‹ Notice nécrologique sur M. le Baron J.D. LarreyChapitre 2 sur 4 · INSPECTEUR-GÉNÉRAL DU SERVICE DE SANTÉ, ETC · texte numérisé non relu

INSPECTEUR-GÉNÉRAL DU SERVICE DE SANTÉ, ETC

L’histoire a marqué depuis long-temps la place que ce nom célèbre doit occuper dans la postérité; il est aussi cher à l’humanité que le sont à la magistrature les noms vénérés des Henrion dePansey, des Desèze , des Tronchet , des Treïlhard, des Servan, des Malesherbes; aux peuples libres les noms immortels des Washington, des Lafayette, des Bolivar; aux amis des institutions fondées sur l’intérêt de tous, les noms des Mirabeau, des Lanjuinais, des Benjamin Constant, des Chateaubriand, des Foy, des Dupont (de l’Eure), des Laffitte, des Boyer-Collard, des Casimir Périer; aux admirateurs de la science, les noms des Percy, des Bichat, des Dupuytren , des

La p la ce , des Poisson, des Humbolt, des Arago, des Cuvier; aux admirateurs de las gloire militaire, les noms des Desaix, des Hoche, des Jourdan, des Trévise, des Moncey , des Gérard, des Lannes, des Ney, des Soult, aujourd’hui premier ministre.

Le théâtre sur lequel nous devrons nous transporter pour juger le rôle qu’a joué le savant chirurgien, auquel nous consacrons cette notice, ce sont les champs de batailles illustrés par les armées françaises, pendant les dernières années de la république et les seize années de l’empire. Placé, par la Providence, auprès du héros de cette mémorable époque , M. Larrey semble n’avoir suivi la fortune de ce grand homme que pour adoucir ou réparer les maux que sa brillante ambition devait causer

a 1 humanité. Il y a cela de particulier dans le rapprochement de ces deux hommes, qu’ils sont nés tous deux sous le ciel du midi, Napoléon en 1769, le baron Larrey en 1766; que, se laissant aller également à l’inspiration de leur génie, ils quittèrent le toit paternel a la meme époque, l’un pour venir à Brienne suivre la carrière des armes, où il s’est immortalisé; l’autre pour aller à Toulouse étudier, sous la direction d un oncle, célèbre aussi, M. Alexis Larrey, cet art réparateur, qui porte secours aux victimes de la guerre. Le jeune Larrey (Jean- Dominique), né à Baudéan, sur les ri ves de l’Adour, de paï ens peu fortunés, mais entourés de l’estime de leuis concitoyens, avait à peine treize ans lors-

que, devenu orphelin, il se livra à l’étude de la chirurgie.

Arrivé chez son oncle, ce savant professeur lui dit, en lui serrant affectueusement la main: «Sois le «bien-venu, mon ami, ma maison est la tienne,

» je remplacerai le tendre père que tu pleures, et » tu seras mon fils adoptif. » Simple et touchant langage, qui montre à la fois l’âme du bienfaiteur et l’espoir qu’il fondait sur le cœur de son jeune élève. Cet accueil a contribué sans doute à inspirer au jeune Larrey cette noble émulation qui en a fait un grand homme. En effet, le sentiment de la reconnaissance, cette mémoire du cœur, semble avoir été, dans toutes les circonstances de sa vie , le mobile de ses actions, et c’est à l’ombre de cette vertu, la plus douce de toutes, qu’ont germé dans son âme les éminentes qualités dont il était si largement doté. Son oncle lui fit suivre , outre les cours de la faculté de médecine, ceux du collège de la ville, où son nom est demeuré en honneur, et il s’instruisit en meme temps dans les sciences physiques et chimiques qu’on y professait avec succès : au bout de six ans d’efforts et d’assiduité, il quitta la maison de sort oncle, et vint à Paris, riche de son savoir, débuter dans un concours public, à la suite duquel il fut admis au nombre des médecins auxiliaires destinés à la marine royale à Brest. C’est à cette époque que remonte cette vie toute d’activité du baron Larrey. Il eut, en arrivant â Brest, un nouvel examen à soutenir devant le corps des

médecins de la marine royale, et fut commissionné comme chirurgien-major pour faire partie d’une expédition dans l’Amérique du Nord. Il s’embarqua sur la frégate la Vigilante , le symbole de sa vie future, qui appareillait pour Terre-Neuve, et, un an apres, il ramenait en France l’équipage sain et sauf, à l’exception d’un marin qui périt en route, bien que plusieurs maladies graves se fussent déclarées à bord du bâtiment. M. Larrey fit pendant la traversée des observations fort curieuses sur le mal de mer, et en précisa les causes jusqu’alors ignorées; il avait aussi utilisé son séjour en Amérique en recueillant des notions sur le climat, les productions, les animaux, la constitution physique, les mœurs, le caractère des habitans de File de Terre-Neuve. A son retour à Brest, il publia, comme fruit de ses premières expériences, des réflexions sur l’hygiène navale, dont ses confrères s’empressèrent de tirer parti dans leur pratique. Les arméniens de la marine ayant discontinué, M. Larrey fut licencié comme le reste des médecins auxiliaires, et revint à Paris reprendre le cours de ses études. Une place de chirurgien interne aux Invalides était alors vacante. Il la disputa avantageusement à de nombreux concurrens; mais il semble que le commencement de sa carrière dût se trouver frappé d’une disgrâce semblable à celle qui est venue en frapper la fin : une décision ministérielle le priva brutalement de la place qu’il méritait de remplir, de lavis unanime de ses examinateurs.

Cependant, le gouvernement ne tarda point à le dédommager de ce passe-droit, en le réintégrant à Brest dans son ancien grade. Licencié de nouveau, il revint à Paris et fut admis, quelque temps après, en qualité de deuxième chirurgien interne aux Invalides, sous la direction du célèbre Sabatier , qu’il devait si dignement remplacer plus tard. En 1792, il fut appelé comme chirurgien de première classe au corps d’armée du maréchal Luckner, rassemblé sur le Rhin. M. Larrey n’avait point encore vu ces grandes scènes de destruction qui font gémir l’humanité; il n’avait été témoin que de quelques échauffourées populaires, suite de nos divisions intestines , telles que l’attaque des Tuileries, la prise de la Bastille et l’affaire du Champ-de-Mars, où il avait eu l’occasion de donner des preuves d’un grand dévouement aux blessés. Aussi, quel sentiment de douleur n’éprouva-t-il pas à la vue d’un premier champ de bataille, jonché de morts, de rnourans et de blessés! Dès cet instant, sa vie ne lui appartient plus, il la dévoue tout entière aux nobles victimes de la guerre et au malheur : pendant vingt années, M. Larrey s’est retrouvé partout sous le feu de l’ennemi, courant à travers les balles, les boulets, la mitraille, les charges de cavalerie, pansant les chefs, les généraux qui tombent, arrachant à la mort les soldats atteints de blessures. Sa première campagne, comme nous venons de le dire, fut celle du Rhin. Frappé, lors des premiers engagemens, de la lenteur du

service de santé, qui paralysait l’efficacité des secours, il immole à sa pitié cet usage anti-humain, constamment suivi, d’attendre la fin du combat pour relever les blessés, et il vole à leur aide aussitôt qu’il les voit chanceler. Il imagina d’abord de créer une ambulance volante, composée de bêtes de somme, chargées de paniers d’osier ou de bâts , pour suivre plus facilement les avant-gardes et le mouvement des troupes; mais s’apercevant que ce mode de transport est insuffisant, il l’abandonne pour le remplacer par des voitures suspendues et légères, garnies de tous les appareils nécessaires aux premiers soins, et où les malades sont étendus isolément dans toute leur longueur. Cette heureuse création est demeurée, depuis lors, en honneur sous le nom d 'ambulances volantes du docteur Larrey; et tous les peuples généreux l’ont adoptée. En récompense, M. Larrey fut promu au grade de chirurgien principal de l’armée du Rhin. Peu de temps après, l’Académie de chirurgie ajouta une couronne à cette récompense, en lui décernant à l’unanimité le premier accessit pour le grand prix qu’elle avait proposé ; elle voulut par là rendre hommage à l’importance des progrès qu’il avait fait faire à la chirurgie militaire dans cette courte campagne, en appliquant ses propres procédés et sa nouvelle méthode pour combattre des fièvres épidémiques dont l’armée confiée à ses soins fut atteinte, et en caractérisant ces blessures pernicieuses, regardées comme incurables,

qui ne laissent aucune trace de lésion apparente.

