SUR
SiCLARD vient d’être enlevé au milieu de la plus brillante carrière. L’anatomiste le plus Savant de notre époque, le professeur qui possédait au plus haut degré le talent d’exposer ses vastes connaissances et de propager l’instruction, nous est ravi à la fleur de l’âge et dans le moment où ses succès nous donnaient droit à toutes les espérances. Depuis Bichat, la mort n’avait pas porté à la science de coup plus funeste et plus inattendu ; et depuis la fin prématurée de ce grand homme, un deuil plus général ne s’était pas étendu sur nos Ecoles. En'attendant que des voix plus dignes s’élèvent pour honorer la mémoire du professeur de la Faculté , de l’illustre académicien , qu’il me soit permis de lui rendre ici un dernier hommage. Où cet hommage serait-il mieux placé que dans le Journal dont il a été l’un des fondateurs, et dont l’heureuse direction et le succès peuvent être attribués en partie à ses conseils et à sa coopération ? Je regrette que la rédaction précipitée de cette notice m’empêche de signaler tous les détails intéressans qu’offrirait la vie trop courte de notre célèbre collaborateur, de faire apprécier convenablement les travaux dont elle fiat remplie . H me suffira, pour exprimer toute l’étendue de notre perte, de rapporter les principales^ circonstances de la carrière qu’il a parcourue et de, dire les. honneurs dont la reconnaissance et la douleur publique ont entouré son tombeau.
Pierre-Augustin Béclard naquit à Angers , le 12 octobre 1785 de parens généralement estimés , s’ils ne tenaient pas un rang élevé dans le monde. Son père et sa mère, peu favorisés de la fortune et chargés d’une nombreuse famille , faisaient le commerce de la mercerie. Ils s’efforcèrent cependant de lui fournir tous les moyens d’éducation que leur position permettait. Les heureuses dispositions et le goût de l’étiMé que montra de bonne heure leur fils et qu’on leur conseilla de cultiver, les déterminèrent à ce parti, plutôt que les avantages directs qu’ils en espéraient pour lui. Ils ne songeaient pas à lui faire embrasser d’autre genre de profession que celle où ils vivaient eux-mèfrie‘s. Béclard fit donc ses études à l’Ecole centrale d’Angers. Il y eut pour condisciples et compagnons de ses premières victoires , Chevreul et David , qui depuis se distinguèrent également dans des carrières différentes (1). Dès cette époque, il manifesta un penchant et des dispositions particulières pour les sciences. La boûf nique eut ses premiers hommages , et il dut à cette belle science des succès publics. Il remporta plusieurs des prix d’histoire naturelle qui étaient distribués au Jardin des plantes d’Angers 1 , Bichat était alors à l’apogée de sa gloire. Lé, bruit de-ses travaux pénétrait en tous lieux. Les trophées, de ce célèbre physiolp r giste réveillèrent souvent le jeune Béclard et excitèrent r son envi# Il était loin de pressentir que sa destinée dût avoir tant dë rapports avec celle de Bichat; Mais a ses nobles désirs , ses parens opposaient leur impuissance de subvenir aux frais qu’exige l’élude do la médecine. Béclard fut donc envoyé à Nantes dans une majspnrdè commerce de quincaillerie . Le commerçant qui s’était chargé .de son apprentissage le rendit bientôt à sa famille , en assurant gravement qu’il n’était propre à rien. Le jeune homme en effet passait tpiit son temps à la lecture $ et répugnait aux occupations manuelles dé son état. De nouveaux essais justifièrent Ta remarque judiêieitser^n négociant dé Nantes. Béclard fut encore placé à Tours che?: un commerçant. Il ne put y rester et revint à Angers. U entra,alp^ comme commis dans un bureau de messageries. B ne remplitf pas,
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fi) M. Chévréul eSÏl’ütf de îaoé pfoa halsîfe s’est placé au premier rang parmi les sculpteurs français.
mieux les faciles -fonctions de §a charge. Ses parens , désespérés , se plaignaient que leur fils montrait des dispositions si contraires à sa fortune. Adonné à la lecture d’ouvrages de science et de philosophie, Fuyant la société des jeunes gens et toutes les distractions de son âge, Béclard s’enfermait des jours entiers dans sa chambre pour s’y livrer à ses goûts favoris, l’étude et la méditation !
