hélène.
De plus en plus convaincu de la stérilité de ses efforts d'opposition, Grégoire se livra plus activement que jamais à des travaux littéraires ; c'était le moyen de contribuer encore à la propagation des doctrines de liberté et de philantropie. Mais cette route aussi ne fut pas sans obstacles; plusieurs de ses ouvrages furent mis à Tindex par la police impériale : son Histoire des sectes religieuses (fiTemière édition en 2 vol. 1810) eut même les honneurs d'^un séquestre qui dura jusqu'en 1814. La lettre par laquelle son ancien collègue Foucbé , alors ministre de la police , le prévcsiait de cette décision , mérite d'être conservée y la voici :
Paris, le 1 1 janvier 1810.
Monsieur le sénateur^ je viens de donner Tordre de h» point mettre en. vente votre ouvrage intitulé v Hifioire àes sectes religieuses au diX" huitième siècle.
h vous invite à seconder cette mesure ep ne favorisant
tucunement la drcaiatioii d'an oaTraf^ qôi renferme sans doute quelques voes utiles *, mais daos lequel se trooTeat aussi des opinions et des détails que je ne puis approuter. Je prends encore plus dïntérêt à votre repos qa'à TOtie gloire littéraire.
J*ai rbonneur de vous saluer.
Le duc d^OTBANTB.
En 1807, Grégoire publia : De la Kttérahtre de$ nègres, ou recherches sur leurs facultés intellectuelles, leurs qualités morales et leur littérature ; ouvrage dans lequel il s'efforça d'établir par des faits, que la prétendue infériorité naturelle de cette race , argument habituel des partisans de Fesclavage, n'est fondée que sur un préjugé, et que l'éducation seule manque aux noirs pour rivaliser avec les Européens dans toutes les branches des sciences et des arts.
Des recherches intéressantes sur l'histoire de l'agriculture, sur ses anciennes pratiques, sof ses progrès et tes découvertes modernes, loi avaient fourni, quelques années auparavant (en ^804 ) les données de son Essai sur ragrUmUàre, en ÊHTope au seizième siècle ^ imprimé en tête d'une nouvelles édition du célèbre Théâtre 4'Olivier de Serres.
Enfin il reprit ses travaux snr la condition des Israélites, et publia des Observations nouvelles faites sur les Juifs j et spécialement sur ceux de f Allemagne,; puis une autre brochure : Sur les Juifs, et spécialement sur ceux d'Amsterdam et de Francfort.
Ces publications, et les matériaux de plusieurs ouvrages imprimés postérieurement, forent le fruit de voyages entrepris par Grégoire en Angleterre, en Hollande et en Allemagne, pendant les premiers jours du despotisme impérial. Partout il trouva la récompense de ses profondes études et de ses généreuses pensées, dans Taccueil des savans et dans la reconnaissaiice des opprimé^ dont il avait plaidé la cause. Lors de son arrivée à Amsterdam , les Israélites de cette ville Tentourèrent de leurs hommages empressés; ils le prièrent d'assister à leurs cérémonies religieuses, et lui firent visiter successivement U beUe synagogue des Juifs espagnols et portugais, celle des allemands, et une troisième, fondée par des Israélites éclairés , qui avaient tenté une réforme du culte hébraïque; ils lui avaient donné le nom de Félix libertate. On y chanta des cantiques en Thonneur de Grégoire, cr Ma qualité
442 — 4e prêtre catholique, et mon costume » qui ayait déjà fait tant de sensation au Parc de Saint-Ja* mes, à Londres, où, pour la première fois, un évéque avait osé paraître en habit violet depuis l'expulsion des Stuarts; tout cela, disait-il en racontant à ses amis les incidens de son voyage, tout cela me rendait un peu embarrassans les témoignages d'affection et d'enthousiasme, dont m'accablaient ces religionnaires étrangers, et me mettait dans une assez bizarre position : mais je m'en tirai parfaitement au moyen du précepte évangélique , qui commande la charité et la fraternité envers tous les hommes , sans distinction de races et de croyances. »
Nous empruntons à l'une de ses lettres, datée d'Amsterdam , et adressée à madame Dubois, le récit d'une petite anecdote qui n'est pas sans intérêt :
« Nous avons passé le dimanche au Helder.