De l'année du Rhin, M. Larrey passa, avec le grade de chirurgien en chef aux armées d’expédition de Corse, des Alpes maritimes et de Catalogne. Avant de se rendre à Toulon, il reçut l’ordre du gouvernement d’organiser sur une plus vaste échelle son système d’ambulances volantes, pour l’appliquer à toute l’armée ; et son travail fut regardé par les autorités militaires comme un chefd’œuvre; mais dans cet intervalle, les préparatifs de guerre contre la Corse ayant été suspendus, il se dirigea vers les frontières d’Espagne, où l’armée était rassemblée. Les opérations militaires ne tardèrent point à commencer sur toute la ligne de Figuières. M. Larrey fut fidèle à son poste d’honneur; il se montrait partout au fort de l’action, au milieu de nos braves soldats que sa présence encourageait. La paix ayant été conclue après la prise de Figuières et le siège de Roses, M. Larrey fut destiné à passer à l’armée d’Italie. Mais, sachant qu’on préparait contre la Corse une nouvelle expédition dont il devait faire partie, il lit un mémoire fort remarquable sur la possibilité de suppléer aux ambulances volantes dans les guerres maritimes, mémoire dans lequel il consigna avec soin de précieuses découvertes qu’il venait de faire sur les moyens de conserver la santé de nos troupes à bord des bâtimens et de 1 appeler les noyés à la vie. Avant de se rendre en Italie, M. Larrey fut chargé d’une mission dans le Midi; il s’agissait d’inspecter et d’organiser les

hôpitaux militaires de Toulon, d’Antibes et de Nice; il profita des pouvoirs étendus que lui avait confiés le gouvernement , pour créer dans la première de ces villes une école de chirurgie et d’anatomie, qui a été une pépinière d’excellens chir u rgiens pour la marine. La campagne d’Italie était déjà fort avancée quand il y arriva; aussi est-ce plutôt par des actes d’organisation relatifs au service de santé, que par des traits de dévouement qu’il s’y fit remarquer. Ce fut là qu’il eut pour la première fois des rapports avec le plus grand capitaine de notre époque, qu’il se lia d’amitié avec le général Desaix, et qu’il fit la connaissance de Jourdan , de Kléber et de tant d’autres guerriers illustres qu’il a retrouvés depuis sur les champs de bataille. M. Larrey venait de mettre la dernière main à son système d’ambulances volantes lorsque le général en chef, Bonaparte, passa en revue ce matériel : «Votre ouvrage, dit-il à l’auteur, est une des plus » heureuses conceptions de notre siècle, et il suffira » à votre réputation. « Cet éloge fut partagé par toute l’armée.

Le traité de Campo-Formio ayant amené une trêve entre la France et l’Allemagne , M. Larrey en profita pour parcourir l’Italie, afin de juger par lui-même de l’état des sciences médicales et chirurgicales dans ce beau pays. Partout où il se présenta il fut reçu avec la plus grande distinction; partout les hôpitaux lui furent ouverts, et les hommes de la science tinrent à honneur de s’éclairer de ses

lumières. Il contribua puissamment dans cette tournée à arrêter les ravages d’une épizootie affreuse qui désolait les campagnes du Frioul vénitien, et qui menaçait d’envahir toute la Péninsule. Les habitans reconnurent ce service en lui adressant une députation chargée de lui faire des remercîmens et de lui présenter une lettre du président de cette province, conçue dans les termes les plus flatteurs. Nous arrivons à l’époque la plus dramatique de la vie de M. Larrey.

A peine venait-il d’être désigné pour faire partie de 1 armée destinée à agir contre l’Angleterre, qu’il reçut l’ordre de suivre nos troupes en Égypte. Pendant la traversée, le général Bonaparte eut 1 occasion d’apprécier davantage encore le mérite de l’habile chirurgien et de lui vouer une amitié véritable; il eut avec lui de longs entretiens sur les dangers qu’un climat comme celui de l’Afrique allait créer pour nos soldats. Malheureusement, ses tristes prévisions ne se réalisèrent que trop. Dans File de Malte, où la flotte mouilla, M. Larrey eut l’occasion de faire quelques remarques sur les maladies catarrhales , les fièvres intermittentes et l’ophthalmie, auxquelles les habitans sont sujets. L’histoire a mentionné avec orgueil la bravoure de nos soldats dans les trois années de guerre que nous eûmes à soutenir au milieu des sables brûlans de l’Égypte et de la Syrie; mais elle a mis au-dessus de tout éloge la conduite de l’illustre chirurgien. Il sauva à l’attaque d’Alexandrie la vie

au général Kléber, retira de la mélée le général Menou, grièvement blessé, et pansa sous le feu des batteries ennemies l’adjudant-général Lassale; puis profitant des premiers loisirs que lui laissa notre première victoire sur les Arabes, il organisa dans la ville des hôpitaux modèles. L’armée ayant fait un mouvement sur le Caire, il la suivit pendant cinq jours à travers les déserts arides qui bordent la Libye. Elle manquait de provisions; les souffrances qu’elle éprouvait étaient horribles ; mais à mesure qu’un soldat tombait épuisé de fatigue ou de chaleur, M. Larrey accourait le ranimer. La bataille des Pyramides nous ayant ouvert les portes du Caire, cette opulente Tyr des temps modernes, on y transporta tous les blessés de cette grande journée dans les hôpitaux que M. Larrey sembla improviser. Quelques jours après eut lieu le combat de Sâléhyeh. Ce fut dans cette affaire que le général Destrès, alors colonel du 7e hussards, fut blessé de neuf coups de sabre et d’une balle qui se perdit dans sa poitrine, après y avoir déterminé un épanchement de sang; M. Larrey eut le bonheur de sauver ce brave militaire, dont la guérison fut regardée comme un phénomène. L’armée étant revenue au Caire, M. Larrey sentit la nécessité d’y créer une école de chirurgie et d’anatomie, afin de repeupler ses ambulances et d’avoir des sujets formés pour le service des nouveaux hôpitaux qu’il créerait. La campagne de Syrie s’ouvrit immédiatement après la défaite des Arabes à Sâléhyeh.

M. T ^arrey y fut surnommé la providence du soldat. Il eut dans cette expédition, non seulement à lutter contre les maux que la guerre entraîne après elle, mais encore à combattre à la fois tous les fléaux qui peuvent affliger l’humanité, et qui semblaient réunis pour conjurer la perte de notre armée. La peste exerçait ses ravages; l’eau et les vivres manquaient; chaque jour les tribus ennemies devenaient plus formidables ; chaque jour nos rangs s’éclaircissaient. Mais deux hommes de génie ont suffi pour tenir tète à tant d’orages, à tant de malheurs! Après treize assauts infructueux, nos troupes furent obligées de lever le siège de Saint- Jean-d’Acre et d’opérer leur retraite sur l’Égypte. Elles dirigèrent leur marche rétrograde par Césarée, Jaffa, Gaza et El-Arich, villes qu’elles avaient occupées lors de leur passage, à la suite de sanglans combats, afin d’évacuer les hôpitaux et de n’abandonner aucun français à la vengeance ou à la cruauté des indigènes. Le nombre des blessés et des malades était considérable. Pour les sauver tous, M. Larrey créa en quelque sorte des hôpitaux mobiles, en doublant le nombre de ses ambulances , et en y attachant tout le matériel et le personnel du service de santé qu’il pût réunir; mais les chevaux manquaient. Le général Bonaparte et M. Larrey voulurent que tous les leurs fussent les premiers employés à ce transport; et ce noble désintéressement fut bientôt imité par les autres chefs de l’armée. N’oublions pas de dire que ce triste convoi

