CONCLUSION
Faut-il après tant d'essais infructueux renoncer à Fespoir de voir la Guyane française devenir une colonie florissante ? Telle est la réflexion qui se présentera naturellement à Tesprit, à la lecture de cet ouvia^^e. La nature offre-t-elle dans cette contrée des obstacles invincibles, ou doit-on attribuer le peu de succès que l'on a eu jusqu'à présent, à la manière dont toutes les tentatives ont été dirigées? Nous ne voulons accuser personne, mais Tétat de prospérité où sont parvefkiues les Guyanes hollandaise et anglaise n'est- il pas la meilleure preuve que la terre y est prodigue de ses trésors envers ceux qui savent la féconder? Les Guyanes portugaise et espagnole elles-mêmes, quoique bien en arrière de celles que nous venons de citer, possèdent plusieurs villes assez florissantes. Les missionnaires y sont parvenus à réunir les Indiens en villages. Quant à nous^ une ville assez
chétive sur un îlot, quelques habitations dispersées à 1 embouchure des rivières y voilà tout ce que nous avons su faire dans la partie qui nous appartient; cependant notre Guyane ne le cède en rien aux quatre autres, et l'emporte même sur elles, par l'avantage qu'elle a de produire plusieurs denrées préciieusesy telles que le girofle et le Tocou.
Les causes qui se sont opposées jusqu'à présent à la prospérité de la colonie sont de deux sortes : on a manqué de persévérance, et cependant on s'est entêté à suivre constamment les mêmes errements, dont l'expérience avait démontré les inconvénients. A chaque entreprise nouvelle, au Kourou comme à la Mana, loin de profiter de l'appui qu'on pouvait trouver dans les anciens établissements, on a toujours cherché à s'en isoler et à fonder, pour ainsi dire, une colonie dans la colonie ; il a fallu qu'en débarquant les colons eussent à abattre la forêt et à défricher un sol vierge, opération qui n'est pas sans danger, même en Europe. Puis, dès qu'il se déclarait la moindre fièvre, on jetait un cri d'alarme, et Ton s'écriait qu'il fallait abandonner au plus vite une contrée pestilentielle, où aucun Européen ne pouvait vivre. Les chefs de l'expédition trouvaient commode d'attribuer au climat des épidémies qui ne provenaient que de l'entasse-
ment des colons , de l'insuffisance ou de la mauvaise qualité des vivres qu'on leur distribuait Même au Rourou, la plua désastreuse de toutes les expéditions que nous avons eues à raconter, si M. TuFgoty inslxuit par Texpérience, avait su réparer les fautes de M. de Ghanvaloo, s*il avait relevé le moral des dix-neuf cents colons qui avaient survécu, au lieu de les faire rembarquer précipitamment pour la France, tout n'aurait pas été perdu. Ces hommes, une fois acclimatés^ aiiraittit d^Hché les forets , et les bords de cette rivière, qui ne rappellent que des souvenirs de deuil, seraient peut-être aujourd'hui couverts de nantis villages. Mais la France, accoutumée à de rapides conquêtes, ne comprend pas qu'il soit plus difficile de lutter contre la nature que contre les hommes; souvent il ne nous a fallu qu'une campagne pour abattre un empire, qu'un jour pour dissiper une puissante armée, tandis qu'il faut arracher pied à pied le terrain au désert« Tel est le triste sort de l'humanité en toute dioset il fatrt souvent des siècles pour créer, il ne faut qu'un iustaut pour détruire.
. £i jamais le moment a été £ivorable pour teo» ter sur de meilleures bases, de mettre la Guyane au niveau des colonies de uos voisins, c'est certaineme&t celm où nous sommes actuellement; la conquête de l'Algérie, les discussions sur les sucrca, et plus récemoieiit encore celles qui se
sont élevées sur le droit de visite^ ont accoutumé le public à tourner les yeux yers les questions
maritimes et coloniales. Favorisée par une longue paix y la population a acquis un tel développement que toutes les carrières sont encombrées, et qu il faut absolument chercher au dehors un débouché pour le superflu. Or^ la Guyane est la seule de nos anciennes possessions qui puisse devenir le but d'une nombreuse émigration ^ car les autres sont de petites îles déjà suffisamment peuplées, ou n'ont qu!un territoire fort restreint. Enfin, on n*a plus à craindre des colons eux-mêmes la moindre opposition ouverte ou cachée : ils ont dû complètement renoncer à l'espoir de voir rétablir la traite, ils redoutent Fémancipation, dont ils craignent, à tort ou à raison, les suites, et voient dans une nombreuse émigration d'Européens le double avantage de remplacer les bras qui pourraient leur manquer, et de conserver la prépondérance de la race blanche. Enfin, par la nomination d'une commission pour examiner le projet que lui a soumis M. Jules Lechevalier, et par la récente prise de possession des îles Marquises, le gouvernement a prouvé qu'il comprend combien il est important , pour notre marine et notre commerce, de faire prospérer nos établissements d*outre-mer et même de les augmenter.