L'église catholique a pour curé un estimaUe jeune prêtre d'Amsterdam. Après avoir prêché en hollandais, il m'adressa en très bon français, dans la place de distinction qu'on m'avait préparée , un discours vraiment touchant ; il falhit bien y répliquer : cette scène fit couler des lar-
mes. C'est sûrement la première 'et la dernière fois qu'on aura parlé français dans Tégiise du Helder. Nous avons quitté cette paroisse , attendris des marques d'amitié du pasteur et des fidèles. »
Dans une autre lettre écrite de Goettingue.
il dit :
«r Après avoir fait nos recherches dans la vaste bibliothèque de Wolfenbuttel, nous partîmes pour aller coucher à Seezen , où se trouve un collège pour les enfans Israélites; ils ont dix professeurs. Au dernier relai était en station un exprès à cheval, pour savoir le moment de notre arrivée et aller promptement l'annoncer à Seezen; là, on nous avait préparé un appartement que nous n'acceptâmes pas; mais les professeurs et les élèves étant assemblés à neuf heures du soir, je m'y rendis; et dans ce pays allemand^ jie fus successivement harangué en latin et en français par les élèves juifs , qui ensuite exécutèrent en très bonne musique, une pièce de vers composée pour mon arrivée. »
Qu'on nous permette de faire encore quelques extraits de cette correspondance intime; ils montreront, mieux que nous ne saurions le dire,
combien l'auteur ofTrait en lui rharmonie d'une piété profonde avec l'enjoûment le plus aimable. Nous puisons ces extraits dans diverses lettres adressées par Grégoire à madame Dubois pendant ses voyages :
« De Londres, messidor an X.
« Bonne ci respectable mère ,
(( Aujourd'hui je reçois enfin vos deux lettres des 8 et 16 messidor \ il était temps qu*elics arrivassent y car votre silence mlnquiétait cruellement. — il serait trop long de vous détailler tout ce que nous avons fait depuis notre séjour ici. Vous saurez en général que nous avons sans cesse parcouru les établissemcns de bienfaisance , visité les monumens^ causé avec les savans^ etc. — Tous mes momens sont distribués et employés utilement *, ce pays-ci o£Gre infiniment à la curiosité et à la méditation de quiconque aime à cultiver sa raison. Presque tous les journaux de Londres ont parlé de mes occupations littéraires dans ce pays, et d'une manière honorable. Un sent, rédigé par un ami de mes ennemis, s'est avisé de me calomnier -, et voilà sur-le-champ un autre journaliste qui loi tombe sur le corps. Tout cela m'amuse. — Jai lieu de me louer beaucoup de toutes les amitiés que je reçois ici. Les Anglais avaient droit à mon estime -, actuellement ils ont
droit à ma recoanaissance. — Décidément^ demain ou après demain, nous partirons pour TEcosse. Noos sommes quatre amis ensemble , munis de santé , de bonnes recommandations et de gaité (i).
(c Depuis ma dernière lettre > j'ai fait plusieurs
Toyages ; entre autres y Tun à quinze lieues de Londres pour aller visiter les magnifiques établissemens et les fermées du d^unt duc de Belford. Où était ce brave Lasteyrie ? combien il aurait eu de plaisir au milieu des belles cultures que nous avons vues !
(( Vous ai-je dit qu'à Calais, nous avons visité incognito la bibliothèque publique ? le bibliothécaire regrette. que le citoyen Grégoire, dont il m'a beaucoup parlé, soit trop surchargé d'occupations et ne puisse pas répondre, entre autres, aux lettres que lui bibliothécaire loi a souvent écrites. *
«... Vous avez donc la bonté de penser à votre
Henri; et non seulement à lui, mais surtout à une mèire teadieqni est au ciel je Tespère*, et j'espère aussi y arriver etrer^r dans le séjour du bonheur celle qui m'a donné la rie. Je fais les mêmes vœux pour vous qui avez pour moi h tendresse d'une mère. Je voudrais pouvoir conduire i ce bonheur tous les individus de Tespèce humaine.
« Pendant mon absence vous aurez encore ap-
(0 Ce projet de voyage ne s'effectua pas.
pris à MToir qoeb sont les véritables «mis , puisqu'il y en a que tous ne voyez plus. Cependant ne les jugeons pas trop sévèrement. Mais mille complimens à ceux qui se montrent fidèles, MM. de Saint-Simon (I)» Amairic, etc. Je me r^ouis de les revoir bientôt. Au surplus y bonue et respectable mère » cela vous prouve , comme je vous Tai dit cent fob , et comme vous le pensez, que Dieu seul mérke toute notre confiance. » «
R De Bruxelles, germinal an XI.