Enfin, convaincus de son inaptitude pour toutes les professions qui ne se rattachent pas aux sciences , entraînés par les avis qu’on leur donnait sur son irrésistible vocation, ses parens lui permirent de suivre les cours d’instruction médicale établis à l’Hôtel-Dieu d’Angers , dans le modeste but de le faire recevoir officier de santé. Béclard se trouvait alors sur un terrain convenable , et chacun de ses pas y fut marqué par des triomphes. Déjà notre jeune élève possédait les notions préliminaires de l’art de guérir; il avait étudié et savait par cœur les ouvrages élémentaires de chirurgie. Scs progrès furent rapides , et dès sa première année il fut reçu , au concours , élève interne de l’hôpital d’Angers. Il y resta quatre ans , fidèle au caractère qu’il avait toujours montré. Les momens qui n’étaient pas consacrés à ses fonctions et à l’é tud e , il les pas sait dans la société du respectable et savant aumônier de la maison , théologien renommé. Malgré lu disproportion extrême des âges , il en avait fait un yéritable and. §ous les auspices de cette liaison honorable pour lui, il perfectionna ses premières études. Le vieillard , qui put juger les hautes facultés de son jeune ami, lui prédit d’éclatans succès , et engagea sa famille à l’envoyer à Paris, comme le seul lieu où il pût compléter son instruction médicale et développer tous ses moyens.
Je me suis .arrêté sur cette première époque de la vie de Béclard, parce qu’elle fait déjà connaître l’homme qui devait s’illustrer -un jour. On aime d’ailleurs à voir le point d’où est parti celui qui s’est .élevé si haut, et l’instinct du talent se diriger malgré tous les obstacles vers le b.ut qui l’attend.
Béclard quitta Angers en 1808 , et son extrême éconpmiesup pléa à la médiocrité de fortune de ses parens, pendant les premiers temps de son séjour à Paris. Les concours lui ouvrirent bientôt les hôpitaux de cette capitale , et les prix qu’il obtenait chaque année à l’Ècole-Pratique établie .dans le seindedê Faculté-dé Médècméde
signalaient déjà comme l’élève le plus brillant de cette Faculté. La place de chef des travaux anatomiques vint à vaquer. Des compétiteurs redoutables se mirent sur les rangs ; Béclard l’emporta à la suite de discussions solennelles où il aurait étonné ses juges par l’éclat et la maturité de son talent, s’il n’en eût pas été déjà connu.
C’est ici que commence la carrière publique de Béclard. Il succédait à M. Dupuytren appelé à la chaire de médecine-opératoire de ia Faculté. Il soutint avec honneur un parallèle aussi dangereux. Les immenses et précieux matériaux que présentent les amphithéâtres de la Faculté furent exploités avec non moins d’avantages. Il se passait peu de séances de la Société des professeurs , sans que Béclard décrivît et présentât des faits importans d’anato- ' mie pathologique. Les Bulletins de cette Société sont remplis de ses observations , et le Musée de la Faculté contient un grand nombre de pièces qui en ont été le sujet (i). Plusieurs travaux . remarquables furent alors entrepris sous sa direction , et publiés sans qu’on ait toujours connu la part qu’il y avait prise. Il lui. suffisait d’avoir servi la science. En même temps, il
(i) Parmi ces travaux, les plus remarquables sont : un Mémoire sur les acéphales, genre de monstruosité sur lequel on n’avait alors que des idées incomplètes : un Mémoire fort étendu sur les blessures des vaisseaux , inséré parmi ceux de la Société médicale d’Emulation dont il était membre ; ses expériences éclairèrent ce point important de pathologie chirurgicale: un Mémoire sur l'ostéogénie ; ce travail, fruit de plusieurs années de recherches et d’observations , constitue ce qu’on a de plus exact sur cette partie de l’anatomie qui était peu avancée et remplie d’erreurs, lorsque Béclard entreprit d’y jeter la lumière. En 1821 , il fit connaître quelques-unes dé ses recherches sur le développement du fœtus,
■ dans une Thèse soutenue à la Faculté par son frère, et intitulée : Essai sur l'embryologie. Il est généralement reconnu que ce travail estentiè- X’ement de M. Béclard. En 1822 , il se livra à dès expériences nombreuses tendant à éclairer l’anatomie pathologique des nerfs. Ses recherches sont consignées dans une Thèse soutenue par M. Descot, sous le titre de ' Dissertation sur les affections locales des nerfs. -+■ 11 avait aussi, de Concert avec M, Jules Cloquet, traduit de l’anglais le Traité des hernies, de Laurence, et commencé avec le même auteur la publication des Fascicules et Flanches anatomiques , qui font tant d’honneur à ce dernier. Mais ses occupations l’empêchèrent de prendre part à cette belle •entreprise'; il ne travailla qu’à l'introduction.
