‹ Notice historique sur l'Ecole MassillonChapitre 3 sur 27 · LES ORIGINES · texte numérisé non relu

LES ORIGINES

quai des Célestins actuel doit être mentionné EM pour la première fois à l’occasion du siège que (ff les Parisiens soutinrent contre les légions de César. C’était en l’an 52 avant Jésus-Christ. La Gaule tentait un effort suprême contre la domination romaine. De tous les points du territoire, nombreux, résolus et désespérés, les Gaulois étaient venus se ranger sous le brenn Vercingétorix, qui avait d’abord organisé la résistance à Gergovie, chez les Arvernes. César l’y avait suivi; mais, afin de tenir le reste de la Gaule en suspens, il avait détaché son lieutenant Labiénus vers le Nord, dont les peuplades s’étaient aussi soulevées. Leur chef était l’aulerque Camulogène, aussi brave qu’expérimenté. Il avait choisi Lutèce pour son quartier général. De Sens (. Agendicum ), Labiénus se dirigea vers Lutèce, en suivant la rive gauche de

L’ECOLE MASSILLON

la Seine. Ce fut sur les bords de l’Essonne, ou de l’Orge, ou de la Bièvre, qu’il rencontra les troupes de Camulogène qui lui barrèrent le chemin. Labiénus rétrograde alors jusqu’à Melun (. Meloditnum ), où il passe la Seine, grâce à quelques barques abandonnées dont il s’empare; puis, redescendant le fleuve sur la rive droite, il arrive en face de Lutèce. La ville des Parisii était alors uniquement renfermée dans l’île de la Cité. A l’approche des Romains, Camulogène n’hésite point à mettre le feu à la ville; il dirige les femmes et les enfants sur les hauteurs, alors boisées, qu’occupent aujourd’hui le Panthéon et le Luxembourg. Il coupe les ponts qui mettaient l’ile en communication avec la rive droite (aujourd’hui pont Notre-Dame et pont d’Arcole ), et, sur les ruines fumantes de Paris, il attend l’issue du duel qu’il a si héroïquement engagé avec l’ennemi. Labiénus, lui, avait établi son camp à l’endroit où s’élève l 'Hôtel de Ville : la porte prétorienne regardait vers le fleuve, la decumana vers la rue de Rivoli. De la porta principalis sinistra partait une ligne de vedettes, échelonnées le long de la rivière, et dont les premiers soldats faisaient le guet précisément sur le quai actuel des Célestins1. Et quand, plusieurs fois par jour, j’entends passer le détachement de la garde républicaine à cheval, au sortir de la caserne des Célestins, je me demande s’il ne foule point les traces de ces cavaliers romains qui, au bord du même fleuve, surveillaient les mouvements de nos ancêtres, d’un patriotisme si exalté et si simplement héroïque...

i. Cæsar : De Bello Gallico , cap. vu, 57 et seq. — M. de Saulcy : Les Campagnes de Jules César dans les Gaules , p. 27 et suiv.; — V Histoire de César , par Napole'on III ; — le Premier siège de Paris , par Henry Houssaye.

f.ES ORIGINES

On sait la fin de cette campagne. N’osant enlever de front Lutèce. défendue avec tant d’habileté et de courage, Labiénus suivit la Seine jusqu’à Auteuil ; il la traversa au Point-dit - Jour, et vint présenter la bataille aux. Gaulois dans la plaine de Grenelle et sur la mi-côte de Montrouge. Camulogène ne s’attendait point à cette tactique; pourtant il accepta le combat. La mêlée fut sanglante. Camulogène y périt avec presque toutes ses troupes. Effrayé d’un succès qui lui avait coûté cher, Labiénus n’entra point dans Paris et il se replia sur le territoire des Sénons, où César ne tarda point à le rejoindre.