était placé au centre de nos troupes, et que chaque soldat, comme chaque chef, faisait de son corps un rempart pour le protéger contre les atteintes de l’ennemi. Sublime dévouement! qui nous rappelle, malgré nous, les désastres que notre armée a essuyés, quarante ans plus tard, sous les murs de Constantine, où tant de Français, plus malheureux, ont été égorgés à la vue de leurs compagnons d’armes. Après soixante lieues de fatigues, de privations, n’ayant pour toute nourriture que de la viande de chameau ou de cheval, assaisonnée de poudre à canon à défaut de sel, ou garnie de quelques herbes arrachées au sol, l’armée rentra en Égypte avec tous ses malades, que M. Larrey fit aussitôt placer dans les divers hôpitaux qu’il avait créés avant son départ. Malheureusement, l'Égypte même n’offrit point à nos soldats le repos sur lequel ils comptaient. Plusieurs révoltes ayant éclaté à la fois sur divers points, il fallut que le général Bonaparte rassemblât sur-le-champ toutes ses forces pour la reconquérir de nouveau. Ce fut alors qu’eurent lieu ces mémorables journées des Pyramides, d’Aboukir, d’Héliopolis , de Coraïm, et ces glorieux combats qui ont amené la reprise du Caire, de Boulâq, de Damiette, de Rosette, d’Alexandrie et d’autres positions importantes. Rien n’atteste mieux l’intrépidité et le sang-froid que M. Larrey montra dans ces graves circonstances que l’hommage qui lui fut rendu sur le champ de bataille d’Aboukir : il reçut des mains du général en

chef une épée à poignée d’or; cette simple inscription devait y être gravée : Larrey à Aboukir. Une autre récompense l’attendait en France ; l’armée venait de débarquer à Marseille; elle était rangée en bataille sur le rivage, lorsqu’un ordre du jour annonça que M. Larrey venait d’ètre appelé à Paris, pour y remplir les fonctions de chirurgien en chef de la garde des consuls, qui lui avaient été conférées l’année précédente par un décret du gouvernement en date du 2 novembre 1800. A cette nouvelle, une acclamation de reconnaissance • partit de tous les rangs. Cette scène toucha l’illustre chirurgien jusqu’aux larmes, et il en parla souvent dans la suite, dans ses entretiens particuliers, comme un des plus beaux momens de sa vie. Aussi de pareils témoignages de gratitude devinrent-ils pour lui des liens nouveaux qui l’attachèrent plus étroitement encore à la mission à laquelle il s’était consacré.

Arrivé à Paris au commencement de 1802, il trouva le régime consulaire établi. Lorsqu’il se présenta aux Tuileries , le premier consul , en s’avançant au-devant de lui , le salua avec toute sorte . de déférence , et lui donna des gages non équivoques d’une amitié véritable. Après son installation, il fut supplié par les jeunes gens qui fréquentaient les écoles de médecine et de chirurgie, d’ouvrir un cours de chirurgie militaire expérimentale. Avant de se rendre à ce vœu, il dut satisfaire aux dispositions de la loi, en soutenant une thèse en pré-

sencedes professeurs de la Faculté. Cette expérience fut brillante pour le récipiendaire. Elle eut lieu dans un vaste prétoire garni à comble d’auditeurs recueillis et respectueux, et devant un jury composé des plus grands noms de la science et présidé par le célèbre Sabatier, qui ne put s’empêcher d’exprimer publiquement toute sa vénération pour son jeune confrère.

M. Larrey se livra alors avec succès à l’enseignement : il joignait à beaucoup de clarté dans l’exposition des faits , un bon choix d’expressions ; ce double avantage donna une grande vogue à ses leçons.

Après l’installation du gouvernement impérial, M. Larrey reçut l’ordre de se rendre au camp de Roulogne. Les cent mille hommes qui devaient débarquer en Angleterre, ayant été dirigés sur l’Allemagne, il les suivit sur les bords du Rhin. Là commence une nouvelle ère d’activité pour

l’illustre chirurgien de l’armée d’Orient. Comme en

Egypte et en Italie, M. Larrey organise des ambulances volantes ; quelques jours lui suffisent pour assurer le service de santé; l’empereur lui en témoigne toute sa satisfaction , et lui dit : « Larrey,

» vous avez failli être prêt avant moi. » La grande armée ayant quitté ses premières positions , se porta vers le Danube, non loin duquel se livrèrent la plupart des combats qui ont amené la reddition d’Ulrn, l’occupation de Munich et d’Augsbourg , et la prise de Vienne. M. Larrey fut présent à tous

les engagemens; et la rapidité avec laquelle ils se succédèrent, lui laissa souvent à soigner les blessés de l’ennemi en meme temps que les nôtres. Il le fit avec une générosité qui nous rappelle son dévouement envers les pestiférés d’El-Arich , étendus pêle-mêle au fond d’un souterrain, rongés de lèpre et de vermine.

De Vienne à Austerlitz, la grande armée n’eut que deux combats à livrer, ceux de Hollabrün et deBrünn; mais ces deux journées n’eurent rien de comparable à celle du 2 décembre suivant, surnommée la journée des trois Empereurs. M. Larrey s’y couvrit de gloire. Il était partout, comme le grand capitaine qui décida du succès de nos armes. Les officiers du service de santé furent occupés la nuit et le jour sur le lieu de cette scène de deuil, laissant à leur chef le soin de pratiquer les opérations les plus graves. Quand les blessés furent convenablement pansés, M. Larrey les fit conduire dans les hôpitaux de Brünn, d’Hollabrün et de Vienne, qu’il avait organisés à son passage; et, de même qu’aux affaires précédentes, les Russes, les Autrichiens, les Bavarois, qui étaient en très-grand nombre, furent soignés avec les nôtres. Ce fut quelques jours après cette mémorable bataille qu’eut lieu à Saruschitz l’entrevue solennelle entre l’empereur François II et l’empereur Napoléon, qui amena le traité de paix de Presbourg. L’armée opéra immédiatement sa retraite sur le Rhin. M. Larrey ne la suivit point; voyant le typhus se déclarer

dans les hôpitaux qu’elle laissait derrière elle , il ne voulut confier à personne le soin de combattre ce fléau ; il dirigea lui-même toutes les mesures nécessaires pour arrêter les ravages de cette épidémie , et ce ne fut que lorsqu’elle eut entièrement disparu, qu’il se mit en route pour revenir en France.

A la campagne d’Austerlitz , succédèrent bientôt celles de Prusse, de Saxe et de Pologne. M. Larrey fut encore chargé de tout le service de santé de ces diverses expéditions. Les affaires les plus importantes de ces trois campagnes sont la bataille d’Iéna, les sièges de Custrin, de Stettin , de Francfort, de Magdebourg; la prise de Berlin, de Posen et de Warsovie; les combats de Golomin, de Pulstuck et de Hoff; la bataille d’Evlau, le combat d’Heilsberg, la bataille de Friedland (i), enfin les engagemens

(4) M. le docteur Beaupré, chirurgien principal en retraite à Calais, nons a fait connaître le trait suivant qui honore M. Larrey et doit trouver ici sa place :

° J etais prisonnier de guerre en Russie en 4843. Je me trouvai un jour à dîner à Ekatérinoslaw chez un major rosse en retraite, avec un officier supérieur de cavalerie parlant très-bien le français, et dont j’ai oublié le nom — Vous connaissez sans doute, me dit-il , M. Larrey, le premier chirurgien des armées de votre empereur? — Certainement , monsieur, lui t épondis-je; c est on homme très-estimable que j’ai revu avec le plos grand plaisir à mon passage à Berlin. — C’est un brave et digne homme, reprit-il, et je ne pourrai jamais en dire trop de bien, car je lui dois doublement la vie Grièvement blessé par un coup de feu à la bataille de Friediand , je fus laissé pour mort et dépouillé, je ne vous dirai pas si c est par vos soldats ou par nos cosaques qui sont, comme vous le

qui eurent lieu sur les rives du Niémen et qui ont amené le traité et la paix de Tilsitt. Ce traité fut conclu, on le sait, à la suite d’une conférence tenue entre l’empereur de Russie, le roi de Prusse et l’empereur Napoléon, sur un pont construit exprès au milieu du fleuve et en face des armées rangées en bataille. M. Larrey fut présent à la plupart de ces actions. Tandis qu’il était occupé, sur le champ de bataille d’Ey lau, à pa nser les blessés qu’il avait fait réunir sur le meme point après le choc le plus fort, un mouvement inattendu des forces russes vint menacer cette position. La terreur était générale; mais une parole de M. Larrey suffit pour ramener le calme : « Vous «voulez fuir la mort, s’écrie-t-il, et vous allez la » rendre inévitable; attendez, on respectera votre » malheur; je jure de mourir à vos côtés. » Il resta trente heures sur le champ de bataille sans prendre aucun aliment, et s’oublia tellement qu’il faillit en contracter une paralysie à la vessie.

