MAGISTRAT ET POETE
el est le cadre vraiment princier où nous apparaît Gaspard de Fieubet. On me permettra maintenant d’essayer son portrait, en le replaçant dans le milieu social qui l’entoure, et en évoquant autour de lui quelques-uns de ses contemporains qui furent ses amis et ses familiers.
Le xvii6 siècle se distingue surtout par le culte des choses de l’esprit. La pensée règne avec un empire absolu sur cette société éprise des plus délicats problèmes qui puissent agiter l’âme humaine. Les débats philosophiques pénètrent dans les salons, grâce à Descartes et à Pascal. C’est l’idée, plutôt que le sentiment, qui inspire et soutient le théâtre de Corneille. Par le jansénisme et par le quiétisme, les discussions théologiques les plus ardues
L’ÉCOLE MASSILLON
s’imposent à l’attention universelle. Ce siècle peut à bon droit — et c’est là sa force et sa gloire — répéter le mot de Térence :
Homo sum etnihil humani a me alienum puto.
Cette prédilection pour la faculté la plus noble de l’âme — la pensée — explique les caractères de la littérature du xvnc siècle : simple, lumineuse, austère, elle n’accepte l’image que pour rendre l’idée plus nette, et la métaphore, que pour donner plus de vie et de relief à ce qui provient de la raison. Le xvne siècle littéraire est tout entier dans cette belle parole de Fénelon : « L’homme digne d’être écouté est celui qui ne se sert de la parole que pour la pensée, et de la pensée que pour la vérité et la vertu h »
C’est aussi de cet amour pour l’idée sous sa forme la plus élevée que naît ce goût général pour la poésie. Trop souvent, dans notre grand siècle classique, les chefs du chœur , selon l’expression de Montaigne, nous captivent au point de nous faire dédaigner ceux qu’ils enveloppent dans leur gloire. Au second et au troisième rang, il est pourtant des écrivains dignes d’intérêt. Je ne sais si jamais on fit tant de vers qu’au xvne siècle. De ces poètes, Boileau a ridiculisé les uns et oublié les autres : peut-être ne méritent-ils point pareil traitement. A étudier quelque peu le rôle littéraire de Fieubet, on gagne à les mieux connaître, et on se sent bientôt quelque sympathie pour ces travailleurs aujourd’hui presque inconnus, qui se faisaient alors les chevaliers désintéressés de l’esprit et du beau.
Fieubet, avant tout, obéit aux devoirs de sa charge. Conseiller au parlement, chancelier de la reine, il honore la
i. Lettre à l’Académie française.
GASPARD DE FIEUBET
magistrature par sa haute impartialité. Louis XIV l’envoie aux postes les plus difficiles. En 1 685 et en 1689, Fieubet est délégué comme conseiller du roi aux États de Bretagne, où il séduit les députés par son air affable et par l’élégance de ses discours. Mmc de Sévigné le rencontre à Dol, chez M. de Chaulnes, gouverneur du pays. Elle fait part à sa fille de la joie qu’elle éprouve à retrouver un ami si loin de la capitale : elle se croit transportée dans son salon de l’hôtel Carnavalet, et elle note cette journée comme lui ayant donné quelque bonheur. « La Bretagne, dit l’abbé Anselme, dans l’oraison funèbre de Fieubet, compte parmy ses plus belles années les deux où elle le vit commissaire du roy à ses Estats, et jamais elle ne cessera de louer son désintéressement, sa magnificence, sa politesse et surtout cette prudence adroite qui sçut parfaitement allier les intérêts du peuple avec ceux du souverain. » Plus tard, Fieubet préside les Grands -Jours du Poitou. « La cour, Paris, les provinces, tout, dit encore Anselme, parloit de luy avec éloges. »
C’est surtout comme chancelier de la reine, que Fieubet a bien mérité de la postérité. Quoique effacée, l’influence de Marie-Thérèse s’exercait d’une manière utile, sur les affaires même les plus délicates. Par ses lettres aux ambassadeurs, aux cardinaux, au pape, aux rois ou d’ Espagne ou d’Angleterre, elle préparait le succès des plus importantes négociations; elle apaisait les caractères ombrageux; et, bien que blessée au cœur, elle manifestait soit à la cour, soit dans les relations extérieures, le plus tendre et le plus dévoué attachement à Louis XIV. Fieubet l’aidait dans cette mission de conciliation, de charité et de paix. Aussi la reine avait pour lui une estime pleine de confiance et d’abandon.
