Mémoires , t. VI, P
L’HOTEL SAINT-POL
bilement ouvragées abondaient dans ces salles somptueuses.
Par le rêve, on ressuscite cette cour occupée d’arts et de sciences. On refait par l’imagination ce cadre de verdure et de palais, de jardins et de tours crénelées, au milieu duquel se montre ce roi qui connaissait les sept arts et la théologie aussi bien qu’homme d’église. Dans quelles allées d’arbres, aujourd’hui disparues, se promenait-il, engageant quelque docte conversation avec Raoul de Presle, qui traduit la Bible en langue vulgaire, avec Nicole Oresme, qui traduit la Politique d’Aristote, avec Philippe de Vitri, qui « moralise » en rimes françaises les Métamorphoses d’Ovide ? Un jour, on lui reprochait de trop aimer les « clercs » ; il répondit : « Les clercs, où a sapience, l’on ne puet trop honorer, et tant que sapience sera honorée en ce royaume il continuera à prospérité ; mais quant déboutée y sera, il decherra '. » Où accueillait-il Pétrarque? Où aimait-il à donner audience à son huissier d’armes, Eustache Deschamps, poète à la langue rude encore, mais dont l’accent vibre, si patriotique et si fier? N’était-ce point sous une de ces tonnelles feuillues qu’Eustache consolait le roi vieilli de la mort de Du Guesclin, en lui récitant ces beaux vers?
Estoc d’oneur, et arbres de vaillance,
Cuer de lyon esprins de hardement,
La flour des preux et la gloire de France,
Victorieux et hardi combatant,
Saige en vos fais, et bien entreprenant.
Souverain homme de guerre,
Vainqueur de gens et conque'reur de terre,
Le plus vaillant qui oncques fust en vie,
Chacun pour vous doit noir vestir et querre :
Plourez, plourez, flour de chevalerie!...
i. Christine de Pise , 3e part., ch. xiv.
L’ECOLE MASSILLON
Charles V était pieux : dès sept heures du matin, il entendait la messe ; il récitait l’office canonial avec son chapelain, et pendant toute l’année il gardait cette régularité presque monastique, qui partageait son temps entre l’étude, la prière et ses devoirs de roi.
Charles V, en mourant, laissait le trône à un enfant de onze ans, et la folie prenait ce jeune roi à l’àge de vingt-trois ans. Époque lugubre !. .. Charles VI vécut presque toujours dans l’hôtel Saint-Pol. Cette demeure royale est donc comme le centre des événements qui remplissent ce règne; et quels événements! Le souvenir en est resté vivant et plein de larmes. Révoltes sur révoltes à l’intérieur : les Maillotins, les Marmousets, les Cabochiens ! L’ennemi en France : Azincourt et le traité de Troyes! Du sang encore et toujours du sang! Clisson est assassiné; Louis d’Orléans meurt comme lui. Toutes les souillures, gagnant du petit au grand, montent comme une mer en furie et emportent dans leurs flots déshonorés — déluge sans pareil! — les classes de la France : princes et villageois, ducs et écoliers, reine et vilaines. Charles VI, plongé dans la démence, n’a des éclaircies de raison que pour pleurer sur les malheurs de son peuple et les déshonneurs de son palais. A la fin de son règne, la famine et la peste s’unissent pour jeter la mort dans les villes et les villages que la guerre n’a point totalement vidés. Jours sombres et désolés, sur lesquels rien ne sourit, comme en ces hivers dont le ciel toujours voilé ne s’illumine même point d’un rayon de soleil et d’une échappée vers l’azur.
C’est auprès de l’hôtel Saint - Pol , à l’entrée de la rue Culture - Sainte - Catherine 1 , que Pierre de Craon
i. Aujourd'hui rue Sévigné.
L’HOTEL SAINT-POL
poignarde le Connétable. Quelques mois après, on célèbre le Ballet des Ardents, où le roi faillit mourir dans les flammes.