M. Larrey était de retour à Paris depuis quelque temps, lorsque les armées françaises reçurent l’ordre

savez vous-même, d’excellens valets de chambre. Tombé en votre pouvoir et ayant repris connaissance, je fus relevé et conduit à l’ambulance. Là, non-seulement M. Larrey me prodigua ses bons soins, mais encore, s’appitoyant sur mon état de nudité, car je n’avais plus de chemise, il fit apporter ses effets et n’eut pas de peine à me faire accepter le linge dont j’avais besoin , tant il mit d’empressement et de générosité à me l’offrir. Ce sont, ajouta-t-il, de ces traits d’humanité qu’on n’oublie pas et que le souvenir des circonstances grave encore plus profondément dans un cœur

reconnaissant, »

d’envahir l’Espagne. M. Larrey créa pour cette campagne, comme pour celles de Prusse, de Saxe et de Pologne, un système d’ambulances volantes approprié à la nature du sol. C’était, pour la plaine, des voitures d’une extrême légèreté, suspendues sur deux roues et traînées par un seul cheval; pour les montagnes et les défilés, deux crèches disposées en forme de lit de repos , et adaptées à un bât , que l’on plaçait sur le dos des mulets. Tout fut difficile et dangereux dans cette guerre. A chaque instant , l’armée avait à traverser des fleuves, des rivières, des torrens , des défilés ; à chaque instant , elle avait à essuyer les attaques meurtrières des guérillas qui la décimaient du bord des escarpemens ou du haut des montagnes, où elles se postaient; à chaque instant, elle s’égarait à travers les neiges et risquait d’y être engouffrée. M. Larrey suivit tous ces mou* vemens avec une rare énergie; mais il finit par succomber à ses fatigues, en contractant une grave maladie qui faillit l’enlever à la France. Il venait, quand il tomba malade , de sauver la vie au duc de Montébello, blessé grièvement à la suite d’une chute de cheval, en lui appliquant un traitement aussi hardi qu’inusité jusqu’alors.

M. Larrey passa en France les derniers temps de sa convalescence, et il était entièrement rétabli lorsque les hostilités recommencèrent avec l’Autriche. Rendu à son poste , il fut présent aux batailles d’Essling et de Wagram , et à la plupart des actions qui ont précédé ou suivi ces deux grandes

journées. A Essling, où Lannes, cette noble et magnifique auréole , a disparu, l’empereur, admirant sa belle conduite, lui adressa , en présence de toute l’armée , les éloges les plus flatteurs. Rendu dans l’île de Lobau après la bataille d’Essling, le bouillon manquant pour les blessés du corps d’armée qui s’y trouvait bloqué, et pour la conservation duquel il fit l’impossible, il donna généreusement l’ordre d’abattre ses chevaux pour en faire , et utilisa de vieux débris de cuirasses , à défaut de marmites, pour la cuisson des viandes. A Wagram, Napoléon le nomma Baron de l’empire, en attachant à ce titre une dotation de cinq mille francs, au moment où il amputait, sous le feu de l’ennemi, les généraux d’Aboville , Corbineau et Daumesnil. Après la paix de Schœnbrünn, M. Larrey rentra en France, et reprit son service de chirurgien en chef de l’hôpital de la Garde.

Il ne nous reste plus, pour achever le cours des campagnes de M. Larrey, qu’à parler de la guerre à jamais déplorable entreprise en 1812 contre la Russie, des combats livrés en France, à la suite de notre retraite, et de la désastreuse affaire de Waterloo. Nous n’essaierons pas de dérouler sous les yeux de nos lecteurs le drame de ces dernières époques. Tout, jusqu’à nos premiers succès, nous devint funeste dans ces temps malheureux; tout tourna contre nous pour accélérer notre ruine. Les combats étaient d’autant plus acharnés, la victoire d’autant plus disputée que, désormais, c’était le sort de

l’Europe qui s’agitait sur chaque champ de bataille, La campagne de Russie commença vers le mois de juillet. La grande armée était forte de 400?000 hommes, quand elle passa la Wilna et se présenta devant la forteresse de Smolensk. L’assaut de cette place nous coûta plusieurs milliers de morts et de blessés. Cette affaire fut suivie du combat de Witepsk et de la bataille de la Moskowa. Cette dernière journée fut très-meurtrière; aucun de nos champs de bataille n’avait encore offert un pareil spectacle de destruction : 800,000 combattans se trouvaient réunis dans l’espace de quatre kilomètres carrés, et 4>ooo pièces d’artillerie tonnaient sur ces masses. On a porté à 4°>000 Ie nombre des morts et des blessés de cette sanglante affaire. Jamais le service de santé n’avait eu besoin d’un pareil développement : cependant M. Larrey sut pourvoir à toutes les nécessités de cette situation , et vingt-quatre heures suffirent au pansement de 10,000 blessés, tant russes que français, qui furent immédiatement dirigés sur les hôpitaux de Smolensk, de Witepsk et de Mojaïsk. L’occupation de Moscou a marqué le terme de cette longue période de succès que nous venons de parcourir. Dès notre entrée dans cette capitale, nous avons vu commencer nos revers. Notre armée se trouvait à 2,400 kilomètres (600 lieues) de la France, dans des plaines immenses recouvertes de neige, manquant de vivres et d’abri, les Russes ayant tout détruit, tout incendié sur notre passage. Cependant notre

retraite fut riche en beaux faits d’armes. Nous restâmes maîtres, comme nous l’avions été à Lntzen, Bautzen et vVurtchen, des champs de bataille de Dresde , de Leipzik et de Hanau ( j ) ; mais la bravoure

(1) Un des plus beaux faits d’armes de cette bataille, est celui du capitaine Rebsomen, aujourd’hui colonel en retraite à Dieppe, à qui M. Larrey sauva miraculeusement la vie dans cette affaire. Noos avons en occasion déjà de rapporter ce trait de bravoure; mais nos lecteurs noos sauront gré de l’annoter ici à raison de sa connexité avec notre sujet.

Le jeune Rebsomen avait reçu l’ordre du général Gros, son beaufrère, d’emporter avec quelques compagnies une des positions de l’ennemi dont pouvait dépendre le sort de la bataille : il s’élance avec impétuosité, repousse tous les avant- postes , et va enlever la redoute, lorsque sa troope est écrasée par la mitraille : il est atteint lui-même de plusieurs coups de feu et de deux boulets dont l’un lui emporte le bras gauche et l’autre loi fracture la jambe droite. Son père, qui servait dans le même régiment en qualité de capitaine adjudant-major, voyant tomber son fils, vole à son secours à travers une pluie de balles, le charge sur ses épaules, l’emporte à quelque distance derrière les rangs , et le remet entre les mains de M. Larrey. M. Larrey, quoique seul et manquant de linge et des instrumens les plus nécessaires dans ce moment, croit ne devoir point différer l’amputation des deux membres, et propose à M. Rebsomen père, de l’aider dans cette triste opération. Celui-ci accepte sans balancer, et tout le temps qu’elle dura, il ne démentit point cette force d’âme qu'on lui connaissait: mais une fois achevée, le sentiment prit la place du courage et d’abondantes larmes sortirent de ses yeux. Scène sublime d’amour paternel! heureox celui qui sentira son cœur ému en la lisant! Ajoutons, ce qui est bien beau aussi! que M. Larrey, malgré la rigpeur de la saison, se dépouilla de sa chemise pour en faire des bandes et de la charpie pour assurer le succès de sa double opération , et qu’il remplaça les vêtemens tout couverts de sang du jeune Rebsomen par une partie des siens Tel était l'empire quil exerçait sur l’esprit du militaire dans les plus graves circonstances, qu’il était rare qu’ils perdissent leur sang froid , ou qu’aucune plainte sortit de leur bouche. Le jeune Rebsomen, au plus fort de son

