II
Dans les premiers momens de la. maladie et dans ceux où la rémission des accès laissa quelque liberté à son esprit, il connut le danger de sa position, et établit le diagnostic de son état avec la même précision qu’il aurait apportée dans l’examen d’un malade ordinaire (i).
Époux et père heureux , chéri de deux familles dont il était l’orgueil et l’espoir, environné de toutes parts de la considération due à de grands talens et à un beau caractère, Béclard sentit vivement tout ce qui devait l’attacher à la vie. L’indifférence eût été une ingratitude dont son cœur n’était pas capable. Mais il envisagea d’un œil ferme la mort qu’il vit approcher.
La sollicitude générale dont il fut l’objet pendant sa maladie , la consternation publique que causa sa mort, sont le plus bel éloge de Béclard. Les professeurs de l’École de Médecine, un nombre considérable de médecins de la capitale, plus de deux mille étudians, vinrent rendre les derniers devoirs à leur collègue, à leur ami, à leur maître. Ses élèves se disputèrent l’honneur de porter tour-à-tour le cercueil jusqu’au lieu qui devait recevoir sa dépouille mortelle. Malgré les instances qui leur furent faites, ils ne voulurent pas abandonner ce dépôt sacré , et le char funèbre suivit, inutile , le Convoi qui traversa la plus grande partie de la capitale.
Le peuple , étonné d’une pompe si extraordinaire où il ne découvrait pas les insignes de la puissance , se demandait, sans le retenir, le nom de celui auquel il était rendu un hommage si touchant. Ce nom, inscrit si honorablement dans les fastes de la science, ne lui était pas connu. Chacun répétait : c’est le gendre de M. Dubois; et la renommée populaire de cet homme célèbre , aujourd’hui père si malheureux, ajoutait à la grandeur et à la tristesse de la cérémonie.
blable qui mit les jours de l’un en danger et emporta malheureusement l’autre.
(r) L’autopsie cadavérique fit- découvrir les traces d’une forte injec- ■ tion sanguine du cerveau et : de ses membranes avec augmentation de consistance de la substance cérébrale. L’estomac offrit la cicatrisation d’un ulcère’ qui avait détruit dans une petite etendue les.deux membranes internes de ce viscère. L’encéphale présentait une masse considérable. Le volume des parties antérieures offrait un contraste frappant avec le peu,de développement des parties postérieures.
Les élèves , arrivés au cimetière de l’Est, après deux heures de marche, déposèrent leur précieux fardeau non loin de l’endroit où les disciples de Monge ont élevé un tombeau à cet homme illustre.
Là, M. Pelletan fils improvisa un discours dans lequel il exprima les regrets de la Faculté de Médecine.
M. Roux, organe de l’Académie royale de Médecine et de la section de Chirurgie en particulier, après avoir déploré la perte si prématurée d’un Collègue qui avait tant mérité de la science et dont la science attendait encore plus, a terminé son discours par un rapprochement délicat et bien senti.
« Ces Elèves, a-t-il dit, rassemblés en si grand nombre autour de ce cercueil, l’empressement qu’ils ont mis à accompagner avec nous , jusqu à sa dernière demeure, le Maître dont ils entendaient la voix il y a si peu de jours encore, dont les leçons avaient pour eux uu si grand charme, en même temps qu’elles leur inspiraient le goût de l’étude et qu elles jetaient dans leur esprit les germes d’une instruction solide ; les larmes que je leur vois répandre; cette sincère, affliction empreinte sur tous les visages, et le peu que je viens de dire, Messieurs, de la carrière si brillante, mais si courte, hélâs ! de notre Collègue et de l’ami d’un si grand nombre d’entre nous ; tout ici reporte ma pensée et la fixe malgré moi vers ce jour non moins pénible , où rendant à Bichat les derniers devoirs, je déposai sur sa tombe le dernier hommage d’un disciple qu’il chérissait. Réclard a vécu quelques années de plus que Bichat : mais, comme Bichat, il h’aura fait que passer parmi nous ; comme Bichat, il a succombé, n’en doutons pas, à l’excès du travail ; comme Bichat, il avait formé de nombreux disciples. Comme Bichat, dont iln’avait peut-être pas le génie créateur, mais auquelil était supérieur sous d’autres rapports, il laisse des témoignages durables d’un véritable et rare talent; comme Bichat, Béclard sera compté parmi les hommes dont la nature est avare et dont les sciences; ont droit de s’enorgueillir. Comme Bichat, il emporte les regrets des Élèves qui se pressaient de l’entendre ; comme Bichat, enfin, il voit son cercueil environné de nombreux amis, et sa mort plonger dans l’affliction tous ceux qui savent priser à F égal du talent, la pureté des moeurs , la droiture du caractère et la bonté du cœur, toutes qualités que .notre .collègue possédait à un haut degré. »
M Pariset vînt ensuite au nom de l’Académie tout entière exprimer le deuil de cette compagnie.'« Le vide que M. Béclard, ditil laisse après lui, sera surtout sensible à l’Académie. Qui de nous en effet n’était charmé de la rectitude , de la variété , de la solidité de l’éclat de ses idées , de la présence d’esprit qu’il portait dans’la discussion, et de la lumière qu’il répandait sur les questions les plus subtiles et les plus épineuses? L’Académie doit surtout à sa vigilance, à son assiduité et sans doute à la considération dont il : ou issait personnellement, l’extension et la consistance qu’elle a prise pendant les premières années de son institution. Personne plus que celui qui profère devant vous ces paroles, ne sait quel haut degré d’estime méritaient les travaux d’un tel homme ; heureux du moins de sentir, avec toute l’Académie, que ce qui fait aujourd’hui pleurer sa perte, est aussi ce qui fera respecter àjamais sa mémoire U
A M. Pariset succéda M. Adelon qui fit au nom de l’amitié l’éloge plein de sensibilité des vertus privées de Béclard. Enfin , un jeune élève, M. Ridard, d’Angers, rendit à son maître et à son compatriote un tribut de douleur et de reconnaissance.
Les élèves de Béclard , qui n’ont pas abandonné un moment son cercueil, ne confièrent pas à d’autres mains le soin de couvrir de terre le maître chéri dont ils étaient séparés pour toujours. Ce pieux devoir n’a pas été la dernière marque de leur amour : ils ont voulu consacrer dans l’avenir, par un témoignage durable, le sentiment qui les animait, et ont ouvert spontanément une souscription pour élever un monument funèbre à celui qui leur sacrifia sa vie.