Ce fut là le premier siège de Paris : la grande ville, alors « ville de boue », devait en connaître d’autres. Les plus terribles ennemis dont elle eut ensuite à souffrir furent les Normands. En 8q5, 857, 872 et 885, ces hommes du Nord, sur leurs barques rapides, remontèrent la Seine, ne laissant après eux que des ruines. Depuis la conquête de la Gaule, Lutèce s’était embellie; pourtant la Cité n’avait point encore franchi les deux bras de l’île qui porte ce nom. Des ponts de bois la réunissaient aux deux rives. Lors des premières invasions, les Normands ne purent faire passer leurs barques sous ces ponts, et leurs ravages ne s’étendirent point au delà de Paris; mais en 872, ils tirèrent leurs embarcations à terre, et, les traînant le long des quais modernes, ils franchirent l’obstacle qui jusqu’alors avait préservé l’intérieur du pillage et du meurtre. Là donc, où aujourd’hui circule le tramway au cornet monotone et ennuyeux, passèrent jadis ces barques aux formes capricieuses, qui se jouaient sur la mer en courroux, et dont la vue arrachait des larmes à Charlemagne vieillissant.

Avec la paix, le commerce et l’industrie prospérèrent. Paris, devenu la capitale du royaume de Neustrie, attira les

IO

L’ÉCOLE MASS1LLON

produits des autres contrées de la France. La Seine, si facilement navigable, était un canal naturel par où s’effectuaient les transports des denrées dont les Parisiens avaient besoin. Vis-à-vis le lieu où aboutit le pont Sully, le fleuve, après avoir formé file des Javiciux, nommée plus tard l’île Louviers, — reliée maintenant au quai Henri IV, — s’enfoncait sur la rive droite en un coude très propice au débarquement. On en fit un port, surtout un port de bois à brûler. Comme aujourd’hui, les flottilles descendaient des coteaux du Morvan, et, bondissant de torrent en torrent, par le Loing et l’Yonne, se laissaient aller au courant large et puissant de la Seine '.

Toutefois, quand Philippe-Auguste créa la première enceinte fortifiée de Paris, le port Saint-Paul n’y fut point compris. Dans ce faubourg vivait une population nombreuse d’artisans et de mariniers. Mais l’heure était venue où ce quartier allait devenir célèbre par la fondation de l’hôtel Saint-Pol 2-

1 . Paris à travers les âges : l’Arsenal , par Paul Lacroix. L’histoire de ce quartier a e'té écrite par le savant bibliothécaire, cou amore ; je lui ferai beaucoup d’emprunts.

2. L’ Hôtel royal de Saint-Pol , par Fernand Bournon : Mémoires de la Société de l’Histoire de Paris , t. VI, 1879. Je puiserai largement à cette source.

L’HOTEL SAINT-POL

'est en 1 36 r que Charles V, encore dauphin, acheta du comte d’Étampes une grande maison assise le\ Saint-Pol , entourée de jardins et de préaux. Cette propriété allait de la rue Saint-Antoine au cimetière de Saint-Paul et aux jardins de l’hôtel des archevêques de Sens.

En i362, le dauphin réunit à cette première propriété l’hôtel des abbés de Saint-Maur, et celui de Sens.

L’hôtel royal occupait donc ainsi le quadrilatère formé par la Seine et la rue Saint- Antoine d’un côté, la rue Saint-Paul et la rue du Petit-Musc. Cet hôtel en renfermait huit à dix autres, avec des jardins, des pièces d’eau et des vignes.

Charles V l’aima beaucoup. Il s’y sentait plus à l’aise qu’en son palais du Louvre, et plus éloigné des violences

L’ÉCOLE MASSILLON

auxquelles la population parisienne s’était essayée naguère, sous la conduite d’Étienne Marcel. Charles avait le goût des livres et de l’étude. Nature un peu rêveuse, il ne lui devait point déplaire de trouver, aux portes mêmes de Paris, le silence et la poésie des champs, les ombrages et les eaux claires du fleuve. Ses goûts d’artiste étaient aussi satisfaits que ses tendances de politique et de roi.

« Le Roy Charles estoit droit artiste, dit Christine de Pisan, et appris ès sciences. » (VI, 25.)

Il ne faut donc point s’étonner si, en 1 36-4, Charles V disait, dans un acte solennel, en parlant de « l’ostel saint Pôl » que c’est un « hostel de granz esbatemens, et auquel » il a eu « plusieurs plaisirs, acquis et recouvré à l’ayde de Dieu santé... pour lesquelles choses » il a « audit hostel amour, plaisance et singulière affection ». Cette affection qu’il avait pour ce lieu privilégié, Charles V la prouva par les embellissements qu’il y apporta. La principale porte d’entrée s’ouvrait sur la Seine; dans la rue Saint-Paul, l’hôtel avait aussi un grand portail, qui donnait accès à l’église. Charles V prolongea l’enceinte de Philippe-Auguste jusqu’à la tour de Billy, et son hôtel fut entouré de hautes murailles.