L’bCOLE MASSILLON
En entrant en charge, il avait prêté serment à Marie-Thérèse, et c’était entre ses mains que les gens du conseil de la reine juraient fidélité. Pour gages, Fieubet avait 1,000 livres; de plus il recevait 6,000 livres de pension et une bourse de jetons d’argent '.
Mais la gravité de ses fonctions n’interdisait point à Fieubet l’amour de la poésie et des plaisirs . Aux heures ardentes de sa jeunesse, il suivit les moeurs de son temps, où le contraste entre une foi profonde et une vie légère ne causait ni scandale ni étonnement.
« Hélas, disait-il, en frappant aux portes des Camaldules, que Dieu est bon de se vouloir bien contenter d’un vieux reste d’années, après que les plus belles de ma vie ont été employées à l’offenser. » Son panégyriste n’hésite point à le dire « qu’il avait abusé des charmes de la poésie pour flatter l’orgueil des beautés terrestres ». Jai déjà cité plus haut le nom de deux de ces femmes illustres qui traversèrent la vie de Fieubet : Mme de Sévigné et la comtesse de la Suze.
Restée veuve en pleine jeunesse, Mme de Sévigné attirait surtout par la distinction de son esprit et la noblesse de son cœur. De Bussy-Rabutin à Ménage, nombreux furent ceux à qui elle inspira un tendre attachement. L’ombre la plus légère pourtant ne saurait ternir cette pure renommée. Sévigné n’eut qu’une passion : l’amour de sa fille ; et chez elle la femme fut sauvée par la mère. Fieubet se laissa séduire, comme tant d’autres, par la grâce de la spirituelle marquise.
1. Archives nationales. O1. 3 7 1 3 . Sous cette cote, 011 trouve un registre d’un des secre'taires de la reine, le marquis de la Vieuville : à la fin, il a transcrit des lettres de Marie-Thérèse, auxquelles je fais allusion plus haut, et qui sont d'un vif intérêt.
GASPARD DE FIEUBET
A Paris, ils étaient presque voisins : ils se devaient souvent rencontrer, soit chez le président d’Ormesson, soit chez Mrae de Guénégaud, soit chez Chrétien de Lamoignon ou la duchesse de Chaulnes.
Un ami commun, Saint- Pavin, les accueillait aussi à Livry, dont il était abbé. Quoi qu’il en soit, une amitié sérieuse unit Mme de Sévigné et Fieubet.
Sous la plume de l’aimable écrivain, le nom de Fieubet revient souvent : elle parle de lui avec liberté, mais avec sympathie. L’un et l’autre étaient faits pour se comprendre. Doué d’un esprit fin et pénétrant, les manières nobles et aisées, la répartie mordante, Fieubet, « s’estoit comme naturalisé l’antiquité savante et polie et, de plus, il n’ignoroit rien de ce qui est estimé chez les modernes 1 ». Et Anselme ajoute : « La délicatesse de son goût et la justesse de son discernement luy avoient acquis sur les ouvrages d’esprit la même juridiction que sa place lui donnoit sur les biens et sur la fortune. »
Fieubet et Mme de Sévigné étaient aussi de la même paroisse, Saint-Paul. Ne s’y faisaient-ils point mille politesses , quand ensemble ils assistaient au mariage du prince de Guéménée avec Mlle de Vauvineux, ou qu’ils venaient écouter Bourdaloue et le père de La Rue ? N’e'taitce point aussi à la chapelle des Minimes , place Royale, où le grand monde se donnait rendez-vous, et où Bossuet venait de débuter avec une si souveraine éloquence? En i68q, l’abbé Anselme prêche à Saint-Paul : M“e Sévigné le goûte beaucoup. N’était-ce point Fieubet qui avait facilité à son ami l’entrée de cette chaire importante ? Et quand Anselme