Un peu plus tard, dans la rue Barbette (23 novembre 1407), Louis d’Orléans tombe sous les coups du duc de Bourgogne. « L’hôtel Saint-Pol, dit M. Paul Lacroix, qui avait retenti de tant de joyeux éclats, qui avait brillé de tant de pompes et de splendeurs, sembla se couvrir d’un voile de deuil et se changer en une sombre et silencieuse prison après le meurtre du duc d’Orléans1 ». De 1411 à 1 4 1 3 , Charles VI réside en son hôtel, plutôt comme un prisonnier que comme un roi : les bouchers, sous la conduite de Simon Caboche, venaient l’y menacer, malgré les créneaux et les meurtrières des remparts. Abandonné des siens, quoique toujours cher au peuple, Charles VI mourut à l’hôtel Saint-Pol, le 20 octobre 1422. La reine Isabeau de Bavière, qui vécut encore treize ans, y acheva aussi sa triste vie. Tant de lugubres souvenirs, qui hantaient les murailles du palais, ne devaient point, semble-t-il, y attirer Charles VII, d’esprit si folâtre et d’humeur si joyeuse. Après l’expulsion des Anglais, quand il rentra dans Paris, ce fut à l’Hôtel-Neuf, vis-à-vis l’hôtel des Tournelles, qu’il descendit. L’hôtel Saint-Pol fut dès lors presque inhabité. Louis XI en commença le démembrement, qui ne se continua point sous Charles VIII et Louis XII.
Mais François Ier y porta la dernière main. Le Louvre s’était embelli, et autour du palais nouveau les habitations se pressaient, plus conformes aux goûts d’élégance et d’art favorisés par la Renaissance.
i. Op. laudat., p. 20
L’ÉCOLE MASSILLON
En i5i6, le roi aliéna au profit de Jacques de Genoilhac, son grand-maître d’artillerie, la plus grande partie de ce « grand hôtel, fort vague et ruineux ». Puis, en iôqa, il fit mettre en vente à la criée le reste de ces manoirs et terrains « inutiles, inhabitez et délaissez, en ruyne ou décadence », qui ne sont bons « qu’à empescher et difformer grandement ladite ville de Paris». Ainsi passèrent à d’autres propriétaires les hôtels de Bourgogne, d’Artois, de Flandre, d’Etampes, ainsi que l’hôtel de la Reine avec ses « appartenances et places vagues joignant les murs du quai de la rivière de Seyne, au-dessoubz des Célestins, vulgairement appelez le « trotoir du Roy ». François Ier anéantissait d’un trait de plume, et par sa volonté souveraine, une œuvre que Charles V avait eu la prétention de faire éternelle.
Qu’y avait-il à l’endroit où se dresse aujourd’hui l’Ecole Massillon ? Un des plus anciens plans de Paris que nous ayons, celui de Ducerceau, prouve qu’à la date de 1 5 5 5 des maisons occupaient cet emplacement.
Avant l’aliénation totale de cette portion de terrain qui longe le quai des Célestins, de la rue Saint- Paul à la rue du Petit-Musc, les dépendances de l’hôtel royal devaient certainement aller jusqu’aux murs de l’enceinte crénelée. Tout un monde de valets trouvait à s’occuper dans ces communs d’une maison si splendidement pourvue des raffinements de la vie commode et somptueuse. La lingerie, la buanderie, le bûcher, la charbonnerie, les celliers avaient comme des édifices spéciaux, ainsi que les écuries et les réserves de grains et de fourrages. Cette portion de l’hôtel contiguë aux Célestins était peut-être affectée à l’un de ces divers services. Elle était l’une des trente-six places qui, en 1544, avaient été divisées dans l’ hôtel de la Reine, — où une rue avait déjà été percée,
L'HOTEL SAINT-POL
celle des Lions-Saint-Paul , — et qui furent mises en vente; car, d’après M. Bournon, on donnait le nom d’hôtel de la Reine à «tout ce qui restait des bâtiments non encore vendus entre la rue Saint- Paul et la rue du Petit-Musc 1 ».