« Hier soir nous sommes arrivés ici un peu las de poussière et de chaleur , mais bien portans. L'aspect des campagnes riantes que nous avons traversées , les souvenirs qu'on recueille dans ces champs où tant de fois se sont livrées de Sfinglautes batailles, les villes que nous avons
(1) Le marquis de Saint-Simon, ancien député aux Etats-Généraux. C'est le même qui, ayant émigré et étant entré comme lieatenant-général au service de l'Espagne , fut pris les armes à la main en 180S et condamné à mort par une commission militaire. Le dévouement de sa fille toucha Napoléon qui commua cette peine en une détention jusqu'à la paix générale; les événemens de 1814 le rendirent à la liberté. M. de Saint-Simon , hoomie d*un caractère plein d'énergie et de loyauté chevaleresque , demeura constamment attaché de cœur à l'évêque Grégoire , dont il combattait les opinions politiques avec autant d'ardeur que d'inébranlable conviction. i
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visitées, tout cela faisait diversion aux désagrémens d'une température presque brûlante. Nous passerons aujourd'hui et demain à Bruxelles, et mardi probablement nous irmis dîner à Anvers. — Nous n'avons pas encore visité Broxelies -, mais avant d y entrer, nous avons été enchantés 4e sa magnifique exposition en amphithéâtre , d'où elic domine une campagoe chargée de maisons de plaisance et des richesses de la nature. — Mon épître sera courte, parce que nous avons à courir, à voir, à prendre des notes, etc. — ^ Tâchez, bonne mère,- de faire tout pour Yotre santé , promenades, bains ^ courez le voisinage avec nos amis que j'embrasse ; je regrette nos soirées charmantes du dimanche. — Il y a au jardin , sur le grand abricotier , un nid de chenilles que nous avons oublié de détruire ^ hâtez-vous de faire la guerre à cette légion vorace, sans quoi l'arbre et le fruit en souffriront. — Donnez-moi des nouvelles de M. Girod-Pouzol , de mademoiselle de Saint-Simon , de leur santé , de la vôtre surtout, fenbrasse M. Dubois et je salue respectueusement la boaae mère, dont j'espère trouver des lettres à Utrecht. — Noos allons dîner et manger des mastelles , du hou - Uon, boire du &ro et de la lougarde : vous autres gens de Paris, vous ne connaissez point tout cela -, vous êtes igoorans. »
« De Rotterdam, floréal an XI.
« Voici ma sixième lettre, et je n'en ai reçu que trois de
TOUS , ce qui signiAe très clairement que mon exactitude est double de la vôtre. Nous arrivâmes lundi à Rotterdam, après avoir voyagé toute la journée, le matin par eao,
le soir par terre ^ mais cela ne ressemblait aucunemeot
• au voyage de Saint-Glond par terre et par mer. Dans le
petit vaisseau qui nous portait nous eûmes le désagrément dune société telle, que des trois choses indiquées par Voltaire en parlant de la Hollande , il ne nous manquait qoe des canards. Joignez à cela le froid , le vent et la pluie. « En vérité je suis tenté de rire quand vous me recommandez de ne pas boire froid ayant chaud : je n ai pas encore eu chaud dans ce pays-ci^ le thermomètre indique pour habillement trois chemises , quatre gilets, had>it, redingote, et avec tout cela on a froid. Je me rappelle quelquefois Tassertion de ce plaisant qui prétendait que le soleil de Hollande ne vaut seulement pas la lune de France. Eh bien ! quoique depuis quinze jours que fioos sommes en Hollande il ait fait mauvais temps , je n y ai pas encore trouvé de boue ; c est une vérité qui a la pkj* sionomie paradoxale , mais c'est une vérité. Les villes et les villages sont d'une propreté qui enchante -, la fWfXfti règne partout , et je crois qu'à cet égard la bo])ne wi^ descend de quelque famille hollandaise.
(( A Utrecht , nous avons eu grand soin de visiter h maison où naquit le pape Adrien YI ^ elle est décorée «e tableaux très bien exécutés et qui retracent les divers évé-
nemens de sa YÎe. Ces moniimens sont respectés même par les protestans. Si, à la place de Pie YI, un autre Adrien eût occnpé la chaire de Saint-Pierre , nous aurions eu moins de peine pour les affaires du clergé.
<c A Rotterdam, je me suis empressé de visiter la statue d'Etasmequi est en face de notre auberge. Je parie que TOUS ne connaissez pas seulement le citoyen Erasme. Dans sesécritSy il aura bien parsemé sur le compte des femmes quelques yérités qu'elles appelleront méchancetés. Il faut lui accorder grâce; le sujet est si abondant ! et d'un autre côté Erasme était un homme si distingué par ses vertus , sa piété , ses talens , ses écrits!
