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LES CAMALDULES

■Teu, dit Bossuet, fait un journal de notre vie; une f main divine écrit notre histoire qui nous sera un ^ ^ j jour représentée et sera représentée à tout l’uni-

vers. Songeons donc à la faire belle. Effaçons par la pénitence ce qui nous y couvrirait de confusion et de honte'.» Tout le xvji6 siècle semble avoir entendu ces paroles et y avoir conformé sa vie. Gaspard de Fieubet les réalisa dans la sienne, et fut un exemple de ces âmes qui, trompées par les événements, déprises des choses humaines, se jettent dans les bras de Celui « en qui espoyr ne déçoit mie 2 ». L’histoire de cette conversion est tout entière dans le panégyrique de Fieubet , prononcé dans l’église des Camal-

i . Sermon sur le délai de la conversion.

i. Cette devise est inscrite à la voûte de la cathédrale de Montpellier.

dules, par l’abbé Anselme que j’ai déjà cité, et sur qui il convient de dire quelques mots.

Antoine Anselme naquit, le i3 janvier i652, à l’Isle-Jourdain, dans le comté d’Armagnac. Après avoir été élevé à Gimont, chez les Doctrinaires, il vint finir ses études à Toulouse, où il cultiva avec succès l’éloquence et la poésie. Un de ses sermons plut tellement au marquis de Montespan, qu’il le choisit pour précepteur de son fils, le marquis d’Antin. Cette éducation réussit pleinement. Anselme prêcha alors à Paris, avec une renommée toujours croissante; en 1681, l’Académie française le choisit pour prononcer devant elle le panégyrique de saint Louis au Louvre. Grâce au marquis d’Antin, il fut nommé abbé de la riche abbaye de Saint- Sever- Cap - de - Gascogne , et reçu comme surnuméraire à l’Académie des Inscriptions et Belles-lettres. Pendant plusieurs années, il prêcha aussi, devant cette dernière compagnie, le panégyrique de saint Louis, dans l’église de l’Oratoire1.

Très versé dans la science de l’antiquité, Anselme goûtait fort les œuvres de peinture. Presque compatriote de Fieubet, il devint son ami. Ce fut lui qui reçut les derniers soupirs de MmB de Fieubet, lui aussi qui accompagna son mari dans sa retraite aux Camaldules, l’assista à son agonie, et prononça son oraison funèbre, « qu’il fit, dit-il, de son propre mouvement, et où sa douleur seule prit soin de parer la vertu au pied des autels ». L’abbé Anselme, du reste, était passé maître dans ce genre d’éloquence : il s’était déjà signalé parles éloges du roi Jacques II et du maréchal de Lorges2.

1. C’était une tradition pour cette Académie de fêter saint Louis dans la chapelle de l’Oratoire, rue Saint-Honoré.

2. Histoire de l’Académie des Inscriptions et Belles-lettres, t. XIV,

FIEUBET : LES CAMALDULES

L’existence entière de Fieubet prouve qu’il n’était point un impie. Son grand cœur s’était toujours montré généreux pour les œuvres de charité. Dieu, en lui accordant la grâce d’une parfaite conversion, ne voulut-il pas récompenser une vie honorée par tant de vertus naturelles? Un hasard de chasse avait conduit Fieubet, trente ans auparavant, aux portes des Camaldules de Grosbois. Continuant la forêt de Sénart, les bois de Grosbois s’étendent de la fraîche vallée de l’Yères aux plaines fertiles de la Brie. Là, au milieu des arbres, dans une solitude complète, les Camaldules avaient fondé une maison de prière. Venus en 1642 d’Italie où ils avaient été institués par saint Romuald, ils n’avaient que cette seule résidence en France. L’église était pauvre : touché d’un pareil dénûment et édifié par l’austérité des religieux, Fieubet se fit pendant dix ans le bienfaiteur ignoré de la chapelle du couvent. Non loin de là, il avait une maison de campagne à Villefrit, d’où, chaque année, il revenait visiter les Camaldules.

C’était en 1688. Fieubet perdit sa femme qui mourait sans lui laisser d’enfants : il avait, l’année précédente, perdu aussi une grande partie de ses biens. Dans ces afflictions qui le frappaient coup sur coup, Fieubet reconnut un avertissement du ciel et un appel de Dieu. Presque toujours, c’est par la douleur que les âmes purifiées retrouvent la voie du bien et du salut. Fieubet eut le courage de ne point fermer les yeux à la lumière qui l’éclairait, et sa résolution fut bientôt prise : il voulait renoncer à sa charge, dire adieu au monde,

in-4, p. 285 et suiv. — • L’éloge public du docte abbé fut prononcé le i5 avril 1738; il était mort le 8 août 1737, miné par une fièvre lente, que lui avait causée la nouvelle de la mort du duc d’Antin, son ancien élève.

L’ÉCOLE MASSILLON

et, au couvent des Camaldules, se préparer à la mort et à l’éternité. Mais, avant de mettre ce dessein à exécution, il lui fallait avoir une approbation d’une indiscutable autorité. Il alla demander conseil à l’abbé de Rancé. Du sein de la Trappe, Rancé a exercé sur son temps l’influence que donnent toujours à une âme d’héroïques vertus. La France lui doit peut-être le Bossuet dont elle est si fière. Fieubet ne faisait qu’obéir à cet ascendant, qu’ont ici-bas les vrais hommes de Dieu, quand il venait soumettre à l’abbé de Rancé le projet qu’il avait conçu. Celui-ci l’encouragea et le bénit. Fort d’une telle sympathie, Fieubet s’ouvrit de son dessein à Louis XIV qui, après lui avoir exprimé ses regrets, n’osa pas contrarier une telle vocation, et, en 1691, brusquement, le secret ayant été gardé jusqu’à la dernière heure, Fieubet se démit de ses fonctions pour s’ensevelir aux Camaldules de Grosbois.

Cette retraite surprit et fit beaucoup de bruit. « Il s’est passé de grandes choses, écrit Mme de Sévigné à Du Plessis, depuis quelque temps : la mort de M. Louvois, le retour glorieux de M. de Pompone, la retraite rigoureuse de M. de Fieubet... » Il eut d’Aguesseau pour successeur au conseil d’Etat1.

La loyauté que Fieubet mettait à remplir ses devoirs de magistrat, il l’apporta dans l’exercice des vertus que lui imposait son nouveau genre de vie. Il devint un vrai pénitent. La prière, la lecture de l’Écriture sainte, la récitation du bréviaire occupaient une partie de ses journées. « Il avait aimé les compagnies; il se punissoit en les fuyant; il avait goûté les plaisirs défendus; il se privoit des plaisirs permis2. » Sa charité éclate avec plus de magnificence encore.

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