ne pouvait rien dans cette lutte contre les rigueurs d’un froid excessif et les privations de tout genre. Aussi, M. Larrey eut-il a combattre les désastreux effets de ces privations , plus encore que ceux des blessures; il soutenait l’affaiblissement de nos vieux soldats par des toniques préparés avec de la chair de cheval et des herbes arrachées au sol ; il leur donnait l’exemple du courage et de la résignation : et quand, cédant aux fatigues, ils tombaient à demi-morts dans la neige , il les faisait placer sur les chariots des ambulances et veillait avec sollicitude pour empêcher de leur part la moindre imprudence. Comme dans la retraite de Saint-Jeand’ Acre, il se tint constamment à l’arrière-garde pour recueillir les blessés et n’en laisser aucun sans secours. Il eut aussi la précaution de faire évacuer les hôpitaux à mesure que nous rétrogradions, ne

mal, ne proféra qne cette seule parole: «Mon Dieu! je ne pourrai plus faire de musique ! » C'était en effet son délassement toutes les fois que la guerre loi en laissait le loisir; mais il était homme de génie, et, pour parer à la perte de son bras, il inventa une flûte à dix-sept clés, dont on joue d’une seule main en la fixant à une table au moyen d’un axe mobile, et que, quoique mutilé, il a construite lui-même avec des instrumens également faits par lui. Depuis, il s’est trouvé plusieurs fois à Paris dans des réunions d’amateurs avec le célèbre Tulou , où celui-ci admira son talent dans des duos de leur composition qu’ils exécutèrent ensemble. M. Rebsomen s’est aussi arrangé un fusil de chasse, et, chose singulière! il est réputé encore aujourd’hui comme le meilleur chasseur de l’arrondissement de Dieppe.

laissant en arrière que les malades qui ne pouvaient pas être emportés sans danger.

L armée était arrivée devant Mayence, et tout annonçait qu’elle allait rentrer en France. M. Larrey reçut l’ordre de la devancer dans sa marche , pour assurer sur toute la ligne qu’elle devait parcourir, le service de santé et celui des hôpitaux. A cette époque, une épidémie décimait nos troupes et désolait les villes et les campagnes dont elles approchaient. M. Larrey apporta tous ses soins à étudier le caractère de ce fléau, et il reconnut bientôt que cette maladie , loin d’être contagieuse comme le bruit s’en était répandu, était au contraire facile à prévenir par certaines précautions qu’il indiqua , et que les populations s’empressèrent de suivre. Il donna dans cette circonstance une nouvelle preuve de son zèle envers l’humanité, en enlevant lui-même , à Sarrebruck, dans un hôpital où personne n’osait entrer, une partie des cadavres qui pourrissaient enfouis dans la paille , pêlemêle avec une foule d’autres victimes à demi-mortes, qu’il retira de ce foyer d’infection, et qu’il rappela à la vie. Après avoir inspecté les hôpitaux de Pontà-Mousson, de Nancy, de Thiancourt, de Saint- Benoît, de Mantul , de Verdun, d’Étain , de Malatour et de Metz, M. Larrey alla passer quelques heures dans sa famille, et rejoignit ensuite les débris de notre grande armée à Châlons-sur-Marne, où venait d’être placé le quartier-général. Nos troupes ne tardèrent point à quitter cette position pour

attaquer l’ennemi qui s’était porté sur Brienne. Un combat glorieux pour elles eut lieu sous les murs de cette ville. M. Larrey y fut présent, et après avoir donné tous ses soins aux blessés de cette journée, il établit dans cette place des ambulances sédentaires , qui furent plus tard d’une grande utilité. Après l’affaire de Brienne, l’armée se dirigea sur Troyes, et de là sur Cbamp-Aubert , où elle livra un combat des plus sanglans. Elle s’avança ensuite sur Montmirail (i), Château-Thierry, Montereau et Craône , où elle fit de nouveaux prodiges de valeur en restant maîtresse de ces champs de bataille. Nous eûmes, dans la dernière de ces célèbres affaires, plus de 12,000 blessés, au nombre desquels on comptait le maréchal Victor, le brave Cambronne, les généraux Grouchy, LaFérière et de Sparre, auxquels M. Larrey, nous pouvons le dire , sauva la vie par les soins empressés qu’il leur donna sur le terrain meme. Quant aux autres blessés de cette journée, il les fit placer dans les maisons des faubourgs de Craône, et n’en laissa aucun sans s’assurer par lui-mème qu’il fût convenablement pansé.

(1) M Larrey n admettait de préférence dans l’ordre des pansemens que la gravité même des blessures M. le docteur Tanchou , son arui, raconte que, transporté blessé à son ambulance, dans cette sanglante affaire, il le reçut de la manière suivante: «Votre blessure est légère, monsieur; nous n aïons ici de place et de paille que pour les grands blesses; cependant on va vous mettre dans cette écurie, »

Nous allons citer un nouveau trait de dévouement qui nous rappelle celui du champ de bataille d’Eylau. A la suite d’une affaire qui a précédé l’abdication de l’empereur à Fontainebleau , on avait réuni tous les blessés , au nombre de deux à trois cents , dans la cour de la ferme d’Hurbise ; les uns étaient cachés dans le fumier, d’autres étaient couverts de neige, et il y avait vingt-quatre heures que ces malheureux étaient abandonnés dans cet état, quand M. Larrey les découvrit. Il assembla aussitôt tous les paysans du village et se fit apporter du pain, de la viande , de la bière ou du vin et du linge, puis transforma en hôpital tous les corps de bâtimens de cette ferme. Il y avait péril pour lui, des nuées de Cosaques couvraient le pays; mais pour se mettre à l’abri de leurs attaques, pendant qu’il était occupé à donner ses soins aux victimes , il fit prendre aux villageois présens les armes délaissées par les blessés, et les plaça en observation autour de la ferme; quand il eut pansé tous les blessés, il les confia aux soins de l’un de ses aides et à la sauve-garde de la milice qu’il venait d’improviser.

Nous arrivons enfin à la funeste bataille de Waterloo; M. Larrey vit avec une profonde douleur s’écrouler dans cette déplorable journée toute la puissance impériale, et tomber à ses côtés le reste des vétérans de la France : il était occupé à leur donner ses soins, lorsqu’il fut blessé lui-mème et

fait prisonnier (i). La Restauration de 1 8 1 5 rendit à sa patrie ce noble citoyen. Il vécut d’abord paisible et retiré sous ce nouveau régime; mais l’intégrité de son beau nom ayant fait taire en sa faveur les haines que le gouvernement de cette époque avait, par malheur, conçues pour tout ce qui était né de l’empire ou de la révolution, il accepta l’emploi de chirurgien en chef de la garde royale, que le roi lui avait fait offrir, et il reprit en meme temps son siège au sein du conseil général de santé, auquel il avait été appelé par un décret impérial de i8o5. Les fonctions peu fatiguantes de sa nouvelle charge , lui ont laissé le temps de mettre en ordre et de terminer de nombreux écrits dont nous rendrons compte à la fin de cette notice.

Napoléon appelait M. Larrey le plus honnête homme de son siècle; voici en quels termes l’exempereur a buriné du haut de son rocher cette profonde vérité à la face de la postérité : « Je donne » et lègue (porte son testament) cent mille francs « au chirurgien en chef Larrey ; cest l’homme le » plus vertueux que j’aie connu. » Et par le même testament, M. Larrey était nommé l’un des exécuteurs testamentaires des legs faits aux blessés de Waterloo. Le trait suivant va, au surplus, faire

(1) Blucher eat fait on grand acte de noblesse et d’hntnanité en respectant la liberté de l’illnstre chirurgien, envers qui tous les états de l’Europe avaient de la reconnaissance.

voir avec quel respect M. Larrey rapportait toutes ses actions à la règle inflexible de l’équité et de la justice.