se livrait à l’enseignement particulier de l’anatomie et de 4 a chirurgie. Les élèves se trompent rarement dans la faveur qu’ils accordent à leurs professeurs. L’affluence considérable de ceux qui suivaient les cours de Béclard était la récompense la plus douce de son entier dévoûment à leur instruction. Il eut bientôt occasion de mettre en évidence ses rares talens pour la chirurgie. Un concours s’ouvrit pour la place de chirurgien en second de d’Hôtel-Dieu. Pour la première fois , Béclard ne fut pas vainqueur. Son rival était M, Marjolin. Les titres des deux concurrens furent jugés égaux, et Béclard fut nommé chirurgien de l’hôpital de la Pitié. Dans cet hôpital, comme dans l’hospice de l’Ecole et à la Maison de santé où il remplaçait souvent le professeur Dubois qui l’avait admis dans sa famille , il montra ce que la connaissance approfondie de l’anatomie , jointe à une adresse naturelle et à un sang-froid imperturbable , donne d’avantages à l’opérateur. Personne ne porta plus loin que Béclard la précision dans le manuel des opérations , et plusieurs faits attestent qu’il était doué de ce génie chirurgical qui sait s’affranchir des règles. On le vit un jour, dans un cas d’amputation partielle d’un pied atteint de carie, improviser un procédé opératoire devenu nécessaire par les progrès imprévus de la maladie (i).
Tous les vœux appelaient Béclard à la chaire d’anatomie de la Faculté. Il y fut nommé en 1818, Dès-lors il se livra tout entier à 1 ’enseignement. L’influence du caractère et des talens qu’il y porta fut immense. Doué de la conception la plus prompte et la plus étendue, du jugement le plus sain et le plus méthodique, de la mémoire la plus sûre , d’une élocution facile plus remarquable encore par une précision et une netteté extraordinaires, on conçoit quels avantages durent lui donner ces qualités dont la réunion est si rare. Quelques cours faits à la Faculté ou dans d’autres établissemens consacrés aux sciences ont attiré l’attention par les talens
(i) M. Béclard a inventé plusieurs procédés opératoires avantageux ; tels sont entr’autres sa méthode de guérir ïa fistule du conduit parotidien ; plusieurs procédés d’amputation partielle du pied , de désarticulation des os du métacarpe, d’amputation des membres dans l’articulalation de la hanche et d^ns celle de l’épaule, l’extirpation de la pare-' tide, etc.
oratoires ' ou par quelqu’autre qualité des professeurs : aucun ne peut être comparé à ceux dont Béclard aura laissé le souvenir. L’intérêt dé ses feçons reposait uniquement sur la richesse et la beauté de la science exposée avec simplicité. Le professeur disparaissait , en quelque sorte , derrière l’objet qu’il montrait si bien. L’on pourra juger de la difficulté et de l’importance de l’enseignement, et l’on a le secret de la perfection qu’y apporta Béclard, quand on sait que chacune de ces leçons exigeait quatre ou cinq heures de préparation à un homme qui , avec toutes les facultés qui le distinguaient , se livrait depuis plusieurs années au même genre d’exercice (i).
Un amour passionné pour la seience, plutôt qu’un désir ardent de s’illustrer, animait Béclard , et a imprimé à ses travaux uq genre de mérite particulier. Le brillant y fut sacrifié à l’utile : c’est la vérité qu il cherche , et il semble qu’il lui importe peu de la découvrir lui-même , pourvu qu’elle soit découverte et connue. Ses tâlens pour l’observation et l’expérimentation lui assuraient une première place parmi les auteurs originaux : il se contenta presque toujours dé vérifier ou de confirmer les faits sur lesquels s’élève l’édifice de la médecine; mais aussi personne n’en posséda l’ensemble avec plus d’exactitude. Combien de fois n’âvons-nous pas eu l’occasion , dans ees réunions où il venait concourir à la direction du Dictionnaire de Médecine (2) , d’admirer l’universalité de ses connaissances, d’en apprécier l’étendue et là précision sur les points de la science qui s’éloignaient le plus de ses études habituelles. Il sentit , l’un des premiers , la nécessité d’importer en France les richesses étrangères que la paresse ou la prévention faisait trop négliger. Il concourut ainsi à agrandir considérablement le cercle de nos idées. Ce fut dans ces dispositions et après
(1) M. Béclard faisait encore, un cours de chirurgie à l’hôpital de la PitieVChaque année , il traitait et approfondissait une partie de la pathologie chirurgicale avec la même supériorité qu’il apportait dans l’enseignement de Panatomie. On conçoit le travail que devaient lui demander ces deux cours qu’il faisait marcher de front.