« Nous partons ce matin pour Deift et La Haye , immédiatement après le déjeuner. Le voilà qui arrive. Nous ne bavons plus de faro y de lougarde; mais nous mangeons les kouques , des botterams \ nous avalons des jattes de thé. Allons, à la santé d'Adrien YI, d'Erasme , de la bonne mère, de son mari et de tous nos amis !
K JTachève ma lettre dans le bateau qui nous conduit à DeIft. Nous y sommes à merveille -, nous occupons exclusi- Temoit le roç^(prononccz rouf) ;' comment, vous ne savez pas ce que c'est que le rouf? c'est la chambre d'honneur; c'est un petit palais avec coussins, table, miroir, etc., oae espèce de boudoir naval. Une cloison nous sépare de bfoulequi occupe la grande pièce. Nous entendons seu- '^ent comme dans un lointain le caquet des commères.
Vous sayez on vous ne savez pas qu^Addisson compare leurs langues aux feuilles du tremble que le moindre souffle met en mouvement. »
Quelques années plus tard, Tancien curé d'Embermesnil alla faire une tournée en Lorraine et visiter le théâtre de ses premiers souvenirs, Celui de sa mère, surtout, se présente fréquemment dans les notes de ce voyage. Il y parle avec attendrissement des soins qu'elle prit de son en* fance, de ses conseils maternels et des dernières paroles qu'elle lui envoya en mourant loin de lui; il parcourt les lieux où il a joué avec les ^ enfans de son village , l'église où il a été baptisé, où il a reçu l'instruction du catéchisme et la première communion. Les tombeaux où il avait fait déposer ses parens portent ces simples mots :
« L'an de J. -G. 1005, Henri Grégoire , ancien i^vêque de Blois , animé par la piété et la reconnaissance^ fit ériger ce monument à la mémoire de son père , Sébastien Grégoire , échevin , mort à Tâge de cinquante quatre ans , le 27 août 1785, muni des sacremens dé la sainte église. -— Priez Dieu pour le père et le fils. »
(( L'an de J. G. 1805 , Henri Grégoire^ ancien curé de cette paroisse et ancien évêque de Blois , par piété et par
reconnaissance , fit ériger ce monument à la mémoire de Marguerite Thiebault, yeuye de Sébastien Grégoire» sa mère , morte , etc.
Les seBtimens que ce voyage excita en lui s'é pauchèrent dans une méditation qui offre plusieurs passages touchans. La crainte d'interrompre trop long-temps notre récit nous empêche de la faire connaître ici à nos lecteurs. Nous choisirons seulement encore quelques fragmens
de sa correspondance.
H De Nancy, 1809.
« Je débute par le journal de mon voyage. A Glayes, ' BOUS avons vu une manufacture de poules absolument blanches*, elles étaient par centaines dans une basse-cour. H&tez-vous de dire à M. de Lasteyrie que ce sont les mérino« de leur espèce. Leur plume est préférée dans les ventes à celle des poules colorées : deux ou trois fois Tan on la leur enlève. Ainsi à Clayes on dépouille les poules-, à Paris^ oa dépouille tous les animaux et on pille les pauvres humains.
«( Nous avons rencontré chemin faisant une charmante ▼oyageuse qui s'amuse comme moi à courir le monde. Quoique la direction de sa marche soit précisément contnure à celle que nous avons suivie , dans f espace de
quarante lieues elle s'est trouTée bien des fois sur notre passage. Vous la connaissez, c'est la Marne.
« Le jour du départ nous sommes arrivés à Epernaj» i dix heures du soir, chez ces braves gens qui vous logèrent il 7 a cinq ans, ainsi que votre aumônier (i). On s'est hftté de me parier de vous , de demander des nouyelles de votre santé. — Le mardi» arrivé de bonne heure à Ghftlons , il a fallu passer la journée avec des personnes que j'ai connues il y a vingt ans , trente ans et plus : voilà ce que c'est que d'être vieux.
« Ma dernière lettre écrite d*Embermesnil est
du 98 dernier. Depuis cette époque, il faut que je vous rende compte de ma conduite. M. et madame Germain, de Béchicourt, n ayant pu nous avoir à dîner lundi à cause du mauvais temps, envoyèrent un nouvel exprès pour le mardi. Nous y allâmes , M. le curé d'Embermesnll , celui de Yého , M. l'abbé Jeunat , mademoiselle Marschall , son neveu et moi. On avait préparé une fôte, et une réception k laquelle avaient concouru la religion et Tamitié. U est impossible de pousser plus loin toutes les recherches déiicates et aimables. On voulait nous retenir pour longtemps, mais je devais partir le lendemain pour Lunéville.