Les batailles de Lutzen et de Bautzen avaient produit beaucoup plus de blessés qu’aucune autre affaire ; l’empereur en paraissait surpris. Quelques courtisans, las d’une guerre aussi longue, ne manquèrent pas de lui insinuer que ce résultat était le fait même des soldats, dont la plupart s’étaient blessés volontairement pour n’avoir plus à se battre. Cette calomnie portait une grave atteinte à l’honneur de nos troupes ; elle avait cependant trouvé quelque créance dans l’esprit de Napoléon. Il en témoigna une vive humeur à M. Larrey, qui avait pris la défense de l’armée , dans ses rapports particuliers, et lui dit, avec une sorte de dureté, en lui annonçant qu’il venait de le charger de présider une commission d’enquête pour constater la cause de ces blessures : (i) « Allez , monsieur, vous me » fei ez vos observations officiellement ; allez rem - » plir votre devoir . »

Le baron Larrey se mit au travail; mais portant son enquête sur les plus minutieux détails, il avançait lentement, tandis que divers motifs rendaient bien des gens impatiens. On ne manqua pas de faire

(1) Celte commission était composée de M. Larrey, président ; de M. Eve, chirurgien principal; de M Charmes, chirurgien-major ; de M Tbiébaut, id. ; de M. Bécœur, id. : tous noms vénérés dans l’armée et la science.

observer à M. Larrey que sa position était des plus délicates; il demeura sourd et imperturbable. Enfin le travail arrive : « Eh bien ! monsieur , » dit Napoléon au baron Larrey, « persistez-vous toujours dans î) votre opinion? — Je fais plus , sire , je viens le » prouver à votre majesté. Cette brave jeunesse était » indignement calomniée; je viens de passer beau - » coup de temps à V examen le plus rigoureux , et » je n ai pas trouvé un coupable. Il ny a pas un de » ces blessés qui n ait son procès-verbal individuel ; » de nombreuses liasses me suivent , votre majesté » peut en ordonner V examen. — Cest bien , mon - » sieur , » dit l’empereur en saisissant son rapport avec une espèce de contraction, a je vais m'en » occuper ;» et il se mit à marcher à grands pas dans ses appartemens, d’un air agité; puis, revenant à M. Larrey, il lui prit affectueusement la main et lui dit d’une voix émue : « Adieu , M . Lan ey ; un » souverain est bien heureux d'avoir un homme tel » que vous. On vous portera mes ordres. » M. Larrey reçut, le soir même, de la part de l’empereur, son portrait enrichi de diamans , un cadeau de 6,000 fr. et une pension de 3, 000 fr. sur l’état, exclusif, dit le décret, de toute récompense méritée par ses grades , son ancienneté et ses services futurs.

Porter secours à celui qui souffrait , alors même qu’avant de tomber il se trouvait au nombre de nos ennemis; appliquer au bien-être des peuples le résultat de ses observations; donner, en quelque lieu qu’il se trouvât, tous ses soins à l’amélioration

de l’hygiène publique, tel a été le but constant de M. Larrey. Une si noble mission ne pouvait échapper à l’admiration meme des souverains étrangers, aussi le comblèrent-ils d’éloges, de présens et de témoignages les plus flatteurs et les plus précieux. Les uns lui adressèrent des autographes conçus dans des termes les plus honorables ; les autres lui envoyèrent leurs portraits entourés de brillans ou de pierreries les plus rares ; d’autres lui firent cadeau de tabatières, de bagues, d’épingles, de cachets enrichis de diamans; enfin, aucun de ces augustes personnages ne voulût manquer de justice ou de reconnaissance envers lui. La restauration elle-même lui paya son tribut de respect, en provoquant, des chambres de cette époque, une loi qui lui restitua sa pension de 3,ooo francs , mentionnée ci-dessus, et qu’une loi de finances de 1817 lui avait ôtée.

M. Larrey vivait retiré, à l’écart des honneurs et du monde, lorsque la révolution de juillet éclata; elle lui parut un fait immense, émané de la volonté de Dieu pour punir la foi violée d’un roi malheureux, et destinée à régénérer aux yeux de l’Europe entière notre vieille révolution de 89, et l’empire avec toutes ses gloires. Est-ce ainsi que le drame s’est résolu? nous n’osons l’affirmer. Toujours est-il que M. Larrey n’a joué aucun rôle sous le nouveau gouvernement, lui cette vieille souche ennoblie par tant de travaux et si digne encore d’être vivifiée par le soleil de juillet! Honneurs, emplois, voilà ce que

lui devait le pays fécondé par les institutions de i83o, et nos hommes d’état d’aujourd’hui se fussent honorés en les lui accordant. Nous le disons, sans craindre d’être démenti, jamais, non jamais, la plaque de la Légion-d’Honneur n’eut brillé avec plus d’éclat que sur sa poitrine; jamais aussi, non jamais, un siège à la chambre des pairs, où se groupent toutes les illustrations de nos jours , n’eût été occupé avec plus de dignité, de conviction et de justice. Il y a dans cet oubli quelque chose qui blesse les sentimens généreux de la France et qui accuse les dépositaires du pouvoir. Cependant un acte récent est venu consoler l’illustre chirurgien. Des voix faibles et déchirantes criaient du fond du désert; elles appelaient du secours, elles appelaient leur patrie : à ce cri, l’humanité est debout; et comme pour grandir encore celui qui a tant fait pour elle, elle désigne au gouvernement ce vieux et fidèle serviteur comme le seul capable d’apporter remède aux maux et aux souffrances de notre colonie. M. Larrey est donc investi d’une commission pour l’Afrique. Il part de Paris le 1 5 mai 18/p, s’embarque à Toulon, et arrive bientôt à Alger. Ici, commence sa mission. Les hôpitaux de la ville étaient, comme ceux d’Oran , de Bône, de Philippeville , de Constantine et de toutes nos autres positions militaires où il se rend ensuite , encombrés de malades , de blessés et de mourans. Cet état de choses lui fend le cœur. Il parcourt tous les lits, examine et console chaque malade,

fait redresser les traitemens ou pansemens mal •faits, complète ou augmente le service de santé, le personnel et le matériel des infirmeries; fait assainir ou aérer les bâtimens, en choisit d’autres plus convenables, étudie les climats et les ressources de chaque localité ; prescrit aux malades des nourritures plus analogues à leur position et à la nature de leur tempérament; enfin, portant ses investigations partout, il assigne à chaque ville, à chaque chef de notre armée, des règles d’hygiène pour le bien-être des populations et le campement de nos troupes. Deux mois lui suffisent pour opérer cette métamorphose , tant l’urgence de ses soins, de ses conseils, de sa vieille expérience, réclamée partout, lui donne d’énergie. Malheureusement 1 âge avait miné ses forces, et ce qu’il avait en plus en courage, en dévouement, en activité, il l’avait en moins au physique. Aussi, l’œuvre achevée, il succomba , pleuré de toutes les victimes qu’il venait de soulager ou de rappeler à la vie, et de tous les peuples qu’il venait de quitter, et chez qui sa grande renommée d’Égypte avait pénétré avant lui. Voici ce qui nous a été révélé sur sa mort :

