FIEUBET : LES SOUVENIRS
nonçait l’Oraison funèbre de Coudé , Fieubet devait être au premier rang des auditeurs; et, comme ses contemporains, peut-être jugeait-il que Bossuet n’avait point égalé l’éloquent jésuite. Aux anniversaires de la mort de Louis XIII et d’Anne d’Autriche, dont les cœurs, dans des urnes d’argent, étaient suspendus à la voûte des nefs latérales, Fieubet se mêlait à la foule des courtisans. De plus, si Mascaron et Senault attiraient à Saint-Paul, Bourdaloue régnait en maître dans la chaire de l’église des Jésuites et le chancelier pouvait passer de l’un aux autres. Parfois, quand prise d’un de ces désirs de la solitude, si éloquemment exprimés par Racine, M“e de Sévigné se renfermait au couvent de la Visitation, rue Saint-Antoine, Fieubet, semble-t-il, enviait aux religieuses la présence de celle qui était une des joies de son salon. Mais les souvenirs profanes venaient bientôt le distraire de ces pensées religieuses. Là, au quai Saint- Paul, sur l’ancien jeu de Paume de la Croix-Noire , Molière avait, avec les Béjart, essayé les bégayements de sa verve comique. De l’autre côté de la Seine, les hôtels Lambert et Lauzun ouvraient, à toutes les fêtes, leurs vastes galeries peintes par Le Sueur et Lebrun.
Tout à côté de son hôtel, le couvent des Célestins permettait à Fieubet d’admirer de vrais chefs-d’œuvre de sculpture. Placé sous la protection royale, ce monastère avait beaucoup profité du voisinage de l’ancien hôtel Saint-Pol. L’église, bâtie par Charles V, avait été comme envahie par les tombes des grandes familles de la noblesse. Les monuments, les vitraux peints, les sculptures y abondaient comme dans un véritable musée. Deux chapelles surtout se distinguaient par leurs richesses en œuvres d’art : la chapelle de Gesvre et celle d’Orléans. Cette dernière, construite en i3g3 par l’ordre
L’ÉCOLE MASSILLON
de Louis d’Orléans, était devenue, selon l’expression de M. Paul Lacroix, la succursale de la basilique Saint-Denis. Le tombeau de ce prince était une merveille de sculpture, qu’entourèrent bientôt d’autres merveilles. C’était là qu’on contemplait les Trois Grâces, par Germain Pilon, le tombeau de Philippe de Chabot, par Jean Cousin, et celui du maréchal Anne de Montmorency, par Barthélemy Prieur1. Non loin encore, là où aujourd’hui le boulevard Henri IV déploie son avenue triomphale qui relie, pour la vue, le Panthéon à la Bastille, Fieubet allait rendre visite, rue de la Cerisaie, au maréchal de Lesdiguières, qui habitait le splendide hôtel bâti par Sébastien Zamet.
Un de ses amis, le président d’Ormesson, devait souvent l’inviter dans sa demeure presque princière, située à l’angle de la rue du Petil-Musc et de la rue Saint-Antoine , et que Ducerceau avait fait construire. Et, en quittant l’hôtel d’Ormesson, il entrait peut-être à l’hôtel Sully , que Ducerceau avait aussi élevé pour Maximilien de Béthune. A quelques pas, la place Royale , créée par Henri IV sur l’emplacement de l’ancien palais des Tournelles , dressait ses hôtels élégants aux salons immenses. Elle était le rendez-vous du grand monde, et la fine fleur des gens du bel air et de l’esprit y avaient établi leur domicile. Pour s’y rendre, Fieubet prenait la rue de Birague, où M"1' de Sévigné était née2. Autour de la place, les ruelles les plus courues attiraient les amateurs de vers, tantôt chez les Guéménée, tantôt chez Mllc de Scudéri, tantôt chez Ninon de Lenclos. Sans aller jusqu’au Marais , Fieubet trouvait à sa porte même, si je l’ose dire, des voisins de son rang et de ses goûts : les Nicolaï , dont la
i . Jaillot, op. cit.
i. Dans la maison qui porte aujourd’hui le numéro 1 1 bis.