En passant à la Neuve- ViUe-aux-Bois et à Marainville,
(0 Dans un voyage précédent, fait en compagnie de madame Dubois, on avait pris le bon évéque pour V aumônier de cette dame r c'éiait pour lui un fréquent sujet de plaisanteries»
les habitans eurent à cœur de me témoigner leur bienveillance par des démonstrations publiques y comme on Favait fait à Embennesnil, Yého , Réchicourt. J'ai été tellement attendri , d utte part par les souvenirs funéraires des tombeaox que j ai yisités et qui parlent à mon cœur y de Tantre par les témoignages multipliés et sincères des habitans^ que mon ame ne suffisait plus à tant d'émotions , et fai craint d'en être malade.»
« Un des objets de mon voyage que j'avais le
plus à cœur était d'aller me concentrer dans une solitude des Vosges ^ au milieu des lacs et des sapins. Mais ce voyage n'aura pas lieu, ma bourse me le défend. J'avais à visiter des tombeaux chéris : sur cet article j'ai satisËadt à la tendresse filiale et amicale ^ mais l'autre objet, qui était pour ma santé, est ajourné à une autre année , si je suis au inonde. »
U règne dans toute cette correspondance tant d'abandon,^ tant de sensibilité vraie, tant de galté naïve que nous ne craignons pas de dè^; plaire à nos lecteurs en leur confiant encore |^ dans son entier, une lettre dont la date rengion^ à une époque antérieure , celle où Grégoire aHait donner sa démission d'évéque : elle est écrite de Saint-Lambert.
« Madame et excellente mère 1 .
« Le billet ci-inclus de l*ami Grappin contient tant de choées aimables et ingénieuses» quli y eh a p^or deui; cela me donne le droit d*être sot et maussade, f ai oui dire qii'i trois ou quatre cents lieues d*ici il y a une ville qn*on nomme Paris *, qu'elle est sale , puante et malsaine \ que ces inconvéniens graves ne sont rien comparativement à ceux qui résultent de l'accumulation de toutes les folies , de tous les vices , de tous les crimes.
(c Que faites-vous dans cette galère , qui n*est pas , et qui ne sera jamais votre élément ? Si jamais ilme prend fantaisie d'y faire an voyage^ ce qui pourra arriver bientôt, ce sera pour voiis faire de vive voix une élégie sur te malheur d'y rester. Ici liberté pleine. Point de voiture dont le fracas nous étourdisse , point de braillards qui crient des mensonges sous le nom de journal du soir-, nous ne ressemblons pas mal à ce poète qui avait partagé son temps en deux lotis , Tun à dormir et l'autre à ne rieii faire : car c'est lié rien faire que de courir tes coteaux , qu'on appelle bonnement des montagnes dans le paysoà nous sommes. Nous avons unanimement adopté 'Tavis dé œt Allemand qui pensait que les meilleurs repas wîùt le déjeuner, le dtner , le goûter y et le souper.
(( La lettre de MM. B et D nous a tranquillisés
sur votre situation -, je vous félicite et je les remercie.
Yillars^ qui est bon ami , aurait bien dû m'écrire queU que lettre en beaux vers ) il ne sait pas en faire d'autres. YousYoyez, bonne mère, qu'ici je me console passablement de tout le mal que j'ai éprouvé en retour du bien que j'ai tâché de faire. Il est vrai que j'ai toujours sur le cœur l'indignité avec laquelle on m'a laissé à moitié en ordre les archives du clergé. Ma censure doit excepter quelques hommes complaisans, ou plutôt justes, membres du concile *, mais c'est le très petit nombre. Vous savez quels sacri6ces de temps , d'argent et de repos j'ai faits pour les affaires qui étaient communes à tous. Heureusement je vais sortir de cette tourmente*, certain d'être plus heureux dans ma retraite , après avoir éprouvé tant d'injustice et d'ingratitude, que ceux qui en sont les autetirs. Gardez toutes ces confidences pour vous, ou tout au plus pour quelques amis avec vous \ ménagez votre santé; ayez confiance en Dieu : vous avez quelquefois, j'ai presque dit souvent, des impatiences qui ne sont pas chré^
tiennes.'
« Salut , respect et attachement,