M. Larrey touchait au terme de sa mission en Afrique, lorsqu’il fut atteint d’une grave indisposition, précurseur de sa fin prochaine; mais, comme pour se surpasser lui-même, il vainquit d’abord le mal, et acheva son inspection. Il était temps; car Dieu lui avait à peine laissé assez de vie pour léguer à sa patrie le fruit de ses derniers travaux

et faire ses préparatifs de départ pour la France. Notons-le ici, pour montrer combien de liens et de sympathies unissent les grandes âmes avec le ciel; ce fut au moment même de l’éclipse du 8 juillet dernier que M. Larrey ressentit les plus terribles effets de son indisposition. Il arrivait à Toulon, après une traversée pénible et pleine de souffrance, lorsque sa maladie prit un caractère plus fâcheux et dégénéra en fluxion de poitrine : il s’alite , et la mort veille avec l’humanité à son chevet pour se disputer entr’elles cette grande existence. Celle-ci triomphe d’abord, et il fait un pas de plus vers sa dernière demeure. A Lyon, le même combat se renouvelle; mais, cette fois, l’âme de l’illustre chirurgien remonte à Dieu. Nous étions alors au matin du 2 5 juillet. La nouvelle de cette mort se répandit bientôt dans la ville; elle y porta l’effroi et le regret : tous les cœurs furent en deuil, et on entendit toutes les bouches , comme un retentissement de l’écho de Sainte-Hélène , prononcer ces mots : Le siècle est veuf de sa plus belle réputation de probité. Les cendres de M. Larrey furent embaumées et conduites à Paris, où elles furent placées dans une chapelle ardente préparée dans l’église Saint-Germain-l’Auxerrois , sa paroisse. Elles y demeurèrent plusieurs jours exposées au culte et à la vénération des habitans de la capitale. Soit par devoir, soit par reconnaissance, personne n’omit de les visiter, et chacun, dans le plus saint recueillement , les mouilla de ses larmes. Le 1 1 août a lieu le service funèbre.

La foule s’y presse ; on y voit , comme à la translation des cendres du grand homme , tous les vieux débris de l’empire, tous les hommes de la patrie, tous les corps, tous les savans et toutes ces jeunes âmes, avides d’émotions, qui s’ouvrent si facilement à la pensée du bien, et qui pleurent si amèrement à la chute d’une grande gloire. Au sortir de l’église, le convoi, bordé de tous côtés de masses de troupes et de peuples, prit le chemin du cimetière de l’Est, en parcourant la place du Carrousel, la rue de Rivoli, la rue de Castiglione, la place Vendôme, où tant de bronze atteste nos victoires; la rue de la Paix, les boulevarts, la place de la Bastille, ce tombeau de la féodalité effacé par le génie de la Liberté, et , enfin , la rue qui se perd dans l’asile des morts (i). Ici se passe la scène la plus déchirante : à la vue de cette tombe ouverte , où tout est froid , où tout épouvante les vivans, de ce peu de terre, dis-je, qui scelle notre passage d’une vie à l’autre, un souvenir douloureux s’empare de tous les assistons, chacun se rappelle la triste cérémonie de la veille; une tombe venait aussi de s’ouvrir, c’était celle qui recueillait la cendre encore tiède de la digne compagne (2) de l’illustre chirurgien. Ainsi, c’est

(d) La ville de Paris, animée aossi d’an pieux sentiment de regrets envers l’illnstre cbirnrgien , 3 concédé gratuitement et à perpétuité le terrain où il est inbnraé.

(2) Madame la baronne Larrey est inhumée dans le cimetière de Bievre, près Paris , où elle habitait une campagne agréable. On lit sur sa tombe

au fond de cette double tombe , où ils sont unis à jamais, qu’ont retenti les adieux du lugubre cortège. Aussi ont-ils été plus doux pour l’ombre qui les recevait et plus affreux pour les assistans. Ces adieux!... c’étaient des larmes, l’éloquence du deuil;... c’était le silence du tombeau, cette voix qui attendrit les cœurs les plus durs;... c’étaient des éloges , cette dernière couronne due aux morts qui ont bien vécu. Certes ! les panégyristes n’ont pas manqué pour esquisser cette grande vie éteinte. Leurs noms, célèbres et respectés dans la science, retentiront long-temps encore autour de sa tombe, et voici ceux que nous avons recueillis, ce sont :

M. Bheschet, au nom de l’Institut;

M. Moizm, au nom du conseil de santé ;

M. Pariset, au nom de l’Académie de médecine;

M. Jomard, au nom de l’Institut d’Égypte;

M. Michel Lévy, au nom du Val-de-Grâce ;

M Baudens, au nom du Gros-Caillou;

M. Guyon, au nom de l’armée d’Afrique;

cette simple inscription: « Ici repose Charlotte-Elisabeth , baronne Larrey, » née Leroulx de la Ville , digne fille de l’un des ministres les plus intè- » grès de Lonis XVI; digne femme du chirurgien célèbre que Napoléon » a proclamé l’homme le plus vertueux de son temps. » — Madame la baronne Larrey était aussi née avec tontes les qualités de l’esprit , et elle joignait à l’instruction la pln3 solide et la plus complète , les talens les pins rares: elle avait été, comme sa belle-sœur, Mme Benoist, l’une des élèves les plus distinguées de David , premier peintre d’histoire de l’empereur.

M. Desruelles, ) au nom de ses anciens élèves

M. G. Pelletan , I de la garde impériale;

M. Riquier, au nom des jeunes élèves de la chirurgie militaire.

Nous voudrions citer ici en entier chacun de ces éloges, tant ils sont dignes de celui qui les a inspirés; mais il ne nous appartient pas de nous les approprier, ni de les livrer à la publicité; c’est un devoir que nous laissons à ceux qui en sont les auteurs et qu’ils ont rempli, dans l’intérêt même de cette grande mémoire qu’ils respectent tant.

Oh! oui, tout est beau, tout est pur, tout est magnifique dans la vie de M. Larrey ;on n’y trouve point de faux reflets. Il fut cité, au début de sa carrière, à la Convention nationale par le général Beauharnais , et cette auréole naissante de gloire s’est attachée à sa renommée comme un soleil dont les rayons , augmentant sans cesse en éclat, en lumière, se sont étendus sur le monde. Aujourd’hui on lit son nom sur le plus beau monument de notre gloire nationale, à côté des noms célèbres de tant de guerriers dont il a été l’égal en courage et en dévouement. Cette omission tardive, on le sait, avait soulevé les cendres immortelles du grand homme de Sainte-Hélène, à leur passage sous ce trophée colossal, jeté à la postérité.

Il nous reste maintenant, avant d’écarter le voile qui couvre la vie privée de M. Larrey, à parler d’un acte de rigueur qui est venu le frapper au déclin de sa carrière: placé, à la révolution de

juillet, en qualité de chirurgien en chef, à l’hôtel royal des Invalides, il s’est vu plus tard retirer cet emploi par le gouvernement, sous prétexte qu’il était incompatible avec ses fonctions d’inspecteur général du service de santé. Cette mesure a eu lieu sous l’administration de M. le maréchal Maison; mais nous connaissions assez l’élévation des sentimens de cet illustre militaire pour être convaincu qu’il lui en a coûté beaucoup pour exclure du temple des braves, l’homme qui en était le plus digne, et qui venait, à cette époque, d’acquérir de nouveaux titres à la reconnaissance du pays, en allant combattre, dans le Midi, le fléau qui couvrait l’Europe de deuil. La presse, nous le pensons, a considéré à tort cette mesure comme l’équivalent d’une destitution; tout ce qu’on pouvait dire dans cette affaire, c’est que le nom de M. Larrey couvrait 1 illégalité de sa position , et que le gouvernement aurait dû la respecter. Le même sort avait atteint son illustre ami M. le baron Desgenettes, qui en est mort de chagrin.

M. Larrey avait, dans la vie privée, cette simplicité de goûts et cette pureté de mœurs qui ne s’allient pas toujours avec les grands caractères, mais qui complètent les illustrations légitimes. Son premier abord était souvent brusque, et sa parole impatiente s’animait surtout par la contradiction, mais il y avait toujours du cœur dans ses pensées comme dans ses actions; il aimait à s’entretenir des grandes choses qu’il avait faites; et ses sou-

venirs d’une époque toute glorieuse rajeunissaient sa mémoire dans ses causeries intimes de famille ou de l’amitié. C’était aussi dans le passé qu’il puisait les consolations d’un juste amour-propre contre l’oubli ou l’ingratitude du présent envers lui.