Sauvai 1 nous en a laissé une description fort détaillée. Les appartements du roi formaient un vrai labyrinthe de chambres, parmi lesquelles on comptait : la chambre où gist le roy, la grand’ chambre de retrait , la chambre de l’estude. C’étaient des salles vastes, très hautes, lambrissées des bois les plus rares, aux larges cheminées ouvragées de pierre sculptée. Celle de la chambre à coucher de

i. Antiquités de Paris , t. II, p. 275 et suiv.

L’HOTEL SAINT-POL

Charles V « avait de grands chevaux ; une autre était chargée de douze grosses bêtes et de treize grands prophètes». La reine, le duc d’Orléans, le duc de Bourgogne, les ducs et duchesses de Valois et de Bourbon, les princes et les princesses du sang avaient des appartements d’un luxe qui n’était pas moins splendide que ceux du roi. D’autres chambres s’ouvraient, non moins belles, non moins ornées, où l’on tenait soit le lit de justice, soit le conseil royal. Et, pour communiquer d’un appartement à un autre, on traversait de nombreuses galeries. Les unes entouraient les jardins comme d’un cloitre d’où l’on jouissait de la vue des arbres ; les autres avaient été établies aux étages supérieurs.

Les oratoires se multipliaient aux mille détours de ces corridors et de ces galeries. Sauvai décrit surtout avec enthousiasme la chapelle de la reine, où « depuis le lambris jusque dans la voûte étoit représentée sur un fond vert, et dessus une longue terrasse qui régnoit tout autour,' une grande forêt pleine d’arbres et d’arbrisseaux... entremêlés de lis, de flambes, de roses et de toutes sortes d’autres fleurs ». Plus tard, Charles VI faisait peindre sa chapelle par François d’Orléans, artiste célèbre de ce temps.

Une des merveilles de ce palais, c’étaient les jardins, traversés par des eaux vives, où des fontaines mettaient l’agrément de leurs flots jaillissants et limpides, et dont les bassins voyaient s’ébattre des troupes de poissons. Les fleurs et les arbres jetaient leur parure variée sur le fond monotone des « préaux ». Quand avril, à ces allées de cerisiers — qui ont donné son nom à la rue de la Cerisaie, — attachait leur draperie parfumée et neigeuse, le fils de Louis d’Orléans, Charles, d’une culture si exquise,

leur empruntait peut-être les premiers traits de cette gracieuse description :

Le temps a laissié son manteau De vent, de froydure et de pluye,

Et s’est vestu de broderye,

De soleil raiant cler et beau...

Rivière, fontaine et ruisseau Portent en livrée jolye Goultes d’argent d’orfavrerie...

Des haies couvertes de treilles serpentaient emmy les jardins; (le souvenir s’en conserve dans le nom de la vueBeautreillis). Des vignes fameuses produisaient un excellent vin, appelé vin de l’ Hôtel. Ces jardins retentissaient du chant d’oiseaux nombreux et rares, tandis qu’en des cages solidement construites des lions emprisonnés regrettaient les sables du désert. « Sous Charles V, dit M. Bournon, les lions étaient célèbres jusqu’au delà du Rhin; on en avait dû parler à l’empereur d’Allemagne, Charles IV, et à son fils; car, lors du voyage de 1078, ce fut la première préoccupation du roi des Romains d’aller voir les lions de Saint-Pol1. »

C’est en mémoire de cette ménagerie que le quartier a encore aujourd’hui la rue des Lions- Saint-Paul . Rien ne manquait à l’hôtel royal pour en faire un séjour « de plaisance » et de repos. Les joies délicates de l’esprit s’ajoutaient à ce confortable, qu’on ne retrouve plus dans les hôtels froids et majestueux du xvnc siècle. Lettré, ami des arts, passionné pour les fines miniatures et les belles éditions, Charles V s’entourait de tout ce qui pouvait charmer la vie : artistes en renom, poètes, ouvriers en tapisseries et en orfèvrerie; les camaïeux, les joyaux, les armes ha-

Page 1