Panégyrique
devient confesseur extraordinaire de M“e de Grignan, on peut dire, sans être téméraire, qu’il avait été indiqué par Fieubet.
Une fois son hôtel terminé, Fieubet avait ouvert ses salons à la société la plus polie et la plus raffinée. Les cercles littéraires rivalisaient, dans Paris, d’activité et de bel esprit. Non loin de la place Royale, rue de Beauce, les samedis de Mlle de Scudéri essayaient de faire revivre les jours fameux de l’hôtel Rambouillet. A l’autre extrémité de Paris, à Port- Royal, rue Saint-Jacques, Mrae de Sablé avait su grouper d’autres gens de mérite, parmi lesquels se distingue La Rochefoucauld. Fieubet eut aussi l’ambition de voir son hôtel fréquenté par les représentants les plus glorieux de la littérature et des arts. Il réussit. Mllü de Scudéri trônait au milieu d’une cour dont la passion était les petits vers et la poésie légère. Conrart, Sarrasin, Chapelain, Subligny et Montplaisir sont les plus grand noms de cette sorte d’académie.
Fieubet recevait La Fontaine, Pellion, M"'e de Sévigné, ces trois fidèles de Fouquet. Plus d’une fois, La Fontaine dut lire dans ces salons quelques-unes de ses fables dont il apportait la primeur. Comme il devait être accueilli, quand il racontait aussi les projets de ses autres amis, qui se nommaient Racine, Molière et Boileau? Le père Bouhours était un autre familier de l’hôtel Fieubet. Moitié homme du monde, moitié religieux, le père Bouhours est le type de ces jésuites du xvne siècle, aimables et insinuants, souples et adroits, sachant au besoin tourner un madrigal, avec la même habileté qu’ils aiguisent une épigramme; érudits, forts en grec et en latin, bien vus en cour, mais tenant très haute la dignité de leur caractère, et répandant autour d’eux le parfum
GASPARD DE FIEUBET 41
des vertus sincères et des vies honnêtes et chrétiennes : à Bouhours, il faut ajouter Rapin, La Rue, Vannière et Vavassor.
La Fontaine avait mis la fable en honneur. Les recueils de Serzy, de Maucroix et de Bouhours nous en ont conservé plus d’une qui n’est pas sans intérêt. C’est dans l’anthologie publiée par Bouhours que se trouve une fable de Fieubet. Rien ne saurait prouver qu'elle ait été adressée à Mme de Sévigné : mais rien non plus n’infirme cette supposition. Elle a pour titre : Ulysse et les Sirènes.
Je la transcris en entier :
Ces fables, qui font tant de bruit,
Sont bien autres, Philis, que l’on ne s'imagine;
Vous croiez que ce n’est qu’Arlequin qui badine,
C’est Ésope qui nous instruit.
La plus simple fable est divine,
Quand on sait en tirer du fruit.
Par exemple, on m’en a dit une,
Qui, dans mes naissantes amours,
Quoiqu’assez vieille et foit commune,
Pourra m’être d’un grand secours.
Dans quelque île jadis vivoient trois demoiselles,
Moitié chair et moitié poisson;
Leur voix étoit si douce, elles étoient si belles
Que, dès qu’elles chantoient, les cœurs les plus rebelles
Ne pouvoient résister à leur tendre chanson.
L’on voioit tous les cœurs s'empresser autour d’elles :
Aucun ne se sauvoit du fatal hameçon,
Et Dieu sçait de quelle façon Les traittoient après ces cruelles.
Un seul d’entre les Grecs, dit-on, leur échappa;
Je croi qu’il se nommoit Ulysse.
C’étoit un fin narquois, un vieux singe en malice,
Qui les trois trompeuses trompa.
L’ÉCOLE MASSILLON
Ce fut par certain artifice ;
Car à ses matelots l’oreille il étoupa.
Quoiqu’il en soit, enfin, tout près du précipice,
Comme il alloit périr le drôle décampa.
Mais dès qu’il fut sorti de ce lieu de délice,
Fut bien fin qui l’y rattrapa.
Appliquons notre parabole.
Quand je devrois en enrager,
Quand je devrois cent fois manquer à ma parole,
Je n’irai point chez vous, mardi, manger de sole.
Je sçai bien quels plaisirs m’y pourraient engager;
Mais je m’appelle Ulysse, et je crains le danger1.
On dirait que La Fontaine a prêté à son ami, pour écrire cette fable, la vivacité de son vers, le tour leste et preste de sa phrase, le trait malicieux, corrigé d’un demi-sourire.
Avec la même facilité, Fieubet composait des vers latins. Les recueils du temps lui attribuent un quatrain, en l’honneur de la comtesse de la Suze. Henriette, fille de Gaspard de Coligny, maréchal de France, a rang parmi ces femmes auteurs, dont les vers, comme les mœurs, étaient fort galants. Célèbre par sa beauté, ses aventures et ses poésies, elle fit tant que son mari se résolut à l’enfermer dans son château. Elle abjura alors le protestant! me.
Dans la Clélie 2, on trace ainsi le portrait de Mme de la Suze. « Regarde, dit Calliope à Hésiode endormi, regarde cette femme qui t’apparoit. Eile a, comme tu vois, la taille de Pallas et sa beauté; je ne sçai quoi de doux... qui ressemble assez à cet air charmant que les peintres donnent à Vénus. »
1. Recueil devers de Bouhours, i6ç)3, in-i2,p. 209. Paris, Josse.