M. Larrey n’était pas d’une taille tres-élevée; mais sa force était athlétique; aussi Girodet l’avaitil surnommé l’hercule à petite taille: sa figure, entourée d’une longue chevelure, peignait à la fois la vivacité de son esprit et les belles qualités de son cœur. Ses opinions politiques étaient un souvenir du passé, un cuite de reconnaissance à la mémoire de l’empereur. Pour nous résumer, disons: qu’il était doué d’une grande puissance intellectuelle, devant laquelle ont cédé tous les problèmes de la science, tous les problèmes de la vie; qu’aux sentimens moraux les plus élevés, il joignait une âme et un cœur de feu qui en ont fait le plus grand homme de l’humanité; qu’il possédait un coup-d’œil investigateur qui lui dévoilait tous les secrets de ses malades ; qu’il les fascinait par la puissance de sa volonté qui l’électrisait lui-mème, et par l’éloquence de son cœur, pour en obtenir tous les sacrifices que leur commandait leur propre intérêt ; qu’il savait s’isoler dans la sphère de son génie pour s’assurer le succès de ses plus grandes opérations, alors même que la mort paraissait le menacer; qu’il était doué d’une sensibilité surnaturelle qui contrastait singulièrement avec le sang-froid, l’assurance, l’aplomb et

l'habileté qui l’ont élevé si haut dans la pratique de sa profession; je souffre, disait-il, je souffre plus que le malheureux que je vais opérer, et des larmes trahissaient sa douleur; enfin, il était l’assemblage le plus parfait de toutes les vertus que Dieu ait mis dans le cœur de l’homme.

Oui, le nom de M. Larrey brillait de son propre éclat; il n’empruntait rien aux grandeurs, il n’empruntait rien aux richesses; car l’illustre chirurgien méprisait les unes et ne faisait aucun cas des autres. Aussi, il légua un immense héritage d’honneur et de vertus à ses enfans; il ne leur laissa que peu d’or, qu’un faible patrimoine. L’obligation de donner son superflu était écrite dans son cœur comme dans la loi de Dieu; il ne faisait que des heureux, il ne s’entourait que de bienfaits, il était simple dans ses manières comme dans ses goûts, et tout chez lui respirait la modestie dont h couvrait son mérite, son talent et ses actions.

Les ouvrages que M. Larrey a publiés sont nombreux, ils forment une collection de douze volumes environ , de format grand in-8°. Les plus remarquables sont : i° son Recueil de mémoires de chirurgie militaire ; (en 4 volumes), publié, pour la première fois, en 1 81 1 , et dont l’empereur daigna agréer la dédicace; 20 son Précis sur la Fièvre jaune , publié en 1822; 3° un ouvrage

récemment publié intitulé : Clinique chirurgicale exercée dans les hôpitaux militaires depuis 1792 jusqu en 1 836 ; 4° un volume de mémoires intitulé :

Campagnes et Voyages de 182 5 à 1840; 5° une excellente thèse sur les Amputations des membres ; 6° enfin, le beau travail qui a été inséré dans le grand ouvrage sur l’Égypte, partie médicale. Nous avons aussi de lui un grand nombre d’articles importans insérés dans les mémoires de l’Académie et dans les divers dictionnaires qui traitent des sciences médicales, chirurgicales et anatomiques. Ajoutons que M. Larrey a laissé dans sa succession une foule de manuscrits inédits fort précieux pour la science et l’histoire, que ses héritiers sans doute s’empresseront de mettre bientôt au jour (1).

Les ouvrages de M. Larrey sont écrits avec une pureté de style remarquable : la pensée y est forte, l’expression heureuse et convenable, et le mot toujours parfaitement à sa place : ils possèdent le rare mérite de n’ètre jamais à côté de la science. Traduits dans la plupart des langues de l’Europe, ils ont reçu l’approbation de toutes les académies, et ont été pour l’auteur des titres d’admission dans ces savantes assemblées. M. Larrey avait été membre de l’Institut d’Égypte; il faisait partie, à l’époque de sa mort, de l’Institut de France, de l’Académie royale de Médecine de Paris, de la Société d’Émulation, de la Société Philomathique, etc.; il était

(1) Par nn sentiment de pndenr nationale, M. Larrey a crn devoir s’abstenir de toute publication snr la campagne de Waterloo, qni a laissé dans le cœur de tont français des souvenirs si douloureax.

de plus associé des Académies de Toulouse , de Montpellier, de Lyon; de l’Académie impériale Joséphine de Vienne , des Académies de Berlin, d’Iéna , de Munich, de Bruxelles, de Madrid, de Borne , de Naples, de Turin; enfin, en un mot, de toutes les académies ou sociétés savantes de l’Europe.

Nommé chevalier de la Légion-d’Honneur à la création de cet ordre , il fut élevé au grade d’offi“ cier en 1804: il en reçut les insignes des mains memes de l’empereur, aux Invalides, lors de l’inauguration des drapeaux enlevés à l’ennemi; enfin, il fut nommé commandeur sur le champ de bataille d’Eylau. M. Larrey était aussi, depuis 1807, officier de la Couronne de Fer.... Couronne due aux morts qui ont bien vécu !... Disons-le à sa louange , il avait refusé toutes les décorations que les souverains étrangers lui avaient offert d’ajouter aux marques de leur munificence envers lui.

M. Larrey a eu le bonheur, en mourant, de se voir revivre dans un fils unique, digne en tout de porter son nom. M. Hippolyte Larrey a été nommé par les concours, il y a quelques années, professeur agrégé près la Faculté de médecine de Paris et chirurgien-major professeur au Val-de-Grâce; il est auteur de plusieurs ouvrages remarquables, collaborateur des divers dictionnaires de médecine et de chirurgie, et chevalier de trois ordres. Son nom , cité honorablement à l’époque du siège d Anvers, fut mis plusieurs fois à l’ordre du jour

et recueilli clans tous les journaux, (i) Le gouvernement lui a fait récemment la faveur de l’adjoindre à la mission de son père en Afrique, où il a pu recueillir les fruits de ses derniers conseils.

La ville natale de M. Larrey, aussitôt la nouvelle de sa mort, a décidé, à l’unanimité, par l’organe de son conseil municipal, qu’on élèverait un monument à sa mémoire sur l’une des places publiques de cette cité. A la suite de cette décision, M. le maire de Beaudéan s’est empressé de prendre des renseignemens à Paris et de consulter nos meilleurs artistes pour donner à cet hommage tout l’éclat et toute la dignité qui siéent au beau nom qu’il doit perpétuer (2). Le gouvernement, nous l’espérons, ne restera pas à l’écart de cette consécra-

(d) Il figurait le sixième sur la liste des promotions dans l’ordre royal de la Légion-d’Honneur , sollicitées alors par iM. le maréchal Gérard, en faveor des officiers de son corps d’armée, qui s’étaient le plus distingués dans cette courte campagne; mais les influences de l’administration de la guerre s’opposaient à cet acte de justice en déclarant trop jeune celui qu’il devait atteindre.

(2, M. David, membre de l’Institut, auteur de l’immortel fronton du Panthéon et do beao monument de Gutemberg à Strasbourg , est choisi pour l’exécution de ce monument; on assure que la commission instituée à Paris pour la surveiller , et dans laquelle figurent les plus beaux noms de l’armée et de la science, est dans l’intention de solliciter du gouvernement I autorisation de faire placer ce monument dans l’hôtel royal des Invalides, comme un hommage rendu en même temps à 1 humanité. Nous nous associons de tous nos voeux à cette noble pensée qui rapprocherait du grand homme celui qu’il aimait le plus peut-être après la gloire et l’auguste héritier de son nom.

tion; la reconnaissance publique, d’ailleurs, lui fait un devoir d’y prendre la plus large part. Il appartient aussi aux sympathies de M. le ministre de l’instruction publique et de M. le ministre de la guerre, pour les grands noms, de doter l’Institut, l’Académie royale de médecine de Paris et les grands hôpitaux militaires, du buste de M. Larrey. « Si l’armée élève une colonne à la reconnaissance, dit Napoléon dans la préface des Guerres de César , elle doit l’ériger à Larrey. »

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