(2) Béclard était chargé, dans le Dictionnaire de Médecine , de la partie de l’aiiatomie. ' ïl ; a inséré un grand nombre d’articles dans cet ouvrage.
aypir rassemblé la masse la plus imposante de laits qui soit entré dans un cerveau humain , que Béçlard travailla à la réda.ctioodes çpjirs qu’il faisait chaque année à la Faculté de Médecine. U fit paraître en 1823 ses Elmrns d’anatomie gçnérak, qui n’étaient que l’introduction à un traité complet d’anatomie dont il a laissé le? immenses matériaux (*)* Je. ^entreprendrai pas de juger cq liyr§ ; qu’il me suffise de dire qu’en le comparant à celui de Biçhat qui porte le même titre, on a méconnu les inteatious et le but de l’auteur qui le dêstina spécialement à l’instruction des élèves. £’est, eu effet, le résumé le plus concis et en même temps le plus comr plet des connaissances: relatives aux tissus généraux du corps humain. Chaque page est empreinte de l’esprit méthodique et rigoureux de Béçlard, de sa sagacité à observer les faits, et à apprécier l’exactitude de ceux qu’ont transmis les auteurs. . „
Béçlard était naturellement réfléchi et peu communicatif. L’habi- ^ tude de la lecture et de la méditation augmentèrent cette disposir / tion de son caractère. Mais ayait-on surmonté l’impression produite/ au premier .abord par tout ce que son extérieur avait d’imposant et de froid , on trouvait l’homme le plus facile et le plus obligeant. I L’assiduité au travail, le talent, furent toujours pour ses élèves des titres à sa bienveillance et à son amitié. Ils pouvaient à chaque moment disposer: de ses conseils et fie sa riche bibliothèque. Les recherches qu’il avait faites, les. idées qui lui étaient propres , il les abandonnait avec une facilité peu commune ; cette générosité s’étendait même aux personnes qu’il ayait droit de n’aimer ni d’estimer. Il oubliait tout en faveur de la . science. On eut quelquefois 4 se plaindre de son érudition et de son inflexible équité qui rapportait les découvertes à leurs véritables auteurs ; mfrs jamais la prér vention ou l’envie ne prit de part à ses jugemens sévères.
. Parmi les Sérrices que Béçlard rendit à la science et à l’humanité pendant le peu de temps quil appartint à la Faculté, il en
(1) Si. Béçlard avait, deux ans auparavant, fourni des notes nombreuses pour la réimpression de l ’Anatomie ggngrale de'Biçhaf, Ces notes , qui avaient pour but de mettre ce dernier ouvrage au niveau des çonnaissanees actuelles , forment la matière d’un volume, çt ont été fondues dans 1 rs Elémens d ’anatom ie générale.
est un qui ne saurait être passé sous silence. Nommé président des jurys des départemens chargés de recevoir les officiers de santé , en même temps que son collègue et ami , le professeur Orfila , dont il fut secondé dignement, il apporta dans ses fonctions une sévérité qui diminua les inconvéniens d’une institution vicieuse; la noblesse de sa conduite effaça les souvenirs récens d’un grand nombre d’abus scandaleux (i).
L’absènce de Béclard se fera sur-tout sentir à une époque où l’esprit de secte et les divisions politiques ont amené une sorte d’anarchie dans la science et produit de si déplorables résultats dans les institutions médicales. Estimé de tous pour son genre dé talent et son caractère, il était un médiateur et un arbitre au milieu des partis et des opinions. Il faillit lui-même être victime de ces réactions politiques dont les sciences devraient être à l’abri. Béclard , en se dévouant entièrement à l’enseignement, avait sacrifié les intérêts de. sa fortune. Il avait négligé les avantages lucratifs qu’il aurait pu facilement retirer dans le monde dé ses grands talëris pour la chirurgie. Lors de la réorganisation de la Faculté de Médecine de Paris , en 1823, on trembla pendant quelques momèns de voir remplacer le professeur qui en était le soutien et le plus bel ornement. Le mérite éminent de Béclard , le besoin de sa présence dans la nouvelle Ecole , l’emportèrent sur l’intrigue.
Cependant l’assiduité d’un travail prolongé avait altéré la santé tle Béclard .*11 avait plusieurs fois ressenti les symptômes d’une in- -flammation chronique de l’estomac , qui cédèrent à un régime sévère et constamment observé. Mais les mêmes causes déterminèrent dans le commencement de ce mois lè développement d’une affection -cérébrale aiguë , précédée ou accompagnée d’un érysipèle à la tête , affection à laquelle il succomba le 16 mars, après onze jours de maladie, malgré les soins les plus éclairés de l’art et de l’amitié (2).
„ (1) Parmi les personnes qui furent chargées des mêmes fonctions , il en est que cette accusation ne peut atteindre , et ce serait leur faire injure que de lcs désigner.
J (2) il est à remarquer qu’à un intervalle de temps peu considérable, les deux professeurs les plus jeunes et les plus brillaris de la Faculté, : denx amis qui eurent tant de choses communes dans leur carrière scientifique , MM. Ortila et Béclard, ont été atteints d’une maladie sem-